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BULLETIN
DE LA
SOCIÉTÉ LE GÉOGRAPHIE
Septlënte série
TOME Vin
LISTE
DES PRÉSIDENTS HONORAIRES DE LA SOCIÉTÉ*
MM.
♦ Marquis de Laplace.
♦Marquis de Pastoret.
♦ Vt« de Chateaubriand.
♦ Ct« Chabrol de Volyic.
♦ Becquey.
*Cte Chabrol de Crou-
SOL.
♦Baron Georges Cuvier.
♦ B°" Hyde de Neuville
♦ Duc de Doudeauyille.
♦Comte d'Argout.
♦ J.-B. Eyriès.
♦ Vice-amiral de Rigny.
♦ Contre-am. d'Urville.
♦Duc Decazes.
♦ Comte de Montalivet.
♦ Baron DE Barante.
♦ Général baron Pelet.
*GU1Z0T.
♦De Salvamdy.
♦ Baron Tupinier.
MM.
♦Comte Jaubert.
♦ Baron de Las Cases.
♦ VlLLEMAIN.
♦ Cunin-Gridaine.
♦ Amiral baron RoussiN.
♦Am. baron deMackau.
♦ B** Alex. DE HUBIBOLDT.
♦ Vice-amiral Halgan.
♦ Baron Walckenaer.
♦ Comte MoLÉ.
♦ De la Roquette.
♦JOMARD.
♦Dumas.
♦Contre-am. Mathieu.
♦ Vice-amir. La Place.
♦Hippolyte Fortoul.
♦ Lefebvre-Duruflé.
♦ Gdigniaut.
♦ Daussy.
♦ Général Daumas.
MM.
♦Duc DE Beauhont.
♦ ROULAND.
♦ Amir. Desfossés.
C. DE Grossolles-Fla-
harens.
♦ Duc DE Persigny.
♦ Vice-amiral de la Ron-
ciers le Noury.
♦ Comte Walewski.
De Quatrefages.
♦ Michel Chevalier.
Alfred Maury.
Vivien de St-Martin.
♦Mis DE ChASSELOUP-
Laubat.
Meurand.
Contre-am. Mouchez.
Ferdinand de Lesseps.
Alp. Milne-Edwards.
Alfred Grandidier.
COMPOSITION DU BUREAU DE LA SOClETu:
POUR l'année 1887-1888
Président M. Ferdinand de Lesseps, membre de Tlnstitut.
Vice-présidents. \ ^' ^® général Perrier, membre de l'Institut.
I M. Bouquet de la Grye, membre de Tlnstitut.
Scrutateur,.... {^^•^■^^'""'''-
( M. Georges Démanche.
Secrétaire.,,., m M. le D' Henri Labonne.
TRÉSORIER DE LA SOCIÉTÉ
M. Meignen, notaire honoraire.
ARCHITECTE DE LA SOCIÉTÉ
M. Edouard Leudière.
AGENCE
M. Charles Aubry, ag^ent.
Hôtel de la Société, boulevard Saint-Germain, 184.
!• La Sociëld a penlu tous les Présidents dont les noms sont précédés d'un "k
BULLETIN
DE LA
r r
SOCIETE DE GEOGRAPHIE
RÉDIGÉ
iflC LE CONCOURS DE LA SECTION DE PDDLICilIOS
PAR
LES SECRÉTAIRES DE LA COMMISSION CENTRALE
SEPTIÈME SÉRIE. ~ TOME HUITIÈME
ANNÉE 1887
PARIS
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
184, Boulevard Saint-Germain, 184
1887
COMPOSITION DU BUREAU
ET DES SECTIONS DE LA COMMISSION CENTRALE
POUR 1887
BUREAU
Président M. J. Janssen, de l'Instilut.
( M. le D' Hamy.
Vice-présidents ]
r M. William Huber.
Secrétaire général. ... M. Charles Maunoir.
Secrétaire adjoint... M. Jules Girard.
Secrétaire général honoraire. M. V.-A. Malte-Brun.
Archiviste-bibliothécaire M. James Jackson.
Section de Correspondance
MM. A. d'Abbadie, de l'Institut. i MM. le comte de Marsy.
E. Cheysson. | a. Milne-Edwards, de l'Institut.
A. Daubrée, de l'institut.
Charles Gauthiot.
Adrien Germain.
Georges Perin, député.
Colonel Perrier, de l'Institut.
Franz Schrader.
Victor Guérin. | Louis Vignes, contre-amiral.
Section de Publication
MM. Barbie du Bocage.
le vicomte Henri de Bizemont.
Henri Duveyrier.
P. Foncin.
Jules Garnier
James Jackson.
JansseU; de l'Institut.
MM. Emile Levasseur, de l'Institut,
V.-A. Malte-Brun.
J.-B. Paquier.
de Quatrefages, de l'Institut.
E.-G. Rey.
Vidal de La Blache.
Section de Comptabilité
MM. Bouquet de la Grye, de l'Inst. f MM. Meignen, notaire honoraire
/^ * • rv t ^
Casimir Delamarre.
Alfred Grandidier, de l'Institut.
trésorier.
Paul Mirabaud.
William Martin. | Charles Schlumberger.
Membres honoraires de la Commission centrale
MM. Edouard Charton, de l'Institut, sénateur. — Jules Codine. — Le
D'Alfred Demergay. —Alfred Maury, de l'Institut. — Le vice-amiral Paris,
de l'Institut. —Vivien de Saint-Marlin.
RAPPORT
SUR
LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
ET SUR
LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES
PENDANT L'ANNÉE 1886
PAR GH. MAUNOIR
Secrétaire général de la Commission centrale
Les secrétaires généraux de la Société ont toujours con-
sidéré comme le principal honneur de leurs fonctions
d'avoir à vous exposer chaque année les progrès accomplis
parla géographie.
Toujours aussi de vifs regrets accompagnent ce privilège.
Les limites imposées à un rapport d'ensemble, surtout à
une lecture en séance, obligent le rapporteur à passer sous
silence un grand nombre de voyages ou de travaux incon-
testablement utiles, ou bien à tellement en condenser l'ex-
posé qu'il se réduise à quelques formules sèches, vagues ou
banales.
Pour bien faire apprécier la portée d'un voyage, ne con-
viendrait-il pas toujours d'indiquer l'état de nos connais-
sances au moment où il s'est accompli ? Or, le nombre des
voyages dignes d'être mentionnés pour l'année qui finit,
s'élève au moins à une trentaine.
Il faudrait ajouter à cette partie du rapport l'exposé des
progrès de la géographie historique et de Thistoire de la
géographie; il faudrait signaler les grands travaux par les-
quels l'homme transforme son domaine; il faudrait mar-
quer les étapes des belles recherches entreprises pour la
mesure rigoureuse du globe; il faudrait mentionner les
6 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
œuvres où de larges esprits résument les connaissances
acquises sur la terre et la vie dont elle est le centre. Quel-
ques pages, quelques instants seulement nous sont ac-
cordés pour remplir ce programme, pour passer en revue
les éléments variés dont se compose le mouvement géogra-
phique.
L'exiguïté du champ assigné à Texposé d'aussi nombreux
sujets dicte au rapporteur des sacrifices qu'il regrette plus
que personne. Les faits relatifs à la vie intérieure de notre
association doivent, en particulier, n'être qu'effleurés. Mais
comme ils ne sauraient être passés entièrement sous silence,
en voici le très rapide aperçu.
Notre nécrologie de Tannée se compose de quarante-deux
noms, en tête desquels, par rang d'ancienneté, se place le
nom de M. Gustave d'Eichthal, inscrit sut les contrôles de
la Société depuis 1838. M. Gu€tave d'Eichthal fut l'un de
ces esprits élevés que préoccupent sans cesse les problèmes
relatifs à l'humanité, qui en poursuivent sans relâche la
solution. Ainsi, tourné volontiers vers l'étude des races au
passé obscur, il présentait naguères à la Société des travaux
ingénieux sur l'origine des races primitives océaniennes et
américaines et sur l'histoire et l'origine des Foulahs.
Membre de la Commission centrale de 1854 à 1836, M. Gus-
tave d'Eichthal avait toujours porté intérêt à nos recher-
ches. Le fils de ce regretté collègue, M. Eugène d'Eichthal,
a voulu en se faisant admettre parmi nous, à la mort de son
père, maintenir sur nos listes un nom honoré qui s'y trou-
vait inscrit depuis quarante-huit ans.
Depuis 1843, M. P.-J.-S. Passama, officier de marine,
figurait sur nos listes où il s'était fait inscrire à son retour
du voyage qu'il accomplissait dans le Yémen en 1842,
comme second de M. Jéhenne, commandant de la Pré-
voyante, chargée une mission sur la côte d'Arabie.
La Société a perdu encore un membre ancien et dévoué,
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 7
en la personne du vice-amiral baron Didelot, qui était des
nôtres depuis 1844.
Dans le courant de l'année nous avions appris la mort
de M. Arthur Grasset, voyageur naturaliste distingué.
Fidèle à ses sentiments envers la Société dont il faisait
partie depuis 1861, il lui a laissé, par ses dispositions testa-
mentaires, un legs de 5000 francs.
Nous n'entendrons plus les communications si pleines de
verve, de spirituels aperçus auxquelles excellait notre col-
lègue M. Louis Simonin, vulgarisateur actif et ingénieux,
qui s'était fait une spécialité de la géographie économique.
M. Simonin était parmi nous depuis 1865.
M. L.-E. Gaultier de la Richerie, capitaine de frégate en
retraite, membre de la Société depuis 1866, avait dû à son
zèle pour les recherches géographiques d'être nommé pré-
sident de la Société de géographie de Lorient, Tune des
plus actives de ces associations qui ont groupé en province
les adeptes ou les fervents de notre science.
Plusieurs fois, depuis son entrée à la Société en 1867,
M. Paul Lévy nous avait entretenus de ses nombreux voyages
dans l'Amérique centrale, notamment au Nicaragua. Il a été
brusquement enlevé à des espérances, à des projets dont sa
connaissance de contrées qu'il décrivait si bien, permettait
d'espérer la réalisation.
Dès l'origine du mouvement géographique actuel, une
Société de géographie se fondait à Marseille sous la prési-
dence de M. Alfred Rabaud, notre collègue depuis 1872.
Par la distinction de son esprit, comme par son exquise
bonne grâce et son dévouement, il a largement contribué à
développer cette association qui perd en lui un président
difficile à remplacer. Pour notre part, nous perdons un col-
lègue éminent que nous étions toujours heureux devoir au
milieu de nous.
Il fut membre de la Société pendant onze ans, le direc-
teur, de la mission chinoise à Paris, M. Prosper M. Giquel,
8 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
ancien officier de marine, dont les connaissances spéciales
étaient toujours si obligeamment mises à la disposition de
ceux d'entre nous qui étudient l'empire chinois.
L'un de nos récents comptes-rendus vous a parlé de
M. P.-L. Morin, ancien directeur du cadastre du Canada, que
nous comptions parmi nous depuis 1875. Sa mort nous
enlève un collègue essentiellement dévoué aux intérêts de
la Société.
M. Paul Soleillet, enlevé aussi cette année, était un explo-
rateur vigoureux et hardi qui avait par deux fois pris la
route de Timbouktou. La Société l'avait admis au nombre
de ses membres en 1879.
Le 11 septembre dernier mourait à Brass, sur le bas
Niger, le docteur Robert Flegel, explorateur allemand ins-
crit sur nos listes depuis 1882. Il est mort de maladies con-
tractées pendant plusieurs années d'efTorts pour pénétrer
au cœur de l'Afrique par la Bénoué. Savant autant que
modeste et courageux, M. R. Flegel a succombé au seuil de
la contrée où il avait conquis la célébrité comme explora-
teur.
Les contrôles de la Société renferment les noms de quel-
ques-uns des représentants les plus illustres de l'art fran-
çais. Nous aurons le regret d'en voir disparaître le nom
de M. Paul Baudry, ce grand peintre dont les œuvres reflé-
taient si bien l'esprit élevé. M. Paul Baudry avait été reçu
membre de la Société il y a tantôt dix ans.
Voici un ingénieur de mérite, M. G. Naissant, qu'une mort
prématurée a enlevé aux études où il s'était distingué, sur les
gisements aurifères dans les diverses parties du globe, no-
tamment dans l'Amérique du Sud. Il était notre collègue
depuis 1874.
Un jeune officier, M. Marcel Palat a succombé aux coups
du fanatisme musulman, dans une tentative pour pénétrer
au Touat, et s'avancer vers Timbouctou. Le chapitre relatif
à l'Afrique donnera quelques détails sur ce douloureux
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 9
événement. M. Marcel Palat était entré Tannée dernière dans
la Société.
Voyageur infatigable et zélé, M. Charles Mano, reçu égale-
ment Tan dernier parmi nous, avait accompli dans les deux
Amériques de très longs voyages dont la relation encore
inédite ajoutera un Français de plus à la série de ceux que
compte déjà l'histoire de la géographie américaine.
Pour l'honneur de concourir à une œuvre grandiose
«ntre toutes, M. Léon Boyer avait accepté la haute et rude
tâche de diriger les travaux des Panama. La fièvre jaune a
enlevé en pleine jeunesse cet ingénieur d'un rare mérite,
qui était devenu notre collègue dans le courant de Tannée.
La Société a vu un vide nouveau se produire dans la liste
de ses correspondants étrangers, par la mort du conseiller
da Silva Mendes Léal, élu membre correspondant en 1867.
Homme d^État, littérateur et historien distingué, M. Mendes
Léal fut longtemps ministre de Portugal à Paris. En cette
qualité, il appliqua toujours son extrême courtoisie à res-
serrer les liens entre les représentants français et portu-
gais des sciences géographiques.
La Société a perdu encore : MM. Ansart du Fiesnet
(Edmond), conseiller général du Pas-de-Calais (1852)*; —
Pollen (le D' François), vice-consul de Tempire ger-
manique (1867); — Béranger, propriétaire (1868); —
Aubry-Deleau, président du tribunal de commerce de
Mirecourt (1878); — Bocquet (Anselme), ancien négociant
(1873); — Delesse (Henri), sous-chef au Ministère des
Travaux publics (1875); — Trêve (Auguste-Hubert), capi-
taine de vaisseau (1875); — Gauvin (Paul-Nicolas), lieu-
tenant de vaisseau (1876); — Blatel (Léopold), inspecteur
des messageries maritimes (1877); — Cheilus (1879); —
Peruy (Jean-Charles), médecin principal de Tarmée (1879);
— L'Hôtellier (Tabbé), curé à Perray (1879); — Lalerrière
1. Les miUésimes entre parenthèses indiquent les années d'admission
dans la Société.
10 BAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
(J. de), négociant (1879); — Tergès (de), inspecteur géné-
ral des finances (1880); — Trasbot (Marie- Adrien), ingé-
nieur de la marine (1880); — Badin (Etienne-Marie- J.),
caissier central au Ministère de l'Intérieur (1881); — Baschet
(Armand), publiciste (1881); — Joubert (Charles-Henri-A.),
inspecteur en chef des services administratifs et financiers
de la marine et des colonies (1881); — Hall (Edouard)
(1882); — Vial (Jules-Paul), colonel du génie en retraite
(1882); — Lange (Alexandre), propriétaire (1882); —
Pomairol (Henri) (1883); — Hugot (Joseph-Augustin-Na-
poléon), capitaine d'infanterie de marine, au Tonkin (1883);
— Caillau (Georges), 1883; -r- Baratte (Jules-Arnould-
Adolphe-A.), aide-commissaire de la marine (1883-1884).
Les intérêts financiers de notre association, gérés avec
tant de sollicitude par M. Paul Mirabaud, président de la
Section de comptabilité, sont dans les meilleures conditions
possibles, en tenant compte des charges fort lourdes dont le
budget restera longtemps grevé parla construction de l'hôtel
qui nous abrite. La location de nos salles plus demandées
que les années précédentes, apporte quelque allégement à
ces charges.
La Société est actuellement en possession du legs Poirier;
la a Fondation Poirier » existe désormais. Le premier explo-
rateur qui bénéficie de la générosité du testateur est notre
collègue, M. Désiré Charnay, l'un des plus anciens, des plus
méritants parmi les explorateurs français.
D'autre part, la Société a touché le legs de 10000 francs
qui lui avait été fait par M. Edmond Baquet, mort en 1884 ;
elle appliquera ce legs à des publications scientifiques.
Enfin M. Grasset, mort en 1886, a laissé à la Société
dont il a fait partie pendant vingt-cinq ans, une somme de
5000 francs. Le nom de M. Grasset s'ajoutera à la liste des
bienfaiteurs que la Société a ouverte dans la salle de ses
séances.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 11
Nos richesses scientiâques auxquelles M. Jackson, notre
collègue, consacre toute son activité, tout son dévouement,
ont notablement augmenté depuis le précédent rapport.
La Société de géographie a le droit d'être fière de sa biblio-
thèque et ceux qui ont besoin d'y recourir rendront ce té-
moignage qu^elle est largement ouverte aux travailleurs^
La tenue intérieure de l'hôtel, le soin des innombrables
détails matériels de chaque jour incombent toujours à
M. Charles Aubry, qui continue à s'acquitter avec autant de
bon vouloir que de bonne grâce des fonctions laborieuses
et délicates d'agent de la Société.
Au cours de Tannée votre Commission centrale a mis à
l'étude trois questions, celle de l'orthographe des noms géo-
graphiques, celle de la propriété des cartes, enfin celle des
mesures à prendre en vue de l'Exposition universelle de 1889.
Parfois il arrive que les commissions spéciales aboutissent
à des solutions. Ainsi en a-t-îl été pour notre commission de
l'orthographe géographique. Après de longues discussions,
elle a proposé et la Commission centrale a adopté quelques
principes très généraux, grâce auxquels s'établira un com-
mencement d'unité dans la manière d'orthographier les
noms géographiques. C'est un progrès dans une question
qui ne comporte du reste pas de solution complète.
Quelques auteurs avaient adressé à la Société des récla-
matioDs ou des notes au sujet de la. propriété des cartes
géographiques. Le sujet est fort délicat et une commission
chargée de l'étudier soumettra prochainement son avis à
l*examen de votre Commission centrale.
Enfin il y avait lieu, pour ceux qui administrent les inté-
rêts de notre association, de se préoccuper de l'Exposition
de 1889. Ils devaient notamment examiner l'opportunité,
la convenance de convoquer, à cette occasion, le quatrième
congrès international des sciences géographiques. Le
deuxième congrès s'était déjà réuni à Paris par l'initiative
de la Société, et le troisième ayant eu lieu à Venise, la
12 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Société de géographie de Rome qui l'avait organisé devait
régulièrement rester chargée de déterminer le siège du
congrès à venir. Des négociations sont entamées avec cette
Société.
Le chapitre des généralités enregistrera tout d'abord un
événement universitaire auquel ne saurait trop applaudir la
Société de géographie : c'est la création d'une chaire de
géographie physique à la Faculté des sciences. La géogra-
phie, dans notre système d'études, était un peu sacrifiée à
l'histoire, et si excellent que fut le cours de géographie de
la Faculté des lettres, il ne pouvait, il ne devait assigner à
la physique terrestre qu'un programme limité.
Dans une allocution oti il a spirituellement fait justice
des engouements sans mesure pour la géographie, M. La-
visse, directeur d'études pour l'histoire, a exposé, à l'ouver-
ture des conférences des lettres, l'esprit du cours qui vient
d'être créé : « Étudier dans leur ensemble les grandes lois
du monde physique, acquérir des notions précises et coor-
données sur les relations de la nature avec l'homme, suivre
l'action de l'humanité sur cette nature qu'elle exploite en
la subissant, c'est partie intégrante de l'éducation que doit
recevoir tout homme cultivé. »
La grande tâche d'exposer les connaissances actuelles
sur les organes de la vie du globe, leurs fonctions, leurs
relations, a été confiée à notre collègue M. Charles Vélain,
qui saura certainement introduire dans ses leçons des mé-
thodes et des aperçus nouveaux.
11 faut inscrire encore, aux généralités géographiques,
l'intéressante discussion soulevée devant l'Académie des
Sciences, à propos des observations faites à Nice par M. Hatt.
L'éminent ingénieur hydrographe ayant constaté que la ver-
ticale de cette ville est moins déviée qu'elle ne devrait
l'être, en raison de l'action du massif des Alpes, en avait
conclu que^ sous la Méditerranée, l'écorce du globe doit
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 13
présenter un surcroît d'épaisseur et que la couche terrestre
s'y refroidit à la basse température des eaux profondes. Ces
conclusions ont été attaquées par M. de Lapparent, ingénieur,
auteur d'un excellent Traité de Géologie.
Au cours de son argumentation, il a émis cette thèse que
les éléments sur lesquels la géodésie étaye ses mesures de
la terre resteront insuffisants tant qu'un arc de méridien
n'aura pas été mesuré dans l'hémisphère austral.
L'un des maîtres en ces matières, M. Faye, a vivement
combattu les vues de M. de Lapparent et, pour être restée
sans conclusions, cette polémique n'en constitue pas moins
un exposé général des questions les plus ardues, les plus
délicates que la collaboration des géodésiens et des géo-
logues soit appelée à étudier.
Un demi-siècle environ s'est écoulé depuis l'apparition
de V Atlas de géographie physique de Hermann Bergliaus,
œuvre sans précédent et qui formait comme un complément
du Cosmos de Humboldt. Après avoir alimenté une foule
d'ouvrages de seconde main et rendu de grands services,
cette œuvre, malgré un remaniement partiel opéré en 1852,
avait vieilli et demandait à être remplacée. La maison Jus-
tus Perthes, d'où elle était sortie, a commencé récemment
la publication d'un nouvel Atlas physique, dressé sous la
direction de M. Hermann Berghaus fils.^ L'Institut géogra-
phique de Gotha est admirablement pourvu des éléments
nécessaires à l'élaboration d'un pareil ouvrage ; les savants
géographes auxquels les Mittheilungen doivent d'être un
recueil de premier ordre, les cartographes habiles qui ré-
digent V Atlas de Stieler réunissent toutes les lumières pour
la mise en œuvre de ces nombreux éléments. Le Nouvel
Atlas physique de Berghaus, dont les premières livraisons
portent le millésime de 1886, réunit en les généralisant sous
une forme élégante et claire, tous les faits constatés, toutes
les observations recueillies dans les divers domaines de la
physique terrestre.
14 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
La géographie de l'Europe en est depuis longtemps à une
phase où ses progrès ne sauraient guère être relevés d'une
année à l'autre. Le sol et les populations de notre continent
sont l'objet d'études minutieuses, méthodiques, continues,
dont l'exposé annuel entraînerait le rapporteur en dehors
des lignes générales imposées à un travail qui doit em-
brasser le monde entier. Nous sommes ici sur un domaine
où la civilisation applique ses puissantes ressources à trans-
former la terre, à l'accommoder aux besoins de l'homme.
C'est ainsi que de vastes travaux sont entrepris ou projetés
pour abréger les distances en réunissant les mers ou les
fleuves, en coupant des isthmes et creusant des tunnels,
pour rendre plus actif le mouvement du commerce, plus
intense l'activité des centres de population.
Vous savez tous, par exemple, que cette année môme a
vu décider la coupure de la presqu'île danoise, dans le but
d'éviter aux navires de traverser le Sund et de doubler
la pointe du Jutland pour passer de la Baltique à la mer
du Nord. Vous savez également que, sous la haute direction
du général Turr, le percement de l'isthme de Gorinthe se
continue activement. Un grand projet dont la réalisation si
désirable semble d'ailleurs possible est celui du <c canal
des Deux-Mers », grâce auquel notre marine de commerce
et de guerre pourrait communiquer entre l'Océan et la
Méditerranée, entre Bordeaux et Marseille, sans avoir à
contourner l'Espagne.
Dans l'est de l'Europe, M. Léon Dru a été étudier les
moyens de faire communiquer le Don et le Volga, au moyen
d'un canal qui permettrait le trajet par eau de la mer
Noire h la mer Caspienne. L'achèvement de ces diverses
entreprises et de celle qui a pour but d'ouvrir une voie na-
vigable entre le lac Onega et la mer Blanche, rendrait
possible la circumnavigation complète de l'Europe.
Tandis qu*on coupe les isthmes on cherche le moyen de
franchir à pied sec les détroits ou les bras de mer. Les
ET SUR LES PROGRÉS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 15
auteurs de projets se sont largement donné carrière. Le
inieux étudié de ces projets, celui d'un pont ou d'un tunnel
sous-marin à travers la Manche, a rencontré les obstacles
politiques que vous connaissez. On a parlé aussi d'un tunnel
entre le Danemark et la Suède, entre l'Italie continentale et
la Sicile, entre Constantinople et Scutari, entre TEspagne et
le Maroc. Il n'est point permis d'ignorer ici ou d'oublier les
efforts qui tendent à faire de Paris un port de mer en lui ou-
vrant un accès direct vers la Manche ou vers la mer du Nord.
En attendant d'avoir à enregistrer le commencement
d'exécution ou l'accomplissement de ces divers projets, la
géographie doit recueillir précieusement les résultats des
enquêtes auxquels ils donnent lieu.
S'il est impossible, dans un rapport général, d'abor-
der l'exposé des travaux géographiques relatifs à tous
les États de l'Europe, votre rapporteur peut et doit faire
une exception pour les travaux accomplis en France, notam-
ment pour ceux du Service géographique de l'armée et du
Service hydrographique de la marine.
Le Service géographique de l'armée, comme vous le
savez, centralise tous les travaux de géodésie, de topographie
et de cartographie exécutés au Ministère de la Guerre. On
ignore généralement, dans le public, l'étendue comme la
variété des opérations qui incombent à ce service placé
actuellement sous la haute et savante direction du colonel
Perrîer, membre de l'Institut*.
Toute carte dite d'état-major repose sur un réseau géo-
désique qui assure rigoureusement la position relative des
localités et l'orientation des lignes de la carte. Cette sub-
struction dont l'établissement exige de longues années d'un
miautieux labeur est terminée pour la France, mais nos
géodésiens n'ont point cependant achevé leur tâche.
1- Depuis que ces lignes ont été écrites, le colonel Perrier a été
promu au grade de général.
16 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Ils doivent étudier de nouvelles méthodes d'observalion>
revoir les portions défectueuses du réseau des triangles,
participer aux opérations de mesure du sphéroïde terrestre,
sauvegarder enfin chez nous les traditions d'une science
éminemment française par ses origines et son premier déve-
loppement.
La section de géodésie, placée directement sous les ordres
du commandant Bassot, a continué cette année les re-
cherches précédemment entreprises. Elle s'est constamment
occupée de déterminer télégraphiquement et astronomique-
raent la différence de longitude entre Paris et Dunkerque;
cette dernière ville a été soigneusement fixée en latitude.
Des opérations non moins minutieuses ont été effectuées
pour établir la latitude de l'observatoire de Montsouris, au
nord de Paris.
Nul aujourd'hui n'ignore qu'il est indispensable pour les
géodésiens de connaître l'intensité de la pesanteur sur les
points où ils opèrent. Des observations de pendule ont été
faites à Paris et à Dunkerque.
En Algérie, les officiers géodésiens ont travaillé à la
mesure d'une chaîne géodésique de premier ordre, ayant
pour objet de prolonger jusqu'à Laghouat la méridienne de
France qui s'arrêtait àMédéah.
Enfin des opérations ont été entreprises en vue d'établir
la latitude de Laghouat et de déterminer l'intensité de la
pesanteur soit en ce point, soit à Alger.
Depuis quelques années le service géographique publie une
■édition tirée sur des planches de zinc, de la carte de France
à 1/80000; toutefois la mise à jour de l'édition gravée sur
cuivre n'a pas été négligée, mais cette opération est fort
lente en raison des difficultés inhérentes au mode de gra-
vure sur cuivre et en raison d'autres nécessités de service.
Cent trente et une planches sont actuellement revisées, et
une trentaine sont en cours de revision. Absolument usé par
le tirage, le cuivre de la feuille de Paris avait dû être refait.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 17
La gravure du trait a été terminée au mois de mars dernier,
et la gravure de la montagne s'exécute en ce moment.
En attendant la revision de l'édition gravée sur cuivre,
rédition zincographique, tenue au courant au fur et à
mesure de la revision sur le terrain, répond à tous les
besoins. Conformément aux règles établies, on a exécuté
sur zinc, cette année, toutes les corrections signalées dans
le courant de l'année précédente (1885) par la revision sur
le terrain, et qui portaient sur cent quatre-vingts quarts de
feuille de la carte.
Cette règle, qui permet, en principe, de mettre la carte de
France à 1/80 000 complètement à jour dans chaque période
de cinq années, a été, depuis le commencement de l'édition
zincographique jusqu'à ce jour, rigoureusement observée.
A la fin de l'année, les trois cinquièmes des feuilles de
la carte auront paru en édition sur zinc, et revisées pour la
seconde fois. A la fin de 1888 la carte aura paru en seconde
révision, moins la Corse dont les feuilles n'auront subi
encore qu'une seule revision sur zinc.
Onapublié une feuille Pam bis au 1/80000, dans laquelle
Paris occupe le centre delà feuille. La montagne y est figurée
par des courbes de niveau rehaussées par un estompage gris
bleuté.
Pour la carte de France à 1/320 000, la gravure de la
montagne de la Corse est entièrement terminée et la feuille
sera incessamment publiée.
La section de cartographie s'occupe de la mise au cou-
rant de la carte de la frontière des Alpes à 1/320 000
(iO feuilles en couleurs).
La gravure de la carte de France à 1/600 000 (en 6 feuilles),
dont les feuilles II et IV ont seules paru, est poussée avec
une grande activité. La feuille VI sera prochainement pu-
bliée.
La nouvelle carte de France à 1/200000 et celle d'Algérie
à 1/50000, en couleurs, sont aussi poussées activement.
soc. DE GÉOGR. — 1" TRIMESTRE 1887. VIII. — 2
18 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Onze feuilles* de la première ont été publiées dans le
courant de Tannée et portent à vingt et un le nombre des
feuilles livrées au public. Une trentaine de feuilles, dont
quelques-unes très avancées, sont en cours de préparation.
La carte entière comprendra quatre-vingt-une feuilles, y
compris la Corse.
La sixième livraison (6 feuilles) de la carte de l'Algérie
àl/50000 a paru en 1886*, ce qui porte à trente-sixle nombre
des feuilles parues jusqu'à ce jour. La septième livraison,
composée également de six feuilles, paraîtra prochaine-
ment.
La carte d'essai de la France à 1/50 000, imprimée en cou-
leurs, qui comprenait jusqu'ici cinquante-six feuilles, va
être augmentée de quatorze feuilles qui sont en cours
d'exécution. Cinquante-cinq feuilles de cette carte ont paru.
La section de cartographie a exécuté en gravures sur zinc,
en deux couleurs (les eaux en bleu), et publié une nouvelle
carte des chemins de fer français à 1/1 250000, en deux feuil-
les. Cette échelle permet, mieux que celle du 1/1 600000,
qui devenait trop petite, d'indiquer les détails nécessaires.
La carte à 1/1 600000 a été supprimée.
On a publié les cinq feuilles sud de la nouvelle carte de
la Tunisie à 1/200 000, gravée sur zinc.
La carte de l'Algérie à 1/800 000 (4 feuilles) est en ce mo-
ment l'objet de corrections très importantes et qui la mettent
au courant des données les plus récentes.
Elle renfermera notamment ce qu'elle peut comporter des
éléments d'une grande carte du Sud-Oranais à 1/200000, qui
sera prochainement publiée en couleurs. Cette carte, qui se
compose de quinze feuilles, est entièrement terminée pour le
dessin et pour la gravure. Elle a été exécutée d'après les
1. Amiens, Melun, LiUe, Mézières, Paris, Orléans, Mftcon, Bourges,
Annecy» Moulins, Berne.
â. Azeffoun, Jemmapes, Ben-Haroun, Aïn-Bessem, Rio Salado, Arbal.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCE» GÉOGRAPHIQUES. 19
levés et reconnaissances exécutés parles capitaines deCas-
tries, Brosselard et Delcroix.
Une carte du Maroc à l'échelle de 1/500 000 (9 feuilles) est
en cours de préparation sous la direction du capitaine de
Castries, Elle contiendra toutes les indications recueillies
soit par cet officier, soit par les voyageurs, notamment les
itinéraires de M. de Foucauld.
L'empereur du Maroc recevra prochainement une magni-
fîque carte murale de ses Etats, œuvre manuscrite, unique
en son genre et qui a fait l'admiration de ceux qui ont été
admis à la voir. Les montagnes y sont représentées en per-
spective cavalière d'une façon intelligible pour qui n'a pas
l'habitude de nos conventions géographiques. Quelques-
unes des villes, Maroc par exemple, y sont représentées par
des plans d'une grande délicatesse; les écritures sont en
arabe et la carte est entourée d'un cadre richement orné.
En mars 1886, le service géographique publiait une carte
générale du delta du Tonkin, établie à 1/500000 (1 feuille)
à l'aide des documents réunis par les officiers du corps
expéditionnaire. Plus tard, paraissait une nouvelle édition de
la carte à 1/300000, publiée déjà depuis un certain temps.
De plus, les environs de Bac-Ninh, Than-Maï, Than-Hoa,
un itinéraire de- Hué à Quang^Nam et les premières feuilles
de l'itinéraire de la route mandarine de Nam-Dinh à Hué
ont été exécutés à l'échelle de 1/100 000.
Enfin la belle carte de Tlndo-Chine orientale, par M. Du-
treuil de Rhins, a reçu un certain nombre d'additions qui la
naettent au courant.
Le colonel Perrier fait préparer, en ce moment, une carte
de détail du fleuve Rouge à 1/25 000 (13 feuilles), entre le
confluent de la rivière Noire et 14 kilomètres en amont de
Liao-Kaï.
Une carte à 1/500000 (3 feuilles) du cours de la rivière
Noire, depuis Hong-Hoa jusqu'en amont des rapides de
Hoa-Trang, est aussi en cours de préparation.
20 RAPPORT Srîl LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
En temps et lieu paraîtra aussi une carte à 1/100000
(2 feuilles), donnant les travaux de la commission de délimi-
tation de la frontière autour des That-Ké et de Lang-Son.
La carte des environs de Lao-Kaï présentera également les
travaux de délimitation ; elle sera publiée à la même échelle.
Enfin cette série sera complétée par la carte des environs
de Phu-No-Quan à 1/50000.
Le service topographique du ïonkin, dirigé par le
commandant Berthaut, prépare l'exécution d'une carte à
1/100 000 (44 feuilles) de la région occupée par nos
troupes.
Les brigades topographiques ont continué leurs levés
pour l'exécution de la carte régulière de l'Algérie; elles se
composaient, pour cette année, de quarante-huit officiers
sous les ordres du colonel Mercier.
Dans la province ^d'Oran les topographes ont opéré sur
les environs d'Aïn-Temouchent et d'Aïn-el-Hadjar*.
Dans la partie occidentale de la province de Constantine
(massif de la petite Kabylie) ils ont levé les environs de
Bougie et les massifs montagneux qui séparent cette ville
d'Aïne-Roua, par leChabet-el-Akra^.
Dans Test de la même province, les opérations topogra-
phiques ont porté sur le massif montagùeux situé entre
rOued-Zenati et Souk-Arrhas, au sud de Guelma^.
La superficie totale du terrain levé en Algérie a été de
2536 kilomètres carrés. Le nombre des feuilles de la carte
d'Algérie actuellement terminées est de quatre-vingt-cinq.
Selon les instructions spéciales données par le colonel
Perrier, dans l'intérêt de la géographie ancienne, les officiers
ont porté leur attention sur les restes romains de l'Algérie.
Ils ont ainsi reconstitué presque entièrement, pendant la
1. 1376 kilomètres carrés.
t, 1940 kilomètres carrés.
3. 1920 kilomètres carrés.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 21
Campagne de 1886, les deux voies romaines qui reliaient
Bougie à Sétif ; Tune, citée dans Titinéraire d'Antonin, par
Tubusuctus, l'autre par le col de K'frida et le poste d'Aqua
frigidâ, qui garantissait Muslubio et toute la côte contre
les incursions des tribus de la montagne. D'autres voies
romaines à travers le massif montagneux entre Souk-Arrhas
et Gonslantine, dans l'ancienne Numidie, ont été également
reconstituées en grande partie.
Pour terminer le chapitre relatif aux travaux du Service
géographique, il faut rappeler que la grande carte de
l'Afrique (i/2 000000), dressée par le commandant de Lau-
noy, avance aussi rapidement que le comportent les soins
avec lesquels elle est établie.
A la fin de l'année M. de Lannoy aura achevé la planimé-
trie de cinquante-trois des feuilles de cette carte, et tout
fait espérer qu'avec l'année 1887 les soixante-deux feuilles
qui composent l'œuvre seront achevées en planimétrie.
Le travail de cette année comprend la représentation du
désert libyque, de la pointe et de la côte des Somâli, du
Maroc et du nord de l'Algérie et de la Tunisie, ainsi (jue de
l'île de Madère. Comme précédemment, M. de Lannoy a
garni les parties blanches de ses feuilles par quelques
cartons donnant des plans de localités importantes. Les
livraisons de sa carte d'Afrique continuent à paraître accom-
pagnées de notices précieuses pour les géographes.
Le Service hydrographique du Ministère de la Marine, dont
les travaux sont actuellement dirigés par M. Bouquet de la
firye, membre de l'Iustitut, ne se montre pas moins actif que
le Service géographique de l'armée; chaque année accroît la
loantité déjà si considérable de ses productions en cartes
ou instructions nautiques pour toutes les mers du globe. Il
a publié, dans le cours de l'année échue, une cinquantaine
de cartes exécutées soit d'après les levés de nos officiers de
marine ou de nos ingénieurs hydrographes, soit d'après les
22 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
travaux des hydrographies étrangères. Le littoral français est
constamment l'objet de levés nouveaux destinés à consta-
ter les changements survenus dans ses formes, dans la
nature et la profondeur de ses fonds. Les hydrographes ont
fait, en 1886, des levés détaillés de la rivière de Trieur, de
l'embouchure de l'Adour, et ils ont opéré une reconnais-
sance rapide de l'entrée de la Gironde.
Dans la Méditerranée ils ont achevé de lever la côte de
Tunisie. Cette grande opération, poursuivie depuis cinq ans
avec le soin et la méthode qui ont présidé au levé des côtes
de France, se résumera en une série de feuilles originales à
1/25000, qui représentent un développement de côtes de
750 milles marins, ou 1400 kilomètres.
Pour la partie de la côte comprise entre le lac Biban et la
frontière de la Tripolitaine, l'opération a été dirigée par
M. Héraud, ingénieur hydrographe, sous les ordres duquel
travaillaient quatre ingénieurs, avec les officiers du Linois et
de V Étendard,
A la côte africaine de l'Atlantique, outre les travaux du
commandant Ilouvier dont ont trouvera l'exposé au chapitre
de l'Afrique, il faut mentionner les études du lieutenant de
vaisseau Voitoux sur le cours de la Loemmé et sur la baie de
Marsab, les travaux de M. Guillon sur l'Ogôoué, de M. Ni-
colas sur la rivière Muny et des officiers de VInfernet sur le
banc de Rufi^que.
Dans la mer Rouge, MM. de Lajarte et Laporte ont dressé
le plan de Tirahn, dans les parages de Madagascar. M. Le-
boulleur de Gourion a relevé le plan de Manja et un plan
des Comores. Le levé de la grande île de cet archipel va, du
reste, être prochainement entrepris.
L'Indo-Chine a eu une large part dans les travaux hydro-
graphiques à mentionner ici. Deux jeunes ingénieurs
hydrographes, MM. Laporte et Gauthier, ont terminé le
levé de la côte du Tonkin entre Hon-né et Hou-tsen; ils ont
de plus établi plusieurs plans de détail. La reconnaissance
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 23
hydrographique de nos possessions de l'extrême Orient sera
prochainement terminée. Dans les mêmes parages, un offi-
cier de marine a tracé le cours de deux arroyos dans les-
quels se réfugiaient les pirates.
En Chine, l'amiral Rieunier a fait exécuter des croquis
de la rivière Quianho, des îles Ghusan et des îles Saddle.
A Terre-Neuve, enfin, M. Leclerc, capitaine de vaisseau,
a levé le plan du petit bras et du grand bras de La Source,
et complété celui de la baie des Iles.
A côté des travaux à la mer, il en est de très intéressants
qui consistent à discuter les données antérieures pour en
déduire des positions nouvelles ou plus exactes, et amé-
liorer la cartographie dans l'intérêt de la navigation. De ce
nombre estTœuvre de M. Gaspari, intitulée: Discussions et
tables de positions géographiques dans les mers des Indes
et de la Chine. M. Gaspari lui-même nous en a présenté un
aperçu. Frappé de la discordance entre les diverses déter-
minations effectuées dans ces parages, il a repris les obser-
vations originales, pour les soumettre à une délicate opé-
ration de contrôle et de discussion, et en déduire une
table de 159 positions géographiques qui permettent aux
marins d'apporter à leurs caries les corrections nécessaires.
De semblables travaux méritent d'autant plus d'être si-
gnalés^ qu'ils ne s'imposent point à l'attention générale
et ne rendent pas toujours en honneur ce qu'ils ont coûté
en labeur.
Est-il besoin de vous rappeler la communication si goûtée
que nous adressait, il y a quelques mois, S. A. le prince
A. de Monaco, sur ses études pratiques relatives au régime
et à la direction du Gulf Stream ? Peu de personnes sont
à même de participer aux recherches de ce genre, qui de-
mandent des moyens d'action tout spéciaux, qui exigent
surtout un grand zèle pour la science et une persévérante
volonté. La croisière de VHirondelle, dont il nous a été rendu
24 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
compte, sera suivie d'autres campagnes, et les recherches
du prince de Monaco ajouteront certainement à nos connais-
sances encore trop limitées sur les immensités de l'Océan
Atlantique, sur les courants qui le sillonnent, sur les êtres
innombrables qui le peuplent.
Il faut rappeler, avant de quitter la France, que le
30 mai 1886 s'est effectué le dénombrement de la population
de notre pays; il accuse un chiffre de 38 218 903 habitants,
soit une augmentation de 546 855 habitants sur le chiffre
donné par le recensement précédent, celui de décembre 1881.
Le tableau de dénombrement nous montre que la population
de 58 départements est en progression, tandis que celle de
29 départements est en décroissance. La France compte ac-
tuellement 362 arrondissements, 2871 cantons et 36 121 com-
munes.
L'Asie, comme d'ordinaire, a fourni au mouvement géo-
graphique un grand nombre d'éléments dont il n'est pos-
sible d'indiquer que les principaux.
En l'abordant par l'ouest, nous devons enregistrer tout
d'abord un nouveau voyage sur la dangereuse terre d'Arabie.
M. Edouard Glaser, naguère aide-astronome à l'Observa-
toire de Vienne, a fait du Yémen le champ de ses re-
cherches. Préparé par de sérieuses études, il n'a en quelque
sorte pas cessé, depuis 1882, de parcourir cette province.
Les Mitteilungen de Gotha ont donné, au début de l'année,
un résumé du plus récent voyage de M. Glaser, qui a eu lieu
d'avril 1885 à février 1886.
Comme les précédents, il eut pour point de départ le
port assez animé de Hodeidah, dont l'explorateur signale à
la commission sanitaire le quartier ea?ira muros, l'El Akhdâm,
habile par une population misérable, et qui peut devenir un
foyer d'infection épidémique. Aux portes de Hodeidah com-
mence le Khabt, sorte de steppe " ' ^es seuls repré-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 25
sentants de la vie sont d'innombrables grillons^ des serpents
Tenimeux et des vers, dangereux aussi, longs de 10 à 12 cen-
timètres. L'Aschaly qui ressemble à notre bruyère et dont
les Arabes tirent du savon et du fard pour la toilette des
femmes, est Tun des seuls produits végétaux du Khabt. Au
sujet de toute la plaine côtière du Tehama, l'explorateur
émet cette théorie, qu'elle est d'une formation géologique
récente. Couverte autrefois par la mer, elle n'aurait émergé,
par suite du recul des eaux, qu'il y a dix-sept siècles
environ. Un phénomène analogue se serait produit aussi à
Djeddah, à Port-Saïd, à Utîque et au golfe de Triton. Un
grand nombre de localités citées par Pline, par Ptolémée et
par l'auteur du périple comme étant sur la côte, devraient
aujourd'hui être cherchées assez loin dans l'intérieur.
Les premiers échelons du Tehama constituent le terri-
toire de Kborinya, habité par les Khorahs qui sont probable-
ment, d'après M. Glaser, les Cyrœi de Pline et auraient été
les premiers à défricher le sol mis à nu par l'abaissement
des eaux. Autour de Hodjeilah, important marché dont
l'altitude est de 600 mètres, le Tehama montagneux élève
des sommets de 200 à 600 mètres, qui vont se confondre
avec la série des massifs du Sérat.
Aux trois voyages de M. Glàser, notamment au dernier,
la géographie aura gagné une carte itinéraire à grande
échelle de la route entre Sa'dâ et Aden. Cette carte, appuyée
sur une cinquantaine de positions astronomiques, est
enrichie de nombreuses cotes d'altitude, obtenues au baro-
mètre. Elle établit que les précédents voyageurs avaient
trop reculé vers le nord et l'est les points de leurs itiné-
raires, notamment San-â. A côté de ce document de pre-
mier ordre, le voyageur a rs^porté une ample moisson de
renseignements géographiques sur l'intérieur de la pénin-
sule, depuis Sa'dâ^ Asîr et Yâm, jusqu^au golfe Persique, sur
le pays de Mârib^ le Hadramaout et le désert Dehna. Pendant
imeannéeM. Glaser a fait une série complète d'observations
i
26 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
météorologiques à l'altitude de 2200 mètres. Il a recueilli
des informations fort complètes sur les origines, les mœurs,
la religion des tribus, sur Tagriculture et les productions
de la contrée. L'épigraphie de l'Arabie lui sera, pour sa
part, redevable de quatre cents inscriptions sabéennes ou
minéennes; la philologie s'est enrichie d'un vocabulaire de
deux mille mots antéislamiques sabéens et d'une gram-
maire de la langue parlée actuellement dans l'Arabie méri-
dionale. Enfin l'histoire trouvera peut-être de précieuses
révélations dans deux cent soixante-quatre manuscrits
arabes recueillis par Tactif explorateur. M. Glaser se pré-
pare à visiter de nouveau le Yémen; mais on peut,
dès maintenant, ranger ses explorations parmi les plus com-
plètes, les plus fécondes qui se soient accomplies dans l'in-
térieur de l'Arabie. Les résultats n'en seront-ils pas publiés
quelque jour avec tous leurs développements?
Il faut rendre aux Russes cette justice, qu'ils ne laissent
pas dans le vague primitif la géographie des régions où ils
s'établissent. A peine arrivés, ils font exécuter des détermi-
nations astronomiques qui affermissent rapidement la carte
de la contrée; ils font entreprendre des études sur la
météorologie, la géologie, la faune, la flore, les habitants
des contrées, et s'initient vite ainsi aux ressources de leurs
lointains domaines.
Ils étudient l'Asie sur des étendues bien autrement con«
sidérables, et peut-être avec plus de méthode que les Anglais.
Leurs reconnaissances, qui comprennent tout naturellement
la Sibérie et l'Asie centrale, se portent aussi sur les routes
entre ces contrées et l'empire chinois ; elles s'étendent jus-
qu'aux rives des mers de Chiite. Chaque année enregistre
une série de fructueux voyages accomplis par des Russes et
dont les résultats accroissent toujours les notions de la
géographie sur des pays neufs ou à peine connus.
Pour cette année, le rapport du savant secrétaire général
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 27
de ia Société de géographie de Saint-Pétersbourg, M. Gri-
gorieî, a fait connaître plusieurs explorations qui doivent
êire signalées à côté de celles dont nous avons eu connais-
sance par les renseignements toujours si nets, si justes, de
notre collègue M. Veniukoff.
L'Asie centrale, vers laquelle nous allons nous avancer,
se signale par un fait général sur lequel il importe d'attirer
l'attention des explorateurs et des géographes. Avec sa par-
faite connaissance des documents et du terrain, M. Veniukoff
a exposé devant l'Académie des Sciences, et dans la Revue
de Géographie de M. L. Drapeyron, la marche d'un puissant
phénomène de physique terrestre. Sur dix millions de kilo-
mètres carrés du territoire de l'Asie centrale, les lacs se
dessèchent rapidement, le sol est de plus en plus envahi par
les sables et le désert est en train de dévorer les dernières
oasis. Les cartes anciennes et les travaux récents constatent
Tactivilé du mal, l'imminence du péril qui menace l'avenir
économique de ces contrées. M. Veniukoff montre que les
steppes au nord de la mer Caspienne se sont sensiblement
modifiées en quelques années, que rapidement aussi la
baie d'Astchi s'est desséchée, comme les golfes de Barsouk
et d'Aïbouguir. Le vaste Balkash est entamé par ce phéno-
mène et des groupes de lacs de la Dzungarie voient leur
plan d'eau s'abaiàser^ leurs bassins se morceler et se réduire.
Des recherches spéciales poursuivies par M. N. Yadrintzef,
que cite M. Veniukoff, montrent que les lacs sibériens,
notamment le Tscbany, situé entre l'Obi et l'Irtish, subis-
sent les mêmes influences.
M. Veniukoff se demande quels seraient les moyens
d'arrêter ce dessèchement des lacs, cette invasion dessables
qui menacent d'un péril certain et redoutable une sur-
face de pays égale à l'Europe. Après avoir constaté Tinsuf-
fisance des résultats obtenus jusqu'ici dans la lutte déjà en-
gagée, il estime que les efforts doivent tendre à augmenter
28 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
la surface de la mer Caspienne «: en rétablissant d'une façon
partielle son ancienne communication avec la mer Noire >
et à « détourner le fleuve Don de son lit actuel vers le
Volga ».
Au sujet de cetle dernière entreprise, notre collègue
M. Léon Dru nous exposera d'ici à quelques mois sans
doute, d'après ses minutieuses études sur le terrain, les
difficultés qu'elle présente, les chances de succès qui peu-
vent la recommander.
Les territoires de la Perse voisins de TAfghanistan, dans
le sud-ouest d'Hcrat, entre le cours du Heri Rud, le Seistan
et le Lut étaient à peine connus avant les deux missions
accomplies par le colonel C.-E. Stewart de 1882 à 1885.
Dans la première M. Stewart, partant de Khaf, a longé le
Kwaja Shahaz Kuh, gros massif dominé par un pic d'envi-
ron 2400 mètres; il a franchi un second massif également
considérable, TAhinguran Kuh, et s'est avancé jusqu'à
Birjand, chef-lieu actuel du district de Kain dont la popu-
lation est, en partie, d'origine arabe. Assez élevé, le Kain
est doté d'un climat brûlant en été, glacial en hiver. Au sud
il est borné par le Lut ou désert, que visita M. Stewart. Le
voyage y fut particulièrement pénible et dangereux ; l'expé-
dition faillit périr de soif et de fatigue, car des guides igno-
rants ne surent pas la conduire à l'emplacement du puits.
Il fallut pendant quelques jours se contenter d'une eau pu-
tride, après des marches harassantes effectuées sous un
soleil de feu, par une température suffocante. Ce fut par
hasard que la colonne rencontra de petites sources d'eau
douce. Au delà du désert, non loin d'une chaîne de hau-
teurs, est le village de Naiband où M. Stewart et sa caravane
purent prendre quelque repos. Peuplé de 400 habitants, ce
village est baigné par un petit cours d'eau. Les dattes sont
la principale ressource de la population, mais aux portes
mêmes de Lut, la neige avait été si abondante l'un des
^
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 29
hivers précédents, qu'un grand nombre de palmiers avaient
péri. Naiband, situé à Tattitude de 900 mètres, occupe une
plaine aride, nue, semée de collines rocheuses hautes
de 300 à 360 mètres. Si pauvre, si déshéritée que soit cette
sorte d'oasis, elle n'en sert pas moins à rendre possible en
éléle trajet de Birjand à Karman. Les habitants de Naiband
n'avaient jamais vu d'Européen avant la visite du colonel
Slewart. D'après certains noms fournis par une caravane qui
se trouvait à Naiband lors de son passage, levoyageur estime
que celte localité dut être l'une des étapes de Marco-Polo.
Les données réunies par M. Slewart sur le Lut complètent
celles qu'avait recueillies en 1861 le regretté Nicolas de
Khanikof, dont l'itinéraire à travers le désert passe un peu
plus vers Test. Le général Goldsmid dans sa mission au
Seistan avait également abordé le Lut, fraction de cette zone
désertique qui prolonge à travers l'Asie les sables de l'Afrique
et de l'Arabie.
Au retour de cette rude exploration, le colonel Stewart
parcourut encore le pays situé entre Duruh, Tabbas, Gazik
elYazdun, non loin de la frontière afghane. Il faut cons-
tater ainsi l'existence d'une dépression salée à laquelle
viennent aboutir les eaux qu'envoient vers Test les massifs
deKwaja Shahazet d'Ahinguran. Cette dépression, qui porte
le nom de Dak-i-Khursha, est un lac en hiver et en été un
marais salant, sorte de sebkha comme il s'en trouve plu-
sieurs de la frontière du Seistan au coude de Heri-Rud.
Une seconde mission conduisit le colonel Stewart à
Mohsinabad, village situé à 130 kilomètres dans le nord-
ouest de Hérat. Il partit de là pour explorer le Badghis,
dont il a été si souvent question à propos du conflit qui
nienaça d'éclater entre la Russie et l'Angleterre. Dans ces
courses avec des cavaliers persans à la poursuite de pillards
iwkmen, il a eu l'occasion de faire d'intéressantes obser-
vations sur les mœurs des uns et des autres. Il a constaté,
tntre autres faits, que les Turcomans, excellents cavaliers.
30 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
préfèrent cependant combattre à pied et sont, dans ces con-
ditions-là, des adversaires redoutés des Persans.
En qualité de commissaire délimitateur de la frontière
afghane, le colonel Stewart a résidé à Hérat où depuis sir
Lew Pelly, en 1860, n'avait pénétré aucun officier anglais.
La ville construite sur une colline qui supporta, dit-on, six
autres villes antérieures, avait au commencement du siècle
une population évaluée à 100 000 habitants ; ce chiffre est
aujourd'hui réduit à 12 000. Ses environs, cultivés comme
un jardin, produisent en abondance des fruits excellents et
d'espèces variées. Des Persans en majorité, des Afghans et
quelques Ghahar Aïmak peuplent Hérat, au sujet de laquelle
M. Stewart a recueilli des informations très intéressantes.
Il a terminé son mémoire en déclarant nécessaire de pro-
longer jusqu'au raccordement avec les lignes russes le che-
min de fer qui s'arrête actuellement à Quettah. Cette entre-
prise serait facilitée par l'existence de mines presque iné-
puisables de pétrole. Ce vœu sera réalisé, car la voie ferrée
anglaise va être continuée entre Kettah et Kandahar. Les
forces de l'Inde pourraient ainsi se porter rapidement sur
Hérat ou menacer sur ses flancs une armée qui tenterait
l'accès de l'Inde par la passe de Kaïber.
A l'actif de l'année il faut inscrire, pour l'Asie centrale,
un événement considérable qui relève à certains égards de
la géographie. Vous avez pu voir, dans l'un de nos comptes
rendus, une intéressante notice sur le chemin de fer trans-
caspien, adressée à la Société par M. le général Annenkoff^
le promoteur et l'âme de cette immense entreprise. La
ligne est aujourd'hui livrée à la circulation jusqu'à Merve ;
elle sera bientôt prolongée jusqu'à l'Oxus et détachera des
rameaux dans plusieurs directions. L'ouverture de cette
ligna est un fait auquel l'opinion n'a peut-être pas prêté
toute l'attention qu'il mérite et dont la mention ne devait
pas être omise ici. Chacun comprend qu'en dehors de son im-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 31
portance économique et polilîque, le nouveau chemin de fer
hâtera rétude de contrées effleurées à peine par les voyageurs.
Dans la partie de la région transcaspienne située au sud
de l'Aral, dans les Khanats de Khîva et de Bukhara, s'est
exécuté un travail de grande importance géographique, qui
devait être mentionné ici. Un officier de l'état-major russe,
le capitaine Gédéonof, a déterminé de nombreuses positions
astronomiques sur lesquelles viendront s'appuyer, soit les
itinéraires des voyageurs, soit les travaux géodésiques et
topographiques qui seront certainement entrepris un jour,
en vue du levé régulier de la carte de ces contrées.
Dans l'est de la mer Caspienne, le colonel N.-N. Bié-
liavski, en mission du ministre de la guerre, a étudié la
région située entre le golfe Tsézarévitch, l'ancien Mertvi
Kultuk, et Kunia-Ourghentch, ainsi que partie de l'Amu-
Wa jusqu'à Tchardjuï.
Il s'agissait surtout de reconnaître la navigabilité du
Tsézarévitch et M, Biéliavski a constaté que c'est surtout à
l'époque des vents de l'est que le golfe diminue sensible-
ment. Ses eaux, néanmoins, peuvent en tout temps être
parcourues par des vapeurs de 5 pieds de tirant d'eau.
Le colonel Biéliavski a constaté, de plus, les ressources
qu'offre la région de l'Ust-urt, qui jouit d'un climat très
salubre, que sillonnent des routes praticables jalonnées par
UQ grand nombre de puits.
Quant à l'Amu-Daria les levés de l'expédition ont con-
staté que ses deux rives présentent presque partout une
différence très sensible; tandis que la rive droite est
couverte de sable, sur divers endroits, même occupée par
des hauteurs, la rive gauche, au contraire, se prêterait à la
culture. Le fleuve est navigable et les sondages opérés ont
donné un minimum de profondeur de 4 à 5 pieds.
C'est aussi la région transcaspienne que M, A. M. Konchine
32 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
a explorée de 1881 à 1885. Les recherches auxquelles s'est
livré le voyageur l'ont amené à conclure, après plusieurs
autres, que tout le bassin aralo-caspîen avait été autrefois
submergé. Il considère comme une erreur la supposition que
les thalwegs actuellement à sec, connus sous les noms
d'Ousboï, Tchardjuï-daria, Aktama, Ghiaoura et d'autres,
aient jamais charrié les eaux de TOxus. Il appuie sa thèse
sur l'absence de toute trace d'eau douce dans ces lits; aucun
indice,d*ailleurs, ne fait supposer que les bords des prétendus
cours d'eau aient jamais été habités. D'un autre côté, le
voyageur a reconnu dans ces parages l'existence d'une faune
sous-marinc;lasaluie de l'eau ainsi que les dépôts semblables
à ceux de la presqu'île Dardj témoignent de l'ancienne exis-
tence d'une mer. Les terrains ont le même aspect que les
terrains baignés par la mer. On y constate, en revanche,
l'absence de toute alluvion fluviale.
La région appelée actuellement Kara-kum était recou-
verte par la mer. Le dessèchement se serait opéré par la
force des vents; peut-être aussi le sol aurait-il subi un
exhaussement.
Quant à la formation des thalwegs ou lits, M. Konchine
l'explique par la série des lacs qui, suivant les sinuosités
de rUst-urt, s'étendaient le long des anciens bords de la
mer. Il faut ajouter que cette théorie a été vivement com-
battue par divers savants russes, notamment par M. Steb-
nitzki.
M. Konchine doit être reparti en compagnie de M. Radde
pour continuer ses études sur la question.
Le 27 mars dernier, MM. CapusetBonvalot, avec un dessi-
nateur, M. Pépin, se mettaient en route pour accomplir
dans l'Asie centrale une nouvelle mission du Ministère de
l'Instruction publique. De Téhéran, où ils arrivaient le
11 avril, un trajet de vingt-cinq jours, par une route détes-
table, parcourue sur un fourgon tartare, les conduisit à Me-
1
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 33
shed, en longeant le Khévir, vaste dépression saline, presque
entièrement dépourvue de végétation. Meshed, la capitale
du Khorassan, est, disent MM. Caques et Bonvalot, la ville
la plus fanatique qu'ils aient rencontrée dans l'Asie cen-
trale. Un infidèle serait, à coup sur, écharpé s'il mettait le
pied dans la partie de la ville appelée a Best y>, où repose,
sous des coupoles bleues et dorées, Timan Riza. De toutes
les contrées de la Perse, les pèlerins accourent en foule
au tombeau de ce saint. A Meshed, il fut interdit aux
voyageurs de se servir de leur appareil photographique.
Leur désir de pénétrer dans l'Afghanistan pour explorer les
sources du Kushk et, si possible, visiter Hérat, rencontra
des difficultés d'une autre genre : la permission leur fut
refusée, ce qui les contraignit à se diriger sur Saraks, où
ils arrivèrent le 17 juin.
Autant le Saraks persan, sur la rive gauche du fleuve,
est décrépit et misérable, autant le Saraks russe, qui
se trouve à environ 3 kilomètres de là, sur la rive droite,
est jeune et vivant. Les maisons se sont alignées rapidement
et la ville a* un grand avenir commercial. MM. Gapus et
Bonvalot ne tardèrent pas à se mettre en route pour Merve,
en longeant le Tedjen, dont les eaux rapides rongent les
rives en falaises.
Puis la route s'engage dans les sables du Kara-kum et
pendant 90 kilomètres on ne rencontra d'ordinaire plus
d'eau. La chaleur y est excessive. Les voyageurs y obser-
vèrent 38° à 9 heures du matin et 42°,2 à 1 heure du soir,
àTombre. En outre, le vent chaud du nord-est soulève des
nuages d'une poussière brûlante qui voile le soleil. Les
abords de Merve sont parfois rendus difficiles et malsains
par les crues de Murghab qui en inondant la plaine, forment
dévastes marécages. La Merve russe augmente rapidement:
elle a déjà des rues bordées de nombreuses boutiques. Plu-
sieurs hôtels se sont établis et le chemin de fer trans«aspien
va donner beaucoup de vie à cette localité autrefois déserte.
soc. DE GÉOGR. — 1" TRIMESTRE 1887. VIH. — 3
34 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Le commerce y paraît être principalement entre les mains
des Arméniens.
Une nouvelle tentative pour pénétrer dans TAfghanistan
par Andchuï et Maîmené n'ayant pas eu plus de succès que
la première, MM. Gapus et Bonvalot se dirigèrent sur
Tchardjuï à travers le désert, qui commence à 25 kilo-
mètres du Murghab. La température, très élevée, attei-
gnait, vers le soir, jusqu'à 46° à Tombre. Le vent du nord,
chauffé au contact des sables, rend la respiration pénible.
L'eau est rare et les caravanes se traînent d'un puits à
Tautre. Sur une distance de 250 kilomètres, on ne trouve
d'eau potable qu'à Rebet^k. A Tchardjuï, les voyageurs tra-
versèrent l'Amu-Daria ; il leur fallut six heures pour opérer
le passage, tant les eaux étaient encore abondantes et rapides.
Avant d'arriver à Karakul, ils constatèrent que, depuis leur
dernier passage, les sables mouvants s'étaient avancés consi-
dérablement vers le Sud et que des villages, alors habités,
sont aujourd'hui déserts et à moitié ensablés. Le 12 août,
MM. Gapus et Bonvalot arrivaient à Samarcande. Ils trou-
vèrent cette ville comme transformée depuis que les Russes
y sont établis : la ville est agrandie; les monuments ont
été réparés tant bien que mal; des boulevards ont été tracés
au travers du fouillis des masures indigènes, des squares
ont été dessinés à la place des terrains vagues. Cependant
nos voyageurs n'a\aient pas abandonné le projet de pénétrer,
à leurs risques et périls, dans l'Afghanistan par le Hissar et
la vallée de Surkhan. Le prochain rapport enregistrera les
résultats de cette dangereuse tentative.
Tel est le résumé de l'itinéraire de ces voyageurs si
méritants. Nous ne saurions douter qu'ils n'aient, comme à
leurs précédentes missions, recueilli un grand nombre
d'informations précieuses pour la géographie et qu'ils ne
rapportent de belles collections pour nos musées.
Le lac Balkash et ses abords ont été le champ d'études
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 35
faites par M. Krasnof, et qui ne sont pas sans intérêt pour
Ja géographie. Elles ont établi que le Kara-Su indiqué sur
les cartes n'existe pas; M. Krasnof n'a vu que le lit desséché
d'une rivière Kara-Sau. Il a constaté, en outre, que les ri-
Tières qui descendaient des monts At-Lesken sont depuis
longtemps taries. L'Ala-Kul, petit lac salé qui commu-
niquait avec le Balkash, est complètement à sec. La mission
de M. Krasnof nous apprend aussi que depuis trois ans Tlii
a cessé d'avoir ses débordements ; en revanche son affluent
le Kurlu devient tous les jours plus abondant. La branche
nord du delta de l'Ili tend à devenirla plus importante, la
branche sud se transformant en marais stagnants.
C'est dans le Karatéghine, le Darwaz, le Hissar, le Ku-
liab, le Baldjuan, les beylicats de Chakhsiabs^ Karchi,
Gusar, Chir-Abad, Kabadian, Kurgan-tubé que M. Groum
Grjiaiaylo a dirigé ses recherches d'ordre zoologique et
botanique; toutefois, il était accompagné d'un officier topo-
graphe, M. Rodionof, dont les itinéraires encore inédits nous
apporteront des renseignements sur plusieurs points entière-
ment nouveaux pour la géographie, comme le Babatag, qui
sépare les vallées du Surkhan de celle du Kafirnihan,
comme la haute région située entre le Vakhch et Kitchi-
Surkhab, sur laquelle les voyageurs ont découvert, outre
plusieurs lacs salés, un affluent du haut Amu-Daria, le
Taïr-Su.
L'an dernier nous avions laissé l'explorateur russe
Polanine à Sinin, dans le Khansu, non loin des frontières du
Thîbet oriental. De ses deux collaborateurs, l'un, M. Scassi,
officier topographe, était resté à Lantchéu; l'autre, M. Béré-
zowski, naturaliste, s'était dirigé sur Koïsian, localité située
à 600 ou 700 kilomètres au sud-est de Lan-Tchéou, dans
une contrée à peine connue.
M. Polanine lui-même arrivait, à la fin de novembre 1884,
36 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
au village de Nitchja, chez les Mongols Amdos, que le CO'
lonel Prjévalski a désignés sous le nom de Daldintzes et qui
occupent une vaste étendue de pays. D'origine fort ancienne,
les Mongols Amdos forment un intéressant sujet d'études
pour l'ethnographie. Dans l'ouest de leur territoire ils se
livrent à l'agriculture et à Félevage des bestiaux. Leur
langue est un mélange de chinois et de mongol archaïque.
Ils sont administrés par des <!: anciens » appelés tousses,
investis de fonctions héréditaires et qui sont censés descendre
d'un prince à moitié historique, à moitié légendaire. Un
certain nombre d'Amdos professent la religion islamique,
d'autres le lamaïsme, d'autres enfin pratiquent divers cultes
plus anciens, probablement importés de l'étranger.
Au printemps de 1885 M. Potanine et M. Scassi qui l'avait
rejoint, étaient de retour à Sinin où ils obtinrent l'autorisa-
tion de traverser une partie du Tibet oriental, pour se
rendre dans le sud, à Min-Tchéu. Entre Guï-duï où lui fut
donnée une escorte de vingt miliciens tangoutes, et Min-
Tchéu qui est situé dans la vallée du Tao-Ké, l'expédi-
tion traversa des hauts plateaux (tanas) d'environ 3000 mè-
tres d'altitude. Dans l'ouest de sa route, elle apercevait
les sommets neigeux d'Amni-djakar et d'Amni-tungling.
La route suivie passe par la petite ville de Bunan et les
couvents lamaïques de Labran et Djoni. Labran est la rési-
dence d'ufl personnage religieux considérable, un hehen
qui administre le pays et commande une troupe spéciale.
C'est au couvent de Djoni que M. Bérézowski rejoignit
ses compagnons de route. De Min-Tchéu M. Potanine des-
cendit au sud, mais dut, faute de ressources, s'arrêter à
Sun-pan-tin, centre important pour le commerce du thé
entre la Chine et le Tibet. La contrée qui s'étend de Min-
Tchéu à Sun-pan-tin est un labyrinthe de montagnes diffl-
ciles, couvertes de forêts et coupées de vallées profondes ;
les chemins y sont à peine praticables pour les bêtes de
somme. A une vingtaine de kilomètres de Sun-pan-tin
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 37
nall la rivière Ksern-tzo, formée d'une série de lacs pitto-
resques qui occupent le fond de vallées séparées par des
digues naturelles.
De Sun-pan-tin la mission russe, s'étant un peu avancée
vers l'est, regagnait Lan-tchéu par Lun-en-fu, Vensian, Fzié-
tchéu, Gun-tchan-fu et Di-dao-tchéu, localités échelonnées
sur une direction à peu près parallèle à la roufe que M. Po-
lanine avait suivie pour gagner Sun-pan-tin. Le 20 octobre
1885, elle était rendue à Lan-tchéu, et prenait ses quartiers
d'hiver au couvent de Gumbun à quelque vingt kilomètres
deSinin.
Les voyageurs effectuèrent leur retour en côtoyant le
Mu-nor qu'ils trouvèrent encore gelé le 22 avril, en fran-
chissant de hauts chaînons du Nan-chan et en traversant
dans toute sa largeur le désert de Gobi pour atteindre enfin
la frontière russe à Kiakta.
Votre rapporteur a dû se borner à esquisser vaguement ce
voyage au sujet duquel les informations précises font encore
défaut; on sait déjà, cependant, que la géographie y
gagnera des documents de haute valeur sur une partie de
l'Asie à peine entamée par Texploration.
Le rapport précédent quittait le colonel Prjévalski * aux
inontagnes de Kiria, dernière étape dans la partie de son
voyage où le grand explorateur avait foulé un terrain presque
entièrement inexploré et sur la géographie duquel, en tout
cas, il aura été le premier à rapporter des informations pré-
cises. 11 ne lui restait, pour regagner Aksu, qu'à traverser le
Khotan dont Toasis, avec ses 600, 000 habitants, est certai-
ûement l'une des plus considérables de l'Asie et du monde
6Qlier. Le 29 octobre, la mission, franchissant la frontière
russe, se retrouvait au sud de l'Issyk-kul, en territoire
russe.
i. Le colonel Prjévalski a été, depuis son retour, promu au grade de
général.
38 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
L'éminent colonel n'a point encore fait connaître en
détail le récit de son expédition à la rédaction duquel il
travaille activement et dont la publication sera l'un des faits
géographiques de Tannée prochaine.
On assure qu'un voyageur anglais, M. Carey, a suivi pas
à pas la route de M. Prjévalski et se dispose à relever des
erreurs de l'officier russe. L^ comparaison entre les données
des deux voyageurs présentera un véritable intérêt pour les
géographes.
Ainsi que les précédents, les derniers rapports officiels
sur les levés de Tlnde nous mettent au courant non seule*
ment des travaux géodésiques et topographiques exécutés
aux Indes, mais encore des explorations qui se poursuivent
sans relâche sur les frontières de Tempire et débordent sur
les contrées voisines, préparant parfois des changements
de frontière.
Dans la région de Darjiling le major Tanner a continué
la triangulation de l'Himalaya, tandis que dans le Sikkim
M. Robert achevait ses levés topographiques. Sous leur
direction, un paundit hindou désigné par les initiales R. N.
a fait plusieurs explorations dans le bassin de la Tista,
entre Darjiling et la passe Hongra-la-ma qui donne accès
sur le Tibet, au nord du Sikkim. Quant à ce dernier pays,
les principales routes et passes qui le mettent en communi-
cation avec le Nepaul, le Tibet, le Butan sont aujourd'hui
étudiées.
Lé colonel Tanner a fait aussi connaître, dans l'un des
General Reports^ les résultats fort importants des voyages
d'un autre paundit désigné par le nom générique de « le
Lama ». Ces voyages ont été marqués, en particulier, par de
véritables découvertes dans la partie du Tibet située entre
le Sikkim et L'Hassa. Les cartes de ce pays donnent toutes,
d'après celle de d'Anville^ un lac caractérisé par sa forme
annulaire ; c'est le Yamdok-Tso ou lac Palté, dont les expie-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES 39
rateurs, depuis Manning, n'avaient jamais vu que la partie
nord-ouest. Le Lama, ayant pu effectuer le périple du lac,
a constaté qu'il n'est rien moins que circulaire. Il s'étale
dans Test en une immense nappe d'eau triangulaire, dont la
base détache vers l'ouest deux grands bras enveloppant une
presqu'île montagneuse.
Le Yamdok-Tso présente ainsi approximativement les
contours d'un scorpion ; de là son nom, car Yamdok, en
tibétain, signifie scorpion. Situé à l'altitude de 4206 mètres,
d'après le Lama, il mesure 275 à 300 kilomètres détour, en
suivant les inflexions de ses rives. La presqu'île isolée par
le Yamdok supporte elle-même un petit lac, le Dumu-Tso,
élevé de 152 mètres au-dessus du lac principal. Le Dumu-
Tso, en raison de cette différence de niveau, inspire une
crainte superstitieuse aux Tibétains, qui entrevoient dans
ses flots le génie de l'inondation. La vallée du Rong-Tchu,
qui fait communiquer le Yamdok-Tso avec le Yaru-Tsan-
Pu, offrirait cette particularité que, selon les niveaux va-
riables du lac et du fleuve, les eaux couleraient alternative-
ment dans un sens et dans l'autre.
Telle est, du moins, l'opinion du Lama, et le colonel
Tanner Tadopte.
Le voyageur hindou, peu accessible probablement aux
impressions artistiques, n'en a pas moins été frappé des
splendides paysages du Yamdok-Tso, qu'entoure à distance
variable un amphithéâtre de montagnes immenses. Vers
l'est pourtant, elles s'ouvrent pour donner passage aux
cours d*eau qui viennent alimenter le lac Le Lama, en
quittant le lac Yamdok, se dirige au sud et pénètre par le
col de Yeh-Ca, haut de 5180 mètres, dans le bassin d*un lac
encore inconnu, le Pho-Mo-Ghang-Tang qui, situé à 4892 mè-
tres, mesure 74 kilomètres de tour. Enceint de montagnes,
A est sans. écoulement. De ce lac, le voyageur passe dans
la haute vallée du Lhobra, d'oîi il peut voir l'une des quatre
montagnes saintes du Tibet, le Ku-Lha-Kangri dont les
40 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
cimes paraissent atteindre 7000 à 7300 mètres; puis il s'a-
vance dans le sud jusqu'à Lha-Kangyong, à deux jours de
la frontière du Butan. De l'extrémité méridionale de son
long itinéraire, il a vu le Lhobra s'enfoncer à travers des
gorges étroites dans la direction probable du Brahmaputra.
Un bras oriental du Lhobra conduisit le voyageur à une
sorte de vaste désert au milieu duquel s'étend un lac, nou-
veau pour les géographes, le Tigu-Tso, silué à 4724 mètres
d'altitude. Au delà s'ouvre la plus riche, la plus populeuse
des vallées du Tibet, la vallée de Yarlung, qui envoie ses
eaux au nord, dans le Yaru-Tsan-Pu-Tchu. Les fruits
croissent en profusion dans la partie basse de la vallée où
des couvents nombreux abritent des milliers de lamas.
11 faut mentionner, avant de quitter les frontières du
Tibet, la tentative de mission dirigée par M. Macaulay,
chargé de proposer au souverain spirituel de L'Hassa l'ou-
verture de relations commerciales avec l'Inde. Montée sur
un grand pied, cette mission fut retenue à Darjiling par
d'interminables négociations dont la finesse des Chinois et
des Tibétains réunis fut un important facteur. La conven-
tion entre la Chine et l'Angleterre, à la suite des affaires
de Birmanie, stipula le renoncement à la mission Macaulay.
Les tentatives des explorateurs anglais dans le but de
relier l'extrémité nord-est de l'Assam avec la frontière occi-
dentale de la Chine n'ont pas toujours été couronnées de
succès. C'est ainsi que M. Needham qui, en 1884, avait fait
une tournée chez les Abors, entre le Dihong et le Dibong,
n'a pas réussi, en 1885, à atteindre Rima dont il s'est
approché cependant de fort près. Ce voyage, dont Suddya,
sur la Lohit^ou rivière Brahmakund, fut le point de départ,
ne nous est connu que par l'obligeance de M. Harmand,
consul général de France à Calcutta, qui avait envoyé à la
Société la traduction d'un article du journal The English-
y \P ^^ ^*^~^ÈS DES SCIENCES GÉOGRÀPHfQUES. 41
4 r o^^ ^^ ^^ malheureusement insuffisant pour
(Z' ^ «v\^^^t-^ ^^=^^ r les résultats de la tentative de
fl*^^' gi^,^^ ^ ^ G^^\^^^^"^^® ^^^^^ ^^^^ ^^^ voyage à travers les
\
^^r^e^^^ 6 ^ c'^'^W ^^^ ^^^^> ^"^ suivant peut-être le sentier
^ t^é^^ t^ ^^ • Q«Xv ^ ^ Wilcox en 1826, et qu'ont suivi plus
^\'n\^^ ^ \S^ ^ ?^^^*"«s Krick et Bourrit- Nous voyons,
\ard ^^^ va^^^^ • ^ VEnglishman, que M. Needham est
à'aç^^^ Ae^ c^'^^^^Xvs de Rima à Suddyaen quatorze jours
/»veO^ a^^^^ ^^Vtiterrompue. Celte indication donnerait
à'viae ^ ^^ Gordon (Proc^^dmgf^, mai 1885) qui juge trop
cïiisotv ^^gs ^6^ positions portées sur la carte anglaise
occ\d^ ^'après les notes du paundit Krishna.
dress ^^^^^dant qu*il soit possible d'étudier le voyage de
TVeedbaoa sur un document complet, nous signalerons
reconnaissance exécutée un peu plus au sud, de janvier
à. avril 4885, par MM. Woodthorpe, Mac Grégop, etc., entre
SaddyA et le Nam Kiu, branche occidentale de rirauady par
la passe de Longajak (2750 mètres).
t,a carte de cette reconnaissance montrera un sérieux
progrès topographique, bien qu'au point de vue géogra-
dW^^^ elle ne doive rien donner de nouveau.
Etx ^ffet, les travaux exécutés en 1826 entre le Pakaï et le
Xam H^^ ^^ seront pas sensiblement modifiés par les
résulta ^-^ de MM. Woodthorpe et Mac Grégor qui ont suivi
^ x*oi^te très voisine de celle da Wilcox, pour se rendre
de 1^ passe de Longajak à Muang Lang qu'ils appellent
maîo*^^^^^ Lang-Nu.
É^xyxr^^ Manki, dont la latitude avait été observée par
Wilco^^ Lang-Nu est la localité la plus septentrionale
- 2»Ir-si^2idy (au sud du 28* degré) dont la position soit
A^t^rtxxi^^^ en latitude et longitude. Cette position (27*16'
j __^ 95°18' à l'est de Paris, altitude 498 mètres) diffé-
- Q^i» de celle que Wilcox lui avait assignée. On lira avec
, A t <î2Lns la relation de M. Mac Grégor {General Report,
QS^S^y^ l^s nombreux renseignements qu'il a recueillis
42 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
auprès des indigènes de Lang-Nu sur les pays, les popula-
tions et sur les branches orientales du Nam-Kiu (Irauady).
Se trouvant à Lang-Nu en hiver, c'est-à-dire dans la
saison où il tombe le moins de pluie et où les neiges du
Tibet n'alimentent pas les cours d'eau, M. Mac Grégor
constate que le Nam-Kiu avait 78 mètres de largeur et une
profondeur de 1°,50 à 2 mètres (?) et que les indigènes
donnent à peu près les mêmes dimensions aux branches
orientales du fleuve, le Nam Tisan (Disang) et le Phong-
mai.
Il est regrettable que M. Mac Grégor n'ait pu calculer ici
le débit du Nam-Kiu. Les chiffres cités plus haut sont insuffi-
sants, en effet, pour permettre d'apprécier l'importance
d'un cours d'eau dont le régime est si inégal d'une saison
à l'autre. De ces chifiTres nous pouvons cependant rappro-
cher ceux que l'abbé Desgodins a fournis sur la largeur du
Mékong, de Yetché à Yerkalo et, à ne considérer que la
largeur des deux fleuves sous des latitudes peu difiTérentes,
on voit que le Nam-Kiu pourrait avoir un cours supérieur
aussi développé que celui du Mékong.
Avant de revenir à Suddya, MM. Woodthorpe et Mac
Grégor ont de nouveau traversé les Patkoi par la passe de
652 mètres qui sépare le haut Namrup du lac Nong Yong
et du Loglai qui débouche dans la vallée du Hankong,
depuis longtemps connue.
M. Mac Grégor préconise cette route, s'il s'agit de se
rendre de l'Assam sur les bords de l'Irauady ou en Bir-
manie ; mais, pour se rendre de l'Assam à la frontière occi-
dentale de la Chine, la seule véritable route entre 26'' et
29^ de latitude, la plus rapide malgré ses difficultés, est
celle qui passe par Rima et Menkong sur la Saluen.
Après avoir signalé les points les plus saillants des explo-
rations et reconnaissances sur les frontières nord-est de
rinde, nous devons remarquer que pratiquement la ques-
tion du raccordement des fleuves du Tibet avec ceux de
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 43
OU de la Birmanie en est toujours au même point.
BaDs un mémoire géographique accompagnant une nou-
velle carte du Tibet oriental, M. Dutreuil de Rhins montre
qu'il n'y a pas ici que la question du Tsampu à résoudre;
il présente une solution raisonnée, au double point de
me de la géographie mathématique et de Thydrologiè, des
divers problèmes. Cette étude de géographie critique fort
consciencieusement étudiée soulèvera sans doute de fruc*
taeases discassions autour de certaines des conclusions
adoptées par l'auteur.
L'Angleterre se préoccupe depuis longtemps de trouver
pour son commerce des voies courtes et praticables entre
Ilnde et la Chine, entre les deux pays les plus peuplés du
globe. Dans l'origine, faute de notions géographiques suffi-
santes, c'est par les grands fleuves et leurs vallées qu'on
drait cherché à résoudre la question qui, du reste, s'est
transformée. Il ne s'agit plus actuellement de découvrir des
chemins plus ou moins accessibles par lesquels se traînent
péniblement quelques convois de marchandises, lents et trop
souvent menacés* L'industrie avec sa production et sa con-
animation immenses exige désormais le chemin de fer qui
emporte rapidement dans chacun de ses trains la charge
de plusieurs caravanes.
C'est en vue de l'établissement d'un chemin de fer que
ï. Holt S. Hallett, envoyé par une chambre de commerce
îinglaise, a exploré une partie de l'Indo-Chine encore nou-
velle pour la géographie positive. D'études faites en commun
!>Qr les travaux de leurs devanciers, MM. Holt S. Hallet et
Àrchibald Colqhoun avaient conclu qu'une voie ferrée
entre l'Inde et la Chine ne pouvait être établie qu'à travers
I& région située à peu près sous la latitude de Maulmein, à
tiavers le pays des Shans siamois. Mais il fallait d*abord
fechercher la meilleure direction pour passer de l'Inde à
-elte partie du Siam. Une première exploration convainquit
44 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
M, Holt S. Hallet qu'elle ne se prêterait pas facilement à
la construction d'une ligne ferrée. La contrée située plus
au sud, entre Maulmein et Raheng sur le Mé-Ping, fut re-
connue préférable. Prenant ensuite comme base d'opération
la ville de Zimme, M. Holt S. Hallett rayonna en divers sens,
dans le but de bien étudier la configuration générale du
pays situé entre llahenget Kiang-Hsen sur le Mékong, et la
frontière de la Chine. Il arriva de la sorte à constater que le
passage du bassin du Ménam à celui du Mékong pouvait
être effectué en suivant, sans les couper et sans s'élever à
plus de 500 mètres, les principales chaînes de séparation des
cours d'eau.
En résumé la ligne proposée par M. Holt S. Hallet parti-
rait de Maulmein pour gagner Raheng où, soudée d'une
part à la ligne projetée de Bangkok, elle s'élèverait d'autre
part vers le nord, pour gagner par Riang-Hai et Kiang-Hsen,
Ssumao sa première grande station sur le territoire chinois.
Au cours de son exploration de 4000 kilomètres de pays,
accomplie en bateau ou à dos d'éléphant, M. Holt S. Hallet
a fait une importante moisson géographique. Le long de sa
ligne de marche soigneusement relevée pendant 2400 kilo-
mètres, il a fixé la position des sommets en vue, déterminé
les sources des rivières, constaté les relations des chaînes
entre elle%. Géologiquement parlant, le pays ne différerait
pas sensiblement de celui qui entoure Maulmein; avec le
gneiss et le granité comme éléments essentiels, les princi-
pales montagnes ont leurs flancs recouverts de roches de
diverse nature. Le sol nourrit une végétation variée, dont
font partie le coton, le labac, le thé. Cette dernière plante
se rencontre à Télat indigène sur quelques montagnes de la
contrée.
A propos des habitants qui le reçurent bien, M. Holt S.
Hallet a recueilli d'intéressantes informations. Les Shans
siamois et birmans sont des populations assez civilisées,
laborieuses, qui cultivent bien leurs terres et sont bons
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 45
éleveurs de bétail. Au milieu d'eux vivent les représentants
de deux races particulières, les Baw Luas et les Kiang
Tung Luas, distincts les uns des autres. Les premiers, dont
le type semble se rapprocher un peu du type tartare,
seraient, paraît-il, les aborigènes du pays. Ils se rencon-
trent aujourd'hui surtout dans la vallée du Maing Loangyee.
Au milieu d'eux vit un groupe de Kharens sauvages et
craintifs. Quant aux Kiang Tung Luas, qui se distinguent à
peine des Shans birmans, ils se disent originaires du nord
et présentent le type turc.
Entre Kiangkong et Luang Prabang, sur la rive gauche du
Mékong, habitent des tribus de races variées. M. Holt
S. Hallet donne, au sujet des croyances, des légendes, des
mœurs, du genre de vie de toutes ces populations, des dé-
tails aussi nouveaux q.u'intéressanls.
Bien que les populations ne lui aient pas été hostiles,
l'explorateur n'en a pas moins eu à lutter, pour accomplir
sa mission, contre des difficultés sérieuses et à redouter de
graves dangers. Le commerce anglais lui. sera peut-être
reconnaissant quelque jour d'avoir rétabli la « chaussée
d'or j entre l'Inde et la Chine; la géographie dès mainte-
nant doit le rjemercier d'avoir notablement accru et précisé
ses données sur l'Indo-Ghine centrale.
Des voyages très fructueux pour la science s'accomplis-
sent parfois san« faire parler d'eux, jusqu'au jour où une
publication les révèle aux géographes. Le cas s'est produit
pour la série des remarquables voyages auxquels M. Fritsche,
ancien directeur de l'Observatoire russe à Pékin, a consacré
sept années. Ils n'ont été bien connus qu'à la fin de l'an
dernier, par la publication de l'un de ces mémoires supplé-
mentaires, toujours si soigneusement édités, que la rédac-
tion des Mitleilungen consacre aux travaux d'un grand
intérêt géographique.
Les itinéraires de M, Fritsche, soigneusement relevés par
46 RAPPORT SUR LES TRAVA13X DE LA SOCIÉTÉ
le voyageur, couvrent les bassins inférieurs du Hohang-ho^
du Pei-ho, du Lan-ho, du Lia-ho, les environs du golfe de
Petchili et de Liao-toûg. Ils gagnent, du côté du nord, le
cours moyen de l'Amour, entre Blagowatschensk et Je Baï-
kal; dans l'ouest, ils s'étendent jusqu'à Urga et Irkutsk.
M. Fristche, qui est homme de science, a recueilli, chemin
faisant, des observations et des informations de premier
ordre pour la géographie. Sa connaissance de la langue et
des mœurs chinoises, la situation qu'il occupait à Pékin,
lui ont procuré des facilités que n'ont généralement pas
les explorateurs en Chine. Il les a utilisées pour accroître,
dans une proportion inusitée, les notions géographiques
sur l'extrême Orient. Nous lui devons, par exemple, la
détermination astronomique de 304 localités importantes
de la Russie d'Europe, de la Sibérie, de la Mandchourie
et de la Chine. Il a déterminé également l'altitude de
928 points de ses beaux itinéraires.
La publication dans laquelle M. Fritsche a consigné les
résultats de ses voyages est un document tout à fait pré-
cieux; réminent voyageur y discute impartialement la
valeur relative des positions déterminées par lui et des élé-
ments de même ordre dus à ses devanciers. 11 a complété
son œuvre par un chapitre excellent sur les instruments
dont il a fait usage, comme sur ses méthodes d'observation
et de calcul.
L'une des plus grandes îles du monde, Hainan, n'est
guère connue que sur son littoral par les levés hydrogra-
phiques français et anglais. Pour l'intérieur la géographie
doit se contenter encore des données fournies par les docu-
ments chinois et des informations dues aux missionnaires
du siècle dernier. Les traits essentiels de l'île sont seuls
établis.
Depuis que le port de Hoi-How est ouvert au commerce
européen, deux explorateurs, M. Swinhœ, agent consulaire
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 47
anglais, et, plus récemment ^ un missionnaire danois,
M. Jeremissen, ont visité l'intérieur de Hainan. Un compa-
gnon de voyage de ce dernier, M. B.-C. Henry, a publié,
sous le titre de Ling-nan or Interior views of Southern
Chinay une relation résumée de son voyage. Une partie du
livre est consacrée à Hainan. A vrai dire la géographie
scientifique ne gagne pas grand'chose à cette publication,
M. Henry n'ayant ni dressé d'itinéraire, ni fait d'observations
ou dé mesures d'aucun genre; en revanche il donne d'inté-
ressants tableaux de l'est et du centre de l'île, ainsi que des
renseignements nouveaux sur les aborigènes.
Le point de départ de MM. Jeremissen et Henry fut Hoi-
How, avec son port peu profond, sa rue principale où les
Chinois et une douzaine d'Européens traitent les affaires en
sucre, cocos, rotins, peaux, pour l'exportation, en opium
pour rimporlation. A une lieu dans le sud est la capitale de
l'île, la résidence des autorités chinoises, Kiang-tchéu,
entourée de murailles couvertes en fougères. Les maisons,
si basses qu'on ne peut s'y tenir debout, défient les typhons.
De temps à autre, sur les routes aux abords de Siang-tchéu,
s'élèvent des portiques dressés en l'honneur des épouses
fidèles. L'opium a, du reste, tué l'ancienne prospérité de
celte ville.
Dès leur première marche dans l'ouest, ils rencontraient
un village peuplé de Lois qui diffèrent également des Chinois
et des Lis indépendants. M. Henry voit en eux des descen-
dants de tribus miaotsé, transportés ici de Canton et du
Kiang-si et qui se seraient plus ou moins mélangés avec les
Chinois et avec les Lis.
En s'avançant vers l'intérieur on parvient à Notai, centre
d'une autre race particulière, les Lo-Huk ou les Hakka,
qui parlent plusieurs dialectes chinois et indigènes ; leurs
troupeaux renferment des buffles albinos. Les Hakka, au
nombre d'une vingtaine de mille, descendent de colons
venus du nord-est de l'île.
•48 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Le dernier poste militaire chinois que rencontrèrent
MM. Jereraissen et Henry est Nam-Fung, A partir de ce
point ils retrouvaient le territoire montagneux et boisé des
Lis. La marche y est si difficile que les voyageurs mirent
plusieurs jours à faire les 20 kilomètres qui séparent Nam-
Fung du premier village li. Le terrain est très accidenté,
coupé de ravins et couvert de forêts où pullulent les sang-
sues de terre. Les massifs de la montagne des c Cinq doigts»
et de la « Mère Li » dominent la contrée des Lis et toute
l'île Hainan. M. Henry donne au sujet des Lis cette indi-
cation vague qu'ils sont de descendance malaise. Les roches
qui couvrent le nord de Tîle sontd'origine volcanique. Entre
Hoi-How et les premiers contreforts du massif central se
déroulent de belles plaines couvertes de pâturages et des
vallées riantes. Par endroits l'abondance des palmiers et la
richesse de la végétation donnent à la contrée un aspect
tropical.
Les Chinois de Hainan sont les descendants de colons
déportés ou exportés du sud de Formose et du Fokien.
MM. James Younghusband et Fulford ont récemment
parcouru, en Mandchourie, les monts Chang-pei-shân et
visité les sources de la rivière Sungari, pénétrant ainsi
dans une région qui n'avait encore été atteinte par aucun
Européen.
Partis le 29 mai dernier de Mukden, capitale de la
Mandchourie méridionale, ils parvinrent, après de pénibles
traversées de montagnes, à Mao-erh-shân, à 380 kilomètres
de Mukden. Les précipices infranchissables qui bordent
la rivière les ayant empêchés d'en suivre le cours, ils
durent traverser la chaîne de montagnes pour arriver,
par un passage de 800 mètres d'altitude, au Tang-ho,
affluent de la branche occidentale du Sungari. Depuis la
jonction des deux cours d'eau jusqu'au He-ho ou rivière
Noire, la contrée, assez accidentée, est couverte d'épaisses
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 49
forêts. Après neuf jours de fatigantes marches, les trois
explorateurs arrivaient au pied du Pei-shân ou mon-
tagne Blanche qui donne son nom à toute la région nom-
mée Ghang-Pei-shân ou c montagnes toujours blanches >.
Le Pei-shân est un volcan récemment éteint dont le cra-
tère est occupé par un joli lac bleu, entouré d'un cercle de
pics s'élevant à environ 200 mètres au-dessus de la surface
deTeau. Des mesures à Thypsomètre et à l'anéroïde don-
nèrent, pour l'altitude des principaux de ces pics, environ
2300 mètres, très inférieure, par conséquent, à l'altitude de
plus de 3000 mètres précédemment admise. Les flancs fort
escarpés du Pei-shân sont recouverts de pierres ponces qui
lui donnent une nuance blanchâtre à laquelle il doit son
nom. Aucune montagne de la région n'atteint sa hauteur,
les plus élevées paraissant mesurer environ 1900 mètres.
Sauf pendant les quatre mois d'été, l'abondance des neiges
rend impossible toute ascension de la montagne Blanche.
Le versant nord du Pei-shân donne naissance à un petit
ruisseau qui devient le Erh-tao-chiang, branche orientale
du Sungari. La branche occidentale, beaucoup plus impor-
tante, est formée par différents ruisseaux qui descendent en
belles cascades des pentes sud-est de la montagne.
Vers sa base s'étend un plateau situé à 1640 mètres d'al-
titude et qui se couvre en été d'une végétation luxuriante
comme celle des prairies de Rashmir. A 16 kilomètres de
la source occidentale du Sungari et sur la partie ouest de la
OQontagne naissent, à environ 53 kilomètres l'un de l'autre,
le Yaloo et le Tumen, ce qui fait du Pei-shân le véritable
nœud du système fluvial de la Mandchourie.
En sept jours, les explorateurs atteignirent le confluent
des deux Sungari; enfin une semaine plus tard, le 12 août
dernier, ils arrivaient à Kirin, capitale de la Mandchourie
centrale, après un voyage fort contrarié par la persistance
des pluies. En revanche ils avaient eu la bonne fortune
d'échapper à la rencontre des bandes de pillards qui infes-
SOC. DE 6É0GA. — 1*' TRIMESTRE 1887. VIII. — 4
50 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
tent le pays. MM, James, Yungbusband et Fulford ont fait le
relevé à la boussole de leur route, avec de nombreuses obser-
vations d'altitude, et le voyage qu'ils ont exécuté viendra
prendre utilement place sur la carte de la Mandchourie.
En ce qui concerne le continent australien, le rapport de
cette année doit signaler une exploration importante. Il
s'agit de celle qu'a si habilement conduite l'arpenteur-
pionnier David Lindsay, le même qui, en 1883, s'était
révélé au monde géographique par son exploration de la
péninsule d'Arnhem dans TAustralie septentrionale. Il devait
cette fois reconnaître si la rivière Finke, découverte il y a
plus d'un quart de siècle par Mac Douall Stuart, se jette
dans le lac Eyre, ce réceptacle commun de tant de cours
d'eau de l'intérieur, ou bien si elle est bue par les sables avant
d'atteindre la nappe lacustre. Pour mieux faire comprendre
l'importance de cette rivière Finke, il est bon d'ajouter que,
d'après M. G. Winnecke, lui-même explorateur distingué
et juge très compétent dans la question, la Finke River ou
Larra-Pinta des indigènes, peut être considérée comme le
principal cours d'eau de l'Australie centrale j en effet, avec
ses tributaires, le Goyder et le Hugh, elle présente un déve-
loppement de plus de 1600 kilomètres. M. David Lindsay,
après avoir résolu le problème de la rivière Finke, devait
suivre la rivière Herbert, qui coule en majeure partie sur le
territoire du Queensland, et enfin il avait mission de
descendre la rivière Arthur, qui se jette dans Je golfe de
Garpentaria. Sa mission ne consistait donc en rien moins
que la traversée du continent australien, du sud au nord.
Au mois d'octobre 1885, la petite caravane conduite par
M. David Lindsay qu'accompagnait un botaniste allemand,
M. H. Dietrich, se formait à Hergott Springs, point
extrême de la ligne ferrée sud-australienne vers l'intérieur
du pays. Elle était montée sur des chameaux dus à la
générosité de sir Thomas Elder, ce qui devait lui per-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 51
mettre de traverser impunément des contrées où l'eau est
fort rare. Le 13 novembre, l'expédition atteignait Thé Peak,
poste télégraphique de la ligne transcontinentale et de là,
s'engageait dans des régions inconnues. Elle suivit le cours
delà rivière Finke jusqu'à Tendroit où les traces s'en per-
dent dans les sables au» nord-est de Dalhousie, par %°W de
latitude sud, 133^25' de longitude est de Paris. Il parait
cependant que, dans les fortes crues, les eaux de la rivière
Finke s*écoulent par la dépression du Spring Creek dans la
rivière Macoumba ou rivière Treuer, ce qui rattache la
Finke au bassin hydrographique du lac Eyre. Après avoir
résolu ce problème, l'expédition regagna la station de Dal-
housie, le 23 décembre 1885, pour se diriger ensuite vers la
frontière ouest du Queensland, qu'elle atteignit en effet par
ib'SO' de latitude sud. Puis traversant une région encore
inexplorée, elle arriva à la station Charlotte Waters. Le
3février de l'année 1886, elle en repartait, se dirigeant vers
le lac Nash par Alice Springs et les ramifications orientales
du Mac Donnell Range. Ce ne fut qu'au commencement
d'avril qu'elle y arriva, après avoir beaucoup souffert eu
route de la chaleur et de la soif. Une reconnaissance de la
rivière Herbert fut immédiatement entreprise, en vue d'en
dresser la carte exacte. D'après les dernières nouvelles, l'ex-
plorateur Lindsay était arrivé à la station de Powells Creek.
Il avait donc ainsi traversé, pour la seconde fois, le continent
australien dans toute sa largeur. Un seul fait est à re-
gretter : c'est que le léger espoir un moment conçu de re-
trouver les restes de l'infortuné Leichhardt se soit trop vite
évanoui. Depuis trente-huit ans que cet explorateur a dis-
paru, il ne se passe pas d'année, pour ainsi dire, sans qu'on
ne pense avoir découvert quelque indice au sujet de sa
destinée; mais jusqu'à, présent les recherches les plus
actives n'ont pas abouti à des données positives.
Nous ne quitterons pas l'Australie sans avoir parlé, non
52 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
pas des nouvelles mines d'or excessivement riches, paraît-
il, qu'on vient d'y découvrir à Mount Morgan (Queensland)
et à Mount Lyell (Tasmanie), mais d'une richesse bien autre-
ment abondante et durable, qui résulte de la découverte de
nappes d'eau souterraines dans les parties de l'Australie
centrale réputées jusqu'ici stériles et inhabitables, à cause
de leur aridité. Il est en Australie des millions d'acres de
terres encore inoccupées, par la seule raison que le bétail et
les récoltes y seraient trop exposés à souffrir de la séche-
resse; on comprendra, dès lors, de quelle importance est
cette découverte et quelle transformation immense elle peut
apporter dans l'état d'une colonie déjà si prospère. Ici,
comme dans le Sahara, un simple filet d'eau amené à' la
surface, y amène la fertilité, l'abondance, la vie, qui suc-
cèdent à l'aridité, à la sécheresse, à la mort. Les forages de
puits artésiens opérés h Coward's Springs, à une vingtaine
de kilomètres au sud-ouest du lac Eyre, comme ceux qui
avaient été pratiqués précédemment à Hergott Springs, à
une centaine de kilomètres plus à Test, donnent non pas
seulement un filet d'eau, mais jusqu'à 300000 gallons, soit
i 350000 litres par jour. Pour le moment, cette eau forme
de petits lacs aux environs des puits ; mais, avec l'activité
pratique qui distingue les colons australiens, elle ne tardera
pas à être utilisée pour irriguer de vastes étendues de terres.
Il en peut facilement résulter un changement du climat et
une transformation de déserts arides en centres importants
de civilisation. Ce sera là un de ces cas, de moins en moins
rares, où le génie de l'homme, réagissant sur la nature, sait
dégager des forces latentes pour les utiliser. Où l'indigène
vit aujourd'hui misérablement, faute d'eau et de nourriture,
s'étaleront sans doute avant peu d'abondantes moissons
et, dans moins de cinquante ans, s'y élèveront peut-être
de populeuses cités.
Si le continent australien ne nous a offert, cette année,
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 53
qoime seule exploration de quelque importance, il n'en est
pas de môme de la Nouvelle-Guinée. Les expéditions s'y mul-
tiplient et les compétiteurs rivalisent d'activité et d'audace.
Cette île, si avidement convoitée par les colonies austra-
liennes à cause de sa proximité du continent, soulève de
goestions politiques graves, en particulier celle de savoir
si le simple voisinage confère des droits de prépossession
indiscutables. Contentons-nous, pour le moment, de
constater que Tassant livré à la Nouvelle-Guinée profite,
en définitive, à la géographie de cette île.
La conférence géographique australasienne, tenue à Mel-
bourne au mois de décembre 1884, avait décidé de nommer
une commission en vue d'organiser une expédition à la Nou-
velle-Guinée. Le comité d'exploration tint sa première
séance le 15 janvier 1885. Les fonds mis à sa disposition
s'accrurent rapidement et s'élevèrent bien vite à plus de
lOOOOO francs. On résolut alors de lancer un petit vapeur
k Bonito, de l'équiper pour la prochaine campagne, et
d'en confier le commandement à M. Henry Charles Everill,
capitaine au long cours, ancien planteur à Sumatra, qui
connaissait à fond les pays tropicaux de la Malaisie et de
rindo-Ghine et qui remplissait toutes les conditions vou-
lues pour niener à bien l'entreprise projetée. Onze Européens,
parmi lesquels des savants, accompagnaient le capitaine
Everill, qui devait embarquer, en outre, à l'île deThursday,
onze Malais engagés à Batavia comme porteurs.
Le 10 juin 1885, le Bonilo quittait Sydney, escorté
jusqu'à l'embouchure de la rivière Fly par le steamer
avance, appartenant au gouvernement de Queensland.
L'honorable John Douglas, résident à l'île de Thursday et
(qui ne devait pas tarder à succéder à Sir Peler Scratchley,
comme gouverneur delà Nouvelle-Guinée anglaise), ainsi que
ie Révérend Mac Farlane, missionnaire à la Nouvelle-Guinée,
accompagnèrent l'expédition jusqu'à quelques milles en
amont de Tembouchure de la rivière Fly, pour l'assister de
54 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
leurs conseils. Plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'on eût
de nouvelles. Enfin, l'un des indigènes engagés par le capi-
taine Everill, un pilote chargé de conduire le Bonito aussi
loin qu'il connaissait la rivière, reparut assurant que le
personnel entier de l'expédition avait été massacré. Aussitôt
l'amiral Tryon, commandant en chef de la station navale
de l'Australie, dépêcha l'aviso Opale, qui partit de Sydney
le 20 novembre 1885, avec le vapeur Swinger. A l'île de
Thursday, par un mouvement spontané, une expédition
fut organisée, et trente volontaires s'embarquèrent à bord
de la goélette Wild Duck pour aller à la recherche ou au
secours de leurs compatriotes.
Ces mesures étaient heureusement inutiles. La nouvelle
du massacre se trouvait fausse. L'expédition avait remonté
le fleuve, malgré les obstacles qui s'ojpposaient à la naviga-
tion. Elle avait rencontré, par environ 7° 35' de latitude sud,
138' 3(y de longitude est de Paris, l'embouchure d'un tribu-
taire du Fly, déjà signalé par d'Albertis, comme venant du
nord; elle l'avait baptisé rivière Bonito et l'avait remonté
jusqu'au moment où le petit vapeur demeura ensablé, dans
l'impossibilité d'avancer ou de reculer. On était alors par
6 30' de latitude sud. Voyant que le vapeur ne pouvait être
dégagé, l'expédition avait continué sa route dans une des
chaloupes. En amont du G^"" degré de latitude sud, la
rivière cesse de faire des circuits; elle vient droit du nord.
Un détachement la remonta jusqu'à 5° 35' de latitude sud;
mais là, les vivres ayant fait complètement défaut, il fallut re-
brousser chemin. Les premiers rapides avaient été rencontrés
par 65«0' latitude sud. Ils paraissent s'étendre jusque sous le
5* degré. Entre le 5' et le 7* degré de latitude sud, la rivière
se divise en plusieurs bras ; peut-être se détache-t-elle même,
au nord, du principal bras du Fly. Dans le voisinage du point
le plus éloigné qui ait été atteint, on ne remarque aucune
montagne; seules des collines d'à peine 200 mètres acci-
dentent le pays. Les hautes terres de l'intérieur qui étaient
ET SUR LES PROGRÉS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 55
son objectif, l'expédition ne réussit ni à les atteindre, ni
même à les apercevoir, car elle ne sortit pas des plaines
marécageuses arrosées par le Ply et ses affluents. Le 3 dé-
cembre 1885, elle était de retour à Sydney.
Le capitaine John Strachan avait tenté, en 1884, une expé*
dition à la Nouvelle-Guinée, sous le patronage du journal
The Age j de Melbourne. Cette expédition, comme on le sait,
échoua complètement. Sans se laisser décourager, le capi-
taine Strachan repartait, en novembre 1885, pour explorer
l'iotérieur de la partie méridionale de Tîle. Acompagné de
MM. Kerry et Poett, il remonta le Maî-Kassa ou Baxter,
découvert en 1875 parle missionnaire Mac Farlane à l'ouest
duTaste delta de la rivière Fly. II atteignit un point situé à
15 kilomètres seulement du terme des voyages de son pré-
décesseur, c'est-à-dire à 145 kilomètres de l'embouchure
de la Fly. Il reconnut quelques affluents, en particulier la
rivière du Prince-Léopold. Des troupes d'indigènes campés
dans le lit même du cours d'eau l'empêchèrent de pousser
plos loin et de s'assurer si, comme on le suppose, le Maï-
Kassa n'est peut-être qu'une branche, un bras de la rivière
Fly. Du ponit extrême où elle était arrivée, l'expédition fit
des reconnaissances dans un rayon de 50 à 60 kilomètres,
eUrouva le pays favorable pour y établir des plantations.
De retour à la côte, l'expédition se dirigea à l'est, vers le
?oIfe de Papouasie, et découvrit cinq rivières ou branches
de delta, navigables jusqu'à des distances variables de 15 à
'^kilomètres de leur embouchure. Ici encore, des excur-
ions furent entreprises dans un rayon de 50 kilomètres, et
^expédition, en rentrant au mois de janvier 1886, put rap-
porter d'intéressants spécimens de bois précieux et de
plantes utiles.
Le savant naturaliste anglais H. 0. Forbes avait projeté de
•ranchir les monts Owen Stanley, près de la côte sud-est de
56 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
la Nouvelle-Guinée, afin de reconnaître le pays situé sur
l'autre versant. Son but était purement scientifique et huma-
nitaire ; mais, dès le début, il eut à lutter contre des difficultés
de toute espèce. Il avait quitté l'Angleterre au mois d'avril
1885, pensant pouvoir être rendu à la Nouvelle-Guinée en
juillet. A Batavia déjà, il fut retenu pendant tout un mois
par le refus des agents de la « British India Steam Naviga-
tion Company » de laisser embarquer les coolies malais qu*il
comptait emmeneravec lui. Puis une embarcation chargée de
tous ses bagages et de ses instruments coula à fond. Cet
accident obligea M. Forbes à aller à Brisbane pour y renou-
veler son équipement. Le gouverneur de la Nouvelle-
Guinée, Sir Peter Scratchley, qui s'y trouvait précisément,
lui facilita le passage pour Port-Moresby; mais, arrivé le
28 août, M. Forbes dut attendre encore un mois ses bagages
et ses hommes. Il n'y avait dès lors plus à songer, dans une
saison aussi avancée, à franchir les monts Owen. Tout ce
que put faire M. Forbes fut d'aller se fixer à Sogere, à trois
journées de marche de Port-Moresby, mais en réalité à
40 kilomètres seulement de la côte, et de s'y livrer à des
observations en attendant la saison propice. Un véritable
observatoire y fut installé et M. Hennessy, le compagnon
de M. Forbes, y recueillit des données utiles. Des collections
de toute espèce furent formées et s'enrichirent de spécimens
fort rares. Puis une triangulation complète du terrain très
accidenté qui s'étend entre Sogere et la côte permit de
dresser une bonne carte de cette partie de l'île. Cependant
les ressources diminuant, M. Forbes se vit bientôt obligé de
congédier ses serviteurs, et après six mois de séjour dans
l'île, de renoncer à son entreprise. Avant de quitter la con-
trée, il voulut tenter, toutefois, de faire, avec le Révérend
Chalmers, une excursion aux monts Owen Stanley. Ici encore
la mauvaise fortune l'accompagna, et nos deux voyageurs
furent abandonnés par leur escorte. Il est vraiment à dési-
rer que M. Forbes trouve dans les colonies australiennes,
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DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 57
^ser à sa cause, un appui qui lui per-
exploratioQ interrompue.
que dirigée par le docteur Schrader
es possessions allenaandes delaNou-
«er Wilhelms Land », comme on les
res officielles). Après un séjour à
1er des Malais comme porteurs, elle
afen le 19 avril 1886. Jusqu'ici toute-
reprendre de grandes excursions^ car
s'installer et régler les instruments,
s malais furent occupés aux travaux
hinois embarqués à Gooktown étaient
aux longs voyages. M. Schrader et
^lîhneider, géologue, et M. Hollrung,
€ borner par conséquent à recon-
î Finsch-Hafen. Ce port ou cette baie
\iassins, séparés de TOcéan par une
^ re qui s'avance à peu près du nord au
-i^^^^x^^ yj^f ^^^ extérieur se trouve l'île de Madang ou
5^ 'V^ ^^ ^5' ^^^ laquelle a été construite la station. Les
é*^ "^ ^^^ Ae^^^^ssins intérieurs sont couverts d'herbe ; la
^^^^ ^e>^ .^i^^^ du troisième est, en général, plate etma-
\^x^^ o^^ Çlusieurs petits cours d'eau s'y déversent ou
3,<*^ ^i^^'^ -0eBt s'y perdre dans les marais. La végétation-
^x ^ #teS' L'u^® ^®s excursions les plus intéressantes fut
^e^ ^ ^gfs le Langemack Greek, dans lequel se jette la
^\0^^ ^ouboui. Près de son embouchure et jusqu'à quelque
^vi^^^ gjj amont, ce cours d'eau est large d'une centaine
^*^^ gg. Les voyageurs le remontèrent sur des canots
de -ts par les indigènes. Le cours en est sinueux et les
^^ sont alternativement plates et escarpées. Après un
^^^ jg 6 kilomètres, l'expédition fut arrêtée par des
^^ 'k^y ^^^^^ "^ aspect tropical. Les villages voisins
^^^ v^ ^jj,^s de plantations et consistent à peine en quel-
58 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
rapides. D'après les dernières nouvelles, les membres de la
mission allemande étaient en bonne santé, bien qne le dis-
trict de Finsch-Hafen passe pour insalubre.
Le fleuve Impératrice Augusta, découvert par M. le doc-
teur Finsch sur la côte septentrionale de la Nouvelle-
Guinée, a été reconnu par le capitaine Dallmann. Le
4 avril 1886, il le remontait avec une embarcation à vapeur,
jusqu'à 65 kilomètres de son embouchure. Le fleuve parais-
sait être navigable encore beaucoup au delà de ce point. En
effet, le baron de Schleinitz, gouverneur du WilhelmsLand,
a remonté plus tard le fleuve Impératrice Augusta jusqu'à
300 kilomètres de son embouchure. Ce serait donc là une
voie navigable qui, en dépit d'un courant assez fort, per-
mettrait de pénétrer à Tintérieur des terres.
Il n'est pas d'année que l'Afrique ne coûte la vie à quel**
qu'un des voyageurs qu'elle attire, et M. Duveyrier aurait
aujourd'hui de nombreuses additions à porter sur sa nécro-
logie africaine publiée par la Société en décembre 1884. Dès
le début de cette année, un jeune ofQcier de cavalerie, Mar-
cel Palat, a succombé dans une tentative pour gagner Tim-
bouktou. C'est presque au seuilde l'Algérie qu'il a été frappé,
pendant la traversée de la courte partie du Sahara qui sépare
notre territoire de l'archipel d'oasis du Gourâra, de l'Aou-
gueroût, etc. Cet espace a toujours été difficile à fran-
chir.
Marcel Palat s'était mis en route à la fin de 1885, trop
tôt peut-élre après l'insurrection de fiôu-Amàma, chef
d'une partie des Oulâd-Sidi-Ëch-Cbelkh. Le commence-
ment d'avril le trouvait encore au village d'Ël-Hàdj Guel-
màn, un des premiers qêçoûr du Gourâra. De là, il
informait la Société qu'il avait déjà recueilli des collec-
tions intéressant la géologie, la botanique, la zoologie et
l'étude de l'homme préhistorique. C'est la dernière nou-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 59
veDe directe qui nous soit parvenue et la suite des événe-
ments ne nous est connue que par les rapports des indi-
gènes. Le voyageur ayant éveillé la méfiance des habitants
par Tachai d'une parcelle de terre, d'une dune impropre à
la calture, la djema'a ou conseil municipal exigea Tannu-
lation du marché et le départ de l'acheteur. Palat sem-
blait d^aillenrs menacé d'un autre côté, puisque le fils de
Boû-Amâma, malgré les ordres de son père, s'était lancé à
sa poursuite dans les. intentions les plus hostiles. Le gou-
vernement de TAlgérie avait aussi, mais trop tard, été avisé
qu'un complot était tramé contre la vie de Palat, par des
membres influents de la confrérie de Sidi es Senoûsi.
Palal, contraint de quitter l'oasis d'El-Hâdj Guelmàn,
prit directement la route dln-Çalah, sous la conduite de
trois Arabes de cette oasis, très attachés aux Oulàd-SidiEch
Cheîkby et de deux Touareg. Il parvint ainsi à Badjoum,
que n'indique aucune carte, mais qui est probablement
situé dans TOuâd Aflissâs, affluent de TOuàd Mîya, sur le
plateau de Tademayt et à moitié route entre EI-Hadj Guel-
fflân et In-Çalah. A Badjoum, l'un de ses guides, proche
parent du chef d'In-Çalah, lui propose une chasse aux mouf-
flons dans les rochers, l'éloigné du camp et l'abat d'un
coup de feu. Rien de ce qui lui appartenait n'a pu être
sauvé jusqu'ici. Comme celles du colonel Flatters et de ses
compagnons, la dépouille de cette nouvelle victime du
fanatisme musulman est restée sans sépulture dans quelque
repli du Sahara.
Après d'aussi lugubres épisodes, les annalistes de la géo-
graphie enregistrent avec moins de regret une retraite
honorable, imposée au voyageur par la certitude qu'il mar*
cbait à une mort inutile. Notre vaillant et si dévoué col-
lègue. M* H. Duveyrier, avait formé le projet de visiter la
dernière partie inconnue des rivages de la Méditerranée,
les pays de Kebdana, de Guela'aya et de Rif, dont les grandes
60 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
montagnes bordent comme d'un ourlet le littoral marocain.
Il s'était mis en route dans des conditions relativement
favorables, étant donnée l'agitation des populations maro-
caines limitrophes de la frontière oranaise. Pour pénétrer
par le Kebdana dans le Rif, il fallait passer chez les alliés
des tribus qui la veille étaient en guerre entre elles, et
l'état des choses était tel que l'autorité militaire française
avait tout d'abord considéré le voyage comme irréalisable.
Cependant le grand shérif de Wazzan, alors sur le territoire
d'Oran, allait regagner Tanger par terre. Sur la demande
du général Gand, dont l'obligeance envers le voyageur mé-
rite tous les remerciements de la Société, le shérif, c'est-
à-dire un des papes des musulmans du Maroc, consentit
à emmener M. Duveyrier en qualité de médecin, mais à la
condition que, par prudence, il coifferait la chachiya, et
revêtirait le costume du pays. Le 2 juin, la colonne partait
de Lâlla-Maghnîya pour entrer sur le territotre des Benî-
Senassen. Descendant dans la plaine de Terîfa, elle arrivait
chez les Oulâd-Mançour, où déjà un homme des Gueia'aya
eut la franchise d'annoncer à notre compatriote qu'on lui
couperait le cou. Par la vaste plaine bien arrosée de Taze-
grâret, on arrivait à l'embouchure de la Molouya, frontière
naturelle tout indiquée entre l'Algérie et le Maroc, mais
qui ne sépare que deux tribus, les Arabes Oulâd Mançour
et les Berbères Kebdana ou mieux Ikhebdàn. Le premier
caïd marocain qu'il rencontre apprend à M. Duveyrier que
le caïd précédent avait été assassiné en 1885 sur la place du
marché; c'était là un sérieux indice des dispositions des
Rifains envers le gouvernement du Maroc.
Après les dunes de l'embouchure du Kis où croît une
végétation saharienne, après les rives de la Molouya où
le tremble et le tamarin rappellent la Provence, les mon-
tagnes de Kebdana transportent ie voyageur au milieu de
la flore de l'Atlas saharien : le thuya, le lentisque, le
palmier nain et la lavande y prédominent, par la taille
ET SDR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 61
comme par la quantité, sur les autres végétaux de la con-
trée.
£ntrele pays des Ikhebdàn et le large promontoire qui est
le trait Je plus saillant du pays des Guela'àya, nos cartes
iodiquaient depuis longtemps une vaste sebkha, dont la
situation par rapport à la mer fait en quelque sorte le
pendant de la sebkha de Mîserghin, dans le département
d'Oran. C'est la sebkha Aboû'Areg ou Abou'Arq. M. Du-
reyrier en a longé le bord-sud jusqu'alors ignoré; il a
i^coDDu que cette dépression n'est pas une sebkha unique,
comme l'indiquent les cartes, mais qu'elle se compose
duoe sorte de chapelets de sebkha dont la première du
côté de l'est porte le nom d'Aboû'Areg.
En pénétrant chez les Guela'âya, M. Duveyrier constate
un changement important dans )a constitution géologique
(ia sol. Des roches plutoniennes irruptives remplacent les
roches sédimentaires. Il relève plusieurs hauts sommets
te montagnes des Guela'âya et arrive sous les murs de
Melîlîya, où le grand shérif l'abandonne, et où les Espagnols
te traitent avec quelques-uns des égards dus à un espion.
Moulei*Abd Es-Sâlâm avait dû plier aussi devant Topi-
fiion des indigènes, parmi lesquels il compte des contri-
buables ; les Benî-Ouriâghel des environs de Nekoûr avaient
«n effet menacé de tuer non seulement le médecin dushérîf,
^ais le shérîf lui-même, s'ils arrivaient ensemble chez eux.
C'est à Tlemcen que M. Duveyrier a commencé à rele-
ver sa route. De Lâlla-Maghnîya au presidio espagnol de
ïelîlîya, c'est-à-dire sur un tiers seulement du pays qu'il
omplait explorer, notre collègue à multiplié les visées et
f^ observations qui nous vaudront un excellent itinéraire
^ell8 kilomètres en pays presque entièrement nouveau.
•^ tentative hardie de M. Duveyrier n'aura donc pas été
îns utilité pour la carte du Maroc. Elle enrichira égale-
ment la météorologie, la botanique, la zoologie d'éléments
précieux pour la description physique du Rif oriental.
62 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Il faut ajouter que trois mois plus tard, le yacht français
Mireille, appartenant à M. Verminck, était attaqué en mer
parles Guela'âya, sous le cap Négri. Ces Guela'âya, dont les
enfants vont chaque été louer leurs bras dans les fermes
du département d'Oran, tenaient à rappeler en 1886 que si
depuis longtemps on naviguait paisiblement sur leur litto-
ral, ils étaient restés, au fond, les pirates de jadis.
Un collègue aussi zélé que laborieux, M. le capitaine d'ar-
tillerie Bernard, auquel la géographie saharienne est re-
devable de levés, de recherches et d'études spéciales, a
envoyé dernièrement à la Société un rapport d'ensemble et
un journal de marche de la mission conduite par lui dans
le sud de la province d'Alger, pendant l'hiver 1884-1885.
Ces documents, complétés par de nombreux croquis, ren-
ferment des observations nettes et variées sur les caractères
du pays. C'est un précieux document dont la publication
est désirable. Il donne notamment un profil en long de la
route entre Laghouat et Ouargla, coté à l'aide d'observations
barométriques nombreuses ; les météorologistes y relèveront
un tableau soigneusement tenu au cours de la mission.
Dans l'ouest africain français deux voyages se signalent
par leur importance. Le voyage de M. Jacques de Brazza,
frère cadet du célèbre explorateur, et le voyage de la mission
conduite par M. Bouvier, capitaine de frégate, dans les
vallées du Quillou, du Congo et de l'Ogôoué.
M. Jacques de Brazza a fait une pointe hardie en plein
inconnu. Il y a été conduit par son désir d'éclaircir le mys-
tère de la fameuse Lekoli ou Djaté-Ungua, c'est-à-dire la
rivière du sel, qui joue un grand rôle dans l'économie do-
mestique des populations voisines, privées partout ailleurs
de mines de sel.
De la station de Madiville, sur l'Ogôoué, en pays adonncia,
M. Jacques de Brazza, en compagnie de M. Pecile, s'en-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 63
fonce au nord-est, dans une région très peuplée en môme
temps que très boisée et qui longe la rivière Ivindo; au
delà s'étend une contrée dont les paysages, sommets arides
séparés par des dépressions fertiles, lui rappellent le pays
des Batékés.
Sur la frontière nord de ce pays des M'boko, par 1°30' de
latitade sud^ il franchit, à une centaine de kilomètres de
^^ sources, la rivière Lekoli qui n'est autre que le cours
supérieur de la Likona, affluent du Congo. Beaucoup plus
loin il rencontre, dans les Djiambi anthropophages, peu-
plade inconnue jusqu'alors, des hôtes assez mal disposés à
lui servir de guides. Des marches exténuantes à travers les
marais qui recèlent la source de la Yensi, affluent de gauche
deTIvindo, l'amènent enfin à Ilokou, village djiambi situé
par 2»33' de latitude nord et 13'»30' de longitude est, à
^ kilomètres de Madiville sur rOgôoué, et à 360 kilomètres
deN'kundja sur l'Ubangui. Mais ici la malveillance et
llioslilité des Djiambi réduisirent le voyageur pendant un
mois et demi au rôle de prisonnier, et même de prisonnier
affamé. La durée de sa séquestration permit à M. Jacques
de Brazza d'apprendre que la source de l'Ivindo, dans le
pays qui fut d'après la tradition le berceau des Ossyéba ou
M'fân, et où ce peuple possède encore de grands villages,
esta peu près par 3* de latitude nord et 12*30' de longitude
ouest.
Las de lutter sans espoir contre une inertie hostile, M. Jac-
ques de Brazza, renonçant à s'élever plus au nord, revient
sur ses pas jusqu^à la Lekoli. Malgré l'opposition des na-
turels qui craignent devoir divulguer l'emplacement de
leurs richesses en sel, il fait construire neuf petits radeaux
sur lesquels il confie son sort au courant de la rivière. Cette
navigation primitive d'un mois et demi lui permit de re-
connaître 370 kilomètres du cours inférieur de la Lekoli,
et il vint déboucher dans le Congo, par ce que. nous suppo-
sons être le confluent de la Likona ou Mbunga. Chensin
64 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
faisant M. Jacques de Brazza vit cesser son étonnement de
trouver toujours douces les ondes de la Lekoli; non loin du
confluent de ce fleuve et de rÀmbili sont les marais salants
où s'approvisionnent les peuplades riveraines de la Lekoli.
Du Congo, M. J. de Brazza revint à la côte par la voie
de l'Alima et de rOgôoué, rapportant de cet intéressant
voyage non seulement un itinéraire appuyé sur des obser-
vations astronomiques et complété par de très nombreuses
cotes d'altitude, mais encore des collections botaniques,
zoologiques et ethnographiques aussi riches que nouvelles.
Le voyage du commandant Bouvier est le plus fructueux,
comme géographie scientifique, qui ait encore été accompli
dans les vallées du Quillou, du Congo et de TOgôoué, c'est-
à-dire dans une région qui préoccupe vivement l'intérêt
public.
A la suite du congrès de Berlin, la France devait prendre
possession des stations de l'Etat libre du Congo sur les ter-
ritoires du Niari-Quillou et fixer des amorcés de frontières
sur le cours du Congo.
Le commandant Bouvier, capitaine de frégate, le D' Bal-
lay et le capitaine Pleigneur, de l'infanterie de marine,
furent désignés pour remplir cette mission. M. Pleigneur
était plus spécialement chargé des levés tQpographiques»
A Dakar, on recrutait des Laptots d'escorte; on se procurait
aussi une douzaine d'ânes destinés à un essai d'acclimata-
tion sur le Congo. A Loango, point de débarquement dé-
finitif, s'organisa la caravane qui devait pénétrer dans l'inté-
rieur. Elle se mettait en route le 2 septembre de l'année
dernière et le jour même atteignait l'embouchure du
Quillou, d'où un canot à vapeur et des pirogues, mises à la
disposition de M. Bouvier par une maison hollandaise, la
conduisaient jusqu'au poste français de N'Gotou. Ici concis
mencent les rapides et c'est par terre qu'il fallut gagner Ma-
cabana, au confluent du Quillou et de la rivière Louisa. Ma->
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 65
Djfanga, sur le Congo, fat atteint péniblement à travers un
terrain accidenté et des populations mal disposées envers
les Européens. Les difficultés de la marche furent grandes
également entre Manyanga et Linzolo sur le Stanley-Pool.
Le 1" décembre 1885, M. Rouvier était à Brazzaville,
dont la position a été très heureusement choisie, au
poJDt de vue hygiénique comme au point de vue commercial.
1 partir de là, c'est sur la chaloupe à vapeur le Ballay que
îâ délégation française remonta le cours du Congo en rele-
vant les embouchures de rivières sur la rive droite du grand
fleuve. Elle vit ainsi successivement le Léfini, la Lkéni
qu'elle remonta jusqu'au poste des Gallois, la Nkémé,
encore inexplorée, l'Alima, la Likuala, la Sangui et TUban-
^U. Aucun afllue.nt direct du Congo ne porte le nom de
iicoûa.
Aux premiers jours de Tannée courante, la mission attei-
i^ih station française de Nkoundja, assez près de l'embou-
cliQre de TUbanghi. Ce fleuve, loin d'avoir l'importance
qu'on lui avait prêtée jusqu'ici, n'est pas navigable aux
l)asses eaux. Il se dirige à peu près doit au nord, du moins
fe la partie qu'a parcourue M. Rouvier; c'est-à-dire sur
120 milles. Au commencement de janvier, MM. Rouvier et
Sallay, délégués de la France, MM. Massari et Liebrechts,
délégués de l'État libre, fixaient à 0% 6', 20'' de latitude sud
^ position du point frontière sur la rive droite du Congo.
^ délégués constataient aussi que la Licona Nkundja est
tbanghi.
La partie politique de la tâche de nos commissaires était
■erminée, mais le voyage ne l'était pas, car le retour devait
''effectuer en longeant encore le Congo sur quelques milles,
?onr remonter ensuite la tortueuse Alima jusqu'à Lékéti,
^Qchir à pied le plateau de partage des eaux et regagner
'die en descendant l'Ogôoué semé de rapides.
La mission, de retour au Gabon, s'embarquait pour l'Eu-
^jpele 18 avril dernier, ayant parcouru, sans accidents sinon
soc. DE GÉOGR. — 1" TRlMESiaS 1887. SllU — 5
66 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
sans fatigues et sans dangers, un long itinéraire qui s'ajus-
tera exactement à sa place sur la carte d'Afrique. En effets
le commandant Rouvier Ta jalonné de quatre-vingts déter-
minations de latitude et de longitude, précieux points de
repère pour arrêter les lignes encore si indécises du dessin
de la contrée, précieux points de départ pour les études et
les explorations de l'avenir.
Les longitudes, déterminées astronomiqueraent à l'aide
de chronomètres et de distances lunaires, sont les premières
qui, en fixant le tracé d'une partie du Congo, apportent
quelque solidité à la représentation de cette contrée. La
route suivie a été soigneusement mesurée et relevée, avec
ses accidents topographiques, par le capitaine Pleigneur,
qui, de plus, a dressé le plan des environs des stations prin-
cipales, notamment de Manyanga.
Les éléments ainsi recueillis ont été coordonnés en un tra-
vail d'ensemble solide, sérieux et qui marque un véritable
progrès dans la géographie de l'Ouest africain.
La limite entre les États du Congo a été amorcée par les
commissaires en deux points seulement; elle ne pourra être
prolongée à l'est et au sud qu'après une exploration minu-
tieuse de la contrée encore inconnue qui s'étend dans le nord
du grand fleuve, à notre frontière orientale, et de la région
du Congo maritime dont la connaissance laisse encore beau-
coup à désirer. Demandons à M. de Brazza de fournir au
capitaine Pleigneur les moyens d'accomplir cette double
tâche pour laquelle il est bien préparé.
M. de Brazza, auquel un public immense, réuni au Cirque
d'hiver dès les premiers jours de Tannée, a fait un si brillan t
accueil, va retourner au Congo avec le titre de Commissaire
général de la République française. Nous sommes assurés
d'avance qu'il ne négligera point, au milieu des devoirs que
vont lui créer ses difficiles fonctions, de se préoccuper de
l'étude géographique du pays confié à sa haute administra-*
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 67
lion. Son digne compagnon de voyage, M. Ballay, appelé
aDJourd'hui au poste de commandant du Gabon, est parti,
résolu de son côté à ne rien négliger pour achever de faire
connaître les environs de notre station. Ni M. de Brazza ni
M. Ballay n'oublieront ce qu'ils doivent à leur qualité d'ex-
ptoleurs ; ils s'efforceront de lever les obstacles adminis-
tratifs auxquels ils se sont si souvent heurtés dans l'accom-
piissement de leurs voyages.
D'autres travaux accomplis cette année, également par
<ies Français, ont fourni à la géographie et à l'hydrographie
de l'Ouest africain un large tribut. La division navale de
l'Atlantique Sud, commandée par M. de Gavelier de Cuver-
^i!le, a entrepris, avec l'assistance des stations locales du
Sénégal et du golfe de Guinée, la revision des coordonnées
?éo^aphiques et des plans particuliers de tous les points
pnflcipaux de la côte occidentale d'Afrique, depuis le cap
Blanc au Sahara, jusqu'àMossamedes. sur la côte d'Angola.
Les longitudes ont été rapportées soit à Dakar dont
M. Bouquet de la Grye a déterminé la position exacte, à
aide du câble télégraphique Cadix- Canaries-Sénégal, soit
^'^ Gabon, qui vient d'être tout récemment relié à cette
^<^(ne ligne télégraphique et dont, par suite, la longitude ne
'Mera. pas à être exactement fixée.
Pendant que les avisos le Dumont d'Urville et V Ardent
•éprenaient toute l'hydrographie du cap Blanc, de la baie,
lu Lévrier et d'Arguin, le Guichen rectifiait les positions
■«s plus importantes du golfe de Gainée; le Voltigeur, celles
••la côteLoango et de l'Angola, et le Gabès, misa la dispo-
^tion de la mission du commandant Bouvier, remontait le
''J^go jusqu'à Fuca-Fuca, limite extrême de la navigation
^ cours inférieur du fleuve, et fixait la. position de ce point
if des observations précises. Centralisant et contrôlant
•^^ilant que possible toutes les déterminations-géographiques,.
^nfernet mettait à profit la jonction télégraphique de la*
68 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
côte d'Afrique aux îles du cap Vert, pour déterminer la
différence de longitude entre Dakar et la Praya. Ce dernier
point étant relié au câble télégraphique qui met l'Europe
et la côte du Brésil en communication par Madère et Saint-
Vincent, on obtient ainsi un triangle électrique qui permet
d'utiles vérifications.
Accomplis au prix de grands efforts, dans des conditions
parfois fort difficiles, ces travaux, qui sont actuellement en
cours de rédaction, font honneur aux officiers de la divi-
sion navale de l'Atlantique Sud.
En 1805 ou 1806, le Dhiôli-Ba engloutissait à Bousa le
journal de l'Anglais Mungo Park qui, sur une grande em-
barcation insuffisante cependant, avait le premier parcouru
plus des deux tiers de la longueur de Timmense fleuve ; en
1828, c'est monté sur une pirogue indigène que René Gaillié
avait efi'ectué le seul levé qui nous soit parvenu de la portion
du Dhiôli-Ba comprise entre Djinni (Jenni) et Kabara le port
de Timbouktou. Le précédent rapport avait parlé sommai-
rement du voyage entrepris par la canonnière le Niger dans
la direction de Timbouktou et qui semblait promettre des
résultats géographiques importants. Rien n'ayant été publié
à cet égard, c'est à l'aide de renseignements recueillis
auprès de l'un des passagers du Niger que votre rapporteur
peut aujourd'hui fournir quelques indications sur cette ten-
tative.
Le résumé qui suit embrasse deux campagnes exécutées
de 1883 à 1886. La canonnière amenée à Khayes et démontée
fut transportée au Niger tantôt par voitures, tantôt à dos de
mulet, tantôt sur la tête de porteurs. Au mois de septembre
1884 elle était lancée devant Bammakou. Un voyage d'essai
fut fait jusqu'à 75 kilomètres de ce point, à Koulikoro, où
elle passa la saison sèche, après que le commandant Delan-
neau, commissaire du gouvernement, eut établi le pro^
tectorat de la France sur le pays du Mégnétana dont
£T SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 69
Koulikoro est le chef-lieu. En mars 1885 M. Davoust,
lieutenant de vaisseau, venait prendre le commandement de
la canonnière qui, le 7 septembre, recommençait à des-
cendre le fleuve. Elle atteignait huit jours plus tard N'ya-
mioa dont le chef signait un traité qui mettait son pays
sous le protectorat français. On passa devant Sêgou-Sikoro,
résidence d'Ahmadou-Gheïkou, et devant Sansandig, pour
arriver enfin dans le Masina, à la hauteur de Djinni, après
après avoir exécuté le levé d'au moins 390 kilomètres du
fleuve. Le Niger avait à essuyer presque chaque jour des
kourrasques violentes, tandis qu'il cherchait sa route au
milieu des hauts-fonds ou des îlots submergés dont est
semé le fleuve, large par endroit de 1500 à 2000 mètres.
^Djinni, le commandant de la canonnière ayant atteint la
iiffljteque lui assignaient ses instructions, il fallut revenir en
tolesur Koulikoro avant la baisse des eaux. C'était la pre-
mière fois qu'un vapeur franchissait pareille distance sur le
Diiôli-Ba.
Devant Bammakou, le fleuve a une largeur de 800 mètres
SOI hautes eaux. Entre Bammakou et Koulikoro, son cours
^t très capricieux.
Sa largeur varie entre 600 mètres et 2000 mètres. En aval
(ie Koulikoro les rochers cessent et la nature du fond est
^^fllôt terreuse, tantôt sableuse; la profondeur n'est pour-
'^nl jamais considérable. A la hauteur de N'yamina le fleuve
'^/argit beaucoup; sa belle nappe d'eau est sillonnée sans
tsse par des pirogues qui portent plus de vingt personnes
^t font le trajet d'une rive à l'autre. Une circonstance
'^rticulière du régime du fleuve a eu son influence sur la
'^partition des habitants de cette région. C'est presque tou-
<m la rive droite que suit le chenal navigable et c'est aussi
^îrla rive droite que sont massés les villages, tandis que
^'icbïé opposé les centres d'habitation sont assez distants
i rives du Niger. Sêgou-Sikoro, capitale du petit État
(ùmadou-Cheïkou, s'élève en amphithéâtre sur la rive
70 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
droite, montrant ses cases assez régulièrement construites
en terre, des fondations jusqu'au toit; le palais royalties
mosquées et les demeures des hauts fonctionnaires sont
édifiés avec plus de luxe, mais avec les mêmes matériaux.
En descendant toujours le cours du fleuve on arrive bien-
tôt à Sinsâni, la Sansandig de Mungo Park. Du grand
village qu'elle était au commencement du siècle, il ne reste
guère plus maintenant qu'un amas de ruines.
A partir de Diafarabé, la Diafarabé de la carte de Mage,
le Dhiôli-Ba prend un tout autre aspect. Il se divise en deux
grands bras principaux, est et ouest, réunis entre eux par
une quantité de petits bras, sortes de bayous, comme on
dit en Louisiane, ou de marigots, pour parler comme au
Sénégal, qui, s'enchevêtrant dans tous les sens, forment des
îlots couverts d'herbes. De loin en loin, sur les bords des
bras secondaires du Dhiôli-Ba, se dressent des bouquets
d'arbres de haute futaie : figuiers, fromagers et palmiers-
ronniers; ils indiquent avec certitude l'emplacement des
anciens villages qui florissaient il y a trente ans, alors que
prospérait, nous ont appris Mungo Park et René Gaillié,
l'actif commerce fait par pirogue entre Sêgou, Djinni et Tim-
bouktou.
Les géographes n'ont pu jusqu'ici apprécier l'importance
des levés exécutés par M. Davoust au cours des voyages de
notre canonnière; ces levés ont sans doute été s'enfouir
dans des archives où ils dorment inutiles.
Depuis quelques années déjà le nom de Samori nous
parvenait comme celui d'un conquérant en passe de ré-
nover la carte politique de la partie du Soudan qu'arrose le
Dhiôli-Ba. Samori n'est que le surnom du personnage qui
s'appelle Samoudou, fils de Làfia, un mandingue par la
race; son royaume, dont le nom ne figure pas sur les cartes
les plus récentes, est le pays de Koni, près des sources du
Dhiôli-Ba ; ses sujets sont les Koni-nké.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 71
Aa commencement de cette année, le gouverneur du Sé-
négal décida d'envoyer une sorte d'ambassade à l'étoile qui
montait sur l'horizon et qui, dans l'esprit des nègres,
celait autre que celle d'un nouveau prophète musulman.
L'ambassadeur choisi fut le capitaine Fournier, auquel
forent adjoints trois officiers indigènes.
Le 20 mars 1886, à Mosala, dans le pays de Manding^
àéjk parcouru, en 1881, par Texpédition du colonel Borgnis-
Desbordes, M. Fournier rencontrait l'escorte nombreuse que
^^mori avait envoyée à sa rencontre. Passant par Boroubou-
:oula et traversant ensuite la rivière Koba, il reçut à Danka
l'bospitalité du chef nègre. Près des sites déjà déserts des
villages de Sîguiri et de Tiguiribiri, il voyait le Dhiôli-Ba et
iiienlôt après, coupait le Ba-Fing ou Tankisso, Cinq jours
#s son départ de Mosala, M. Fournier arrivait à Keniébi-
Koura, la résidence actuelle de Samori, située à peu près
âGD degré et demi dans le nord-est de Galaba où le sous-
Heutenant Alacamessa avait trouvé, il y a cinq ans, le con-
(luérant dans une autre capitale.
Le rapport du capitaine Fournier et la carte qui doit
-accompagner ne sont pas encore parvenus à la connais-
sance du public, et nous n'avons pu qu'utiliser les courtes
indications publiées par les journaux pour parler de la
partie géographique d'une mission dans une région de
Afrique ignorée hier encore à tous les points de vue.
Ce qu'il importe de retenir des premières indications
amies par le capitaine Fournier, c'est que Samoudou,
Is de Kâfîa, le Samori des dépêches, n'est ni un musul-
man fanatique, ni un prophète comme fut Alagui 'Omar,
-imori est un homme politique qui élaye des aspirations
éculières sur sa qualité d'affilié à la confrérie de Sîdi 'Abd-
•i-Qâder El-Ghîlâni, celle-là même qui servit de piédestal au
^<ibdi du Soudan.
Samori a donné la plus haute preuve de sa tolérance reli-
euse et de sa confiance en nous lorsqu'il a confié son fils
72 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Karamoko au capitaine Fournier pour lui faire visiter la
France,
Examinons maintenant la part de l'étranger dans les
explorations africaines, en commençant par les voyages qu'a
exécutés dans le bassin du Congo M. Grenfell, missionnaire
anglais de la confession baptiste. Us ont été commencés sur
le territoire français et se confondent sur un point important
avec les travaux de M. Dolisie, Tun des membres de la
mission de M. de Brazza. Ces quatre voyages de M. Grenfell,
accomplis sur un petit bateau à vapeur qui porte le nom
souriant de Peace, précisent la connaissance du Congo jus-
qu'aux chutes Stanley, à 760 kilomètres, en chiffres ronds, à
l'est du confluent de TOubangui; ils inaugurent ou com-
plètent la connaissance de plusieurs grands affluents du
Congo sur une longueur de beaucoup supérieure à la distance
que nous venons d'indiquer.
Le rapporteur est forcé de remonter quelque peu en ar-
rière du commencement de Tannée, les faits rétrospectifs à
mentionner n'étant connus que depuis trois mois. Au lieu
de suivre le missionnaire dans ses quatre voyages sur les
tributaires du Congo, il groupera d'abord tout ce qui se rap-
porte aux affluents du nord, c'est-à-dire de la rive droite,
pour parler ensuite des affluents du sud.
Au nord-est de l'étang Stanley, M. Grenfell, monté sur
un vapeur long d'une vingtaine de mètres, a exploré la
Lefini jusqu'à 4 kilomètres du confluent, en un point où des
collines font obstacle à la navigation. Puis c'est la N'kémé
ou Mikenyé, au courant rapide, que le Peace remonte
pendant 80 kilomètres, c'est-à-dire aussi loin que le permet
son tirant d'eau. Sur cette rivière M. Grenfell trouve, comme
habitants, les Bangouloungoulou, subdivision du peuple
batéké, désormais allié de la France. Plus loin il relève le
confluent de l'Alima, dont le débit, de plus de 226 mètres
cubes à la seconde, est encore d'un dix-huitième inférieur
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 73
à celui de la Kwango. Continuant sa route il examine le
delta du confluent de la Likona, appelée ici M'bounga, puis
il arrive à TOubangui ou à la Mobangui, si nous préférons
la nomenclature de M. GrenfelU Vu la largeur de cette ri-
Tièreàson confluent le missionnaire anglais crut, lors de son
premier voyage, continuer à remonter le Congo, alors qu'il
s'engageait dans TOubangui, Le cours inférieur de ce der-
nier cours d'eau est habité par une tribu extrêmement crain-
tive et encore plus arriérée, les Baloï, qui, dans leur logique
prinoitive, manquèrent d'affamer M. Grenfell en refusant
de vendre des vivres à un « esprit surnaturel ». C'est plus
lard, en février 1885, que le voyageur anglais réussit à re-
monter rOubangui jusqu'à plus de S"" de latitude à compter
da confluent situé vers 1° de latitude sud. Dans cette
ieureuse tentative il reconnut qu'à partir de 2** 30' de lati-
tude nord le pays, plat jusque-là, s'accidente de collines, et
îu'à partir de 3<>50' de latitude nord, le nombre des écueils
oblige le navigateur à une surveillance de tous les instants
lors des basses eaux. Sous la latitude de 4* 27' nord, l'Ou-
langui, coulant de l'est-nord-est, a fait brèche au travers
d'une barrière de roches de quartz et d'argile rouge. Le
passage de cette gorge ne causa aucun accident au bateau
Uapeur, mais, au delà, on rencontra des gens hostiles.
Perchés dans les arbres, ils n'ont qu'à tirer l'échelle de
corde qui les met en communication avec la terre, pour se
Irouver dans une citadelle aérienne d'où ils envoient à
l'ennemi leurs flèches empoisonnées. M. Grenfell ayant prévu
le cas. les flèches s'arrêtèrent sur le treillage en fil de fer
qui bordait le Peace. Cependant, il fallut virer de bord, et à
peine avait-on dépassé le dernier village de ces arboricoles,
;ue le vapeur toucha et se creva. Sans ses compartiments
(tanches, le Peace était perdu. 11 suffit heureusement de
l'échouer pour réparer tant bien que mal l'avarie et pouvoir
regagner ensuite le Congo.
Plus en amont, M. Grenfell a remonté sur 48 kilomètres
74 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
la Ngala {ngala veut dire rivière) qui apportait au Congo
708 mètres cubes à la seconde (basses eaux); sur 193 kilo-
mètres la Loîka ou Itimbiri qui arrose un pays accidenté*
pittoresque et relativement très peuplé. Les chutes de Lobi,
par S^'SO' de latitude nord et 21H0' de longitude ouest de
Paris, arrêtèrent le voyageur sur cette rivière. Enfin, le
dernier affluent nord du Congo, sur lequel M- Grenfell
apporte des données nouvelles est la M'boura, formée par
deux cours d*eau qui se réunissent à 4 kilomètres du con-
fluent dans le fleuve; le bras nord-est, le plus large, et le
bras est sont bientôt barrés par des cataractes.
Des tributaires de la rive sud du Congo le plus important,
la Kasaï, se jette dans le fleuve à Kwa-moulh, à « Tembou-
chure de la Kwa », après avoir reçu, à Nzadi-Mbé, la
Kwango grossie de ses nombreux tributaires. C'est après la
réunion avec la Kwango que la Kasaï prend le nom de Kwa.
Dans son premier voyage, M. Grenfell avait observé la longi-
tude (15M0' est de Pari?) du point où la Kwango se jette
dans la Kasaï, et il avait remonté cette rivière en se figu-
rant naviguer sur l'autre, illusion tout à fait pardonnable
quand on marche en découvreur, comme c'était le cas de
M. Grenfell.
Le missionnaire s'est avancé jusqu'à 5û22' de latitude sud
en remontant les cours d'eau du bassin de la Kasaï, rivière
que Livingstone avait coupée près de ses sources en 4854.
Les explorations de son successeur nous font voir d'une
manière presque certaine comme tributaires de la Kasaï,
tous les grands cours d'eau de l'est, au sud du 3« degré de
latitude sud et jusqu'à la Lomàni de l'empire de Lounda;
ce dernier cours d'eau coule à 150 kilomètres seulement du
Louâlaba, c'est-à-dire du haut Congo. Voilà un grand trait
de la géographie physique assez nettement accusé pour pou-'
voir être enregistré avec certitude.
M. Grenfell a poussé ses itinéraires et fait des mesures du
débit des rivières dans ce bassin secondaire, tributaire du
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 75
Congo. D'après ces mensurations nous devons classer
comme suit l'artère et les veines du réseau: d'abord la Kwa
(au-dessus du confluent de la Kasaï) ; puis la Kasaï, la San-
tourou, la Louloua, TEtembroa, la Lebouï, la Louballa et
eDfiDlaLoueba.
Selon M. Grenfell, la Kasaï, malgré la rapidité de son
fonrant, promet de devenir la meilleure voie pour le
commerce dans toute cette région, car là le terrain est
eflcore vierge au point de vue commercial. Pour deux col-
liers de verroterie on y achète une défense d'éléphant qui
vaudrait 75 francs sur le marché de Londres.
Remarquons enfin que la Kwango, considérée jusqu'ici
(^omme le cours principal du faisceau des rivières qui ar-
Wau Congo à Kwamouth, prend bien, en effet, sa source
plus loin dans le sud qu'aucun des cours d'eau que nous
îwions considéré jusqu'ici comme ses affluents, mais que,
ii^TâQt toute apparence, la Kasal, avec son immense réseau
^fi tributaires confinant à celui de la Louâlaba, apporte
finement à Kwamouth plus d'eau que n'en apporte la
Swango.
Quand on remonte le Congo en suivant sa rive sud, à
'embouchure de la Kwa succède celle de la Rouki, de la
l^-âck-River ou rivière Noire des Anglais, qui joint le fleuve à
^oateurville. Peut-être ce cours d'eau est-il relié aux lacs
Minloumbaet Léopold II, dernières découvertes de M. Stan-
^?- En tout cas elle est formée par la Bosira et la Djouapa,
î^e M. Grenfell a explorées sur plusieurs centaines de kilo-
mètres. Plus loin et toujours sur la rive sud du Congo, le
*sionnaire anglais relève l'Ikelemba, un tributaire moins
^nsidérable que ses voisins de l'ouest et de l'est; puis la
Wanga qui vient de l'est et qu'il remonte sur près de
'^^ kilomètres; enfin le Boloko, qui prend plus haut les
^oïDsde Loubilach et de Lomâmi, noms à double ou mul-
ple eoiploi puisque nous les avons déjà dans le bassin de
^ Kasaï. Au confluent de la Loubilach M. Grenfell trouve
*^i*
ib RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
campée une colonne de pirates musulmans qui venaient de
subir un échec sur le haut de la rivière. Pareilles visites^ tou-
jours dangereuses pour Tordre de choses établi avaient été jus-
qu'alors épargnées aux populations de cette région éloignée
de la côte orientale. C'est le flot de l'invasion musulmane qui,
partant de l'est, a déjà atteint, au sud deTéquateur, lecentre
du continent ; l'invasion a donc fait, depuis quinze ans, un
progrès de plusieurs degrés de longitude. Comme consé-
quence de la lutte soutenue par les aborigènes contre les
musulmans, le missionnaire fut assailli à coups de flèches.
II n'en remonta pas moins le cours tortueux de la rapide
Boloko jusque par 1°33' de latitude sud où, à l'altitude de
41 1 mètres, elle débite encore 991 mètres cubes à la seconde.
L'importance du rôle de la Boloko dans le bassin et dans le
régime du Congo ressort du fait que si, comme on peut
l'admettre d'après la carte de M. Grenfeli, les derniers
affluents est de la Kasaï lui appartiennent, il faut chercher
sa source vers le 9° 30' de latitude sud. Les successeurs de
M. Grenfeli auraient donc pour lot la découverte de 800 kilo-
mètres du cours de la Boloko.
De cette reconnaissance le missionnaire rapporte une
autre constatation intéressante, c'est que la race des Balolo
qui commence à se montrer sur le Congo, à l'embouchure
de la Rouki, étend son domaine jusque sur la haute Boloko,
par conséquent sur 5 degrés de longitude, au minimum.
D'autre part les découvertes des collaborateurs de M. de
Brazza ont trouvé aussi un utile complément dans les résul-
tats des explorations de trois Espagnols, MM. Manuel Iradier
Bulfy, Montes de Oca et Ossorio au nord du Gabon et de
rOgôwé, accomplies de Tannée 1884 à Tannée 1886. M. Ira-
dier Bulfy n'est pas un nouveau venu dans ces parages; il
avait déjà exploré, de 1875 à 1877, le petit territoire du bassin
du Mouni; d'après les données espagnoles, ce territoire,
enclavé dans les possessions françaises, appartenait à TEs-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 77
pagne* avec un développement décotes de 67 kilomètres sur
laiaiedeCorisco, à partir de la pointe d'ilendé (ri7'40'' de
latitude nord) jusqu'à l'embouchure de Tlmana (0"55'40" de
latitude nord).
Dans sa dernière expédition faite en compagnie de
MM. Montes de Oca et Ossorio, M. Iradier Bulfy a sillonné
d'itinéraires le pays compris entre 0*30' et 3° de latitude nord,
entre la côte de l'Atlantique et la longitude de 9*15' environ
à l'est du méridien de Paris. Ses travaux ainsi que ceux de
ses compagnons apportent des additions et des corrections
à la carte du bassin de l'Ëtembwé ou Rio del Campo, dont
ils onl. suivi l'artère principale jusqu'à 215 kilomètres de la
côte; ils modifient aussi la carte du bassin de l'Eyo ou Rio
SanBenito, et du bassin du Mouni dont Du Cbaillu^ en 1850,
et M. Serval, lieutenant de la marine française, en 1862,
avaient esquissé les premiers traits.
Une partie intéressante du travail de M. Iradier Bulfy est
consacrée à l'anthropologie de la race benga, dont le nom
se déûgure en venga sous la plume de l'auteur espagnol,
bien que, grâce à un missionnaire américain, la langue benga
possède depuis trente et un an une grammaire et une
traduction d'une partie de la Bible. M. Iradier Bulfy a
procédé à des mensurations anthropométriques non seu-
lement sur des individus vivants des Benga, mais sur les
squelettes d'une race différente qui les a précédés dans ces
parages, et cette découverte qui se résume en une ligne aura
probablement une certaine portée quand il s'agira de faire
i'iiistoire définitive des races humaines en Afrique.
Depuis l'exploration hardie accomplie en 1860 par le
capitaine Vincent, aujourd'hui colonel, l'Adràr, région
montagneuse et moins inféconde que presque tout le reste
1. Ceci est dit d'après les données espagnoles. Comparer les cartes de
Coello dans le tome IV n* 4 (de 1878) du Boletin de la Sociedad geo^
grafica de Madrid,
V
78 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
du Sahara occidental, entre le Maroc et le Sénégal, n'avait
pas été revue par des géographe» européens. Cette année-ci
une mission espagnole a pris TAdrâr pour objectif. L'Es-
pagne semble vouloir recueillir dans ces parages et faire
fructifier une partie de l'héritage des anciennes possessions
et relations extérieures du Portugal, qui lui-même avait
trouvé là des premiers jalons posés par l'initiative des
négociants dieppois et catalans. L'Espagne s'est installée
au nord du tropique du Cancer, dans une baie pro-
fonde, le Riu de Lor, Rio do Ouro ou rivière de l'Or.
C'est ainsi que l'ont nommée les découvreurs catalans en
1342, et leur successeur le Portugais Affonso Gonçalvez
Baldaya qui fit même accomplir en 1436 la première ten-
tative d'exploration par terre. Bientôt après, le commerce
de l'or et des esclaves, les facilités offertes à la grande
pêche par une large baie, profonde de 40 kilomètres et
abritée des vents d'ouest, attirèrent les Portugais. L'in-
fant Dom Pedro fit ériger une tour sur l'îlot de Herné
dans le Rio do Ouro. A cette époque les caravelles pouvaient
s'engager dans la baie; les observations de l'amiral baron
Roussin, faites 382 ans plus tard, nous montrent que l'en-
sablement qui s'était produit dans l'intervalle, à l'entrée du
Rio do Ouro, ne laissait plus passage qu'à des canots.
La situation a-t-elle changé depuis lors ? Quoi qu'il en
soit, assez récemment les Espagnols se sont établis sans
bruit dans le Rio do Ouro, et, décidés à profiter des avan-
tages de cette baie comme point de pénétration en Afrique,
ils ont organisé une mission dont la présidence a été confiée
à un capitaine du génie, M. Cervera y Baviera, auteur de
travaux géographiques sur le Maroc. Les autres membres
de l'expédition pacifique étaient un professeur au musée
d'histoire naturelle de Madrid, le docteur François Quiroga,
et M. Philippe Rizzo, le négociateur de tous les traités
récents conclus entre l'Espagne et le Maroc, y compris le
traité de Wâd Râs.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPUIQUES . 7&
En attendant la relation complète des travaux de la mis-
sion, nous pouvons, d'après une note sommaire, esquisser
largement Tilinéraire suivi.
A Touest du Rio do Ouro vit une tribu de marabouts,
paisible mais forte, les Oulâd Aboû Sebâ, qui, déjà liés à
la France par un traité en date du 4 novembre 1831, se
sont comportés en amis avec le capitaine Vincent, en 1860;
plus loin dans le sud-est, on entre sur les terres de parcours
des Oulâd Delîm et de la puissante et belliqueuse tribu des
Oulàd Yahîya Ben *Oth mân, maltresse de l'Adrâr.
C'est le 16 juin que la mission espagnole part de réta-
blissement du Rio do Ouro. Arrivée chez les Oulâd Aboû
Sebâ, elle y trouve un accueil très différent de celui qu'elle
pouvait espérer ; les Maures la séquestrent pendant six jours
et ne lui rendent sa liberté que contre le payement d'une
lourde rançon. M. Cervera y Baviera marche ensuite vers
TAdrâr et ne s'arrête qu'à 425 kilomètres de son point de
départ. Elle se trouvait alors dans le nord de l'Adrâr, proba-
blement un peu au sud du 21 ** de latitude, mais encore en
deçà des premiers villages. M. Cervera y Baviera avait dû
forcément couper l'itinéraire du capitaine Vincent, et pro-
bablement toucher aussi celui de son précurseur, notre
autre compatriote Léopold Panet, en 1850.
Là, à la limite nord de l'Adrâr, M. Cervera y Baviera eut
une entrevue avec le chef des Oulâd Yahîya Ben'Othman,
Ahmed, fils et successeur de ce même Mohammed Ould
Aïda que le capitaine Vincent avait été visiter, en uni-
forme, et qui accepta non seulement l'amitié des Français,
mais encore les propositions relatives à la réoccupation de
J'île d'Arguin par la France.
Entre la mission espagnole, Ahmed Ben Mohammed
Ould Aïda et les chefs de beaucoup de tribus du Sahara oc-
cidental, il y eut échange de politesses et de cadeaux ; puis
les officiers et savants espagnols prirent la route du retour
où les attendaient de cruelles épreuves.
80 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
D'une part M. Cervera y Baviera tomba malade d'ulcères
aux jambes, causés peut-être par le ver de Guinée; il n'en
continua pas moins à conduire lui-même la caravane, mais
chaque jour amenait une lutte contre la mauvaise volonté
des caravaniers arabes. En passant dans les tribus on en-
tendait proférer des menaces de mort. Ënfin^ par une cha-
leur torride, l'eau et les vivres manquèrent à la fois. Les
membres de la mission reconnaissent qu'ils ne doivent la vie
qu'à la fidélité d'un soldat de la compagnie des tirailleurs
indigènes du Rîf, du presidio de Ceuta, et à la précaution
dont ils ne se départirent jamais de placer des gardes autour
d'eux aux heures de repas et pendant leur sommeil.
Malgré les conditions défavorables dans lesquelles s'est
accomplie cette expédition qui se termina le 24 juillet au
Rio do Ouro, après une absence de trente-huit jours seu-
lement, on peut espérer qu'elle donnera des résultats scien-
tifiques dignes d'attention. En effet le courage du capitaine
Cervera y Baviera et de ses collaborateurs va enrichir la géo-
graphie d'un itinéraire appuyé sur des déterminations
astronomiques, de levés topographiques, de nivellement et
de plans; la géologie y gagnera des collections d'échantillons
et de coupes du terrain; la météorologie, de nombreuses
observations et l'histoire naturelle de collections variées.
Un des fonctionnaires de l'État libre du Congo, M. Glee-
rup, officier suédois attaché à la station de Stanley- Falls,
a, le premier, fait le voyage de ce point du fleuve à N'yangwé
et Zanzibar, c'est-à-dire en sens inverse de la marche du
découvreur Stanley.
On s'est un peu hâté en disant, il y a quelque temps,
que la traversée de l'Afrique au sud de l'équateur ne tar-
derait pas à être un « voyage d'amateur ». 11 n'en est
point encore ainsi ; la moitié orientale de la traversée du
continent menace au contraire d*être de plus en plus
difficile par suite des progrès des musulmans qui, venant
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 81
de l'est et du nord-est, sèment sous leurs pas les désastres,
l'esclavage et la mort; ils éveillent ainsi chez les indigènes
la haine contre tout visage blanc.
Pendant son séjour à la station de Stanley-Falls, M. Glee-
rup était entré en relation avec un véritable souverain^ un
soayerain d'un nouveau genre, Ahmed Ben Mohammed ,
depuis longtemps connu sous le surnom barbare de Tip-
pou-Tib ou Tippo-Tippo. Ahmed Ben Mohammed, Arabe
mulâtre, poursuit en grand, à l'ouest du Tanganyka, le
commerce par caravane, y compris ces opérations qu'on
appelle « commerciales » sous ces latitudes, et qu'autorise
le code du Coran, comme les autorisait l'ancien code colo-
nial français. Accompagné d'une forte armée pourvue
d'armes à feu relativement supérieures, il opère au sein de
contrées où l'homme primitif n'avait pas encore senti l'in-
térêt et le besoin de se grouper en nationalités ; il a bien
vile ainsi effacé l'ombre de gouvernement qui existait et
solidement assis sa domination.
Dès avant l'année 1874, partant du nord, il avait, lui
négociant, pénétré en conquérant avec cinq cents Wanyam-
wézi dans le Bisa ou Lobisa, au sud du Tanganyka, et dans
l'Ouroua à l'ouest de ce grand lac. M. Gameron d'abord,
M. Stanley ensuite l'avaient eu comme chef d'escorte pen-
dant une partie de leurs voyages. M. Stanley spécialement
lui dut, en grande partie, de pouvoir traverser les 270 kilo-
mètres qui séparent le Loulindi en Ouzara, de Vinya N'djara
sur le Congo. Depuis douze ans ce musulman, intelligent
jusqu'à ôtre tolérant au point de vue religieux, a fondé le
long du Congo supérieur des postes dont les agents lui
servent à gouverner. Il a donc créé de son côté un État
musulman du Congo. Témoin des surprenants efforts des
Européens pour ouvrir et civiliser la région qui touche à
son domaine, il admet la compétition européenne et a
cherché, dès le premier jour, à bénéficier du zèle qui pousse
de ses côtés tant de voyageurs. Si, au début, il leur a
soc. DE GÉOGR. — 1*' TRIMESTRE 1887. VIU. ~ 6
82 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
vendu ses services, mieux instruit aujourd'hui, il les donne,
M. Gleerup s'adressa donc à Ahmed Ben Mohammed
pour obtenir l'autorisation de traverser ce qui est en réalité
son État; non seulement il obtint sans difficulté de voyager
avec une caravane du marchand-roi, transportant de
l'ivoire à N'yangwé, mais encore Ahmed Ben Mohammed
lui envoya en présent une tente et se chargea de toutes les
dépenses. Le voyageur s'embarqua sur une flottille de quatre
bateaux qui portaient chacun vingt hommes sans compter
les femmes et les enfants. A partir de Wenya on mit dix
jours pour franchir les sept cataractes de Stanley; phis loin
on releva les confluents de la Lira (Leopold River?) et de la
Lowwa, et après avoir passé les rapides d'Oukassa, le
25 janvier 1886 M. Gleerup arrivait à N'yangwé.
N'yangwé est un centre très moderne, mais depuis
trente ans qu'il existe, il s'est accru au point d'avoir au-
jourd'hui une population de 10,000 habitants.
Cet essor n'est pas spécial à N'yangwé, car prenant ici
la route de terre, M. Gleerup trouve à Kasongo, 40 kilo-
mètres plus au sud, une ville de 8,000 habitants, entourée
de jardins et de plantations; c'est là même que Livingstone
n'avait vu que le rudiment d'un centre de population ; dans
la ville de Kasongo réside actuellement et règne presque en
roi un fils de Ahmed Ben Mohammed.
Avec une nouvelle escorte, M. Gleerup traverse le Ma-
nyéma que Livingstone avait vu encore un beau et riche
pays, mais dont les raids des traitants d'esclaves ont déjà
fait presque un désert. Le voyageur suédois, qui suit les
traces de Stanley, tombe sur le Tanganyka à M'towa, en
Ougouha et pour traverser le lac il prend passage à l'Ile de
Kavala, sur le bateau de la mission protestante. Depuis
Oudjîdji où il aborde le 20 mars jusqu'à Bagamoyooùil atteint
l'océan Indien le 26 juin, la géographie n'a guère plus qu'à
glaner, mais nous. Français, devons à M. Gleerup un tribut
de reconnaissance, car ayant rencontré à Mpwâpwà notre
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 83
vaillant compatriote M. Georges Révoil, miné parla maladie,
iJ le fit transporter en hamac jusqu'en face de Zanzibar.
Le Kalaharî où nous conduit un voyageur italien, M. Fa-
rioi, est un phénomène géographique des plus intéressants.
Il occupe une partie de l'Afrique australe située sous les
latitudes oîi, dans Thémisphère boréal, le Sahara présente
ses caractères les plus typiques. Cette symétrie évoque
naturellement, selon M. Duveyrier, l'idée d*un agent météo-
rologique, d'un vent dominant par exemple, qui exercerait
les mêmes effets dans l'hémisphère austral et boréal, à la
môme distance de l'équateur. Gomme dans certaines par-
ties du Sahara, les plus rares à la vérité, on trouve générale-
ment dans le Kalahari un sol de sable, mais plutôt de sable
tassé que de sable mouvant; la végétation, surtout la végé-
tation arborescente, plus riche que dans le Sahara septen-
trional, y présente une grande affinité avec celle du Sahara
central^ quant aux familles et aux genres de végétaux. La
distinction la plus marquée entre les deux déserts est toute
géographique et géologique. D'une part le Kalahari est un
Sahara en miniature, qui ne couvrirait qu'un quatorzième
à peine de la superficie de notre grand désert; d'autre part
les surfaces pierreuses et rocheuses qui représentent de
beaucoup la partie la plus vaste et la plus désolée du Sahara
n'ont pas leur équivalent dans le Kalahari.
Le petit désert du Kalahari avait déjà été abordé et en-
tamé de divers côtés par des voyageurs : Shalley et Orpen,
en 1852, plus tard Mac Cabe, en avaient parcouru les parties
orientale et centrale; de 1849 à 1861, Livingstone, Ander-
?on, Baines l'avaient traversé à l'est et nous en avaient fait
connaître la partie nord-est; quant à la partie nord-ouest,
de 1851 à 1863, plusieurs autres maîtres en exploration,
Francis Galton, Thomas Baines et Andersen y avaient des-
siné un réseau d'itinéraires.
A.vaiit tout, nous constaterons qu'en supposant la limite
84 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
du Kalahari vers le 19" de latitude, M. G. A. Farini a traversé
le Kalahari oriental, du sud au nord, à peu près sur les
traces de Mac Cabe et de Shelley et Orpen ; que la route du
retour, courant à 200 kilomètres environ à Touest de la pré-
cédente, est nouvelle sur presque tout son développement,
c'est-à-dire sur près de 10** de latitude, d'un point au nord-
ouest du lac Nâmi (ou Ngami), aux chutes de Georges, ap-
pelées aussi les Cent chutes ijhe hundred falls), sur le
fleuve Orange. Cette route du retour coupe seulement à
Otoyimbindé ou *Tounobis, sur TOmaramba, les vieux iti-
néraires (1851-1863) de Galton, Saines et Andersen. Il im-
portait de préciser un peu, car M. Farini, d'après une décla-
ration faite au début de sa relation adressée à la Société
royale géographique de Londres, paraît n'avoir pas eu
connaissance des travaux de ses devanciers.
Quant à la nature du sol, à la météorologie, à l'étude des
races humaines qui peuplèrent ou peuplent le Kalahari, la
courte communication de M. Farini abonde en renseigne-
ments dignes d'attention.
Le Kalahari, plateau de 900 mètres à 1200 mètres d'élé-
vation, présente dans le sud, et jusque par 26^ de latitude,
des plaines ondulées, herbeuses, couvertes de bouquets de
mimosées et d'autres arbrisseaux. Le sol, de sable rouge, est
fertile; au nord du 26" le u désert » se couvre d'arbres qui
dépassent sept mètres en hauteur. Malgré une sécheresse
comme celle des trois années qui précédèrent la visite de
M. Farini, l'eau se maintient en nappes souterraines situées
à peu de profondeur, s'il en faut juger par la composition
de la flore. De même que le Sahara possède dans l'amère
coloquinte une cucurbitacée sauvage spéciale, le Kalahari
produit un petit melon chargé d'eau qui, dans bien des-
endroits, est une précieuse ressource pour nourrir et désal-
térer les chevaux. Le Kalahari est, de plus, favorable au
melon de Gafrerie, qui y atteint le poids de 75 kilogrammes.
D'autres végétaux utiles à mentionner sont : un oignon sau-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 85
Tage comestible, et un autre oignon, vénéneux celui-là, dont
le suc a la propriété de paralyser les muscles.
Quant au climat, la moyenne de température du jour, en
hiver, est de 15*,6 et il gèle quelquefois la nuit; en été la
moyenne de la température du jour est de aô*»,?. C'est bien
là, grâce à l'altitude, un climat tempéré sous des latitudes
tropicales. Venant du nord, les pluies d'orage qui arrosent
parfois le Kalahari sont évidemment un excédent des pluies
tropicales de l'hémisphère sud.
M. Farini nous donne les premières indications précises
sur les sables du Kalahari, qu'on peut maintenant seulement
comparer à ceux^du Sahara. Il mentionne des sables sur
une étendue de 7 à 8 degrés de latitude, entre les abords du
fleuve Orange, dans Test, Bloemfontein, soit un degré et demi
plus au nord, dans l'ouest, et le ^l*" de latitude sud, dans
le nord. Tout l'ancien pays des Koranna contigu au Griqua
Land West est sableux; plus au nord, des sables mous
s'amoncellent en dunes; à Tchopa, au nord, du 28* de lati-
tude, les sables forment à perte de vue des vagues qui pa-
raissent marcher du nord au sud et dont les sillons inter-
médiaires sont orientés de l'est à l'ouest. Parfois ces vagues
s'accumulent en véritables collines appelées par les Boers
Kopjey c'est-à-dire têtes, sommets.
A deux degrés plus au nord, àKuis (25%30' S.)? les sables
mouvants s'entassent en dunes plus serrées où poussent des
arbres. Sous le 23° au contraire les dunes sont plus petites
et plus espacées; vers le 22° au nord de l'Otchimbindé, la
plaine ne présente plus que des sables ondulés.
Sur la route occidentale qui court à un ou deux degrés
dans l'ouest de la précédente et dont le levé ajoutera quelque
chose à nos cartes, les dunes seraient beaucoup moins accen-
tuées et plus rares; le voyageur ne parle que de plaines de
sables rouges, tapissées d'herbes, au milieu desquelles se
dressent quelques arbres.
Quant à la population clairsemée de ce petit désert^
86 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
M. Farini nous montre d'abord les aborigènes Sa'ân, ou
Bosjesmans, relégués dans les monts Schurve, dans le Lange
Berg et à Kattea; il nous les dépeint sous un jour nouveau.
Ce sont, dit-il, de beaux hommes plutôt grands, au main-
tien calme et convenable, vivant dans des cavernes dont ils
ornent les parois de dessins fort curieux. Peut-être faut-il
rattacher à la race Sa'an les Vaalpens, asservis au Bet-
chouana, et dont les femmes ont pour lot la rude tâche de
pomper dans le sol, en Taspirant par des tubes, l'eau avec
laquelle on abreuve les troupeaux de leurs seigneurs.
Des deux fractions de la race Koï-Goïn ou hotlentote, qui
avaient colonisé le Kalahari, les Koranna ont été exter-
minés par les métis ou « baustards î> et les Nama achèvent
en véritables brigands leur lutte pour la vie.
La race bantoue représentée par les Betchouâna, sur la
frontière orientale, l'est dans l'intérieur par les Ba-Kalahari^
métis de Betchouâna et de Matabéli.
Toutes ces tribus du Kalahari, de races si variées, sont
actuellement incorporées au point de vue politique dans le
protectorat anglais de Bechuana-Land ou pays des Bet-
chouâna.
Un fait particulièrement intéressant et nouveau dû au
voyage de M. Farini est la découverte, fort inattendue sous
ces latitudes australes, des ruines d'un grand édifice. Cette
découverte rappelle celle des ruines de Zimbabyé ou Zim-
biiotS sur la limite est du pays des Matébélé (2012' S. et
29"i7' E.), due à Charles Mauch, il y a quinze ans.
A 3**3il' plus au sud et 50*21' plus à l'ouest que Zimbabyé^
M. Farini a trouvé un amas irrégulier de pierres, afTectant,
par places, la forme d'une muraille. Il s'est convaincu que
ces pierres ne sont qu'une partie d'un grand enclos, de
forme elliptique comme celui de Zimbabyé, et long d'envi-
ron 200 à 225 mètres. Mais tandis qu'à Zimbabyé l'appareil
est léger, ici il est cyclopéen et se compose de gros blocs
superposés. Au pied du mur, de distance en distance et sur
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 87
tout le pourtour de l'enceinte, sont des pierres ovales
creusées comme des auges ou des abreuvoirs. Au centre
de l'enceinte, véritable Kraal encore plus monumental que
celui de Zimbabyé, régnait un dallage en blocs allongés
et étroits, bien ajustés et formant une croix qui porte encore
eo son milieu ce qui peut avoir été soit un piédestal, soit
l'assise d'un monument. M. Farini avant fouillé le sol, en
retira un fragment assez bien conservé de colonne quadran-
gulaire.
Ils n'est point permis jusqu'ici d'assigner une époque à cet
édifice qui n'est certainement pas l'œuvre des Boers ou des
Européens. Encore moins faut-il songer à une origine phéni-
cienne et citer cette fameuse Ophir, ville-fantôme que les
érudits ont fait voyager des îles de la Sonde, par Tlnde et le
Yemen, jusqu'en Amérique. D'autre part enfin, une critique
prudente ne saurait conclure que ces ruines se trouvant,
comme celles de Zimbabyé, sur les limites des Matébélé,
seraient des restes de leur civilisation passée.
Celte découverte archéologique élargit le problème que
celle de Charles Mauch avait soumis à l'enquête des savants.
Tout en enregistrant le voyage de M. Farini, les géo-
graphes penseront qu'il convient d'attendre, pour l'appré-
cier, la publication des levés et des observations exécutés
en route. Le voyageur, pourvu d'un sextant et d'un chrono-
mètre, avait confié à un traitant rencontré d'aventure et qu'il
ne nomme pas le soin d'utiliser ces instruments.
Le consul d'Italie à 'Aden, M. Paulitschke, qui se fait
une spécialité de la connaissance des pays des 'Afar et des
ÇômâH du nord, avait accompli, en 1885, le voyage de
Zela à Harâr. Il avait rencontré en chemin deux officiers
anglais, le commandant Heath, commissaire chargé d'accom-
plir l'évacuation de Harâr par les forces anglo-égyptiennes, et
le lieutenant Peyton, qui se proposaient de lever au retour
un itinéraire nouveau entre Harâr et Berbera. Ces officiers
88 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
ayant heureusement terminé leur voyage remirent leurs
notes à M. Paulitschke, et celui-ci a publié aux Mitteilungen
de Gotha la carte de son itinéraire ; c'est un précieux docu-
ment de plus pour la connaissance d'une partie de l'Afrique
oùle fanatisme mulsulman greffe en ce moment des difficultés
nouvelles sur celles qu'on pouvait attendre de la part de
populations exceptionnellement barbares et féroces.
En évacuant Harâr laissée au gouvernement de l'émir
*Abd El-Chakoûr, successeur du fanatique émîr Aboû
Beker qui régnait déjà en 1854 lors du voyage de Burton,
le gouvernement anglais avait pourtant conservé ses posi-
tions et une garnison de cent hommes, à 40 kilomètres dans
le nord, à Djaldessa; il s'était réservé de môme le protec-
torat de tout le pays 'afaret çômâli, dont la côte commence
à la baie Qoubbet El-Kharâb du côté de l'ouest, pour finir
à Râs Aafoûn du côté de Test.
Dans le petit royaume de Harâr' l'emîr 'Abd El-Chakoûr,
non content de transformer l'État en un couvent de zéla-
teurs et de persécuter les rares Européens fixés dans sa ca-
pitale, avait mécontenté au plus haut degré les commerçants
indigènes et les populations oromo ou galla et çômâli, par
des règlements et des opérations qui modifiaient la valeur
de l'argent.
Telle était la situation au départ de Texpédition de la So-
ciété italienne d'explorations commerciales, dirigée par le
comte Porro.
A l'arrivée àZêla', le 19 mars, elle trouva un bon accueil
auprès du capitaine King, résident anglais^ qui organisa l'es-
corte composée de Çômâli de la tribu des 'Isa, mais dans
laquelle se faufila un espion ou agent secret de 'Abd EI-
Chakoûr. Dès le 26, la mission quittait Zèla' et s'engageait
sur la route parcourue précédemment par M. Paulitschke,
touchant les puits de Ouarabot el de Dadab, pour arriver à
la rivière Hensa, sous le mont Mandaka, où une révolte des
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 89
chameliers fut un premier symptôme menaçant. Près de
Lâs-Ma'an les voyageurs italiens entrèrent dans une région
montagneuse où un ennemi connaissant bien le pays se trou-
Tait dans une position supérieure. Les stations suivantes
furent la vallée éfe Somadou, où coule la rivière Beda-
not, puis Boussa et Artou, point d'eau où la caravane fut
rejointe par des cavaliers de Tèmir de Harâr, qui, se donnant
comme amis, campèrent près des Italiens. Mais un renfort
de six cents fantassins et cavaliers leur étant arrivé le len-
demain, ces prétendus amis désarmèrent et ligotèrent Tes-
eorte, puis massacrèrent les voyageurs européens à huit ou
.dix kilomètres en deçà de Djaldessa. Cette trahison, très
digne de la politique traditionnelle du gouvernement de
Uarâr, avait été précédée d'une autre surprise : Temîr 'Abd
El-Châkoûr, déclarant tout à coup la guerre sainte ouverte,
venait d'enlever le poste anglo-indien de Djaldessa et de
faire prisonnière la garnison.
Il est malheureusement trop probable qu'avec les sept
malheureux explorateurs italiens la géographie a perdu aussi
les fruits de leurs études sur une route, bien courte il est
vrai, mais où leurs observations diverses auront sans
doute ajouté aux travaux antérieurs autre chose que deux
cotes de hauteur, celles de l'Ouarabot et de Las-Ma'an.
L'année dernière un banquier de Saint-Pétersbourg,
M. Junker, se décidait à couvrir les frais d'une expédition
chargée d'aller secourir le docteur Junker, son frère, retenu
prisonnier, avec le docteur Schnilzler, Emin-Bey, sur le
haut Nil, dans l'ancienne province équatoriale égyptienne,
depuis longtemps séparée de la civilisation par la révolte
da Mahdi. Pour la conduite de cette difficile mission, il jeta
les yeux sur un explorateur allemand, M. G. A. Fischer,
qui depuis neuf ans avait accompli plusieurs remarquables
explorations dans l'Afrique orientale. Le docteur Junker et
Emin-Bey, bien connus par leurs travaux géographiques,
90 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
étaient armés dans le haut Nil il y a neuf ans, à la fin
de 1876. Aujourd'hui que le fanatisme musulman domine
absolument toutes ces contrées, comme le prouve le meurtre
récent de Tévêque Hanniiigton, il faut rappeler que, dès son
arrivée à Oulagalla, capitale de l'Ouganda, M. Schnitzler
avait été frappé de la présence dans cette ville d'une colonie
de Wahhàbites, immigrés de Zanzibar. Ce fait expliquerait
la métamorphose qu'on constate aujourd'hui dans les dis-
positions du roi et des habitants de l'Ouganda à l'égard des
chrétiens.
Le 1" août 1885, M. Fischer, quittant la côte orientale à
Tembouchure du Pangani, s'engageait sur une route nou- ,
veile, car au delà des soixante premiers kilomètres, jusqu'à
Foûga, visitée par Burton en 1857, le pays était inconnu.
Marchant au sud de l'itinéraire du baron von der Decken, il
traverse successivement l'Ousambâra, le N' gourou, le vaste
territoire des redoutés Masaï, qui s'étend à l'ouest du Kilîma-
N'djâro. Forcé de faire un long détour dans l'Ousoukouma,
au sud du Nyanza, il longe le cours de la Chimyou, et en
octobre 1885, il arrive à la pointe sud du lac, à Kagueï.
A l'âge d'or de cette région, au point de vue des relations
extérieures (il s'agit de l'année 1875), la flotte du roi ou
empereur M'tésa commandait toute la surface du lac et un
voyageur européen aurait pu être rapidement transporté de
Kagueï au rivage d'Ouganda. Sous le règne de M'wâhga,
successeur de M'tésa, M. Fischer n'a que le choix entre les
deux routes de terre, à l'est ou à l'ouest du N'yanza; il doit
éviter à tout prix l'Ouganda et tous les autres pays soumis
au Kabaka (empereur, roi d'Ouganda) devenu l'ennemi des
Européens.
D'octobre 1885 à janvier 1886, il reste stationné à Kagueï
et, s'étant mis en correspondance avec M. Mackay, mission-
naire protestant anglais en Ouganda, il apprend queles doc-
teurs Schnitzler et Junker, ainsi que le voyageur italien Gasati
sont vivants et bien portants près de l'Ounyoro, royaume indé-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 91
pendant de TOuganda, et situé comme on sait entre les lacs
Njanza (Victoria) et Loula-N'zigué (Albert). Des deux voies
déterre entre lesquelles M. Fischer devait opter, celle de
Test l'obligeait donc à passer par TOuganda ; celle de l'ouest,
au contraire, aurait permis au voyageur d'arriver en retra-
çantritinéraire déjà suivi par Speke, en Ounyoro, sans s'être
mis entre les mains du roi Mwanga. Mais la perspective
f autres dangers ou difficultés, en tout cas celle d'un voyage
en pays inconnu, fit pencher la balance pour la route de l'est.
M. Fischer comptait tourner l'Ouganda.
Au concimencement de 1886, il découvrait une partie du
pays de Kavirondo, déjà entrevue par Thomson, le Nioro
et le Bauguagara; au delà il touchait le lac Baringo dont
le bassin, bien étudié précédemment par M. Thomson,
élait' alors désolé par une famine. Les marchandises, soi-
gneusement choisies pour satisfaire aux goûts des habi-
tants de l'Ouganda, ne valaient rien ni chez les Masal, ni
autour du Baringo, où le produit industriel le plus re-
cherché est le fil de laiton. Déjà d'ailleurs, M. Fischer
HAi à bout de ressources; les lourdes dépenses du person-
nel, grossies des droits de passage, avaient épuisé le crédit
ouvert par la maison Junker et mis fin à la mission. M. Fis-
cher choisit du moins, au retour, une route nouvelle pour
ia géographie. Après avoir traversé le pays inconnu de Ki-
kooyou, au sud du mont Kénia, il a gagné directement le port
de Wanga, vis-à-vis l'île Pemba, où il arrivait le 21 juin de
celte année. Malgré l'insuccès regrettable de cette mission,
:I est à peu près certain qu'elle marquera un progrès dans la
géographie de l'Afrique orientale. Le voyageur ne recueil-
era pas les félicitations des Sociétés de géographie et de
opinion publique, car il est mort à Berlin, le H novembre
iernier, emporté par une attaque de fièvre bilieuse dont il
tvait évidemment contracté le germe en Afrique.
Comnae Tan dernier, donnons un aperçu des faits poli-
92 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
tiques d'actualité qui intéressent la géographie de l'Afrique
et devront prendre place sur la carte.
Suivant une convention intervenue entre la France et la
Turquie, le point de départ de la liniite, jusqu'alors assez
vague, entre la Tunisie et la province turque de Tripoli de
l'Ouest (Tarâbolis El-Gharb), que nous nommons la Tripo-
lilaine, a été fixé à Râs-Tâdjer, échancrure du littoral mé-
diterranéen située à l'est du cap d'Ël-Bibân. La convention
sur laquelle s'appuie cette délimitation obligera donc les
cartographes à reporter l'ancienne frontière de 32 kilomètres
dans l'est ; toute la grande baie d'El-Bîbân est maintenant
sous le protectorat français.
A la demande des trois sultans des îles Angâzîya,N'zouâni
et Moâli, du groupe des Gomores dont fait partie notre
colonie de Mayotte, l'archipel tout entier, ce groupe insu-
laire situé à moitié chemin entre la pointe nord de Mada-
gascar et la côte de Mozambique, a été pareillement placé
sous le protectorat de la France.
Dans le Soudan occidental, l'almamy ou roi et pape mu-
sulman a obtenu le même résultat pour son royaume déjà
enclavé au nord et au sud entre nos possessions.
Par suite de la mort du ddmel ou roi du Kayor, Samba
Lawbé Bouri, puis de l'agression et de la mort, dans un
combat acharné contre nos troupes, de son oncle et prédé-
cesseur Lat-Dior, le Kayor, royaume nègre au nord du
bas Sénégal est devenu, de fait, comme il était sur le papier
depuis quelques mois, une possession française qui a été
divisée en six provinces par un arrêté du gouverneur du
Sénégal.
Le débat géographique et historique est encore ouvert
au sujet de la véritable limite nord des droits territoriaux
de la France sur la côte du Sahara, au nord du Sénégal,
première colonie française, car elle compte plus de cinq
siècles d'existence. Il a donné lieu à la publication de diverses
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 93
Dûtes contradictoires : MM. Duhamel et Romanet du Gail-
laud ont apporté dans nos comptes rendus de nouvelles lu-
mîères sur la question ou de nouveaux arguments en faveur
de notre cause; le capitaine de frégate Fernandez Duro
a soutenu la thèse contraire avec beaucoup de véhémence
et un véritable luxe de citations dans le Boletin de la So-
ciedad geografica de Madrid.
Le point en litige est la propriété de la baie du Lévrier,
formée par le cap Blanc, que M. Duveyrier avait réclamée
l'année dernière, pour la France, à propos des indications
portées sur une carte d'Afrique récemment publiée à Gotha
et qui attribuait à l'Espagne la baie du Lévrier.
On sait que le cap Blanc qui s'amorce, par sa base, aunord,
sur la côte du Sahara, s'étend au sud, laissant entre le con-
tinent et le cap une baie, profonde de 44 kilomètres, sorte
de (( remise », en terme de pêche, pour les poissons dont la
capture et la vente font l'objet d'un commerce considérable»
C'est la baie du Lévrier. S'appuyant sur le degré de latitude
mentionné dans les traités, qui est celui de la pointe du cap,
la carte dont il s'agit avait considéré comme restant en
dehors des possessions françaises cette baie du Lévrier, bap-
tisée du nom d'un vaisseau français. Notons que, dans les
traités, les points appartenant à laFrance sont énumérésici^
du sud au nord, en partant de l'embouchure du Sénégal.
Notons aussi que, jusqu'à présent, depuis le traité du 3 sep-
tembre 1 783, entre la France et l'Angleterre, aucune con-
vention internationale n'est venue modifier nos droits sur
ces parages, sauf une transaction par laquelle, en 1857, en
échange de la factorerie d'Albréda, sur la Gambie, les
Anglais ont renoncé à la faculté de commercer sous voiles
entre l'embouchure de la rivière Saint-Jean {VAcheïl des
Maures) au nord du cap Timîris ou Mirik, et Porten-
dîck.
En attendant que le ministère des affaires étrangères
exhibe au gouvernement espagnol, s'il ne l'a déjà fait, les
94 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
instruments des traités, nous pouvons nous tranquilliser en
nous reportant aux termes dans lesquels un capitaine de
génie, M. S. M. X. Golberry, premier aide de camp du gou-
verneur du Sénégal, de M. de Boufflers, et chargé aussi des
fonctions d'ingénieur en chef dans tout le gouvernement
(1785-1787), traite la question en 1802. Il s'exprime ainsi :
<( Le ressort du gouvernement du Sénégal, tel qu'il était en
1787, s'étend au nord jusqu'au cap Blanc de Barbarie.
Toute la côte comprise entre ce cap et la barre du Sénégal
était dans sa dépendance ^ i> Or, pour laisser la baie du
Lévrier en dehors des possessions françaises, il faudrait sup-
poser soit une légèreté, soit une restriction mentale difficiles
à admettre de la part d'un officier; en effet, en suivant la
côte à partir de la pointe du cap Blanc de Berberie, on fait
le tour complet de la baie du Lévrier. M. Golberry était
d'ailleurs aussi dans la meilleure situation pour connaître
la lettre et l'esprit du traité.
Avec le Portugal, la France avait à régler des questions
de frontière ou de protectorat tant au sud de la Sénégambie
qu'au nord du Gabon. Le 15 mai 1886, un traité a répondu
à ce besoin des gouvernements des deux nations. Le Portu-
gal a cédé à la France le poste de Ziguinchor sur la Casa-
mance qui devient, par le fait, un cours d'eau tout français.
Le Portugal reconnaît en outre le protectorat français sur
le royaume de Foûta Dhiallon ou Foûta-Djalon, qui trouve
maintenant, comme débouchés commerciaux sur la côte,
toute une ligne de postes français et de factoreries fran-
çaises.
Le même traité fixe comme suit les limites des possessions
portugaises au sud de la Sénégambie : au nord, une ligne
partant de la côte, au cap Roxo, et passant à égale distance
de Casamance et du Rio San Domingo de Cacheu, jusqu'à
1. Fragments (Vun voyage en Afrique, t. 1", p. 38.
ET SUR LES PROGUÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 95
[TW de latitude nord et 17^30' de longitude ouest de
Paris; suivant, de là, la latitude précédente jusqu'au 16® de-
gré de longitude et descendant ce dernier jusqu'à 11'40' de
latitude nord. De ce point la frontière va rejoindre la côte
à rembouchure du Rio Gajet. L'archipel des Bissagos est
compris dans la zone de mer appartenant au Portugal.
La France renonce à ses droits ou prétentions sur le petit
fleuve Cassini et autres points compris dans les limites de
ces possessions portugaises.
Au nord du Congo la colonie portugaise de Kabinda voit
s'étendre sa limite septentrionale jusqu'au point oti la Loéma
ou Louemmé se réunit avec la Loubinda, pour former le
petit fleuve côtier Louisa Loango. De ce confluent la fron-
tière court entre les deux rivières jusqu'à la source la plus
septentrionale de la Louali, tributaire sud de la Loéma.
Plus loin la frontière suit la ligne de partage des bassins de
la Loéma et du Ghiloango; ce dernier, d'autre part, déli-
mite le territoire de TÉtat libre du Congo jusqu'au confluent
de la Loukoulla ou Loukoulou. La partie des possessions
portugaises dont nous venons de parler forme donc une
enclave entre les possessions françaises au nord et TËtat
libre du Congo, au sud.
Outre les conquêtes pacifiques qui précèdent, le Portugal
a vu l'empire de Lounda, sur les affluents sud du Congo,
accepter son protectorat. Ce résultat a été obtenu par le
commandant H. de Carvalho sur le voyage duquel manquent
encore les indications géographiques. Désormais il y aura à
la cour du mouata-yanvo de Lounda un résident politique
portugais.
D'après une convention intervenue entre l'Allemagne et
la FrâJice, au commencement de cette année, l'Allemagne
renonce, au profit de la France, à toute prétention sur les
territoires de la côte occidentale d'Afrique situés au sud du
Rio del Gampo, qui débouche dans l'Océan par 2*^ 22' de lati-
96 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
tude nord environ ; ainsi est augmentée et assise notre sphère
d'action dans l'Ouest africain, où nous n'avons plus, en riva-
lité avec nous, que les prétentions de l'Espagne. L'Allemagne
renonce aussi à toute prétention sur les territoires de la
Sénégambie situés entre le Rio Nunez et la Mallecory, et en
particulier sur les districts de Koba et de Kabitaï avoisinant
la baie de Sangareah. Par contre la France reconnaît le
protectorat allemand sur une bande de la côte de Guinée
qui comprend le pays de Togo et Porto Seguro.
En deux années à peine une compagnie allemande, la
Société de l'Afrique orientale, fait, sans bruit, ce qu'on peut
appeler un coup de théâtre. Son œuvre de 1884 à 1886,
dont le précédent rapport ne pouvait indiquer que les débuts,
nous place aujourd'hui en présence d'un nouvel État, comme
une sorte de pendant à ce que futjadis en Amérique la com-
pagnie de la baie d'Hudson. Agissant en son nom, dès le
mois de décembre 1884, le docteur Peters et le comte Pfeil
se faisaient céder les pays d'Ousagara, de N'gourou, d'Ouse-
gouha et d'Oukami; au mois de juin 1885 le docteur Jûhlke
et le lieutenant Weiss obtenaient tout le territoire au milieu
duquel se dresse le sourcilleux Kilima-N'djâro, ainsi que le
vaste pays d'Ousambara et le Paré, TAroucha et le Djagga
qui touchent à ce Mont Blanc de l'Afrique équatoriale. Par
un traité de la môme date le comte Pfeil englobait le pays
de Khoutou dans les domaines de la compagnie. Au mois de
septembre et de novembre suivants M. Hœrnecke et le lieu-
tenant von Anderten lui obtenaient les mêmes droits sur
cette immense étendue de la côte des pays çomâlis qui part
d'un point situé entre les ports de Berbera et d'Alloula et le
portde Warcheîkh. Simultanément le comte Pfeil et le lieu-
tenant Schliiter acquéraient l'Ouhéhé, l'Oubena, le Wamat-
chondé, le Mahengué et le Waguindo. Un mois plus tard la
compagnie ajoutait à son domaine l'Ouzaramo par les soins
du lieutenant Schmidt. Le pays de Yitou avait été acquis
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 97
paruQ autre comité allemand; enfin M. Lucas se faisait
céder, pour la société de l'Afrique orientale, les droits sou-
rerains de la dynastie des msâra, rois de Monbâsa. Une
commission internationale a été saisie de cette seule partie
des transactions politiques dont nous parlons.
Presque toute la côte de l'Afrique orientale est ainsi deve-
nue possession allemande et il ne resterait plus au sultan
de Zanzibar, hier encore considéré comme maître de celte
vaste région, qu'un lambeau de 250 kilomètres du littoral
de Warcheïkh à Barâwa.
Dans rintérieur du continent les territoires de la compagnie
allemande suivent la Rovouma qui débouche dans l'Océan
à quelques kilomètres nord de Rfls Souabou ou cap Del-
gado, limite sud des domaines du nouvel Etat anonyme ;
ceslerritoires se prolongent, d'une part, jusqu'à la source de
la Rovouma et à la pointe nord du lac Nyassa; d'autre part,
elles vont de l'embouchure du Kingâni au pays d'Ougogo,
de la côte jusqu'à l'ouest duKilima-N'djâro. Une évaluation
sommaire de la superficie de ces territoires donne environ
$00000 kilomètres carrés. La ligne de côle qui les borde
sar l'océan Indien mesure approximativement 3800 kilo-
mètres, comptés en négligeant les sinuosités du rivage. Au
point de vue des intérêts commerciaux il faut remarquer
que les possesseurs de ce domaine ont actuellement entre
leurs mains toutes les têtes des routes les plus directes vers
la région des grands lacs; au point de vue politique il est
permis de prévoir que le contact avec les tribus de race
çomalie leur réserve des luttes contre les explosions du
fanatisme musulman, comme celle qui mit fin, là même, à
l'expédition allemande montée sur un large pied par le
baron von der Decken.
L'État libre du Congo, dont l'assiette et les frontières
dans Touest sont maintenant bien établies, commence lui
lussi la lutte obligée de la civilisation contre le fanatisme
soc* DE GÉOGR. — 1" TRIMESTRE 1887. YIII. — 7
98 . RAPPORT SUR LES TRAVAUX 1>E LA SOCIÉTÉ
des musulmans barbares de l'Afrique orientale; ces der-
niers, après avoir été d'abord une menace pour les popu-
lations indigènes, s'atlaqueni mainlenant aux pionniers
européens qui sont, pour eux, les protecteurs des popula-
tions indigènes, et les ennemis de la chasse à .l'esclave et du
système d'extermination suivi par les chefs de bandes
musulmans,
La statioa des chutes Stanley sur le Congo, installée à
185 kilomètres seulement en amont du confluent de l'Arou-
wimi, et à 910 kilomètres du confljaent de TOubanguî, en
suivant le fleuve, ayant été attaquée et prise par les pirates
musulmans, son personnel a dû se retirer sur les stations
plus à Tonest.
L'Angleterre tient encore TEgypIe mais restreint de plus
en plus le périmètre de son occupation, qui sera bient6t
limité au delta. Comme tutrice de l'Egypte, après avoir
abandonné successivement la région limitrophe des lacs, le
Soudan égyptien, le Kordofan, le Fôr, etc., elle a jugé à
propos de retirer des troupes de l'émirat de Haràr, jadis sou-
mis au Khédive. Mais, malgré les entreprises de TAlIemagne,
l'Angleterre prétend toujours conserver le protectorat de la
côte Nord des pays des Çomàli,. de la baie de Qoubbet £1-
KharâbàRâsHafoûn.
Dans Textrême sud de l'Afrique, le gouvernement anglais,
désireux de trancher une question de souveraineté, avait
proposé de scinder le pays des Ams^Zoulou, appelé Zulu-
land par les Anglais, en deux moitiés, dont Tune serait une
dépendance de la colonie britannique de Natal, et l'autre,
une dépendance de la république de Transvaal. Cette pro^
position a soulevé l'opposition à la fois des indigènes, des
Ama-Zoulou, et des Boers du nord de la Yaal.
A l'actif de l'Angleterre il faut noter ici la fondation de
rUpingtonia, nouvelle république, dans le pays d'Ovambo^
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 99
au sad du Rounêné. Le nom d'où dérive le sien témoigne
assez de Fidée loyaliste anglaise qui a présidé, sous Vini-
(iative privée d'un homme, à la fondation du nouvel État;
les Anglais espèrent y attirer les Boers, anciens habitants et
maîtres de leurs possessions actuelles. Ceux-ci ont continué
lear exode jusque sur les terres an nord du Kounéné.
Les prétentions de TEspagnedans TOuest africain viennent
de prendre figure, par la plume du savant colonel Goello,
snr une carte d'ensemble des explorations de MM. Iradier,
Montes de Oca et Ossorio, dont il a été question ci-dessus.
D'après la carte du colonel Goello, l'Espagne posséderait
tonte la côte occidentale, de la rive nord de TEtembwé ou
Rio del Gampo, au cap Joinville dont le nom a été modifié
par les Espagnols en celui de cap Santa Glara. La géographie
politique et surtoutla diplomatie aurontà discuter ce tracé,
qui amènerait la frontière espagnole à 18 kilomètres de
Libreville, chef-lieu de notre établissement du Gabon.
D'autre part, il diminuerait de 44 kilomètres dans le Nord
le territoire dès longtemps possédé par la France; enfin,
en attribuant à l'Espagne 1^ 156 kilomètres de la partie
de la côte qui fait suite, au nord, à l'ancienne limite
française, jusqu'au rio del Gampo, la carte du colonel
Goello paraît ne pas tenir compte des droits plus récents
de la France^ non plus que de l'acte diplomatique passé
cette année môme entre l'Allemagne et la France.
Voici maintennnt quelques indications sur les publica-
tions auxquelles a donné lieu, depuis l'an dernier, la géo-
graphie de l'Afrique.
La carie dressée (1/2,000,000') par le commandant du
génie de Lannoy et publiée par le Service géographique de
larmée, progresse avec toute la rapidité que comportent
^élaboration, le dessin et la gravure de chaque feuille;
d'autre pari, des feuilles déjà gravées doivent être remises
5ir le chantier, car le patient et consciencieux auteur met
>
1 >
100 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
son œuvre à jour dès que lui parviennent de nouvelles
données.
Pendant Tannée qui s'achève, neuf feuilles ont été gra-
vées au trait; une seule, le n^ 3 (île de Madère), a paru
sous sa forme complète. Les huit feuilles imprimées au
trait constituent un ensemble dont les derniers événements
se sont chargés de révéler l'utilité. En effet les feuilles 7 et 8
représentent le vilàyet de Benghazi et la basse Egypte avec
le Caire; les feuilles 13, 14 et 15 donnent le centre du
désert de Lybie et la haute Egypte; les feuilles 20, 21 et 22,
le sud du désert de Lybie, la Nubie avec Khartoûn et le
littoral de Souâkin ou Sawâkin, c'est-à-dire une grande
partie des domaines du Khédive et du Mahdi de la con-
frérie de Sîdi'Abd El-Qûder El-Ghîlâni, avec la capitale
de la confrérie de Sîdi Es-Senoûsi ; or, en ces pays viennent
de se passer et se passeront infailliblement encore des évé-
nements qui s'imposent à l'attention de tous.
Pour célébrer la fin du premier siècle de son existence, si
utile à la géographie de TAfrique, l'Institut géographique de
Gotha a publié une carte spéciale d'Afrique au 1/4,000,000%
en 10 feuilles teintées. Cette œuvre, dressée sous la direction
de M. Habenicht, aura longtemps son intérêt, car elle indi-
quera certains faits, certaines situations ou certaines pré-
tendions politiques peut-être éphémères, mais qui ont eu
leur jour, comme, par exemple, l'empire du Mahdî.
Mais la nouvelle carte emprunte une valeur durable pour
l'enseignement, à l'indication des régions fertiles ou incultes,
des parties sableuses ou solides des déserts, au tracé des
chapelets d'oasis et du cours des principales vallées moins
infécondes que les plateaux qu'elles sillonnent.
En dehors des travaux du Service géographique de
l'armée, une mention est due hleiCarte de V extrême sud de
rAlgérie (l/SOOjOOO*), qu'a dressée M. Accardo par ordre
ET SUR LES PR0&RÈ8 DES SCIENCES GËOGHAPHIQUES. 101
de H. Tirman, gouverneur général de l'Algérie. Le cadre
de cette carte en 8 feailles embrasse la partie du Sahara
bornée au nord par le 32° et au sud par le 25° de latitude;
à l'est par le T de lon^tude orientale et à l'ouest par le 6° de
longitude occidentale. Elle comprend ainsi le pays qui s'étead
depuis les grandes dunes de Zemoûl EUKebâr, de Warglâ,
Hetblili et du pays des Doûl-Menla, jusqu'au Mourjdtr et à
la-Calah, dans le sud ; de Ghad&niès, d'une partie du Tâ-
demAyt et du Tastli des Azdjer, à l'est, au Tafllfilt et aux
sables diguldi, à l'ouest. La quantité et la nature des ren-
seignements fournis par cette carte témoignent à la fois du
soin apporté par l'auteur et de la sollicitude du gouverneur
général de l'Algérie pour une question qu'un douloureux
et à jamais regrettable désastre est loin d'avoir réglée.
La Carte des établissements français au Sénégal accom-
pagnée d'une notice par MM. le capitaine Monteil et le lieo-
lenant Bînger, de l'infanterie de marine, se rapporte, commo
le litre l'indique, au Sénégal et au bassin du Dhïôlé Ba.
C'est là, tout à la fois, un travail d'ensemble mis à jour et
un document de première main, car le capitaine Monteil
aété, en 1884 et 1885, le cbef de la mission topographique
du haut Sénégal, dont les précédents rapports n'avaient pu
rien dire, faute de renseignements. Aujourd'hui encore
force est au rapporteur de se borner i^ cette mention, car
la officiers de la mifision ont modestement fondu et noyé
leurs travaux dans ceux de tous leurs devanciers; seuls les
itinéraires qu'ils ont levés ne portent pas les initiales des
lû[iogrn plies. Tous les documenls anciens et modernes, fran-
çais et étrangers, ont été utilisés par MM. Monteil et Binger,
A côté de l'itinéraire de Rubauit, au xviii' sibcle, nous re-
iHiirqaous des itinéraires tout récents, non encore utilisé*,
lels que le tracé de la route suivie par le sous-lieutenant
ilakamessa, du Dhiôli-Ba i G»' ' ~ ' 'IjbsiO''
dans le pays de Kissi, en 1^
f ^
102 RAPPORTS SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
1885, par le docteur Bayol et le lieutenant Quiquandon, de
BammakoUy vers le nord, jusqu'au Mourdiari.
L'échelle adoptée pour cette carte, 1/750,000% a permis
de représenter le pays, dans tousses détails connus, entre
la latitude de lô'* 30' nord et celle de 8° 25' sud, c'est-à-
dire du fleuve Sénégal à Sierra-Léone, Le reste du territoire
français du côté du nord, jusqu'à la baie du Lévrier inclu-
sivement, fait le sujet d'un carton. En longitude la carte
de M. Monteil donne de 8° ouest à 20** ouest, c'est-à-dire
d'un point du cours du Dhiôli-Ba à l'est de Sansané (ou
Sansandi), à l'océan Atlantique. L'œuvre de MM. Monteil
et Binger, qui marque bien exactement l'état actuel de nos
connaissances sur le Soudan occidental, ne sera pas de
longtemps dépassée. Enfin, les auteurs ont accompagné leur
carte d'une notice dans laquelle ils en énumèrent et en
discutent les éléments ; c'est là un exemple qui ne saurait
être trop recommandé.
. Passant à rAmérique où nous entrons par l'extrémité
nord-ouest du continent, nous rappellerons d'abord les
explorations actives dont l'Alaska est l'objet. Après celle
du lieutenant Gantwell qui, en 1884-1885, a reconnu le
fleuve Kowak jusqu'à sa source dans quatre grands lacs
situés à près de 830 kilomètres de son embouchure, et
celle de l'ingénieur Mac-Lenegan qui, en 1885, a remonté
le fleuve Nonatak ou Nunatak (au nord du Kowak), dont la
source est pareillement un lac à environ 640 kilomètres de
la c6t©^ il reste à mentionner trois explorations récentes :
celles du liinitenant Allen, du lieutenant Stoney et du lieu-*
tenant Schwallca.
En janvier 18S5, le lieutenant Allen entreprenait l'explo-
ration du fleuve Atna ou Cooper, qui se jette dans l'océan
sur la côte sud de l'Alaska. A une centaine de kilomètres de
son embouchure, le Cooper se fraye un passage à travers un
immense glacier. Environ 150 kilomètres plus haut, il reçoit
\
ET SDR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 103
le Chitniah. L'expédition reconnut le cours principal du
fleave et son affluent; le premier a une longueiïr de 209 kilo-
mètres ; le second ne mesure pas moins de 480 kilomètres. Se
dirigeant ensuite vers la région où le Tananah prend sa source,
M. Allen s'assura que cette rivière dont l'importance égale,
dit-on, celle du Missouri, a une longueur de 1500 à 1600 ki-
lomètres; sa largeur varied'un kilomètre à 8 kilomètres, car,
encertaînsendroits, le Tananah, dont le cours est semé d'assez
nombreux rapides, se divise en plusieurs bras (parfois môme
quinze ou vingt) qui couvrent un très grand espace. A son
«onfiuent avec le Yukon, ses eaux sont réunies dans un
canal unique de 3 kilomètres de laideur. La région dans
laquelle le Tananah prend sa source est couverte de lacs. On
prétend même que l'un de ces lacs se déverse tout à la fois
dans le Tananah et dans le Gooper.
Quittant les bords du Tananah, l'expédition du lieute-
nant Allen traversa le Yukon et se dirigea vers le Kukuk
ou Koyukuk, dont elle suivit le cours supérieur sur une dis-
tance de 280 kilomètres. En ce point, le Kukuk reçoit un tri-
butaire, dont l'expédition put, d'un sommet voisin, évaluer
le cours à plus de 100 kilomètres. Les indigènes prétendent
qu'il faut marcher pendant quinze jours pour arriver au
suivant affluent. L'expédition, revenant sur ses pas, suivit le
Kukuk jusqu'à sa jonction avec le Yukon; puis elle descen-
dit ce fleuve jusqu'à Nuklukayet et enfin jusqu'au Norton
Sound et au fort Saint-Michel, qui marquait le terme de
son voyage. Le lieutenant Allen est rentré dans le courant
de Tannée à Washington, où il s'occupe de dresser la carte
des régions qu'il a explorées.
Le lieutenantStx)n€y, parti de San Francisco le 3 mai 1885,
passa l'hiver à Fort-Cosmos, à 560 kilomètres en amont de
Tencibouchure de ce même fleuve Kowak qu'il avait décou-
vert en 1883.
L'hivernage dura près de neuf mois. Le fleuve se couvrit
104 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
dès le l""' octobre d'une couche de glace de deux mètres
d'épaisseur. En janvier, le thermomètre descendit jusqu'à
31« au-dessous de zéro. La glace ne fondit que le 10 juin 1886.
Le lieutenant Stoney et l'enseigne Howard n'avaient pas
attendu ce moment pour commencer leurs opérations. Vers
le milieu de décembre ils firent, en traîneau, des excur-
sions au nord et au sud. Après avoir traversé la rivière
Nortok dont ils reconnurent IsC source, ils arrivèrent dans
une région semée de lacs et découvrirent un cours d'eau
qu*ils présumaient être un affluent du Golville, affluent lui-
même de l'océan Glacial; peut-être aussi n'est-ce qu'un tri-
butaire du fleuve Meade signalé par le lieutenant Ray près
de Point Barrow. Ils rencontrèrent là des indigènes qui
n'avaient pas encore vu d'hommes blancs. En janvier, l'ingé-
nieur Lane avait envoyé au fort Saint-Michel pour donner
des nouvelles de l'expédition; il était revenu en mars, après
avoir fait un trajet de plus de 1600 kilomètres en pays neuf.
Pendant ce temps, le lieutenant Stoney visitait le lac de
Selwik.
Au mois de mars, il se dirigea vers le nord avec l'intention
detraverser l'océan Glacial. Après vingt-trois jours de voyage
en traîneau, les indigènes refusèrent absolument d'aller plus
loin ; tout ce qu'on put obtenir, c'est que deux hommes blancs
les accompagneraient au printemps lorsqu'ils iraient à la
côte. De retour à Fort-Cosmos, le 8 avril, le lieutenant
Stoney expédia l'enseigne Howard et le charpentier Price
qui rejoignirent les indigènes, et atteignirent avec eux la
côte de l'océan Glacial à 60 milles à l'est de Point Barrow,
où ils ne purent arriver que le 16 juillet. Ils avaient em-
ployé quatre-vingt-seize jours pour faire ce trajet. Au nord
de la barrière de montagnes qui traverse l'Alaska d'est en
ouest, s'étend une plaine stérile, où, dans certaines saisons,
il est impossible de trouver du gibier pour se nourrir.
Les indigènes communiquent avec ceux de la baie d'Hud-
son; ils emploient deux ans pour faire ce voyage aller et
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 105
retour. Ils ne sont pas divisés en tribus et n'ont pas de chefs
reconnus : l'individu qui possède le plus de peaux et d'objets
de commerce est l'homme principal du village.
Le B^ar,.vapeur des États-Unis, qui devait ramener l'ex-
pédition, était rendu le 20 juillet 1886 à Pipe-Spit, et le 24 à
Point BarroWy où il prenait à son bord l'enseigne Howard.
Le 14 septembre, l'expédition parvenait à Unalaska, et le
10 octobre 1886, elle rentrait à San Francisco.
Elle a donc parcouru toute la région de l'Alaska com-
prise entre la baie de Saint-Michel et l'océan Arctique; elle
a reconnu les rivières et dressé une carte de ce vaste terri-
toire.
M. Frédéric Schwatka, bien connu déjà par ses explora-
tions dans l'Alaska, est reparti le 14 juin 1886 pour une
nouvelle expédition. Il s'agissait, cette fois, d'une reconnais-
sance détaillée des Alpes du mont Saint-Élie, sur la côte
méridionale de l'Alaska. L'expédition est patronnée par
M. George Jones, le propriétaire du New York Times. Un
topographe l'accompagne; c'est notre collègue, M.William
Libbey, le savant professeur de géographie physique au
collège de Princeton.
Malgré sa proximité de la côte, le massif du mont Saint-
Élie était encore entièrement inexploré. M. Schwatka nous
apprend qu'il y a là, groupés sur un petit espace, un en-
semble de pics dignes de rivaliser avec ceux de la Suisse et
plus élevés, en tout cas, qu'aucun de ceux qu'on rencontre
dans le reste des États-Unis. C'est aux abords de cette ré-
gion qu'il faut aller pour rencontrer encore l'Amérique du
Nord dans sa nature vierge, et trouver le terrible ours gris
que la civilisation a refoulé de toutes parts.
En faisant le levé de la baie, l'expédition a découvert un
fleuve dont on ne soupçonnait pas l'existence, bien qu'il
soit large de 1600 mètres, près de son embouchure. Son
courant est très violent et la masse de vase glacée qu'il
106 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
charrie trouble les eaux de rOcéati jusqu'à une assez grande
distance en pleine mer. Il a reçu le nom de fleuve Jones,
en l'honneur du promoteur de Tentreprise.
A l'est de ce fleuve dont la bouche forme «n delta, se
trouve un glacier de plus de 3 kilomètres de largeur, qui
se développe sur une longueur de 80 kilomètres au pied du
moat Saint'Elie. L'épaisseur de ce glacier, qui a reçu le
nom de glacier Agassiz, paraît être d'environ 300 mètres.
Un autre glacier, situé à louest du premier, a reçu le nom
de glacier Guyot, Plus haut, à trois journées de marche, les
explorateurs ont rencontré un troisième glacier, qu'ils ont
appelé glacier Tyndall. Au-dessus s'étend une région abso-
lument désolée, mais d'un caractère grandiose et sauvage.
Le pic du mont Saint-Élie paraît être entouré d'une cein-
ture de glace. Des blocs énormes, des murailles congelées en
défendent l'accès. D'immenses crevasses, larges de 10 à
12 mètres, barrent le passage ; c'est à peine si de loin en
loin leurs bords sont réunis par des ponts de glace étroits et
glissants. Néanmoins l'expédition, qui s'avançait par le côté
sud, réussit à s'élever jusqu'à une hauteur de 2600 mètres
au-dessus du niveau de la mer. Sur ces entrefaites, un
brouillard épais vint envelopper la montagne et ajouter aux
difficultés de l'entreprise. Il persista pendant quatre jours
entiers, et quand enfin il disparut, les explorateurs, à bout de
forces et de vivres, ne purent plus que profiter de l'éclaircie
pour regagner leur camp. Ils avaient l'intention, cepen-
dant, de renouveler leur tentative, en attaquant le géant
par le nord ou par l'est. Au nombre de leurs découvertes,
il faut noter aussi celle de trois pics voisins du Saint-Élie,
qui ont reçu les noms du président Glcveland, du ministre
"Whitney et du capitaine Nicholls.
Une tentative infructueuse pour gravir le mont Saint-Elie
avait été faite «n 1873 ou 1874, par MM. Wood et Taylor;
mais ce fut, à notre connaissance, la seule.
Le point atteint par M. Schwatka, M. Libbey et leurs
ET SUB LES PROGEÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 107
compagnons est, en tout cas, le plus élevé au-dessus de
la limite des ceiges perpétuelles auquel on soit jaoïais par-
venu en Amérique»
Le IK G. M. Dawson, du Geological Surv$y of Canada^
a fait connaître le résultat des reconnaissances prélimi-
naires opérées dans le détroit de la Reine*Gharlotte, et
sur les côtes de Tîle de Vancouver. Ce travail a de l'impor-
tance aujourd'hui que Vancouver est devenue tête de ligne
du chmiin de fer canadien du Pacifique, qui traverse
TAmérique du Nosrd d'un océan à l'autre.
Il résulte du rapport de M. Dawson, qUe l'île de Van-
couFer est ej^cessivement riche en bois de construction. Le
terrain, qui, pour le moment exigerait trop de défrichement,
} serait moins favorable à l'agriculture. Cependant, la partie
septentrionale de l'île paraît propre à l'élève du bétail car
elle présente de vastes pâturages et des terrains marécageux
faciles à préserver des inondations périodiques. Les côtes
sont très poissonneuses. La pêche du saumon, aujourd'hui
l'unique industrie des indigènes, deviendra sans doute aussi
une source de richesse.
A un point de vue plus scientifique, on sera heureux
d'apprendre que l'île de Vancouver, et tout particulière-
ment le détroit de Johnston, entre l'extrémité nord de
rile et le continent, sont actuellement explorés par le
docteur Franz Boas, parti à cet effet de New- York, le
11 septembre dernier. Les mérites de M. Boas comme
explorateur sont connus et l'expédition actuelle nous pro-
met de bonnes données cartographiques sur les abords du
détroit de Johnston, l'un des points les moins étudiés de la
côte occidentale du nouveau monde.
Le précédent rapport parlait de l'expédition envoyée
sous les ordres du lieutenant Gordon, pour explorer la baie
108 il APPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
d'Hudson. Elle devait s'assurer si les conditions de navi-
gation de la baie et de son détroit permettraient d'utiliser
cette route pour écouler les riches produits de TOuest
canadien et d'une partie du Far-West nord-américain.
Rentré à Halifax, au commencement d'octobre 1886, d'un
dernier voyage, le lieutenant Gordon déclare que le dé-
troit d'Hudson est navigable du commencement de juillet à
la fin d'octobre, parfois même jusqu'au milieu de novembre.
Les risques que l'on court en y passant plus tôt ne sont
pas considérables, et il cite l'exemple d'un baleinier, le
capitaine Guy, de Dundee, qui l'a heureusement franchi
dans les premiers jours de juin. Il est démontré ainsi que
la baie d'Hudson serait praticable pendant au moins quatre
mois de l'année, et qu'elle ouvrirait une communication
sinon facile, du moins rapide entre le nord-ouest de
l'Amérique et les ports de l'Europe.
Avant de quitter ces régions glacées oti l'homme a besoin
de toute son énergie pour tenir tête aux forces de la nature,
disons quelques mots du lac Mistassini, dans le Labrador.
Le lac ou plutôt les lacs Mistassini (car il y en a deux,
un grand et un petit) étaient déjà connus depuis le milieu
du xvii^ siècle : pendant longtemps, la Compagnie de la
baie d'Hudson y avait entretenu un poste. Mais l'importance
de ces lacs avait été beaucoup exagérée, car on allait jusqu'à
prétendre que le grand Mistassini égalait en étendue le
lac Supérieur, qui marque la limite entre le Canada et les
États-Unis. Les explorations du Geological Survey of Canada
en 1870 et 1871, continuées en 1884 et 1885, ont sensible-
ment réduit ces proportions fantastiques. MM. Macoun et
Low, après une tentative infructueuse faite en 1884, puis
reprise en 1885, ont fixé les dimensions réelles du grand
Mistassini, qui n'est autre qu'un épanchement du fleuve
Rupert, lequel se jette dans la baie d'Hudson. Le grand
Mistassini mesure 100 kilomètres de longueur, sur une
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 109
largeur moyenne de 19 kilomètres. Deux sondages ont
donné 85 et 114 mètres de profondeur. De son côté, le
lieutenant Bignell a reconnu le petit Mistassini, en amont
du grand lac, et le représente aussi comme un évasement
du fleuve Rupertqui, en cet endroit, atteint une largeur de
10 kilomètres.
La question de la véritable source du Mississipi, que le
capitaine Glazier a reconnu être non pas le lac Itaska,
comme on le supposait, mais un lac situé au delà et dont
il s*est attribué la découverte en le baptisant du nom de
« lac Glazier », a donné lieu à une protestation de la part
de M. Russel Hinmans. Ce dernier, documents en main,
démontre que le lac était déjà connu de Schoolcraft en
1832, et de Nicollet en 1836. Ni l'un ni l'autre de ces explo-
rateurs ne lui avait donné de nom; mais cette omission
avait été réparée sur la carte du Land Office de 1879, oîi
il est indiqué sous la dénomination de Lake Elk, dénomi-
nation qui aurait ainsi la priorité sur celle de Lake Glazier,
donnée seulement en 1881.
Récemment est rentrée en France, après avoir accompli,
pour le Ministère de l'Instruction publique et avec le concours
de M. Pierre Lorillard, une mission dans le centre du Yu-
catan. Son but principal était de constater si diverses villes,
reconnues par Francisco de Montijo en 1527, étaient sem-
blables aux villes plus anciennes dont la description a été
déjà faite et si elles appartenaient à la même civilisation.
Empêché par un soulèvement des Indiens de s'avancer
vers l'est, il eut l'heureuse fortune de découvrir, un peu au
nord deValladolid,des ruines tout à fait semblables, d'après
les indigènes, à celles de Koba, qu'il se voyait empêché de
visiter. L'examen de ces restes d'une cité appelée en langue
maya Ëkbalam (le tigre noir) a confirmé M. Gharnay dans
ses idées sur l'âge relativement récent des cités yucatèques.
ilO RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Il y a VU, en outre, la preuve que, du xv® siècle à l'arrivée des
Espagnols, les Mayas avaient continué à bâtir des temples
et des palais sur le modèle de ceux des villes antiques, comme
Uxmal, Labua, Chichen-itza ; mais dans des conditions qui in-
diquent une époque de décadence déterminée par Taccrois^
sèment du nombre, Tattaiblissement de la puissaDce des
caciques. Cette période de décadence avait été signalée par
les historiens, mais les témoignages directs n'en avaient pas
encore été découverts. Ce n'est là qu'une partie des résul-
tats du voyage de M. Charnay, dont le nom a désormais sa
place sur la liste des hommes qui ont le plus contribué à
éclairer le passé des civilisations américaines.
Dans l'Amérique du Sud, M. le docteur Sievers, qui de-
puis plusieurs années explore le Venezuela et les montagnes
limitrophes de la Colombie, déclare que, contrairement
à ce qui a été dit par les précédents voyageurs et à ce
qui est indiqué sur les cartes, la Sîerra-Nevada de Santa-
Marta n'est point un massif isolé, mais qu'elle forme en
réalité un prolongement, un dernier éperon de la Cordil-
lère des Andes. Cette vérité avait déjà, sauf erreur, été en-
trevue, en 1883 et 1884, par M. Hettner.
M. le docteur Ten Kate, dont il a été déjà question dans
le dernier rapport, a quitté Paramaribo le 15 décembre
1885, pour continuer ses explorations qu'encourage avec
libéralité le prince Roland Bonaparte. Après deux visites,
Tune sur le haut Sariname, l'autre sur le bas Maroni qui
forme la limite entre la Guyane hollandaise et la Guyane
française, M. Ten Kate se rendit à Georgetown, capitale de
la Guyane britannique, puis à l'île de la Trinité (Trinidad),
pour visiter les faibles restes de la population indigène
qui vit à l'intérieur de l'île. Il s'embarqua ensuite pour
Ciudad Bolivar, dans le Venezuela et se rendit de là, par terre,
à Cumanà, qui ne répond plus à la description qu'Alexandre
ET SUR LES PROGRÈS D£S SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. Ht
de Humboldt en a donnée : les tremblements de terre ont
détruit une partie considérable de cette ville. Continuant par
mer jusqu'à la Guayra, il visita Caracas; mais les fièvres pa-
ludéennes contractées à Suriname Tobligèrent à gagner des
régions plus tempérées et, le 24 avril, il s'embarqua pour
New-York. Ce? séjour forcé dans l'Amérique du Nord fut
utilisé par M. Ten Kate pour étudier les Indiens iroquois et
visiter d'autres tribus dans leurs réserves. Enfin, le 18 juin,
il s'embarquait à Québec, pour rentrer en Hollande après
une absence de quatorze mois environ.
M. Chaffanjon, chargé d'une nouvelle mission par le
Ministère de l'Instruclion publique, a commencé ses opé-
rations dans le Venezuela. Autour de Ciudad Bolivar et sur
les bords du Caroni, il a recueilli de riches collections d'ob-
jets ethnographiques et d'histoire naturelle^ destinés à nos
musées nationaux» Dans le nombre sont des estampages
d'inscriptions indiennes qu'il avait découvertes l'année pré-
cédente sur des rochers à Calcasa mais qu'il n'avait pu voir
qu'en passant.
En quittant Ciudad Bolivar, son intention était de parvenir
jusqu'aux sources de rOrénoque. Ce voyage présentait de
grandes difficultés, car on était précisément dans la saison
des pluies qui gonfle et fait déborder tous les cours d'eau ;
mais c'était aussi la saison où la terre détrempée et rafraîchie
se couvre d'une riche végétation. D'ailleurs, M. Chaffanjon
tenait à profiter de l'offre bienveillante que M. le général
Molina, gouverneur du territoire vénézuélien du haut Oré-
noque, lui avait faite de l'accompagner jusqu'aux sources du
fleuve, avec une escorte de vingt-cinq ou trente hommes
armés.
Le début du voyage ne fut pas très heureux. S'étant em-
barqué avec quatre marins du pays, M. Chaffanjon se trouva
un matin, seul avec son compagnon M. Morisot. Les
hommes avaient déserté, emportant canot, rames, voiles,
11:2 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
et presque toutes les provisions de bouche. Ces sortes d'ac-
cidents ne sont pas rares. Nos explorateurs recrutèrent
comme ils purent deux hommes qui consentirent à les ac-
compagner jusqu'à Gaïcasa, mais en exigeant d'avance une
somme vraiment exagérée pour un voyage qui devait
durer tout au plus vingt jours. Une misère affreuse régnait
dans ces contrées où les sauterelles avaient tout dévoré.
Le trajet jusqu'à Galcasa fut très fatigant : le courant était
violent et les voyageurs durent ramer comme leurs deux
mariniers. La fièvre et la faim se firent sentir et pendant
quatre jours tout le monde dut vivre de racines du chan-
guango, espèce de tubercule qu'on recueille sur les bords du
fleuve. La chasse qui, d'ordinaire, est très fructueuse, était
nulle, par suite de l'inondation qui éloigne le gibier. Aussi,
à l'arrivée à Galcasa, M. Ghaffanjon et M. Morisot épuisés
par la maladie, la fatigue et les privations, durent-ils prendre
un repos bien mérité. G'était d'autant plus nécessaire que
les pluies très abondantes s'opposaient à la marche en
avant.
M. Ghaffanjon est résolu à ne pas reculer dans la poursuite
de son projet de parvenrir aux sources de l'Orénoque. S'il
y réussit, l'histoire de la Géographie enregistrera un voya-
geur français de plus parmi ceux qui ont contribué à nous
faire connaître l'Amérique du Sud.
M. Richard Payer paraît être un de ces explorateurs
silencieux qui ne donnent pas souvent de leurs nouvelles.
Depuis bientôt cinq ans qu'il parcourt en tous sens le
bassin de l'Orénoque et celui du Haut-Amazone, on n'a reçu
de lui que trois lettres. L'une, datée de Manaos, 26 février
1884, parlait d'une exploration du territoire compris entre
l'Orénoque et les sources de l'Urariquera ou rio Branco,
territoire dont le dessin sur nos cartes est de pure fantaisie.
Sa deuxième lettre, datée du 9 mars 1886, vient de Puc-
calpa sur l'Ucayale, branche supérieure de l'Amazone, au
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 113
pied des Andes péruviennes. Par là, déjà, on voit que
M. Payer a parcouru beaucoup de chemin. Malheureuse-
ment, il ne nous décrit pas les régions si intéressantes
qu*il a traversées.
Les nouvelles qu'il donne partent du 29 janvier 1886.
A cette date, il venait de remonter le Maraiion qui, au-
dessus de Nauta, se forme de trois rivières apportant au
fleuve le tribut des eaux du versant oriental des Andes. Le
voyageur avait suivi TUcayale et venait d'arriver à Tamaya,
peuplé d'Indiens Sibivos. Le portrait qu'il donne de ces
indigènes n'est certes pas flatteur; il les décrit comme
des êtres d'un aspect repoussant et d'une physionomie
diabolique. Ce qu'il dit des rares colons européens perdus
dans ces régions reculé 3s n'est pas fait non plus pour en
encourager d'autres. 11 y a vingt-cinq ans, de brillantes
descriptions avaient attiré quelques centaines d'émigrants
autrichiens. Perdus au milieu d'une population mal famée
dont ils ne comprennent pas même la langue, ces honnêtes
émigrants sont en butte à toutes les vexations, à toutes
les misères. Sans communication avec le reste du monde,
sans possibilité d'en appeler au gouvernement péruvien
qui, depuis sa funeste guerre avec le Chili, est incapable
de maintenir l'ordre au delà des Andes, ils se voient mal-
traités, dépouillés, sans même oser se plaindre. Les Indiens,
avec lesquels ils cherchent à faire le commerce du caout-
chouc, sont encore plus honnêtes que les Blancs et les
Métis, qui représentent la classe soi-disant civilisée.
Le récit de M. Payer donne aussi une idée de ce que doit
endurer le voyageur dans ces pays. En remontant le rio
Ghoersa, le canot se heurta contre un tronc d'arbre et
chavira. Il fallut le retourner, puis plonger à maintes re-
prises pour retrouver les effets que le courant n'avait pas
emportés. L'unique fusil qui servait à tout l'équipage pour se
procurer du gibier était hors d'usage. Les voyageurs furent
doac en proie à la famine, à l'inondation, et incapables de
soc. DE GÉ06R. —1*' TRIMESTRE 1887. VIII. — 8
114 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
sécher leurs vêtements ou de trouver une place pour dor-
mir, du bois pour faire du feu.
Dans une troisième lettre, datée du 29 juin 1886, M. Payer
nous apprend qu'il a passé du rio Pachitea au rio Palcassu,
et qu'il a suivi ce dernier jusqu'au confluent de son tribu-
taire, le Ghuchuras. La carte qu'il a dressée de ces rivières,
encore si peu connues, viendra combler une lacune. Toute-
fois un Français, M. Olivier Ordinaire, consul à Gallao,
l'avait devancé : car, franchissant les Andes depuis Lima,
il avait descendu le cours de ces mômes affluents de l'Ama-
zone.
Parti le 5 octobre 1885 du fortin de Fotheringham, sur
la rive droite du Pilcomayo, avec une colonne composée de
vingt*trois hommes et de deux officiers, M. A. Thouar,
notre infatigable compatriote, atteignait le 12 novembre les
parages qu'il avait déjà visités en 1883, à la tête de l'expé-
dition bolivienne. Avec lui était un jeune Français, M. Wil-
frid Gillibert, qui, à titre gratuit, avait demandé à l'accom-
pagner. Le convoi se composait de 50 chevaux, 10 mules
et 18 animaux de boucherie. Les périls et les fatigues ne
firent pas défaut en route. Le 4 novembre, les animaux
avaient dû rester quarante heures sans boire ; le 9, au milieu
d'un orage épouvantable, l'expédition fut assaillie par les
Indiens; le 12 novembre, la petite troupe, tombant inopiné-
ment dans un camp d'Indiens Tobas, eut à soutenir une
lutte désespérée dont elle sortit victorieuse. Puis au retour,
dans la navigation sur le Pilcomayo, les embarcations, ma-
ladroitement conduites par des gauchos peu habitués à
manier la rame, menaçaient à chaque instant de chavirer
ou de s'échouer. Notre compatriote n'en reconnut pas moins
cet important cours d'eau, de manière à pouvoir affirmer
qu'il est navigable dans tout son parcours, depuis Tembou-
chure du bras méridional, en face de Lambaré, jusqu'à la
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ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 115
mission de San Francisco de Solano, au pied même des
Ândes boliviennes. L'expédition, rentrée à Buenos Aires
vers le milieu de décembre, n'avait perdu qu'un seul
homme.
Le 26 février 1886, M. Thouar repartait de Buenos Aires
pour se rendre à Sucre, capitale de la Bolivie, par la voie
delucuman, Salta, Jujuy et Tarija. 11 avait songé d'abord
à gagner la Bolivie en traversant, accompagné de deux
péoQS, le Ghaco boréal à la hauteur du 18* parallèle; mais
on rengagea vivement à abandonner ce projet périlleux.
Parvenu au cœur de la Bolivie, il comptait redescendre en
canot ou en pirogue le cours du Pilcomayo jusqu'à son
embouchure dans le Paraguay. Une escorte bolivienne
devait l'accompagner et l'aider ensuite à remonter la rivière
avec un bateau à vapeur spécial de 200 tonneaux. Il arriva
à Tarija seulement le 6 avril 4886, comme il l'avait prévu
du reste, à cause des pluies qui retardèrent sa marche. Là
il apprit que les délégués du gouvernement bolivien, qui
devaient se rencontrer à Sucre, n'avaient pas quitté La
Paz où les retenaient encore les événements politiques du
Pérou. C'était donc la perspective d'un voyage d'envivon
500 lieues à dos de mule, aller et retour, en grande partie
par les hauts plateaux où déjà l'hiver sévissait dans toute
sa rigueur.
Ces difficultés n'arrêtèrent pas M. Thouar. Le 7 avril, il
repartit de Tarija, avec un jeune Français, M. Novis, qui
l'accompagnait comme dessinateur déjà depuis Tucuman.
Les chemins étaient défoncés par les pluies, et nos voyageurs
^'arrivèrent que le 11 à San Luis. A Gaïza, M. Thouar obtint
quelques renseignements sur le massacre de l'expédition du
'Octeur Grevaux, en faisant interroger un Bolivien qui avait
lé longtemps captif des Tobas. Après avoir passé quelques
ours à la mission de San Francisco de Solano où il avait
:Duvé le meilleur accueil, M. Thouar et son compagnon se
émirent enroule pour aller reconnaître les rapides du haut
116 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LÀ SOCIÉTÉ
Pilcomayo. Durement éprouvés par la fatigue et surtout par
la fièvre, ils firent un effort désespéré pour atteindre Sucre
où ils arrivaient épuisés le 20 juillet dernier.
Depuis lors, une lettre de M. Thouar annonçait que sa
santé était rétablie, et qu'il comptait se diriger sur le Para-
guay par la partie centrale de Ghaco boréal.
Le territoire du rio Cbubut, en Patagonie, était à peine
connu lorsque le lieutenant-colonel Fontana y fut envoyé
avec le titre de gouverneur. Un chroniqueur parle, il est
vrai, d'une expédition accomplie en 1535; mais, mas-
sacrée par les Indiens, elle ne laissa aucune trace. On
peut donc dire à juste titre que l'embouchure du Chubut
fut retrouvée seulement en 1833 par le capitaine Fitzroy.
Plus d'une trentaine d'années s'écoulèrent encore avant
qu'une colonie vînt s'y fixer (1865). En 1869, un officier de
la marine anglaise, JVI. Musters, poussa une pointe hardie
jusqu'au lac auquel il a laissé son nom et d'où sort le rio
Senger, affluent de droite du Chubut. Mais, entouré
d'Indiens, il ne put ni se servir d'instruments, ni prendre
de notices. L'expédition du médecin Durnford et de
M. Jones le long du rio Senger et jusqu'au lac Musters eut
à peu près le même résultat négatif. Les travaux hydro-
graphiques de MM. Moreno, Lista, Lasserre, Fauvety et
autres firent connaître les côtes; mais l'intérieur resta, pour
ainsi dire, terra incognita.
Le nouveau gouverneur, M. Fontana, organisa une expé-
dition qui se mit en marche le 13 octobre 1885. Elle se
composait de 30 colons bien montés et bien armés,
emmenant avec eux 260 chevaux de rechange, sans compter
les mulets chargés de bagages, de provisions et d'instru-
ments. La caravane s'avança en bon ordre le long de la
rive droite du Chubut jusqu'à l'endroit où le fleuve décril
une immense courbe vers le sud. Passant alors sur l'autre
rive, elle traversa la Pampa et arriva au confluent de deu^
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 117
rivières dont l'une vient de l'ouest et l'autre du sud. Toutes
deux prennent leur source dans les Andes. Après avoir
remonté la première, le Ghubut, jusqu'au 42* degré de
latitude sud, limite nord de son gouvernement, le colonel
Fontana explora l'autre rivière, la Gbarmate. Des marches
directement vers l'ouest, par une série de plateaux, le con-
duisirent à un lac avec des collines boisées à l'arrière-plan.
La description qu'il donne de la contrée en fait un véritable
paradis. Il ne Faut pas oublier, toutefois, que des voyageurs
qui viennent de traverser la Pampa monotone sont disposés
à voir tout en beau. Plus loin, il rencontra une espèce de
cirque entouré de montagnes dont les eaux, s'échappant
par une étroite gorge, forment le Corcovado qui va se jeter
dans le Pacifique. A mesure que les explorateurs avançaient
vers le sud, ils rencontraient sur leur route des cours d'eau,
de grands lacs. Enfin, en suivant le cours du Senger, l'expé-
dition arriva aux lacs Colbué et Musters, puis de là directe-
ment au golfe de San Jorge, ce qui lui fournit l'occasion
de reconnaître que la rivière du même nom, indiquée sur
certaines cartes, n'existe pas. La colonne rentra dans ses
foyers après quatre mois d'absence.
Nous sommes tous impatients d'entendre M. Charnay,
inscrit à l'ordre du jour de cette séance pour un exposé des
résultats de son dernier voyage. Votre rapporteur s'arrêtera
donc pour laisser la parole à l'un des plus anciens dans la
phalange des explorateurs français auxquels rendent justice
celles des publications étrangères qui n'ont d'autre préoc-
cupation que le progrès des connaissances géographiques, et
auxquels nous devons, nous, prêter un solide appui car ils
sont une partie du rayonnement de la France.
ITINÉRAIRES AU MAROC
PAR
Le vieomie CHARITES DE FOCCAIX»
Parti de Tanger le 21 juin 1883, je me rendis à Tétouan.
A fiO kilonaèlres au sud de celte ville se trouve le bourg de
Chechaouen ; situé dans la contrée du Rif, au cœur de hautes
montagnes, il est célèbre par ses admirables jardins et par
les oaux abondantes qui sillonnent et fécondent le sol;
jt> le visitai. De Chechaouen je revins à Tétouan; puis,
traversant la fertile province du Rarb, vaste plateau ondulé,
Jo gagnai Pas. Mon séjour en cette capitale fut mis à profit
pour fture deux excursions, l'une à Tâza, l'autre à Sfrou.
\,^ â3 août 1883, j'allai de Fâs à Meknâs. Une caravane en
partance pour le Tâdla m'y attendait. Nous nous mîmes en
r<u\le. Do Meknâs au Tâdla, ce ne furent que forêts et que
uumiagnes; des tribus sauvages, les Zemmour Chellaha,
lo» ZaUr, les Zaïan habitent ces régions. Le Tâdla comprend
uno vaste plaine, blanche et plate, pierreuse et nue, immense
t^l nu^nolone comme une mer ; elle s'étend sur les deux
rivos do rOuad Oumm er Rebia et jusqu'au pied du moyea
Alla^, J\y séjournai durant un mois, puis je pénétrai dans
oolto chaîne que je franchis pour atteindre le grand Atlas.
K\\vbH avoir vu la riante ville de Demnât, je franchis à son
tour TAllas au Tizi n Telouet. Ce col, élevé de 2634 mètres,
appartient h la dépression appelée Tizi n Glaoui. A l'est et à
rouoal do celle-ci, s'élèvent en masses blanches de hautes
cimes noigouses. Les bois avaient recommencé au sortir du
Tâdla ; Ils avaient revêtu les côtes jusqu'au Tizi n Telouet :
là, toute verdure cesse; le souffle brûlant des vents du sud
met à nu le squelette rocheux de la montagne. Je descends
ITINÉRAIRES AU MAROC. 119
le versant méridional du grand Atlas, je traverse la haute
vallée du Dra, oîi le fleuve n'est encore qu'un torrent, je
parviens au petit Atlas, je le franchis. Depuis le Tizi n Glaoui,
pas un arbre, pas un tapis vert : monts et vallées, côtes et
plateaux ne sont que pierre; tout est noir et semble calciné;
oa dirait qu'un incendie a dévoré ces tristes pays. C'est le
Sahara. Le Sahara et les palmiers ont la crête du petit
.Ulas pour limite nord. Au pied de la chaîne commence
QDe plaine immense, presque infinie; les ondulations grises
s'en étendent vers le sud jusqu'à l'horizon ; le Dra coule au
travers, puis voici le grand désert qui s'étend jusqu'au
Soudan : plus de montagnes véritables d'ici àTimbouktou:
partout la plaine ondulée ou unie, sablonneuse ou pierreuse,
toujours stérile et solitaire. Seuls restes de vie, quelques
3asis la tachent de loin en loin de points noirs. Les oasis
îont rares au sud du Dra, nombreuses au nord. Je parcours
Dlusieurs de ces dernières, Tisint, Tatta, Aqqa, Mrimima;
^e visite le lit du Dra, large de plus de 3 kilomètres et à sec;
iurant deux mois je circule dans cette région intéressante
-t inexplorée. Au bout de ce temps, je forme le projet d'aller
i Mogador. Vingt jours de marche m'y conduisent : il faut
.'epasser le petit Atlas, vers l'ouest, chez les Iberqaqen,
raverser la vallée du Sous et franchir, auprès de la mer,
es dernières pentes du grand Atlas. La première des deux
:haines présente, au sommet, non plus une arête, mais un
îâste plateau couvert de champs et de villages qui disparais-
sent sous les amandiers; le versant septentrional en est
loisé. La seconde chaîne est une succession de côtes ombra-
ées d'argans et de plateaux cultivés.
Mogador me retint du 28 janvier au 14 mars 1884; puis
î repartis pour le Sahara que je rejoignis par un chemin
ouveau, remontant durant plusieurs jours l'Ouad Sous, au
lilieu delà plus riche vallée du monde, et repassant le petit
itlas pour venir à Tisint. Marchant plus vite désormais,
^'interdisant longs séjours et excursions je quittai Tisint et
120 ITINÉRAIRES AU MAROC.
pris ma route vers 1q nord-est. Mon chemin m'amena au
Mezgîta, un des districts arrosés par TOuad Dra. Le fleuve,
large et majestueux, y coule à l'ombre de palmiers innom-
brables; deux rangs de villages se mirent dans ses eaux.
D'autres districts succèdent au Mezgîta : en tout l'Ouad Dra
est le même; il déroule ses anneaux verdoyants au milieu
du désert, oasis admirable, longue de quarante lieues. Je
franchis une dernière fois le petit Atlas à l'est du Dra et,
par le Dâdes, le Todra et le Reris, je gagnai TOuad Ziz. Là
est le cœur de la puissante et célèbre tribu des Berâber. En-
trant dans le grand Atlas, je le traversai au Tizi n Telremt,
par 2182 mètres d'altitude. Au pied de la chaîne s'étend
large, stérile et nue, la vallée de la Mlouïa que je descendis
durant plusieurs jours. Enfin, après avoir parcouru çliverses
plaines inhabitées qui s'étendent à l'est du fleuve et dont
celle d'Angad est la plus connue, je parvins, le 23 mai 1884,
à Lalla Marnia, ville française et terme de mon voyage.
Le sultan de Fâs n'est maître que dans une petite partie
du territoire que lui assignent nos cartes, le cinquième ou
le sixième environ. Le reste est libre et occupé par des tribus
indépendantes, diverses de race, de langue, de mœurs, de
coutumes, vivant chacune à leur guise, celles-ci en
monarchie, celles-là en république. Sur les terres du
sultan, l'Européen circule au grand jour et sans danger ;
dans le reste du Maroc, il ne peut pénétrer que travesti et
au péril de sa vie : il y est regardé comme un espion et serait
massacré s'il était reconnu. Presque tout mon voyage se fit
en pays indépendant. Je me déguisai dès Tanger, afin
d'éviter ailleurs des reconnaissances embarrassantes. Je me
donnai pour Israélite. Durant mon voyage, mon costume fut
celui des Juifs marocains, ma religion la leur, mon nom le
rabbin Joseph. Je priais et je chantais à la synagogue, je
montais au sifer, les parents me suppliaient de bénir leurs
enfants. A qui s'informait de mon lieu de naissance je
répondais tantôt Jérusalem, tantôt Moscou, tantôt Alger.
ITINÉRAIRES AU MAROC. 121
Demandait-on le motif de mon voyage? pour le musulman,
j'étais un rabbin mendiantqui quêtait de ville en ville; pour
le Juif, un Israélite pieux venu au Maroc malgré fatigues et
dangers pour s'enquérir de la condition de ses frères. L'état
d'Israélite ne manquait pas de désagréments : marcher
pieds nus dans les villes et quelquefois dans les jardins,
recevoir des injures et des pierres n'était rien : mais vivre
constamment avec les Juifs marocains, gens méprisables et
répugnants entre tous, sauf de rares exceptions» était un
supplice intolérable. Comme à un frère, à cœur ouvert, se
vantait d'actions criminelles, ou me confiait des sentiments
Ignobles. Que de fois n'ai-je pas regretté l'hypocrisie! Tant
d'ennuis et de dégoûts étaient compensés par la facilité de
travail que me donnait mon travestissement. Musulman, il
eût fallu vivre de la vie commune, sans cesse au grand jour,
sans cesse en compagnie ; n'avoir jamais un moment de
solitude, voir toujours des yeux fixés sur soi; il eût été
difficile d'obtenir des renseignements, plus difficile d'écrire,
impossible de se servir d'instruments. Si, pour un Juif, ces
occupations ne devenaient point aisées, du moins elles
étaient d'ordinaire possibles.
Mes instruments étaient une boussole, une montre et
un baromètre de poche, pour relever la roule; un sextant,
un chronomètre et un horizon à huile, pour les observations
de longitude et de latitude; deux autres baromètres holos-
tériques, des thermomètres fronde et des thermomètres
à minima, pour les observations météorologiques. Ces
instruments ne cessèrent pas de bien fonctionner. Le sextant
avait été construit par M. Lorieux ; l'erreur instrumentale
en était insignifiante et ne varia pas. Le chronomètre était de
M. Bréguet ; la marche en demeura régulière, les résultats
qu'il fournit furent bons ; mais sa délicatesse même le rendait
fragile : des mouvements violents de ma monture rarrêtèrent
plusieurs fois.
Tout mon itinéraire a été relevé à la boussole et au
122 ITINÉRAIRES AU MAROC.
baromètre. En marche, j'avais sans cesse un cahier de cinq
centimètres carrés caché dans le creux de la main gauche;
d'un crayon long de deux centimètres qui ne quittait pas
l'autre main, je consignais ce que la route présentait de
remarquable, ce qu'on voyait à droite et à gauche; je notais
les changements de direction, accompagnés de visées à la
boussole, les accidents de terrain, avec la hauteur baromé"
trique, l'heure et la minute de chaque observation, les arrêts,
les degrés de vitesse de la marche, etc. J'écrivais ainsi presque
tout le temps de la route, tout le temps dans les régions acci-
dentées. Jamais personne ne s'en aperçut, môme dans les ca-
ravanes les plus nombreuses ; je prenais la précaution de mar-
cher en avant ou en arrière de mes compagnons afin que,
l'ampleur de mes vêtements aidant, ils ne distinguassent point
le léger mouvement de mes mains ; le mépris qu'inspire le
Juif favorisait mon isolement. La description et le levé de
l'itinéraire emplissaient ainsi un certain nombre de petits
cahiers; dès que j'arrivais en un village où il me fût possible
d'avoir une chambre à part, je les complétais et je les reco-
piais sur des calepins qui formaient mon journal de voyage.
Je consacrais les nuits à cette occupation; le jour, on était
sans cesse entouré de Juifs : écrire longuement devant eux
leur eût inspiré des soupçons . La nuit ramenait la solitude
et le travail.
Faire des observations astronomiques fut plus malaisé que
de relever la route. Le sextant ne se dissimule pas comme
la boussole; il faut du temps pour s'en servir. La plupart
de mes hauteurs de soleil et d'étoiles ont été prises dans des
villages. Le jour, j'épiais le moment où personne n'était
sur la terrasse de la maison ; j'y transportais mes instru-
ments enveloppés de vêtements que je disais vouloir mettre
à l'air. Le rabbin Mardochée Abi Serour, Israélite authen-
tique qui m'accompagna dans mon voyage, restait en faction
dans l'escalier, avec mission d'arrêter par des histoires
interminables quiconque essayerait de me rejoindre. Je
ITINÉRAIRES AU MAROC. 123
commençais mon observation, choisissant l'instant où per-
sonne ne regardait des terrasses voisines; souvent il fallait
s'interrompre; c'était très long. Quelquefois, il ne me fut pas
possible d'être seul. Quels contes n'inventait-on pas alors
pour expliquer l'exhibition du sextant! Tantôt il servait à
voir l'avenir dans le ciel, tantôt à donner des nouvelles des
absents; à Tâza c'était un préventif contre le choléra, dans
le Tâdla il révélait les péchés des Juifs, ailleurs il me disait
l'heure, le temps qu'il ferait, m'avertissait des dangers de la
route... que sais-je?La nuit, j'opérais plus facilement; je pus
presque toujours agir en secret. Peu d'observations ont été
faites dans la campagne où il était malaisé de s'isoler. J'y
suis parvenu quelquefois, prétextant la prière ; comme pour
me recueillir, j'allais à quelque distance, couvert de la tête
aux pieds d'un long sisit; les plis en cachaient mes instru-
ments; un buisson, un rocher, un pli de terrain me dissimu*
laîent quelques minutes et je revenais, ma prière terminée.
Pour tracer des profils de montagnes, faire des croquis
topographiques, il fallait plus de mystère encore. Le sextant
était une énigme qui ne révélait rien, l'écriture française
gardait son secret, le moindre dessin m'eût trahi. Sur les
terrasses comme dans la campagne, je ne travaillais que seul,
le papier caché et prêt à disparaître sous les plis du burnous.
Au retour de mon voyage, mes observations de longi-
tude et de latitude furent calculées et mon itinéraire tracé
sur le papier. M. de Villedeuil, calculateur au Ministère de la
Guerre, voulut bien se charger de la partie astronomique.
Je rapportai, de mon côté, le levé à la boussole à l'échelle
du 1/250000. Le moment où je comparai les résultats obte-
nus des deux parts, en portant les positions données par
M. de Villedeuil sur la carte que je venais de faire, me causa
plus d'émotion qu'aucun instant de mon voyage. Y aurait-il
accord entre les observations au sextant et celles à la bous-
sole ? Malgré le soin apporté à toutes, peut-être ne concor-
deraient-elles pas ; peut-être le travail de ces onze mois de
124 ITINÉRAIRES AU MAROC.
voyage serait-il perdu. II n'en fut rien. L'itinéraire s'appli-
qua avec exactitude sur le canevas des stations astrono-
miques. Quelques longitudes ou latitudes observées soit par
des cieux ou à des heures défavorables, soit avec trop de
hâte, me parurent incertaines : je les éliminai. Pour les
autres, l'écart avec le levé à la boussole fut si faible que le
succès dépassa mon espoir.
Les matériaux qui ont servi à tracer l'itinéraire de mon
voyage sont :
1° Les positions de Tanger, d'Agadir Irir et de Mogador,
données par les cartes marines; la position d'El Qçar, déter-
minée astronomiquement par MM, François et de La Porte;
la position de Fàs, déterminée astronomiquement par Ali Bey
et vérifiée par MM. François et de La Porte; la position
d'Oudjda, fournie par la carte de l'Algérie dressée enFrance,
en 1876, au Dépôt de la Guerre; la longitude de Tétouan,
donnée par Tofiflo ;
2^ Les points dont j'ai moi-même déterminé astronomi-
quement les positions, savoir :
En latitude et en longitude : Zaouïa Sidi Rehal, Tagmout
(Glaoua)^ Tikirt, Tazenakht, Agadir Tisint,Tin(azart,Afikou-
rahen, Tamnougalt, Taourirt (Todra), Gelmima, Qcîra el
Ihoud (Tiallalin), Qaçba el Makhzen (Qçâbi ech Gheurfa).
En latitude : Tétouan, Tàza, Màder Soultàn, Outat Oulad
el Hadj.
En longitude : Sft'ou et Demn&t;
3" Mon cheminement et mes tours d'horizon faits à la
boussole.
Sur deux points je suis en désaccord avec les observa-
tions faites avant moi. Je n'admets ni la latitude de Tétouan
proposée par ToflAo, ni la position de Tâza donnée par Ali
Bey.
J'adopte pour Tétouan lu latitude fournie par mes obser-
vations astronomiques, laliUide qui concorde avec mon levé
à la boussole et avec ceux do M. TissoL
ITINÉRAIRES AU MAROC. 125
Pour Tâza, la longitude déterminée astronomiquement
par Ali Bey place, selon moi, la ville trop à Test; elle la
met à une distance de Fâs qui me paraît exagérée et inad-
missible. L'erreur me sembla évidente dès mon arrivée à
Tâza; j'y pris plusieurs angles horaires du soleil, dans
l'espoir de la corriger ; malheureusement, des arrêts du
chronomètre rendirent ces observations inutiles. Au retour,
la construction de mon itinéraire montra que je ne m'étais
pas trompé, la Tâza d'Ali Bey était trop vers l'est; si elle eut
été ainsi placée, je n'eusse pu y parvenir aussi rapidement.
En relisant Ali Bey, je vis que sa longitude avait été
observée dans des conditions peu favorables, le même jour
qu'une latitude où il reconnut, dans la suite, une erreur
de 21'. En outre, l'erreur que je crois exister dans la longitude
de Tâza a été trouvée, égale et de même sens, dans celle
d'Oudjda qu'Ali Bey détermina quelques jours plus tard.
Je rejette donc cette longitude et j'adopte provisoirement
celle que fournit mon levé.
Ali Bey détermina aussi la latitude de Tâza. Il fit, dans
cette localité, à peu d'intervalle l'une de l'autre, deux obser-
vations dont les résultats présentent un écart de 21'. J'ai
pris à Tâza plusieurs hauteurs de l'étoile polaire; les résul-
tats qu'elles ont fournis concordent entre eux et avec mon
itinéraire à la boussole. J'adopte comme latitude celle qui
ressort de mes observations astronomiques.
Le Gérant responsable,
Ch. Maunoir,
Secrétaire général de la Commission centrale.
BoURLOTON. — Imprimeries réunies, B« rue Mignon, 2.
i .
iïl (^
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i^W^
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VtTE
lu- CTYMU
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
FAIT
A LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
Dans sa séanco générale du i5 avril 1887
AU NOM d'une commission COMPOSÉE DE
MM. Henri Duveyrier, Alfred Grandidier, D' Hamy, De QuatreHiges
et William Huber, rapporteur.
La Commission des prix n*a pas décerné, cette année, la
grande médaille d'or^
Gomme nous vous le disions en 1885, cette haute dis-
tinction deviendra de plus en plus rare à mesure que se
resserrent sur nos cartes le chanap du grand inconnu.
Les géographes ne sauraient le regretter, et la Société de
Géographie y gagne de pouvoir accroître le nombre des
récompenses qu'elle décerne chaque année.
Ils ont été nombreux, les voyages intéressants dont votre
Commission a dû étudier les mérites. Malheureusement
elle n'a trop souvent entre les mains que les documents pu-
bliés par des journaux ou des revues étrangères ; documents
qni peuvent être intéressés, erronés, et sur lesquels une So-
•iélé scientifique 'comme la nôtre ne saurait s'appuyer
pour désigner ses lauréats.
Nous demandons plus : nous exigeons que les explora-
teurs nous soumettent leur travail soit imprimé soit manus-
cril, afin que nous puissions juger en toute connaissance,
de cause de sa nouveauté et de sa valeur.
C'est à cette mesure que doit être attribué notre silence
sur bien des expéditions dont vous avez connaissance, fai-
tes par des élrangers, très méritantes à tous égards, mais
dont les auteurs ont négligé de nous envoyer les résultats..
Quant aux Français, la Société est généralement saisie
SOC. DE «ÉOGR. — â« TBIHBSTRE 1887. VIII. — 9
130 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX AXVNUEL.
des élémeots nécessaires d'appréciation. Les voyageurs en-
richissent sa bibliothèque de leurs ouvrages et les minis-
tères lui communiquent les rapports des chefs de mis-
sion.
La Commission des prix a décerné une médaille d'or à
H. le capitaine de vaisseau Rouvier, chef de la mission
française de délimitalion du Congo. — Si ce voyage ne pré-
sente pas les côtés anecdotiques et les péripéties com-
munes aux expéditions en pays neufs, il a été fécond en ré-
sultats géographiques dignes de fixer votre attention et de
mériter vos suffrages.
Une médaille d'or est attribuée à M. le docteur H. Fritsche
pour ses nombreux et importants voyages dans le nord de
la Chine. — M. Fritsche était depuis 1867 directeur de l'ob-
servatoire russe de Pékin. Yous le savez, messieurs, notre
Société ne reconnaît pas de nationalités dans les con-
quêtes scientifiques, elle est même la seule qui garde
intacte la tradition de cette largeur d'idées.
Une médaille d'or est attribuée à M. Joseph Martin pour
son voyage dans la Sibérie orientale. Vous entendrez tout à
l'heure M. Martin exposer lui-même les résultats de ses
explorations.
Une médaille d'argent est décernée à M. Alphonse Âubry
pour ses études au Choa.
En i885 nous exprimions le regret que le voyage du
lieutenant Greely dût être mis hors concours faute de
renseignements précis. Cette lacune est maintenant com-
blée par d'intéressants documents. La Commission a dé-
cerné le prix la Roquette, médaille d'or, au lieutenant
Greely aujourd'hui général de brigade dans l'armée deà
États-Unis et chef du Signal Service (bureau météoro-
logique).
Enfin le prix Erhard est remis i M. Alexandre Grenier,
graveur au Dépôt des cartes de la marine^ et le prix Jomard
à M. Charles Joret pour sa savante biographie de J.-B. Ta-
RAPMAT SUR ht cmcemnÉ au pwn AumtL tSl
vernier, qui dosstitue tmei page iMèteê&Aûié ée 11listo»r& de
la géographie.
Naos avons suivi leis erretivedis de Faûftée derâièré : plu-
sieurs de nos collègues ont bien voùltf nous seconder eu ré-
digeant les rapports qui suivent.
M. LE COMMAH^DANT nOUïIVlER.
M . William Huber, rapporteur,
MéAsflle d'or.
L'article 3 de la convention passée en date du 5 février
1885 entre le gouvernement français et TÉtat libre du Congo
stipulait q,u'ane frontière serait tracée entre ks possessions
des deux États. — Une Commission fat nommée à cet effet
par les parties contractantes^ La France désigna MM. le
capitaine de frégate Rouvier et le docteur Ballay, auxc^oels
fut adjoint M. le capitaine d'infanteriie àe marine Plei-
gneur, pour les levés topographiques. La mission française
avait une double tâche : 1« procéder à l'estimation et à la
prise de possession des postes cédés par l'Etat du Congo sur
les territoires du Niari-Quillou ; 2* fixer les amorces de la
frontière sur le cours du grand fleuve.
Les travaux géographiques et topographiques de M« le
commandant Rouvier sont les premiers qui aient été exé-
cutés avec ampleur dans la France équatoriale. L'itinéraire
détaillé de la mission, à l'échelle de i/300000, entre Tem-
bouchure du Quillou et Brazzaville ne mesure pas moins
de 450 kilomètres; celui de Diélé à FranceviUe s'étend sur
80 kilomètres (1/150 000); la reconûaissance du cours de
TAlîmayde son confluent dansleCongojusqu'àDielé, est de
140>kilomètres(l/100000),. sans compter les nombreux méan-
dres de la rivière ; celle du Congo lui-^oième entre Stanley
Pool et l'Equateur donne 360 kilomètres (1/300 000). La
riitôre Ubahgui, voisine de la froûtiéi^fr orientale de la pos-
session française, a été relevée jusqu*au«^s6ûs de 1« de
iMitade murdl
dtfâ RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
»
Outre ces cartes d'ensemble, le commandant Rouviernous
rapporte des levés à vue et quatorze levés à la boussole des
environs des principales stations, aux échelles de 1/10000,
de 1/20000 et de 1/5000, avec courbes équidistantes de 5 et
de 10 mètres, selon l'importance du relief.
Les latitudes ont été déterminées par des culminations
d'étoiles observées au petit théodolite et vérifiées, quand le
soleil n'était pas trop élevé, par des hauteurs circumméri-
diennes prises au sextant et à l'horizon artificiel. Quelques
latitudes ont été obtenues par quinze ou vingt observations
différentes.
Les longitudes ont été observées par le transport du
temps d'une station à une autre, en prenant comme base
la position de Libreville, point de départ et d'arrivée, et
celle de N'Gantshu, station située vers le milieu du réseau,
que le docteur Ballay avait précédemment déterminée
par les observations des éclipses des satellites de Jupiter.
M. Rouvier l'a contrôlée par une vingtaine de séries de
distances lunaires.
L'erreur totale, trouvée pour la longitude au retour à Li-
breville, a été de 40" 7 soit 10' 10" d'arc, après un voyage
de huit mois.
M. le commandant Rouvier a rectifié les différences de
longitude entre vingt stations principales et il a pris quatre^
vingts positions géographiques nouvelles. D'après ses obser-
vations, Manyanga, Léopoldville et le confluent de l'Ouban-
gui se trouveraient trop à Test sur tous les documents, le
premier point de 35', le second de 29', le troisième de 30'.
La détermination de la déclinaison de l'aiguille aimantée
à été faite sur vingt points, mais les résultats diffèrent sen-
siblement des indications portées sur les cartes. Ces écarts
tiennent soit à des erreurs d'observation, soit à des causes
accidentelles telles que la nature du sol ou l'usure des
pièces de l'instrument,
il est difficile d'avoir une entière confiance dans la déter-'
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 133
mination des altitudes, car des observations simultanées
n*ont pu être faites aux différents points. Pour arriver à une
approximation relative, les hauteurs barométriques notées
auxdifferent.es heures de la journée ont été ramenées à une
hauteur moyenne, suivant les courbes observées à plusieurs
reprises, et les différences de niveau ont été comptées à
raison de 12",50 par millimètre. Cette hauteur de 12"*,50
est le résultat d'observations faites à Loango et dans plu-
sieurs postes de l'intérieur.
Enfin, M. Rouvier a dressé une carte d'ensemble du Congo
français, en se servant de ses propres documents et de
ceux de ses devanciers; malheureusement il n'existe pas
une grande concordance entre ces éléments. Ce fait n'a
rien de surprenant si Ton tient compte des circonstances
dans lesquelles ils ont été recueillis, des moyens employés,
des fatigues et des obstacles de toutes]sortes qu'ont eu à sur-
monter les explorateurs. Sur d'immenses étendues de la nou-
velle colonie qui restent encore inexplorées, on en est réduit
aux hypothèses; chacun fait les siennes et il est difficile de
ne pas s'égarer au milieu de ces contradictions. Tant qu'une
reconnaissance générale n'aura pas été faite, dit lui-môme
le commandant Rouvier, en y consacrant les moyens néces-
saires, les cartes du Congo seront forcément incomplètes et
il serait imprudent d'ajouter une foi absolue dans les ren-
seignements qu'elles contiennent. Si l'on en juge par les
découvertes récentes, l'avenir nous ménage certainement
de nouvelles et grandes surprises.
M. Rouvier a pris et calculé lui-même toutes les obser-
vations astronomiques qui ont servi à la détermination des
positions géographiques et à la déclinaison de l'aiguille ai-
mantée. Afin d'éviter les erreurs, ces calculs ont été recom-
mencés par des méthodes différentes. Les distances lunaires
ont été réduites au Dépôt delà guerre; le détail des cal-
culs ainsi que les carnets d'observation ont été soumis à
l'examen du Comité d'hj^rographie.
i
13é I14PF0RT sua LE GOKooims au pjRix kmmu
V^là po^r tea résiiljtats ; ^loici maintenant un court ré*
sumé du yoyag$.
Partie de Bordeaux le 20 juin 1885, la missiou engageait
des laptots à Dakar et arrivait bientôt à Libreville puis à
Loango, son point de départ pour l'intérieur. Le docteur
Ballay, avec sa grande expérience, se chargea d^orgajaiser
la caravane^ pendant que le cbef de mission se rendait àVivi
dans Tespoir d'y trouver l'administrateur général de l'État
libre, M. le colonel Francis de Winton ; il était absent.
L'opinion de M. le commandant Bouvier est que le cboi^
de Yivi con^n^e gare maritime du bas Congo n'a pas été
beurçu.% : le fleuve, tourmenté par des remous nombreux et
dangereux, est d'une navigation difficUe sur la rive drorte.
Aujourd'hui, Vivi est évacué, l'établissement a été transp^orté
à Mataii sujr la rive opposée dont l'abord est plus £acile.
Le % septembre tout était prêt à Loango ; on se mit en
^oute pour le bas QuiUou e^ suivant la plage. La caravane
comptait deux cents portelirs chargés chacan de 30 kilo-
grammes. Embarquée dans un canot à vapeur et sur des pi-
rogues mis gracieusement à la disposition des voyageurs par
M. fiamer^feld, hgmt dte la maison hollandaise du bas Quil*
lou, elle remonta par eau jusqu'au poste françaisde N'Gotou»
En ^mont commence la région des rapides ; il fallut aban-
donner la voie fluviale et prendre la route àe terre. Jusqu'à
Kitabi le fleuve traverse un pays boisé, tourmenté, peu ha-
bité ; puis il redevient navigable dans la région des plateaux
et conserve ce caractère jusqu'à Ludima-Niadi (Stéphanie-
yille). Tout ce haut bassin est très peuplé ; les habitants
sont d'un caractère indolent, pacifique et grands buveurs
de vin de palme.
A Bouenza (Pbilippeville) situé au pied du massif dépar-
tage des bassins du Niari et du Congo, Le pays reprend son
aspect montagneux. Le Niari se resserre dans une étroite
vallée en formant de Rombaeusâs eataraote^. A Çouenza
RAPPORT SUR LE CONCOURS k\J PRIX ANNUEL. 1^
TexpéditioD quitta la vallée de Niari pour se diriger au sud.
Jusqu'à Manyauga, sur le Cougo, la région est très acci-
dentée^ difficile et pénible. Les Babouendés qui Thabitent
sont querelleurs et hostiles aux Européens, aussi les agents
de Tinternationale ont-ils eu souvent maille à partir avec eux*
On s'est battu plus d'une fois dans ces parages ; cependant
la mission française passa sans encombres, grâce aux pré-
cautions prises et à la prudence de ses chefs. La cote alti-
tudinale de la ligne de partage des eaux, franchie aux éa-
Yirons de Kongo-Dilemba, où l'itinéraire tourne à l'est, serait
d'environ 680 mètres.
M. Rouvier arriva fin d'octobre à Manyanga. L'associa^
lion avait fondé en ce lieu une station près du point extrême
où le Congo est navigable, entre Issemguila et les chutes de
N'tombo Mtaka; elle est actuellement abandonnée. Tou-
tefois la convention du 5 février 1885 visant ce point
comme situé près de la frontière à déterminer, les délégués y
séjournèrent un mois et mirent le temps à profit en levant
un plan à 1/20 000 de cette région des rapides^ et en
poussant une pointe dans le nord.
Le procès-verbal qui fixe la limite des deux États sur le
bas Congo fut signé, et le 24 novembre la mission reprenait
sa marche vers Brazzaville en suivant la rive droite du
fleuve. Les première journées furent rendues excessivement
dures par les hauteurs à escalader et les profondes cou-
pures à franchir; mais les villages sont plus nombreux
sur celte rive que sur l'autre, les habitants y sont paci-
tiques et le ravitaillement est relativement facile.
Brazzaville fut atteint lel*-^ décembre 1885. Cette station
est dans une excellente situation, quoiqu'on disent les dé-
tracteurs de M. de Brazza, au centre d'un important mar-
ché d^voire. Le commandant Rouvier a pu déterminer par
des observations astronomiques la longueur du Pool, ainsi
que la position de l'île principale. La longueur de la nappe
n'excède pas 28 kilomètres et demi entre Brazzaville et soû
136 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
extrémité amont. La carte du révérend Comber donne donc
au Stanley Pool des dimensions exagérées.
La Commission s'embarqua à Brazzaville sur la chaloupe
à vapeur le Ballay pour remonter le Congo. Jusqu'à Qua-
•mouth (3° 10') le fleuve a une largeur moyenne de 3 kilo-
•mètres; il présente un chapelet d'élargissements semblables
au Pool, parsemés d'îles et de bancs. Déjà connu, ce trait
caractéristique du Congo est mis en évidence dans la carte
^établie par la mission française. M. Rouvier s'arrête quel-
ques jours à N'Ganlschu, poste français créé par le docteur
Ballay, pour aller visiter le roi Makoko dans sa résidence
•voisine de Mbé, puis il repart pour TOubangui, visite che-
min faisant le poste français des Galois établi sur la rivière
Nikni et examine avec soin tous les détails de la rive droite
-du Congo, afin de se rendre un compte exact de la position
et du nombre des rivières tributaires du fleuve, entre le Pool
et réquateur.
Après avoir passé devant le confluent de TAlima, le!®'' jan-
vier 1886, la mission atteignait l'Oubangui le 8 janvier et
arrivait le 10 à N'Koundja, à 60 kilomètres en amont, poste
français créé par M. Dolisie.
• C'est dans Je voisinage de ce village que devait être fixée
la frontière orientale du territoire français. La Commis-
sion internationale ne devant se réunir que le 20, le com-
mandant Rouvier employa les dix journées libres à ex-
plorer l'Oubangui.
Il.remonta ce fleuve jusque par 1° 16' de latitude nord et
ne rétrograda qu'après avoir essayé vainement de trouver
un chenal qui permît à sa chaloupe de passer. Le régime
de l'Oubangui est très variable; la petite saison sèche, dont
•les époques ne sont pas fixes et qui ne dure qu'environ
vingt jours, suffit pour abaisser le niveau de l'eau de 4™,50.
Les pluies provoquent des crues rapides et irrégulières. On
comprend dès lors les divergences d'opinion émises par
les voyageurs sur ce cours d'eau fantasque entre tous.
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 137
Ce fut le 26 janvier, au village de M'Pombo, près de
réquateur, que la Commission signa la convention qui fixe
la frontière française sur le Congo, par 0" 16*20" de latitude
sud. Les travaux semblent en outre avoir établi que la
Licona-N'Koundja des cartes et du traité n'est autre que
rOubangui. Il ne faut pas confondre ce M'Pombo près de
réquateur avec la station du même nom située sur TAlima,
à quelques kilomètres de sa jonction avec le Congo. Il est
regrettable, à notre avis, que dans un pays où quelques
noms sont déjà difficiles à retenir par le fait de leur ressem-
blance, on conserve deux noms identiques qui ne peuvent
que confondre les idées et amener des erreurs. Nous sou-
mettons cette observation à qui de droit, en émettant le
vœu que le M'Pombo, frontière destinéeà devenir un point de
géographie politique important, soit officiellement baptisé
du nom d'un Français qui ouvrit à Brazza la route de cette
future colonie. Nous croyons que ce serait un juste hom-
mage à rendre à la mémoire du regretté Compiègne.
La tâche confiée à M. Rouvier était terminée ; il ne lui
restait qu'à reprendre la route de l'Europe par TAlima et
rOgôoué. La mission dressa une carte de l'Alima tout en
remontant cette rivière; elle atteignit Franceville le 25 février
et Libreville, sur la côte, le 19 mars 1886.
Tel a été l'itinéraire de la mission Rouvier. En dehors de
la question politique, cette mission est d'une importance
capitale au point de vue géographique; elle a fixé, en eff'et,
par de nombreuses déterminations, les principaux points
qu'elle a visités, et nous lui devrons la rectification d'erreurs
bien excusables.
Quelle que soit la modestie avec laquelle M. le comman-
dant Rouvier présente son œuvre, elle n'en est pas moins
considérable et utile; elle est un grand pas vers l'exécution
d'une carte dont le canevas est désormais établi, et elle
introduit la topographie dans le voisinage de nombreuses
stations* autour desquelles rien n'était encore fait.
138 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
En joignant ce travail à d'autres récemment exécutés par
les devanciers et en particulier surFOgôoué par MM. le lieu*
tenant de vaisseau Mizon et Dutreuil de Rhins, on obtient
déjà le figuré assez exact des principaux fleuves qui arrosent
la colonie, c'est-à-dire des principales routes d*accès au
cœur du pays.
La Société de Géographie décerne une médaille d'or à la
mission de M. le capitaine de frégate Charles Houvier.
M. LE DOCTEUR H. FRITSCHE.
M. F. Schrader, rapporteur.
Médaille «'or.
Ce n'est point par l'imprévu des incidents ou par la
variété des aventures que se font remarquer les explora-
tions de M. le docteur H. Fritsche, directeur de l'observa-
toire russe de Pékin. Les neuf grands voyages qu'il a en-
trepris de 1867 à 1883» et dont les tracés réunis forment
comme une étoile dont Pékin occupe le centre, ont été
presque exclusivement employés à des déterminations de
coordonnées géographiques ou à des observations magné-
tiques.
Au nord, par où M. Fritsche a surtout abordé la Chine
ou regagné la Russie, ces observations ont pour limite une
ligne qui va d'Irkoutsk à Blagovechtchensk par le Baïkal^ la
Selenga, Verkhne-Oudinsk, Tchita, les rivières Ingoda, Chiika
et Argoun, et le cours moyen de l'Amour. C'est en se rat-
tachant à cette longue ligne transversale que, soit à l'aller
soit au retour et par quatre routes différentes, le docteur
Fritsche a fait, entre Pékin et la Sibérie, quatre longUes»
séries d'observations astronomiques.
Au sud et au nord-ouest de la capitale chinoise, il a par-
couru dans plusieurs directions la plaine de Chine, tantôt
se rapprochant des montagnes qui dominent cette plaine à
RAfMM $mi I4E GlO|i€IH)iR$ AU PSOX iSffrUfiL, 139
ToiMst ei jHipporlieiit les jplat^nx de Mongolie, tantôt pro-
iongeaot aa raute au j»ud ju&qu'au cours du Hoang-Ho^
dans Je Toisùa^ge de Km^toog.
Vers le sud-est, franchissaxit le grand fleuve Jaune près de
Tsi-aan, il atraversé^ de l'ouest à l'est la province de Ghan-
Tang jusqu'à l'extréoiiité de cette longue péninsule qui
sépare ia jQ;ier Jaune de la baie de Corée et du golfe de Pe-
tchilL Pius à l'est encore, c'est par navires qu'il s'est trans*
porté à travers la mer Jaune jusqu'à Ghang-Haï, à travers
le golfe de Petchili jusqu'à Niou-tchouan, tandis que vers le
Dord^esty au lieu de gagner Biagovechtcliensk par la route
la plus directe, U se détournait jusqu'au bord du Gobi
oriental, traversant tout le bassin moyen du Liao-Ho pour
gagner la vallée du Soungari et atteindre de là Tsitsikbar.
Oa le voit par le simple énoncé de ces routes rayonnan*
tes, le mvwt directeur de l'observatoise de Pékin a com-
pris sa oûssion d'une manière .singulièrement large et
élevée^ et 5>st translormé lui*mênie, au cours des qniaue
années «qu'oat duré ses voyages, en un véritable observa-
toire afidbulant, doat Uzone d'investigation s'étend sur vingt
degré» <te lon^tude et vingt degrés de latitmle, e'est-à-^
dire sur une surface égale à trois ou quatre fois la France.
C'est certainement le docteur Fritscbe qui a le plus fait, avec
le baron F. de BicdiilKifen, pour étendre nos connaissances
sur Ut Cbine et l'Aâe orientale.
Il ne saurait enker dans le <^adre de ce rapport de suivre
ea détail les jtinéraii^s du savant astroaooie, ni de résumer
les remarques si consciencieuses et si intéressantes qu'il a
consacrées aux instruments dont il s'était servi, et à l'emploi
s{)écfal qu'U divait fait de cbacun. Ges remarques s'adres*-
sent «lis spécialiser .et demandent à être lues in extenso^
de même que rintroduction à la seconde partie de son mé*
moire, relative aii magnétisme terrestre et aux moyens em--
ployés par le docteur J'ritsckie pour éliminer le plus possible
de cbaiioes d'erreur dans ses observations.
140 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
De la première à la dernière ligne de ces remarquables
pages, on rencontre la préoccupation, bien naturelle du
reste chez un astronome, décartertoutcequi pourrait s'in-
terposer entre lui et la vérité, de se rapprocher le plus pos-
sible de celte exacte détermination des mesures terrestres
ou célestes que l'observateur poursuit, autour de laquelle
il rétrécit sans cesse le cercle des erreurs possibles, mais
sans pouvoir espérer jamais atteindre la précision absolue,
puisque tout, depuis le sol qui nous porte, depuis le métal
de nos instruments, jusqu'à l'atmosphère que traversent
nos regards, tout est en ondulation incessante, en dilata-
tion ou en retrait, en transformation perpétuelle et insai-
sissable.
On sait que nos connaissances cartographiques sur la Chine
reposent encore, en grande partie, sur les travaux exécutés
par les missionnaires jésuites, sous le règne de l'em-
pereur Kang-Hi, c'est-à-dire de 1708 à 1718. Les détermi-
nations de longitude et de latitude des missionnaires permi-
rent de réunir dans uue carte générale les levés partiels des
différentes provinces de la Chine. Plus tard, dans le courant
du XIX* siècle, l'accroissement des relations commerciales
entre l'Europe et l'Extrême-Orient amena les navigateurs
européens à reprendre et à rectifier, pour un grand nombre
de points des côtes de Chine, les observations des jésuites.
Toutefois ces rectifications se bornèrent aux régions de
peu d^étendue où les Européens avaient accès, et ne modi-
fièrent en rien l'état de la science quant à l'intérieur du
pays.
Aussi le docteur Frilsche s'est-il attaché, non seulement
à déterminer le plus grand nombre possible de positions
aslronomiques, mais à reconnaître, pour celles qui avaient
été déjà déterminées par les jésuites, les erreurs systéma-
tiques ou accidentelles qui avaient pu les affecter. De la
sorte, ses travaux ne se bornent pas à nous enrichir d'ob-
servations nouvelles, mais encore ils nous permettent de
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.. 1-il
donner un nouveau degré d'exactitude aux observations de
ses prédécesseurs.
Le mémoire' que le docteur Fritsche a publié, sous la
forme d'un supp]émeni 2iux Mittheilungen de Petermann,
et sous le titre modeste de « Contrihution à la géographie et
à Vélude du magnétisme terrestre en Asie et en Europe »
nous donne la liste des observations qui forment le principal
résultat de ses voyages.
Les déterminations de longitude et de latitude sont au
nombre de 304, les mesures d'altitude au nombre de 928.
Mais à cela ne s'est pas bornée l'activité du docteur Fritsche.
Plusieurs voyageurs éminents ont reçu de lui des instruc-
tionSy des conseils ou des instruments. C'est ainsi qu'il a
collaboré aux observations de Prjévalski, de 1871 à 1873; à
celles de M. Lomonossoff, dans la Sibérie orientale et en
Mongolie, durant l'année 1870; à celles de l'archimandrite
Palladius entre Pékin et Vladivostok, à celles de M. Mossin
entre Ourgà, les ruines de Karakoroum et Krasnoyarsk, etc.
Ajoutons à cette liste, déjà si considérable, une série d'ob-
nervations sur la température des eaux de source et de la
couche superficielle du sol, à Pékin et dans différentes
régions de Chine et de Mongolie; 296 déterminations de
déclinaison et d'inclinaison de l'aiguille aimantée, et d'inten-
sité des courants magnétiques ; des recherches sur les va-
riations séculaires des trois éléments du magnétisme ter-
restre ; enfin la préparation et la vérification des instruments
magnétiques de l'expédition Prjévalski.
Bien que la topographie ne soit pas la principale préoc-
cupation du docteur Fritsche, les itinéraires dont il accom-
pagne son texte apportent de nombreuses rectifications à
lancien tracé des régions qu'il a parcourues. Les correc
lions les plus importantes peut-être se trouvent dans la
partie supérieure du cours de l'Argoun. Tandis que les
cartes les plus récentes font du Keroulen et du Chalcha-gol
le» deux principaux tributaires de ce fleuve, les. informa*
\
144 RAPPOnT SUR LE CONCOtTRS AU PRIX AX5tBL.
iioa« recneitfies par le* doetear Frilsefae nom apprennent
que ces deux rivières, au Heu de traverser )e Daidif Noor (ou
Kouloun Noot) s'y perdent, formant ainsi' tm bassin sans
écoulement, tandis que TArgomi tire la plus grande partie
de ses eaux de la rivière Khaîlar.
Tel est, dans ses grandes lignes, l'ensemble de travaux
que la Société de Géographie désire honorer par une de
ses médailles d'or. A côté des voyageurs qui nous révèlent
pour la première fois des régions incomities, il nous faut
proclamer le mérite de ceux qui, suivant des voies à moitié
frayées, y apportent les méthodes d'investigation moder-
nes et font entrer dans la géographie d'obsefrvation de
vastes contrées peu ou mal étudiées. Parmi ces ouvriers de
la deuxième heure, le docteur Prîtsche s'est foit une place
à part.
« Les procédés des Chinois à mon égard, dit-il, ont tou-
jours été ceux de gens cultivés.» Le docteur Fritsche n'a,
vous le voyez, aucune prétention à l'héro'isme. Mais il est un
héroïsme obscur et silencieux qui consiste à traverser pen-
dant des années les steppes de Mongolie, ne songeant aux
brûlures du soleil ou aux morsures de la gelée que pour les
enregistrer , aux mornes étendues sans arbres et sans mois-
sons, que pour en rattacher les différents points aux astres
du ciel et pour en déterminer la situation sur le globe. Cet
héroïsme du savant vaut bien celui du pionnier, et vous
ratifiez certainement la décision par laquelle la Commission
des prix a choisi le docteur Fritsche pour un de ses lauréats.
M. JOSEPH MARTIN
M* WUlUm Httber, rapporteur
Médsillis é'w.
M* Josepâ Martin est un des rares royagcurs français qui
nous ait rapporté de nouveaux documentas topografilûques
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU ¥RIX ANNUBL. 143
et géograpbiques ée Sibérie» surtout de la régii>fi si difficile
à parcourir et partant, si peu connue^ située à l'est du lae
Mkal entre les fleuves Lena et Amoar. Parlant la langue
russe et quelques idiomes sibériens, il a mis à profit les
sept années passées dans la Russie d'Asie, pour sillonner le
pays d'intéressants itinéraires dont la valeur a été appré-
ciée par le service topographique de TÉlat-major général
de Saint-Pétersbourg.
Un mot sur le voyageur: M. Joseph Martin est né à
Vienne en Dauphiné, en 1849. II fit ses études dans les
collèges de sa ville natale. La guerre de 1870 le trouvait
soldat à l'armée de la Loire.
Le goût des voyages, peut-être un peu celui de l'imprévu
le conduisirent en Russie, muni pour toute fortune de
quelques lettres de recommandation. 11 y fait d'utiles
relations.
' Lors de la guerre russo-turque en 1877, il se rend sur le
théâtre des opérations avec MM, de Baranowski, ses nou-
veaux annis et protecteurs, pour organiser un service
d'ambulance au nom d'un comité de Moscou. Au quar-
tier général il rencontre M. le colonel Gaillard, attaché mi-
litaire français, qui ne tarde pas à le signaler au ministre
de la guerre. Présenté à l'Empereur, puis au grand-duc
Nicolas, ce dernier le charge de plusieurs travaux publies
dont il s'acquitte si bien qu'il suivit, après la guerre, le
grand-duc dans ses domaines pour diriger d'autres travaux.
Le prince le recommande au général Hall, duquel il devait
recevoir plus tard ses missions en Sibérie.
En 1879, le général l'envoie explorer des terrains auri-
lires de la région de la Lena; puis, en 1880 et 1881, il par-
court dans le mène but rOssouri, tes côtes de la mer de
Chine et la Corée où les Chinois avaieat jadis exploité des
vme» da pcéeieux métal.
Burani ce voyage il introwhiit Vemfim de la dynamite
pour Fabatage des terrains gdés, et réomt de nombreux
144 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
renseignements géographiques et géologiques sur les pays
parcourus.
En 1882, pendant un court séjour à Paris, il exposait do-
cuments et photographies, dans une des salles de notre hô-
tel. C'est là, qu'inspiré par plusieurs d'entre nous, il conçut
le désir de mettre plus que jamais au service de la géo-
graphie les instants de loisir que lui offriraient ses futures
missions.
L'occasion nese fit pas attendre. En 1882 il était chargé par
S.E.M.Basilewski de visiter ses mines situées sur la Lena.
Il devait parcourir la contrée, relever des itinéraires et rap-
porter des documents nouveaux. C'est alors qu'ayant pris
goût aux explorations, il forma le projet d'aller plus loin, de
traverser les monts Stanovoï et d'aborder cette région dé-
serte, à la fois montagneuse et marécageuse de la taïga que
les Sibériens appellent tainé taiga^ la taïga mystérieuse.
En 1865, le prince Krapolkine avait traversé cette con-
trée du Vitim à Tchita; M. Martin résolut de se diriger plus
à l'est à travers un pays qui n'avait jamais été visité.
Là-bas, on ne s'aventure pas volontiers à plus de 150 ou
200 kilomètres des régions connues, aussi rencontra-t-il de
grandes difficultés à réunir les hommes et les animaux de
bât.
Cinq mois furent consacrés à préparer secrètement son
voyage. Enfin ilquitta Noxtouisk sur la Lena en mars 1883,
avec seize chevaux, cent vingt rennes, des chiens et plu-
sieurs familles comptant vingt personnes des deux sexes
emmenantleurs enfants. II prend pour dix mois de vivres et
croit bien faire en s'adjoignant un interprète et trois Russes
pour soigner les chevau\. Les Russes renoncèrent au
voyage dès le cinquième jour et l'interprète étant devenu
fou au bout de trois semaines, dut être rapatrié.
M. Martin restait seul avec les indigènes, ne parlant lui-
même que très imparfaitement leur langue. C'est dans ces
conditions désavantageuses que notre compatriote entreprit
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 145
un long voyage de neuf mois pendant lequel, sur 3000 kilo-
mètres environ, il n*a renconiré aucune habitation, et a vu
seulement deux familles nomades.
La carte de ritiriéraire de M. Martin indique quel était
son projet : il voulait marcher à l'est, gagner directement
la région minière de la Zéya ; mais d'abord la nature du
terrain le contraignit à s'infléchir vers le sud, puis arrivé
après quatre mois de voyage, au point de partage du Vitim
et deTOlokma, affluent de la Lena, le' mauvais] vouloir
de ses porteurs le contraignit à changer de direction.
Las du voyage, craignant de fâcheuses rencontres dans un
pays sur lequel ils n'avaient aucune notion, ces soit-disant
guides voulaient à tout prix gagner le district de Nertchinsk,
aux sources du Vitim, pour en avoir plus vite fini de celte
expédition dans le désert : « Nous savons où ^le soleil dis-
paraît, disaient-ils, mais nous ignorons où ilnait. >
Le chamane (sorcier) avait prédit que si la] marche en
avant continuait toute l'expédition périrait dans les eaux
d'un torrent et que ni sacrifices ni prières ne calmeraient
les mauvais génies.
M. Martin ne voulant pas entrer dans le district de Nert-
chinsk, exploré par l'expédition déjà ancienne de Schwartz,
insista pour tourner à l'est. Plusieurs de ses hommes
l'abandonnèrent et ce n'est qu'en les faisant poursuivre pour
les assurer de son pardon qu'il parvint à se les faire rame-
ner après deux jours d'absence et de pourparlers à distance.
La paix faite, la caravane se remit en marche: le temps
pressait, l'automne s'annonçait par une première neige
tombée le 15 août. On hâta le pas, on allongea les étapes
et la troupe put franchir les monts Stanovoï (environ 1500
mètres d'altitude) à peine trois jours avant une abon-
dante chute de neige qui eut rendu cette traversée impra-
ticable, en môme temps que condamné hommes et bêtes à
une mort presque certaine. Le voyageur arrive enfin à Al-
basine sur l'Amour dans les derniers jours de novembre
soc. DE GÉOGR. — 2^ TRIMESTBE 1887. Ylil. — 10
%
_k
146 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
1383, après avoir perdu trois hommes, tous ses chevaux,
ses chiens et plus de quarante rennes.
L'aspect de toute celte contrée de la taïga est d'une
monotomie désespérante; ce mpt est juste, car M. Martin
*
affirme qu'à la longue ces marches dans un pays toujours le
même et les difficultés à vaincre toujours les mêmes aussi,
agissent d'une façon très sensible sur le cerveau.
La taïga est mamelonée, aride ; de petits névés restent
suspendus dans les couloirs élevés; quelques mélèzes et de
rares bouleaux sont les seuls arbres que Ton rencontre.
L'herbe ne pousse qu'au bord des ruisseaux^ encore est-elle
rare et courte; la seule verdure, grise et triste, est celle de la
mousse des tundras.
Ces tundras constituent le principal obstacle à la marche
et souvent un réel danger; on les rencontre à toutes les a^
titudes : ce sont des flaques d'eau gelées en hiver, recou-
vertes de mousse imprégnée elle-même comme une éponge.
Sur les pentes l'eau inférieure s'est écoulée, mais l'épooge
glacée subsiste, sur une épaisseur quelquefois de 2 mé-
trés. Les chevaux s'enfoncent jusqu'au ventre, on ne
trouve aucun point d'appui pour les retirer. Le faible poids
du renne et la forme de son pied, le rendent plus habile à
traverser ces dangereuses fondrières. Souvent la marche
dans les tundras devient impossible, il faut retourner en ar-
rière, faire un long détour et chercher pendant des heures
un espace un peu sec pour établir le campement. Le soir
les animaux sont mis en liberté; le renne part en quête du
lichen, car il ne mange pas la mousse de la tundra, le cheval
broute l'herbe quand il en trouve ou faute de mieux les
jeuilles de maigres arbrisseaux. — Les chiens se mettent en
chasse, s'égarent, hurlent au perdu dans le lointain ; cha-
que matin, plusieurs heures sont consacrées à réunir tous
les animaux qu'il faut toujours aller chercher à plusieurs
kilomètres. Il est rare de pouvoir se remettre en marche
avant dix heures ou midi. Les pauvres chiens sont tellement
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 147
affamés que chaque soir le voyageur doit suspendre aux
arbres ses chaussures et autres objets pour les mettre hors
d'atteiate des dents de sa meute. Sans cette précaution les
chaussures sont mangées et les femmes doivent en fabriquer
des nouvelles, en peau de renne, avant de se remettre en
marche.
Les passages des cours d'eau ont exigé à quinze reprises
la construction de radeaux. Il a fallu jeter des ponts sur
des crevasses de glace. Ces opérations étaient sans cesse à
recommencer et souvent pour les éviter, le passage des tor-
rents se faisait à gué avec de Teau glacée jusqu'à la ceinture.
Ces fatigues et les privations ne faisaient pas le compte
des gens d'escorte de M. Martin. Le Toungouse est voleur^
gourmand, paresseuxet indiscipliné. Il ne s'occupe que de
chasse; les femmes ont toutes les besognes. Dès l'origine,
pour éviter une distribution de vivres journalière, les
hommes avaient demandé pour quinze jours de provision;
mais après cinq jours ils disaient les premières épuisées.
M. Martin découvrit qu'ils en pendaient une partie, haut et
court, sur les arbres pour assurer leur retour. Il dut faire la
garde lui-même au détriment de son sommeil.
Lorsqu'il confiait ses échantillons géologiques à ses por-
teurs, ils s'en débarrassaient bien vite. Un jour qu'il leureft
faisait des reproches en leur disant que ces pierres étaient
destinées au gouverneur : a Qu'as-tu besoin de ramasser ces
pierres sauvages maintenant pour augmenter nos charges?
Lorsque tu seras sur les bords du fleuve Amour' tu trouve-^
ras bien assez de cailloux à envoyer au gouvernement. »
En fin de compte M. Martin se vit obligé dé dissimuler
ses collections dans les sacs de farine. <
Les Toungouses sont nomades mais ne connaissent deU
taïga que les parties restreintes qu'ils parcourent d'habi*
tude; chaque tribu a un prince auquel elle doit payer an-
nuellement, à titre de liste civile, 3 livres de poudre et
autant de plomb, lis doivent se faire baptiser grecs.
148 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
Le ravitaillement se faisait quelquefois par la chasse aux
rennes sauvages, à Télan, aux oies et canards très abondants
sur les marais. On tua plusieurs grands ours noirs qui ne
craignaient pas d'attaquer la caravane. Deux fois il fallut for-
mer le carré pour se défendre contre des bandes de cin-
quante ou soixante loups. Ces carnassiers venaient jusqu'au
campement enlever les veaux de rennes.
Nous avons laissé M. Martin à Albasine, sur l'Amour en
novembre 1883. Il voulait se rendre aux mines d'or de la
Zéya, premier objectif de son voyage, et traverser de nouveau
Jes monis Stanovoï pour gagner Yakoutsk en recoupant dans
unpiys neuf, tous les affluents de TAldan. Il comptait
trouver à Albasine le remboursement de ses frais de voyage,
il n'en fut rien et faute de ressources il revint à Irkourtsk
dans l'hiver 1884, après avoir séjourné dans les mines de
Kara, propriété de l'État où travaillent les condamnés aux
travaux forcés.
Après avoir rendu compte de son voyage au général
Anoutchine, gouverneur de la Sibérie orientale, il reçoit
une nouvelle mission sur les frontières de la Mongolie;
descend rOnon, puis l'Argoun qui le ramène à Albasine pen-
dant l'été de 1886. De là il relève un nouvel itinéraire d'envi-
ron 1000 kilomètres au pied méridional des monts Sta-
novoï jusque sur les affTuents de la Zéya, dont le cours
l'amène à Blagovechtchinsk, frontière de la Manchourie
sur l'Amour. S'embarquant alors sur ce fleuve pour la ville de
Nicolayevsk située à son embouchure dans la mer d'Ok-
hotsk, il remonte de nouveau l'Amour, puis TOssouri, et
il arrive à Vladivostok au commencement de 1885. Du-
rant son séjour il visita les frontières et poussa plusieurs
pointes avancées en Mandchourie, puis se rendit au
Japon.
Nous passons sous silence les nombreuses excursions
faites à droite et à gauche de ces itinéraires, dans chacun
des voyages de l'explorateur.
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 149
M. Joseph Martin a relevé ses roules à la boussole et au
chronomètre. Le travail était délicat, car lorsqu'il se trouvait
obligé de contourner les tundras,il lui fallait une grande
attention pour suivre chaque indication de Taiguille aiman-
tée. Les altitudes étaient données par l'anéroïde et les points
principaux par Thypsoraèlre. Il avait en outre un sex:tant,
deux horizons artificiels (mercure et glace noire), trois
thermomètres, des boussoles et des planchettes. L'erreur
totale de son expédition entre la Lena et l'Amour sur
Albasine s'est trouvée être de 50 kilomètres d'écart à l'ouest
et l'itinéraire s'est trouvé trop long. Cet itinéraire a été rap-
porté sur les cartes et les erreurs ont été compensées au
Bureau topographique de l'état-major à Irkoutsk, sous les
ordres du général Shulkine, puis il a été dressé à grande
échelle et mis au net en 1886, à Saint-Pétersbourg, à la
section cartographique de l'état-major, sous les ordres du
général Stubendorf et à la section topographique dirigée
par le général Slebnitzki.
Ce contrôle sévère et la publication de ces résultats aux
frais du gouvernement russe font le plus grand honneur à
M. Martin, en donnant la mesure de la confiance inspirée
par ses travaux aux savants officiers chargés de les com-
parer et de les vérifier.
M. Martin a reçu une médaille d'or de la Société impé-
riale d'anthropologie et d'ethnographie de Moscou, les croix
des ordres de Sainte-Anne et de Saint-Stanislas". La Société
de géographie de Paris lui décerne une médaille d'or.
M. ALPHONSE AUBRY
INGENIEUR DES MINES.
Médaille d'argent
M. A. GRANDibiER, de Tinstitut, rapporteur,
La partie de l'Afrique située au sud-est du Soudan
égyptien est encore peu connue. Si les beaux travaux
V
f50 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
topographiques de notre éminent collègue M. d'Abbadie,
ont permis de dresser avec exactitude la carte de la Haute-
Ethiopie, il n'en est pas de même du Ghoa et surtout des
pays Somaiy et Galla, sur lesquels il y a encore beaucoup à
apprendre malgré les voyages d'Harris, de Rochet d'Héri-
eourty d'Hildebrandt, d'Hagenmacher, d'Antinori, de Cec-
chi, de Raouf Pacha, etc.
Les pays Somaiy et Galla qu'habitent des peuplades sau-
vages et cruelles, sont en effet difficiles et dangereux à
explorer, et plusieurs Européens y ont trouvé la mort.
M. Aubry, qui a fait pendant trois ans, 1883 à 1885, un
voyage important dans ces régions, a couru de grands dan-
gers dans le désert qui sépare la mer Rouge du Ghoa et où
errent des tribus Danakil; il y a été attaqué à plusieurs
reprises tant en allant qu'en revenant, et, au retour, il a eu
un de ses domestique tué, d'autres blessés; les bêtes de
somme qui portaient ses bagages, épouvantées par les cris
des assaillants et le bruit des armes, s'enfuirent après avoir
brisé leurs liens; il perdit en cette occasion la plus grande
partie des collections qu'il avait recueillies au prix de
fatigues considérables.
Nous devons à M. Alphonse Aubry des renseignements
nouveaux sur la géographie et la géologie de Ghoa et du
pays de Kaffa. Il a déterminé la ligne de partage des eaux de
l'Hawash et du Guibié oui se déversent dans l'Océan
Indien, et des affluents de l'Abaï ou Nil Bleu, le Djamma,
le Mogueur, le Gouder et la Dédissa, rivières qui prennent
naissance sur un plateau haut tout au plus d'une centaine
de mètres au-dessus des terres environnantes et formé de
roches décomposées, très perméables. Il a relevé le cours
de l'Hawash qui n'était pas connu d'une manière exacte et
il en a fixé les sources, il nous a donné des détails intéres-
sants sur ses affluents, notamment sur l'Akaki et le Modjo
qui n'étaient marqués sur aucune carte, il nous a appris de
P'isu gue le Godjeb, sur le cou** duquel les géographes
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 151
n'étaient point d'accord, est un affluent du Guibié, il nous
a fait connaître les sources de la Dédissa et du Mougueur
et il a rectifié le cours de cette dernière rivière que les
voyageurs antérieurs représentaient comme allant de l'est-
sud*e$t à Touest-nord-ouest» tandis qu'en réalité elle se
dirige presque droit vers le nord dans son dernier tiers. De
nombreuses observations d'altitude permettent de se rendre
un compte exact de l'orographie de la région visitée par
M. Ai^bry.
Ce court aperça suffit pour montrer combien sont
ioaportants les résultats géographiques obtenus par M. Al-
phonse Aubry. Les résultats géologiques de son exploration
ne sont pas moins intéressants ; il a reconnu qu'au point de
vue de la constitution du sol, les pays Gaila ont la plus
grande analogjle avec lie nord de l'Ethiopie, tel que nous
l'ont fait conoiatre les travaux de MM, Ferretet Galinier,
Blanford etMitchell. C'est surtout dans les vallées profondes
de l'Abaî et de ses afQuénts qu'il a pu étudier la nature de k
succession des terrains s4dimentaires ÊtTeeaeiliir les nom-
breux fossiles qui lui ont permis de préciser leur âge; dans
les hauts plateaux, il n'est pas en effet possible de reconnaître
la nature du sous-sol que recouvrent de puissantes masses
basaltiques et trachytiques.
L'ensemble de ces travaux a une valeur et une importancf
qui justifient pleinement la récompense que la Société de
Géographie est heureuse d'accorder à M. Alphonse Auory,
en lui décernant aujourd'hui une naédaille d'argent. .
M. LE BRIGADIER GÉNÉRAL A. W. GREELY.
M. le comte Henri de fiizemont, rapporteur.
Médaille d'or. — Prix de la Roqaefte.
JBa présence, des difficultés insurmontables. qu'ont ren-
contrées sur la route du pôle Nord les expéditions les
152 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
mieux organisées, on peut se demander s'il est pos-
sible, du moins avec les moyens dont nous disposons
actuellement, d'atteindre ce point géographique, et si cet
objectif vaut les pénibles sacrifices que la poursuite en a déjà
coûtés au monde civilisé. Sans doute, le plus grand intérêt
s'attache à l'étude des phénomènes météorologiques et ma-
gnétiques dont la manifestation acquiert un degré d'inten-
sité remarquable dans les régions boréales et australes;
mais les observations recueillies par les navigateurs isolés,
sur des points difTérents et à des époques irrégulièrement
espacées, manquent nécessairement de précision et abou-
tissent à des conclusions souvent contradictoires. Telles sont
les réflexions qui ont conduit l'un des héros des dernières
expéditions polaires, Garl Weyprecht, le découvreur de la
terre de François-Joseph, à concevoir l'idée grandiose d'or-
ganiser, avec le concours de toutes les nations civilisées, un
ensemble d'observatoires circumpolaires qui procéderaient,
pendant une année, à des observations simultanées et mé-
thodiques embrassant la météorologie, le magnétisme ter-
restre, et accessoirement diverses branches des sciences na-
turelles. Onze États ayant adhéré à ce programme, des
postes furent assignés à chacun d'eux sur divers points des
régions arctiques et antarctiques. Les observations devaient
avoir lieu du 1" septembre 1882 au 1" septembre 1883.
Pour sa part, la République des États-Unis d'Amérique
dut occuper deux stations: l'une à Point Barrow, à l'extré-
mité nord-ouest du nouveau continent; l'autre dans labîiie
de Lady Franklin au nord de la terre de Grinnell. Ce der-
nier poste était le plus rapproché du pôle Nord; le lieute-
nant Greelyfut désigné pour en prendre le commandement;
il avait sous ses ordres les seconds lieutenants d'infanterie
Frédérik Kislingbury et James Lockwood, huit sergents,
deux caporaux, neuf soldats et deux Esquimaux; le docteur
Octave Pavy, français établi depuis plusieurs années aux
Etals-Unis, était attaché comme chirurgien à l'expédition.
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 153
Aux termes des instructions arrêtées par le général Hazen,
chef du service des signaux, la station devait être établie
près du gisement de charbon découvert en 1875 parle Com-
modore Nares sur la côte nord de la baie deLady Franklin;
aussitôt débarqués, les compagnons du lieutenant Greely
devaient construire les baraquements destinés aux loge-
ments du personnel et à l'observatoire, puis exécuter des
explorations en traîneaux dans le double but de déterminer
la configuration géographique des terres environnantes et
de recueillir des spécimens d'animaux, de végétaux et de
minéraux. En même temps, la mission s'occuperait des
observations recommandées nar la conférence internationale
de Hambourg. La station devait être ravitaillée en 1882 et
en 1883; dans le cas oh le navire envoyé en 1882 ne pour-
rait atteindre la baie de Lady Franklin, il devait laisser des
dépôts de provisions dans l'île Littleton et sur le point le
plus septentrional de la côte de Grinnell qu'il lui serait pos-
sible d'atteindre. De même, en 1883, si le navire chargé de
ravitailler et de rapatrier la mission ne pouvait parvenir
jusqu'à elle, il devait rester dans le détroit de Smith aussi
longtemps que les circonstances le lui permettraient, sans
compromettre sa sécurité, et, avant de partir, laisser sur
nie Littleton des approvisoinnements et un détachement
qui s'y installerait pour hiverner et dirrigerait des recon-
naissances en traîneaux vers la Terre de Grinnell. Dans le
cas où aucune de ces expéditions n'aurait pu se mettre en
communications avec lui, le lieutenant Greely devait, en
tous cas, quitter la baie de Lady Franklin le 1*^' septembre
1883 et opérer sa retraite en longeant de près la côte de
Grinnell jusqu'au cap Sabine, pour, de là, gagner le poste
de ravitaillement de l'île Littleton, d'où il lui serait facile,
par la suite, se se replier sur les établissements danois du
Groenland. La fatale issue que ces sages instructions n'ont
pu prévenir montre une fois de plus l'impuissance des pré-
visions humaines dans les luttes entreprises contres les re-
i54 U APPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
doutables obstacles dont se hérisse la nature polaire.
La mission Greely quitta Saint-Jean de Terre-Neuve le
7 juillet 1881 à bord du baleinier à vapeur Pro^et^^, atteignit
Upernivick le 23, l'île Littleton le 2 août ; enfin le 42 août
elle débarquait à Discovery Harbour sur la côte nord de la
haie de Lady Franklin. Aussitôt les provisions et les instru-
ments furent mis à terre et abrités dans un ensemble de
constructions qui reçut le nom de Fort Gonger.» Le 25 août,
le Proteus reprenait la route du sud, laissant le lieutenant
et vingt-cinq hommes convenablement installés et largement
approvisionnés pour trois ans.
L'année suivante, le baleinier Neptune fut affrété à Terre-
Neuve pour le ravitaillement du Fort Gonger; il partit le
8 juillet, mais fut arrêté devant l'île Littleton par une
muraille de glace de douze à vingt pieds d'épaisseur.
Toutes les tentatives faites pour franchir cet obstacle
demeurèrent infructueuses ; on essaya de lancer un traî-
neau vers le nord ; les aspérités de la glace rendirent sa
marche impossible. Le commandant de l'expédition crut^
dès lors, devoir se résoudre à la retraite après avoir établi
un dépôt de provisions à Tîle Littleton.
L'échec de la campagne de 1882 ne pouvait en rien com-
promettre la situation de la mission Greely, puisque celle-ci
devait rester à son poste un an de plus, et que, d'ailleurs,
elle était encore approvisionnée pour deux ans. Autrement
importante était Texpédition de 1883 qui devait assurer la
retraite de la petite troupe ; cette fois il fallait réussir à tout
prix et forcer le passage à travers les glaces, au moins
jusqu'à la mer de Kane; aussi le secrétaire d'État de la
guerre proposa-t-il de prendre dans la marine le personnel
de secours et d'en confier le commandement à un officier
de la flotte. L'avis contraire prévalut et le premier lieutenant
de cavalerie, Ernest Garlington, fut nommé chef de l'expédi-
tion* Deux navires furent affrétés : le Proteus^ qui avait déjà
fait la campagne de 1881 et le Yantic^ vapeur de l'Étal ;'Ce
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 155
<lerDier bâtiment, n^âyantpas reçu d'aménagements spéciaux
pour la navigation dans les mers polaires, ne pouvait s'aven-
turer dans la banquise ; son rôle se bornait à suivre de loin
le ProteuSy prêt à lui porter secours en cas de besoin.
Comme le Neptune en 1882, le Proteus fut arrêté à hauteur
du cap Sabine par une épaisse banquise ; tandis qu'il recher-
chait inutilement un passage, il fut assailli par d'énormes
amas de glace qui le prirent en travers et l'écrasèrent; avant
qu'on ail pu débarquer la plus grande partie des provisions,
il avait sombrré. L'équipage se réfugia près du cap Sabine;
ce que Ton avait pu sauver des vivres destinés à la mission
Greely fut déposé en lieu sûr, puis le lieutenant Garlington
dut songer au salut de ses hommes. La situation était vrai-
ment critique pour un jeune officier de cavalerie et il n'y
aurait pas fallu moins que l'expérience d' un marin consommé ;
les embarcations qui restaient étaient à peine suffisantes
pour l'équipage du ProtMus augmenté des soldats de Gar-
lington ; ceux-ci n'étaient d'aucun secours pour la ma-
nœuvre, et l'entente était loin d'exister entre eux et les
marins baleiniers, d'ailleurs assez indisciplinés. La retraite
s'opéra cependant en assez bon ordre, mais, par un malheu-
reux malentendu, les embarcations croisèrent le Yantic sans
l'apercevoir, tandis que ce navire errait de cap en cap à la
recherche des naufragés. Les malheureux, ballottés par de
violents coups de vent, fréquemment détournés de leur
route par la rencontre de la banquise, souffrirent cruelle-
ment de la fatigue et des privations et durent s'estimer bien
heureux de gagner Upernivik, où le Yantic finit par les
retrouver. (La saison était alors fort avancée et il n'y avait
plus qu'à rentrer en Amérique.
Lorsque la nouvelle de ce désastre parvint aux États-
{Jnis, la consternation y fut immense ; on se représenta le
lieutenant Greely quittant le Fort Gonger le 1*' septembre
de la même année, comme il était convenu, gagnant l'île
Uttleton et trouvant là, au lieu du détachement qui
156 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
devait Ty attendre, des approvisionnements très insuf-
fisants pour rhiveniage. Qu'allait-il devenir? Cependant on
ne pouvait songer à lui porter secours avant l'été suivant. Du
moins alors, les plus grands efforts seraient tentés pour
arriver le plus tôt possible. Deux baleiniers à vapeur, le Bear
et la Thétis furent achetés à Terre-Neuve et à Dundee ; les
transports de charbon Ybarra et Loch-Gavry furent affrétés
pour les escorter; en outre, le gouvernement britannique
offrit, pour faire partie de l'escadre de secours, ÏAlert qui
en 1875 portait glorieusement le guidon du* commodore
Nares ; enfin huit baleiniers à vapeur se proposaient de
lutter d'audace pour gagner la prime de 25000 livres
promise à celui qui le premier communiquerait avec le lieu-
tenant Greely. Cette fois, le personnel de l'expédition devait
être exclusivement maritime; M. le capitaine de frégate
Winfield Schley en était nommé commandant en chef et
devait monter la Thétis. %
Le Bear^ se trouvant en état de reprendre la mer, appa-
reilla de New-York le 25 avril; la Thétis partit le 1" mai.
VAlert suivait à distance et ne devait pas dépasser l'île
Littleton où son équipage construirait une habitation pour-
vue de toutes sortes de provisions qui devaient servir en cas
de désastre ; elle devait ensuite envoyer des traîneaux pour
explorer le détroit de Smith et le glacier deHumboldt. Pen-
dant ce temps, le Bear et la Thétis devaient pousser aussi
avant que possible vers le nord, en visitant tous les points
de la côte de Grinnell. Les deux navires atteignirent Uper-
nivick le 27 et le 29 mai ; ils y trouvèrent les baleiniers et,
de là, tous ensemble luttèrent d'adresse et d'énergie pour
franchir le mur de glace qui fermait la route vers le nord.
Le Bear et la Thétis arrivèrent seuls près de l'île Littleton;
n'ayant pas trouvé Greely, comme il l'espérait, le comman-
dant Schley fit route aussitôt vers le cep Sabine et alla
mouiller sous l'ile Brevoorl ; des détachements furent mis à
terre pour explorer la côte. Déjà les deux navires se dispo-
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 157
saient à repartir, lorsqu'un des matelols débarqués accourut
hors d'haleine à travers les glaces apportant des papiers
trouvés dans un coin sur l'île Brevoort et criant que la mis-
sion Greely était saine et sauve. L'excitation causée par
celte nouvelle fut extrême, et la Thétis se hâta de rappeler
ses hommes au moyen de son sifflet à vapeur. En même
temps, les officiers se rassemblèrent dans le salon du com-
mandant pour prendre connaissance des papiers trouvés.
Dans le premier, daté du 15 mars 4882, le lieutenant
Greely faisait connaître que l'hiver de 1 884-1882 avait été très
rigoureux, la moyenne thermométrique du mois de février
étant descendue à 48 degrés. Le lieutenant Lockwood avait
exploré en automne la baie de Saint-Patrick et avait tenté
vainement de traverser le canal de Robeson. Après la réap-
parition du soleil, il avait repris cette route et suivi. la côte
groënlandaise du capBeechy au portDieu-Merci (Thank God
Harbour), En septembre 4881, le docteur Pavy avait visité
la baie de Lincoln ; puis, en octobre, il avait tenté d'atteindre
le cap Joseph Henry ; mais la mer libre l'avait empêché
d'aller au delà. La santé était alors excellente et aucun
symptôme de scorbut ne s'était manifesté.
Le second papier était daté du 26 octobre 4882. Pendant
le printemps et Tété de cette année, les explorations sui-
vantes avaient eu lieu : le lieutenant Lockwood, parti le
3 avril et rentré le 2 juin, avait découvert au nord du Groen-
land, la côte Hagen, qui s'étend vers le nord-est du cap
Britanniaa jusque par 83* 30' N. et environ 38® 0. Aucune
terre n'était visible au nord ni au nord-ouest, bien que le
temps fut clair et l'observateur élevé de plus de 2000 pieds.
De son côté, le lieutenant Greely avait pénétré dans l'intérieur
de la terre de Grinnell à deux reprises, en avril et en juillet ;
il avait découvert un lac de 60 milles de long sur 8 de large,
qu'il avait nommé lac Hazen et avait gravi le mont Arthur
*i^ 43' N. et 74<» 40' ; de là, par une altitude de 4500 pieds
et un temps clair, il avait vu des terres basses s'étendre vers
158 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
rouest-sud-ouest et le sud, aussi loin que la vue pouvait
porter. Vers Touest-sud-ouest, à travers une légère dépres-
sion, il avait aperçu une chaîne de montagnes distante de
75 à 100 milles qui lui avait paru séparée de la terre de
Grinnell par un étroit canal. Enfin, la chaloupe Lady Greély^
avait exploré, en août, le fiord Archer et une partie du fiord
Howgale, qui, en dedans de Tîle Miller, reçoit les eaux du
lac Hazen par la rivière Ruggles. Tout allait encore bien.
Le troisième papier daté du 30 septembre annonçait que-
la petite troupe avait quitté le Fort Conger dès le 9 août
1883, encore au complet et en bonne santé. La chaloupe à
vapeur Lady Greely remorquait deux canots et une balei-
nière, portant quarante jours de vivres ; ces provisions avaient
pu être successivement augmentées en relevant des dépôts
établis $ur divers points de la côte. Tout allait bien jusqu'au
10 septembre; on était alors par 80** N. et 74** 45' 0. ; ia ban-
quise rendant alors la navigation impossible, le lieutenant
Greely prit le parti d'abandonner la chaloupe à vapeur ainsi
que Tune des embarcations, et de poursuivre avec les deux
autres montées sur traîneaux; bientôt il laissa encore un des
canots pour alléger sa marche. La mission atteignit enfin la
terre au nord du canal de Baird le â9 septembre avec un
canot, un traîneau et vingt-cinq Jours de vivres; tous
étaient alors bien portants et confiants dans l'avenir.
Cependant, une autre note portant la même date^ disait
que rhivernage commençait dans des conditions désespérées
et sous la menace de mourir.de faiot.
 la date du 0 octobre 1883, le sergent Rice faisait con-
naître qu'il avait quitté le camp le l*''^ octobre avec un Esqui-
mau et qu'il avait atteint le Port Payer le 5 octobre, après
avoir découvert un détroit séparant le cap Sabine de la
grande terre. Il avait vaiaement cherché les provisions dé-
barquées à la suite du naufrage du ProtetiSy dont une note
du lieutenant Garliiigton avait donn^ connaissance au lieu-
tenant Greelv. En revanche, il avait découvert un auti*e
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 150
dépôt de deux cent quarante rations, mais il ne pouvait
rien emporter et il fallait attendre que le détroit fût gelé
pour envoyer chercher ces provisions.
Enfin une note du lieutenant Greely, datée du 21 octobre
1883, disait :
« Ma petite troupe est définitivement campée sur le revers
occidental d'un mamelon qui touche dans Touesl à Tanse
ou baie du Dépôt des naufragés, à distance presque égale du
cap Sabine et de Tîlot du Chapeau à cornes (Cocked Hat).
Tout va bien. »
Ainsi, huit mois s'étaient écoulés depuis les dernières
nouvelles de la mission et pendant tout ce temps, elle était
restée presque sans provisions; bien faible était donc
l'espoir de retrouver quelques hommes en vie.
Cependant une embarcation fut détachée de la Thétis
sous les ordres du lieutenant Colwell, tandis que le Bear,
avec le commandant de l'expédition à bord, appareillait
pour se porter à sa suite vers l'emplacement désigné dans la
dernière note du lieutenant Greely. Au moment où le canot
entrait dans la baie, son équipage aperçut distinctement une
forme humaine se profilant sur le sommet de la falaise ;
aussit(^t le patron saisit un pavillon national au bout d'une
longue hampe et l'agita. L'homme s'arrêta, prit à son tour
un drapeau et l'éleva au-dessus de sa tête ; puis on le vit
descendre péniblement le long de la falaise. Deux fois il
tomba avant d'arriver au rivage. Le lieutenant Colwell le
héla dès qu'il put se faire entendre :
— Combien êtes-vous encore ?
— Nous sommes sept.
Quand le canot toucha la plage, l'officier sauta et se pré-
cipita vers l'homme ; il était effrayant à voir : ses joues
étaient creuses, ses yeux vivaient une expression sauvage, sa
barbe et sa chevelure pendaient longues et incultes ; sa
blouse d'uniforme recouvrant plusieurs chemises et jaquettes
était sale et en lambeaux. Il portait un petit bonnet et de
160 n APPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
grossiers mocassins de cuir non tanné enroulés autour des
jambes. Quand il parlait, sa langue était épaisse et embar-
rassée et sa mâchoire s'agitait convulsivement.
Arrivé près de Cohvell, ce malheureux, d'un mouvement
brusque, ôta son gant et saisit la main qu'on lui tendait.
— Où sont- ils ? demanda brièvement Colwell.
— Dans la tente, dit l'homme en indiquant la direction
par dessus son épaule, sur la montagne... la tente est
tombée.
— M. Greely est-il vivant ?
— Oui, Greely vit.
— Y a-t-il d'autres officiers ?
— Non. Et il répéta machinalement : la tente est tombée.
— Qui êtes-vous ?
— Long.
Pendant ce colloque, deux matelots, Norman et Lowe,
gravissaient la falaise. Le lieutenant dit au patron de
prendre Long dans son canot, puis, après s'être muni de
pain et de pemmican, il suivit les matelots. Parvenus sur
la crête, ils virent devant eux une plaine désolée et pier-
reuse et, sur un petit monticule, une tente. Ils s'empressèrent
de franchir l'espace qui les séparait de la tente d'où sortait
un homme à tournure martiale. L'un des matelots dit au
nouveau venu : — Voici le lieutenant, et, s'adressant à
Colwell : — C'est le sergent Brainard. Aussitôt celui-ci
prit la position réglementaire et s'apprêtait à faire le salut
militaire quand le lieutenant lui prit la main. En ce
moment, un murmure confus sortit de la tente et une voix
dit : — Qui est là? Le matelot répondit : — C'est
Norman... Norman qui était sur le Proleus. Cette réponse
fut accueillie par des exclamations : — Oh ! c^est Norman !
et un faible rire se fit entendre. La tente était à demi
renversée sur son unique montant, et Ton ne pouvait
parvenir à en soulever la toile raidie par la glace et alourdie
encore par les pierres posées sur les bords pour empêcher
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 161
Tair de pénétrer. Colweil prit un couteau, fendit la toile et
jeta un coup d'œil dans l'intérieur.
Dn spectacle douloureux s'offrit à sa vue : d'un côté, près de
l'ouverture, gisait, la tête pendante, une forme cadavérique :
sa mâchoire tombait, ses yeux ouverts étaient fixes et
vitreux, ses jambes restaient inertes ; à l'opposé, était un
pauvre être vivant à coup sûr, mais sans mains ni pieds;
une cuiller était attachée au moignon de son bras droit.
Deux autres individus, assis par terre, au milieu de la tente,
venaient de décrocher une gourde de caoutchouc attachée
au tnontant,et en versaient le contenu dans une tasse d'étain.
En face, accroupi sur ses mains et ses genoux, se tenait un
homme noir, portant une longue barbe inculte, enveloppé
dans une robe de chambre sale et déchirée, avec un petit
bonnet rouge sur le haut de la tête et fixant des yeux bril-
lants et hagards.Quand Colweil parut, il se souleva un peu
et mit une paire de lunettes.
« Qui êtes-vous? lui demanda Colweil. Sans répondre,
l'homme le regarda d'un air hébété. — Qui êtes-vous ? »
répéta Colweil. Alors un des hommes éleva la voix: « C'est
le major... le major Greely. ^ Aussitôt Colweil se précipita
vers lui, en saisissant sa main : « Greely, est-ce bien vous?
— Oui, répondit l'infortuné d'une voix faible et brisée,
hésitant et haletant à chaque mot, oui, sept de nous vivent
encore... nous sommes là... mourant en hommes... j'ai fait
ce que j'ai pu. » Puis il retomba épuisé.
Auprès de Greely se trouvaient sous la tente les sergents
Elison et Fredericks, l'infirmier Biederbick et le soldat
Connell; avec Brainard et Long, que nous avons déjà
nommés, c'était tout ce qui restait des vingt-cinq hommes
de l'expédition polaire. La scène que contemplait Colweil
éjiait vraiment l'image même de la misère et de la désola-
tion. Le sol était couvert de vêtements en loques et de sacs
de campement dans lesquels les malheureux avaient passé
presque tout leur temps d'hivernage; il n'y avait plus sous
soc. DE GÉOGR. — 2« TRIMESTRE 1887. VIII. — 11
16^ RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANIfUEL.
la tente d'autre nourriture que deux ou trois tasses d'une
gelée noire, épaisse, répugnante, obtenue en faisant
bouillir des lanières découpées dans les vêtements de peau
de phoque. La gourde de caoutchouc ne contenait que
deux ou trois cuillerées à thé d'eau-de-vie; c'étaient les
dernières; elles s'épuisaient au moment même où le lieu-
tenant entrait. Evidemment ces hommes n'avaient plus que
quelques heures à vivre.
Dès que Colwell se fut rendu compte de la situation, il
envoya Long chercher à bord le médecin et des stimulants,
puis il distribua à ceux qui restaient un peu de biscuit qu'il
avait dans ses poches; ils le mâchèrent lentement; il leur
en donna un autre morceau, tandis que Norman ouvrait une
boîte de pemmican; une partie du contenu fut distribuée
par petites portions; rien de plus lamentable que l'aspect
de ces malheureux qui, ne pouvant se tenir debout,
restaient accroupis sur leurs genoux et tendaient les mains
d'un air suppliant pour obtenir une nouvelle distribution.
Mais on leur dit que c'était assez et qu'ils ne pouvaient en
absorber davantage sans danger, Greely réclamait avec force
la tasse de peau de phoque bouillie, soigneusement ménagée
depuis plusieurs jours comme ressource suprême et disait
qu'elle lui appartenait et qu'il avait le droit de manger cette
affreuse nourriture.
Tandis que Colwell travaillait à relever la tente, l'un des
affamés parvint à s'emparer de la boîte de pemmican à
moitié vide, et, avant qu'on s'en fût aperçu, le contenu
était absorbé.
Pour les distraire en attendant de nouveaux secours,
Colwell entreprit de leur raconter ce qui était survenu en
Amérique et en Europe pendant leur absence; il fut très
surpris de voir qu'ils n'en étaient pas tout à fait ignorants ;
il s'était trouvé que, parmi les provisions débarquées du
ProteuSy étaient deux boîtes de citrons, et cesfrnits étaient
enveloppés dans des fragments de journaux anglais; c ces
RilPPORT SUR LB GONGOURS AU PRIX ANNUEL. 163
citroDs que votre chère l\emme avait préparés pour nous, »
disait l'un d'eux à Golwell dans un éclair d'extravagante
fantaisie ; le lieutenant protesta contre cette attention
supposée d'une personne imaginaire; mais déjà l'impression
s'était évanouie.
Pendant ce temps, Long arrivait à bord du Bear^ où l'on ,
était obligé de le bisser. On l'avait confortablement assis dans
un fiaateuil du salon et chacun l'interrogeait sur les aveu-
lares de la mission polaire. Long, d'une voix faible, com-
mença son récit : tous étaient morts, à l'exception de Greely
et de cinq autres restés à terre dans « une triste détresse,
une bien triste détresse >; ils avaient passé un rude hiver et
rétonnant était qu'ils eussent pu en sortir. Rien ne saurait
rendre l'accent avec lequel ce malheureux, brisé et sans
force, répétait sans cesse : « Un rude hiver ! un rude hiver ! »
et beaucoup des officiers qui Tentouraient ressentaient une
émotion qu'ils avaient peine à dissimuler. Le premier in-
dice qui leur fût parvenu de l'arrivée des secours avait été
le bruit du sifflet à vapeur de la Thétis, rappelant ses
hommes descendus sur l'île Brevoort. Le lieutenant Greely
Tavait entendu répercuté faiblement sur la colline, mais les
autres ne l'avaient pas distingué à travers les mugissements
de la tempête, et, quand il leur dit qu'il entendait le sifflet
d'un navire à vapeur, ils crurent à une aberration de son
imagination troublée. Cependant Long sortit et, luttant
péniblement contre le vent, il alla jusqu'au rivage, mais
ne put rien voir que la côte rocheuse et le pied de la ban-
quise contre lequel la mer déferlait avec rage. Ce fut pour
lui un amer désappointement. Il s'en retourna le cœur brisé,
puis ne put résister à la tentation de revenir à la plage
C'est alors qu'il aperçut le canot qui entrait dans la baie.
Après tant de mois de vaine attente, il se crut le jouet d'un
rêve ; mais quand il vit le patron agiter le pavillon aux
chères couleurs de la patrie, il comprit que les secours
arrivaient enfin.
164 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
Dès que les malheureux restés à terre furent suffisam-
ment réconfortés pour être en état de supporter le trajet,
on les transporta à bord.
Notre compatriote, le docteur Pavy, avait joué un rôle
des plus actifs dans les explorations scientifiques aux envi-
rons du fort Conger et il avait rendu de grands services
pendant les pénibles travaux de la retraite vers le sud. Mais
sa santé n'avait pu résister aux privations du dernier hiver;
il s'affaiblissait rapidement et allait sans doute succomber
aux étreintes de la terrible maladie, lorsqu'il voulut sortir
seul, se traînant avec peine; il tomba dans une crevasse de
glace et disparut englouti. Il a noblement représenté la
France dans la dernière et la plus dramatique des explo-
rations polaires et nous regretterons qu'il ne puisse recevoir
de nos mains la récompense due à ses efforts ; du moins nous
est-il permis d'associer plus particulièrement sa mémoir,e à
l'honneur que vous faites à son chef, le lieutenant Greely,
en lui décernant la médaille d'or du prix de la Roquette.
M. ALEXANDRE GRENIER
M. A. Germain, rapporteur.
médaille d'or. — Prix Erbard.
Les belles cartes hydrographiques de la marine, tant de
fois admirées et récompensées dans les expositions, ne sont
pas seulement des œuvres scientifiques de premier ordre :
elles joignent, pour la plupart, au mérite de l'exactitude du
contour des côtes et du relief sous-marin, celui du fini et de
la précision de la gravure.
Un grand nombre de feuilles que le service hydrographi-
que delà marine livre à nos officiers sont, à ce point de vue,
de véritables chefs-d'œuvre qui permettent de lire avec
clarté les accidents du terrain et les détails hydrographiques
dont ces cartes abondent.
RAPPORT SUR I.E CONCOURS AU PRIX ANNUEL. io(>
Ce n'est pas en quelques mois que se forment ces habiles
graveurs en taille-douce qui, penchés sur le burin, sont
plus soutenus par la satisfaction de produire une belle
carte que par Tappât de modestes salaires; à l'habileté de ia
main, qui ne s'acquiert qu'avec le temps, ils doivent joindre
le sentiment de la topographie et le respect de l'exactitude
mathématique.
Ces modestes travailleurs sont moins heureux que leurs
confrères en gravure de médailles et d'estampes; ils
n'arrivent, quel que soit leur talent, ni à l'Institut, ni à la
fortune. Le métier est plus dur encore depuis que ces tra-
vaux se donnent par soumission cachetée, moyen écono-
mique sans doute, mais à l'avantage des jeunes dont la
main et les yeux ne sont pas encore fatigués par l'outil et
les veilles.
Entre tous, la Commission desprix-a distingué M. Alexan-
dre Grenier qui, depuis trente-quatre ans, n'a cessé de gra-
ver pour le Dépôt de la marine un nombre considérable de
cartes avec un soin, une habileté qui lui font le plus grand
honneur, et qui, à l'âge de soixante-dix ans, est encore un
des maîtres incontestés de la gravure des cartes.
M. Grenier est né à Paris en 1817; ce fut dans le modeste
atelier de bijouterie de son père qu'il prit goût à la gra-
vure. Il eut pour maître M. Gollin, dont le nom est bien
connu des cartographes, et collabora tout jeune aux belles
productions de son professeur, jusqu'à l'époque de son
admission au Dépôt des cartes et plans de la marine, en
1853- On doit à son burin, en dehors de travaux cou-
rants, une cinquantaine de très belles cartes grand-aigle,
parmi lesquelles il faut rappeler le plan du Morbihan, levé
par M. Bouquet de la Grye ; la carte du détroit de Messine; la
carte générale du bassin oriental de la Méditerranée; celle
du Japon, levée par M. le capitaine de frégate Banaré, etc.
^es travaux lui valurent une médaille de bronze à l'Expo-
Mtion universelle de 1878.
\
166 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
Ed décernant le prix Erbard (médaille d'or) à M. Alexan-
dre Grenier, la Société de Géographie fait œuvre de justice,
en môme temps qu'elle est certaine de répondre aux inten-
tions des généreux fondateurs qui ont institué ce prix pour
récompenser des artistes habiles et dont le nom est trop
souvent oublié.
M. jôret
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES D'AIX
M. E.-T. damy, rapporteur.
Prix Jonuurd.
Votre Commission des récompenses a décerné cette année
le prix Jomard à un excellent ouvrage récemment publié
par M. Joret, professeur à la faeulté des lettres d'Aix, et qui
a pour titre :
JeannBaptiste Tavernier, écuyer, baron (TAubanne,
chambellan du grand électeur, d'après des documents nou^
veaux et inédits ^.
Tavemier, dont ce volume nous retraee l'existence aven-
tureuse, fut le plus entreprenant, le plus audacieux voyageur
du xvii* siècle. Venu avant Bemier, Thévenot et Chardin,
il leur a ouvert la voie, mais il les surpasse tous trois par le
nombre et par l'étendue de ses itinéraires.
Il était à peine sorti de l'adolescence, qu'il avait déjà par-
couru l'Europe presque entière ; à vingt-cinq ans, il prenait
pour la première fois la route de l'Orient (1630), et rentrait
en 1668 seulement de son sixième et dernier voyage. Pen-
dant ces trente-huit années, il avait visité dix fois la Perse,
parcouru à plusieurs reprises THindoustan dans toute son
étendue, poussé jusqu'à Java et fait le tour de l'Afrique.
Habile, dès sa jeunesse, à gagner la faveur des puissants
1. Paris, Pion, 1886. 1 vol. in-8.
RAPPORT SDR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 167
du jour, il fat, tour à tour, quoique protestant, le protégé
du père Joseph, rÉminence grise, et des Lamoignon, ces
grands amis des jésuites, en même temps qu'attaché à la
maison du duc d'Orléans. Après avoir été accueilli avec
dislinclion à la cour de Ghah-Abbas, le sophi de Perse, et à
celle d'Aureng-Zeb, le conquérant de l'Inde, il fut anobli en
1670 par Louis XIV, et, en 1684, Frédéric-Guillaume, le
grand électeur, lui donna la clef de chambellan et le
nomma même son ambassadeur auprès du grand Mogol.
Mis ainsi en contact avec quelques-uns des plus puissants
princes de son temps, il est témoin des événements les plus
importants: il assiste à la bataille de la Montagne-Blanche
etvoitGustavc-Adolphe envahir l'Allemagne, ou bien il nous
raconte la sanglante révolution qui renverse Chah-Djihan et
met Aureng-Zeb sur son trône. Ses démêlés avec la Com-
pagnie hollandaise des Indes Orientales, ses rapports avec
Chappuzeau, qui mêlèrent un instant son nom à la polémique
religieuse, enfin l'obscurité qui nous dissimule ses derniers
instants, tout cela contribue encore à donner un intérêt
tout particulier à cette grande figure.
Et pourtant^ non seulement Tavemier n'avait point son
Ustorien, mais encore les notices incomplètes que lui ont
consacré les Dictionnaires biographiques sont remi^lie^ des
erreurs les plus inexplicables. Weiss, dans la Biographie
universelle ; les frères Haag, dans la France protestante,
d'ordinaire si bien informés, n'arrivent môme pas à fixer la
tiate de son premier départ pour l'Orient, ignorent son
voyage à Berlin en 1684, lui font explorer Sumatra et les
côtes de la Chine qu'il n'a jamais visitées et ne disent
presque rien, en revanche, de ses voyages à la fois si obscurs
et si curieux dans la Perse et dans l'Hindoustan.
Jamais de voyageur célèbre n'a été si mal étudié, et pour-
^t jamais vie de voyageur ne mérita davantage d'être ntiise
sous les yeux des lecteurs de plus en plus nombreux qui
s'intéressent aux choses de la géographie. M. Charles Joret
L
168 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
a donc bien mérité de la science en entreprenant le volume
que notre Société couronne ce soir.
Le « Journal » du voyage que J.-B. Tavernfer fit en 1684
auprès du grand électeur, retrouvé par M. Joret dans un
manuscritdela bibliothèque Méjane, a étéle pointde départ
de ces recherches. Des documents nouveaux découverts à
Uzès et dans les archives de Lausanne, d'autres tirés des
archives secrètes de Prusse et de celles de Moscou sont venus
successivement s'ajoutera la relation inédite. Enfin, étudiés
de plus près et mieux interprétés, les trois volumes laissés
par Tavernier ont éclairé presque tous les points obscurs
qui subsistaient dans la biographie de l'infatigable voyageur.
Cette biographie est assez bieu faite, on peut le dire, pour
qu'il reste désormais peu de changements à y apporter.
Ce que l'historien de Tavernier a surtout bien établi, c'est
la place importante que le voyageur occupe dans l'histoire du
commerce et dans celle des cojinaissances géographiques du
XYii® siècle. On ne soupçonnait point la grandeur de ses en-
treprises commerciales ; on ne voyait en lui qu'un gros mar-
chand de pierres précieuses. Il embrassait cependant dans
son négoce toutes les choses d'Orient, laines fines de Cara-
manie, indigo, parfums, etc., qu'il importait en France.
On trouve dans ses Relations les renseignements les plus
précieux sur la nature et la valeur des marchandises de
l'Orient et sur les moyens de se les procurer. Il ne s'est point
borné d'ailleurs à ces indications purement commerciales ;
il a donné de la Perse, de l'Hindoustan et de plusieurs con-
trées de l'Asie méridionale, encore presque inconnues chez
nous, des descriptions qu'on peut lire encore aujourd'hui
avec intérêt ; enfin il a été le premier en France à parler du
Tonkin, qu'un de ses frères avait visité à plusieurs re-
prises.
Il n'était pas inutile de rappeler ces services rendus par
Tavernier au commerce et à la géographie, et l'on ne sau-
rait trop remercier son historien de les avoir remis en hon-
■■ .-.-i
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. i6*J
neur. M. Gh. Joret a cru devoir faire plus encore. Il a essayé
de reconstituer les divers itinéraires suivis par l'intrépide
marchand dans ses six voyages d'Orient, voyages sur lesquels
nous n'avons que des renseignements incomplets. Tavernier
se proposait, avant tout, dans ses Relations , de faire con-
naître les différentes routes qui, de son temps, conduisaient
en Perse ou dans l'Inde ; quant à ses voyages eux-mêmes,
il n'en a raconté le plus souvent que des épisodes isolés ;
aussi arrive-t-il de le perdre de vue pendant des années
entières, et est-il parfois bien difficile de savoir au juste
quelle route i^ prend pour se rendre dans la capitale de
la Perse ou dans celle d'Aureng-Zeb. Grâce à l'étude com-
parée des divers récits du voyageur et au classement fort
attentif des renseignements qu'il nous donne, en passant, sur
une ville qu'il a visitée, sur un événement dont il a été témoin,
M. Joret peut le suivre presque pas à pas dans ses six voyages.
En lisant la préface dite Dessein de V auteur ^ imprimée en
tête des Relations y on est mis au courant de la vie de Taver-
nier jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans ; on suit sa carrière dans
les récits de ses explorations jusqu'à sa soixante-qua-
trième année (1669). Les renseignements autobiographiques
font alors défaut et l'historien ne peut y suppléer qu'en
puisant dans les écrits des contemporains, surtout dans ceux
de Ghappuzeau, coreligionnaire et ami du grand voyageur.
Tavernier a renoncé presque complètement au négoce :
anobli par le roi, possesseur de la baronnie d'Aubonne en
Suisse, il ne songe plus, après avoir mis ordre à ses affaires,
qu'à publier le résultat des observations qu'il a faites pen-
dant trente-huit ans d'entreprises les plus diverses à travers
le monde oriental. Une période de repos commence pour
lui; de marchand il est devenu écrivain, et simplement, vé-
ridiquement, il dit ce qu'il a vu, observé et appris dans ses
longs et fructueux voyages. Ces Relations ont été vraisem -
blablement retouchées par une main amie, celle de Ghap-
puzeau peut-ôtre, ou du secrétaire de Lamoignon, mais pour
I
J
170 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
le fond, elles sont évidemment de Tavernier lui-même, et
c'est ce qui en fait la valeur historique et scientifique.
Composées d'après les notes qu'il avait amassées dans ses
divers voyages, sur les Mémoires dont il parle à plusieurs
reprises, les Relations de Tavernier ont une exactitude que
ne sauraient avoir des récits rédigés par un étranger de
longues années après les évéuemenls, et tout ce que dit
l'historien du célèbre voyageur nous paraît incontestable.
Il venge fort bien son héros des vaines accusations dont son
œuvre a été parfois l'objet.
M. Joret a rendu un autre service encore à Ja mémoire de
Tavernier. Le premier, il a fait connaître le rôle politique
que le voyageur français fut appelé à jouer, quand Frédéric-
Guillaume voulut l'associer à sa politique coloniale.. Bien que
souverain d'un État presque entièrement continental, sans
flotte, sans port, le grand électeur avait conçu le hardi pro*
jet de faire du Brandebourg une puissance maritime et,
grâce au concours dévoué du Hollandais Raule,. il fut assez
heureux pour y parvenir. En 1684 il avait à sa disposition
une flotte de vingt-sept bâtiments ; une Compagnie Électa^
raie était créée pour faire le commerce sur les côtes de
l'Afrique occidentale, des établissements coloniaux étaient
fondés en Guinée, au mont Mamfro {Gross-Friedrichsberg)
et à Accada {Dorolkeen-Schanze); d'autres devaient l'être
bientôt dans l'île d'Arguin et â Saint-Thomas.
Encouragé par ces succès, Frédéric-Guillaume songea à
nouer des relations commerciales avec l'Orient. Dans ce
dessein il s'adressa à Tavernier, qui, malgré ses soixante-
dix-neuf ans^ se rendit à ses invitations et ne quitta Berlin
qu'après avoir jeté les bases d'une Compagnie de commerce
des Indes Orientales.
Nommé chambellan par l'électeur et son représentant au-
près du grand Mogol, Tavernier revint à Paris, afin de
réaliser en vendant sa propriété d'Aubonne la somme d'ar-
gent pour laquelle il devait contribuer à la fondation de la
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 171
nouvelle Compagnie. L'acte de vente d'Aubonne, retrouvé
par M. Ch. Joret, est du 17 février 1685.
Rien ne semblait, dès lors, devoir le retenir en France, et
cependant il ne retourna pas à Berlin. Un nouveau dessein *
a surgi dans son esprit. Malgré son grand âge, il a formé
le projet de gagner pour la septième fois l'Orient, et cette
fois à travers l'empire russe. Il part de Suisse, traverse
rAllemagne occidentale; à la fin de Tannée 1688, il est à
Copenhague oti le publicité Rustgaard lui fait visite; il
gagne la Suède, et en février 1689 (un document découvert
par M. Tokmakof nous l'apprend), il arrive à Smolensk avec .
un passeport suédois. Le 16 du même mois, il est autorisé
à se rendre à Moscou oti il succombe, en juillet 1689, à l'âge
de quatre-vingt-cinq ans.
c On ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse, dit
M. Joret, en voyant le célèbre voyageur, après avoir affronté
tant de fatigues et fait de si grandes choses, victime de
Timplacable destinée, tomber seul et presque inconnu sur
cette terre étrangère. » Ajoutons que, bien qu'il ait disparu
amsi obscurément et loin de la patrie, sa mémoire n'en a
point été atteinte : on ne lit plus Tavernier comme au com-
mencement du xvm® siècle *, mais il est demeuré, en dépit
de quelques détracteurs, une des grandes figures de son
temps, et ses écrits sont restés, suivant l'expression de
VEnglish Cyclopœdiay « d'une valeur inappréciable pour
Thislorien et pour le géographe ».
1. II a paru dans la seule année 1713 trois éditions de ses Voyages.
\
j
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE*
SCR LE
THIBET OI^IBISTTAXj
PAR
J. L. nUTREUIIi DE RHIAS
Paris, octobre 1880.
Arani-propos. — Les précurseurs. — La question du Thibet. — But de
ce mémoire, origine de la carte qui raccompagne. — Programme
général du mémoire, cadre, projection, dessin et orthographe de la
carte. — Explication de quelques termes usuels. — Liste des docu-
ments à consulter. — Observations sur les documents. — La carte de
d*Anvllle doit ôtre la base de notre étude. — Avertissement.
De tous les pays civilisés ou organisés, le a Ou Szou
Dzang », Tancien royaume des c Thou po », dont on a
fait Thou bo et Thibet, est certainement le plus ignoré. Ce
n'est pas que Ton manque d'ouvrages traitant de la géogra-
phie et de rhistoire du Thibet : la bibliographie chinoise,
les relations des missionnaires et des voyageurs ont été
mises à profit depuis longtemps. Mais ces ouvrages sont,
pour la plupart, si visiblement écrits avec des idées pré-
conçues ou à un point de vue trop particulier, ils présentent
de si vastes lacunes, et leur lecture laisse tant de doutes
dans l'esprit, qu'on les achève sous Timpression d'un rêve
ou de l'inconnu.
Les Précurseurs. — Toute inconnue excite notre curio-
sité. Aussi, de nombreux et considérables efforts ont-ils été
tentés pour dévoiler cette contrée dont le charme mysté-
rieux est dû surtout à sa position au cœur de l'Asie et à la
1. Voir les cartes (quatre feuilles de construction et une carte du Thibet
oricntnl) jointes à ce numéro.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SDR LE THIRET ORIENTAL. 173
redoutable ceinture alpestre qui l'enferme, semblable aux
côtes abruptes d'une mer intérieure aux profondeurs acci-
ilentées qu'aurait mises à nu un dessèchement mille fois
séculaire.
Parmi les pionniers de cette terre entrevue, nous comp-
tons plus d'un compatriote. Jusqu'à présent même, les mis-
sionnaires français sont les Européens qui ont voyagé et
résidé le plus longtemps dans ce pays ou sur ses frontières
orientales. D'Anvilleen a été le premier, et en est encore,
pour la plus grande partie, le seul vrai géographe. Que
ne pouvons-nous ajouter à ces titres ceux qu'aurait acquis
F. Garnier s'il eût été libre d'aller chercher les sources du
Mékong en dirigeant, suivant ses propes vues, l'exploration
dont il avait été le véritable promoteur. Ceci soit dit sans
vouloir affaiblir en rien l'expression des éloges que l'homme
le plus autorisé, F. Garnier, a été le premier à payer à son
chef, le commandant Doudart de la Grée.
Souvenir oblige. Les premières lignes de ce mémoire
devaient être un hommage rendu à ceux de nos compatriotes
dont les travaux ont été le plus utiles à la science géographi-
que au Thibet on à la vulgarisation de ces connaissances :
particulièrement à d'Anville, au P. Hue, à l'abbé Desgodins
et à F. Garnier.
Au point de vue de la géographie et des voyages, nos
compatriotes sont donc encore au premier rang des Euro*
péens qui se sont intéressés au Thibet oriental ; mais tan-
dis que nous nous reposons, les Anglais, réveillés par des
commentateurs distingués tels que Pemberton, le colonel
Yule, Gordon, etc., et poussés par leur esprit entreprenant,
se préparent à suivre les voies que leurs officiers ont recon-
nues près des frontières, et sur lesquelles ils ont lancé en
éclaireurs des Pandits, ou Hindous, que le service topogra-
phique de rinde dresse aux explorations scientifiques.
La question du Thibet. — De grands changements se
produiront d'ici peu dans cette partie du monde : l'homme
i74 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TOIBET ORIENTAL.
de science y cherche les solutions de bien des problèmes qui
n*intéressent pas moins le monde des affaires et celui de la
politique; et, en dépit d'une froideur calculée, celui-ci n'est
ni le moins curieux, ni le moins impatient. L'Europe n*aora
pas attendu le xx* siècle pour se passionner, s'électriser de
politique asiatique ; elle comprend l'importance de ce facteur
sur son avenir économique, social, politique; il lui semble,
matérialisant la question, que celui-là en sera le maître qui
planera de plus haut, et possédera le centre d'où s'écoulent,
dans toutes les directions, les grands fleuves, organes fécon-
dateurs du plus ancien continent.
A divers titres donc, quatre puissances, surtout: l'Angle-
terre et la Russie, la France et la Chine ont aujourd'hui le
plus grand intérêt à être fixées sur leur voisine: leThibet, et
sur les bassins supérieurs des fleuves qui baignent l'Inde et
la ïarlarie, Tlndo-Chine et la Chine.
L'état plus ou moins indépendant — ou sauvage, pour par-
ler comme les plus forts — des populations des frontières
du Thibeta facilité jadis la conquête de ce pays parlaChine,
comme il facilite aujourd'hui la rapide extension de l'Angle-
terre dont l'intérêt est de faire admettre que le protectorat
chinois y est aussi nominal que possible, et que diverses
régions du Thibet sont soumises de la même façon au gou-
vernement de Lhassa.
Déjà, le Ladack, une partie du Boutan, le Sikkim sont
tombés entre les mains de nos voisins. Nous verrons bientôt
que, par la vallée de l'Iraouady, ils couperont le Thibet de
la Chine et que du haut Iraouady au haut Mékong, il n'y a
qu'un pas insignifiant à franchir.
Si les progrès de l'Angleterre peuvent inquiéter la Chine
et la France, ils ont aussi éveillé et appelé vers le Thibet
l'attention des populations de l'Asie centrale et septen-
trionale et celle de la Russie. Non moins habile peut-être
que l'Angleterre à faire reconnaître les frontières du Thibet,
la Russie compte^ parmi ses plus célèbres explorateurs, le
■éVOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 175
colonel Prjéwalski qui, de la Mongolie, s*est déjà avancé
jusqu'à environ 200 kilomètres dans le nord de Lhassa.
But de ce mémoire. Origine de la carte qui raccom-
pagne, — Mais nous n'avons pas à suivre toutes ces tenta-
tives, ni à compiler les documents géographiques et histori-
ques du Tbibet. Notre tâche est à la fois plus restreinte et
plus lourde.
Plus restreinte : parce que nous ne nous occuperons au
point de vue géographique que de la partie du Thibet la plus
intéressante pour nous, c'est à dire du Thibet sud-oriental
comprenant : une partie de la province de Oui, dont la prin-
cipale ville, Lhassa, est eu même temps la capitale du Thibet,
et une partie de la province de Kham, dont la moitié orien-
tale est placée aujourd'hui sous le gouvernement direct du
Sétchouen ou de la Chine.
Notre tâche est plus lourde : parce qu'il ne s'agit point de
compiler tous les documents relatifs à la vaste région où
viennent converger les plus beaux fleuves de l'Asie : le
Yœrou dzang bo (Tsan po) ou Brahmapoutre, le Ken pou
(Gakbo)que nous identifierons avec l'Ivaouady, la Salouen,
le Mékong et le Yang tse Kiang; mais de discuter tons les
renseignements recueillis jusqu'à ce jour pour aboutir à
reconstituer la carte du Thibet oriental.
Sous ce rapport, nous espérons que ce travail intéressera
également géographes et cartographes de tous pays.
Il ya déjàlongtemps que j'ai commencé la carte du Thibet
oriental jointe à ce mémoire, car elle est comprise dans ma
carte générale de l'extrême Orient méridional, carte com-
mencée en 1877 et qui fut exposée manuscrite à Venise lors
du Congrès géographique international. Je la tins au courant
des explorations nouvelles jusqu'en 1883, époque à laquelle
d'autres occupations interrompirent mon travail que j'ai
repris au mois de juillet de cette année. C'est par le Thibet
que je rentrai en extrême Orient. Celte partie de ma carte
de 1883 a donc été remaniée comme on le verra ; mais elle
476 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
constitue ainsi une carie du Thibet oriental si, différente
de tout ce qui a paru jusqu'à présent, qu'il devenait néces-
saire de montrer comment elle a été établie; et le meilleur
moyen m'a paru être de suivre Tordre de mon propre
travail en abrégeant le plus possible les détails.
En me mettant à l'œuvre, j'ai d'ailleurs reconnu que tout
autre système d'exposition serait défectueux. C'est, en effet,
en étudiant les documents suivant leur ordre chronologique
qu'on se rend bien compte de la façon dont on doit les
utiliser, à moins qu'on admette avec les géographes pour
rire « que les documents les plus récents soient forcément
les plus exacts, et qu'il suffise de les reporter sur une carte
pour prétendre l'avoir corrigée ». Aussi, que de cartes
nouvelles voyons-nous paraître, qui sont, dans leur ensem-
ble, moins exactes que celles qu'on a eu la prétention de
corriger; et cela parce qu'on ne veut pas se donner la peine
de faire soi-même l'étude ab ovo des documents, étud e abso-
lument indispensable pour corriger comme pour dresser une
carte. Cette étude doit être entreprise avec une complète
indépendance d'esprit. Le géographe ne doit voir que des
documents, et ne point se soucier de toutes les « Autorités »
• qui, pour la plupart, reposent sur des titres douteux ; il sera
toujours temps pour lui de les reconnaître quand le résultat
de ses propres travaux lui aura prouvé que tel ou tel géogra-
phe ou commentateur avait vraiment mérité ce titre d'autorité
compétente par des études sérieuses.
Programme général. — Voyons maintenant les grandes
lignes de notre programme.
Après avoir précisé les limites du travail, nous indiquerons
toutes les sources d'informations; puis, d'une lecture ou
étude préliminaire, nous déduirons la marche que nous
aurons à suivre.
Dans la première partie, étude de géographie mathéma-
tique, nous expliquerons la reconstitution de la carte de
d'Anville, et nous exposerons le système de raccordement
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 177
des fleuves du Thibet, de l'Inde et de la Birmanie qui en
résulte.
La deuxième partie, complément de la première, sera
consacrée à la discussion de documents spéciaux sur la
partie sud-est du Thibet, et des données récemment obte-
nues par le Pandit A. K. (Krîchna). On verra qu'il n'y avait
pas lieu de les prendre pour base d'un nouveau travail, mais
qu'on pouvait les utiliser comme détails entre des positions
mieux déterminées, car la carte qui résume les résultats de
ce beau voyage est radicalement fausse.
Enfin, dans la troisième partie, sur un croquis de délimi-
tation des principaux bassins hydrographiques, nous exami-
nerons, au point de vue hydrologique, les diverses hypothèses
relatives àl'important problème de Tidentification des fleuves
du Thibet, et nous verrons que les résultats de cette étude
hydrologique confirmeront ceux de notre étude purement
géographique aii point que, si nos positions de Lhassa et de
Bathang sont exactes, toutes les autres doivent l'être à en-
viron 10 milles près, ce qui est bien quelque chose pour une
région dont la cartographie a été bouleversée, et qui contient
des erreurs manifestes de plus de soixante milles !
CadreyprojectioUy dessin et orthographe de la carte. Expli-
cation de quelques termes usuels. — Le cadre que nous
nous sommes fixé est compris, à peu près, entre les méri-
diens de Lhassa et de Bathang, sur le Yang tse Kiang, soit
entre 88^30' et 97» à l'est de Paris, et les parallèles de 27o à
3fi5' nord.
Pour n'y point revenir, je dirai tout de suite quelques
mots de la carte qui résume le travail que nous allons
faire.
La projection adoptée est celle de Mercator qui, par ces
latitudes, ne déforme pas sensiblement les continents et
qui rend les plus grands services aux géographes et aux
voyageurs.
A la rigueur, presque tout le tracé devrait être exécuté eu
soc. DE GÉOGR. — 2« TRIMESTRE 1887. VIII. — 12
\
178 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
pointillé. Dès lors, il n'y avait aucun inconvénient à le faire
en lignes pleines.
D'après l'hydrographie, les altitudes indiquées en mètres
et ce que nous dirons de l'orographie générale dans le cours
de ce mémoire, on aura une idée suffisante du système oro-
graphique du Thibet oriental dont le dessin a été supprimé.
Dans l'état actuel de nos connaissances, ce dessin ne pouvait
être exact, et il aurait surchargé inutilement la carte à
petite échelle d'un pays si accidenté.
J'ai conservé partout où cela a été possible la transcrip-
tions des noms thibétains de l'orientaliste Klaproth, trans-
cription qui me parait préférable à toute autre pour des
cartes françaises. Toutefois, j'ai mis entre parenthèses
d'autres transcriptions pour faciliter la lecture des différents
ouvrages sur le Thibet.
J'ajoute ici l'explication de quelques termes qui reviennent
fréquemment, soit sur nos cartes, soit dans le cours de ce
mémoire :
Monastère (gombay gontchen) ; temple ( lakhang) ; localité
fortifié (dzong, dzoung ou jong) ; lac {you fntso, mtso ou
nour) ; pont {samba en thibétain, kiao en chinois) ; mon-
tagnes de neige, glaciers (gang ri ou gang la). Le mot la
indique que la montagne renferme une passe indiquée sur
la carte par le signe =; rivière (tchoUj kio, fctow, en thi-
bétain, myyit en birman, nam chez les Laos ou Ghans et
Khamtis, kha ou thi chez les Singphos et les Michemis^
kiang en chinois).
Liste des documents à consulter. — Quelques-unes des
positions extrêmes de notre carte dépendent de travaux sur
les régions voisines. Pour ne pas sortir de notre cadre, nous
nous bornons à présenter ici, par ordre chronologique, la
liste des documents relatifs au Thibet oriental. Les lettres
G. G. N. S. E. 0. placées dans la première colonne verticale
indiquent que les documents signalés sur la même ligne
horizontale concernent la totalité ou les régions centrales,
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 179
nord, sud, est et ouest du Thibet oriental. Il sera donc facile
aux lecteurs de se reporter, suivant les régions, aux docu-
ments qui les concernent; de cette façon les notes en fin de
pages seront réservées aux explications et développements
que le texte ne comporte pas.
THIBËT ORIENTAL
Principaux voyageurs, commentateurs et géographes,
(Voir bibliographies spéciales de rexlréme Orient.)
J
Régions.
0.
0.
E.
G.
Dates.
1623
1661
1708-1718
1709
0.
G.
1714
1717
1715-1717
Le P. A ndrada, jésuite portugais se rend de
L'Inde à Lhassa.
Les PP. Gnieber et Dorville se rendent de
Pékin à Lhassa et dans Tlnde.
Les PP. FrideUi, Bonjour et Régis dressent
la carte du Setchuen, du Yunnan et des
frontières orientales du Thibet.
Deux Chinois de la suite d'un amba^ - ^deur
de Tempereur Kang-Hi dressent i e pre-
mière carte du Thib et. Ce travail t remis
en 1711 au P. Régis, qui déciare n'en
pouvoir rien tirer.
Le P. Disderi et M. Freyre vont de l'Inde
à Lhassa.
Le P. H. de la Penna et onze compagnons
vont de Pékin à Lhassa. Séjour de la
Penna à Lhassa pendant trente ans.
Deux lamas, instruits par les jésuites, dres-
sent par ordre de l'empereur Kang-Hi la
carte du Thibet. Leur travail fut revu en
1717 par les jésuites à Pékin, abrégé,
arrangé par eux et introduit dans leur
atlas. Un exemplaire de cet atlas existe à
la bibliothèque du ministère des affaires
étrangères. Nous désignerons l'ensemble
de ces feuilles sous le titre : c Carte du
Thibet des jésuites >.
180 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
Régions.
G.
G.
Dates.
1735
1760
^.
0.
0.
0.
0.
^. etS.-E.
J765
1774
. 1783
1811
1826
1824-1826
G.
1824-1836
S.-E.
1836
S.
1837
S.
1845
s.
1845
O..N..E.
1846
0.
1848-1855
S.-E.
J 852- 1854
E.
1854
S.
1860
Les calques des cartes des lamas sont utili-
sées par d'Auville pour dresser les feuilles
du Thibet et de la Tartarie» qu'il publie
dans son atlas de la Chine. Nous dési-
gnerons l'ensemble de ces feuilles sous
le titre « Carte du Thibet de d'Anville. »
Rectification sous l'empereur Kian Long de
la carte des jésuites par les PP. Hallens-
tein et Benoit (voir : Géographie et car-
tographie chinoise).
Travaux de Rennell sur le bassin du Brah-
mapoutre.
Bogie et Hamilton envoyés de Tlnde au
Thibet par Warren Hastings.
Voyiiges de Turner de Tlnde à Lhassa.
Voyages de Manning de Tlnde à Lhassa.
Voyages de Moorcroft de l'Inde à Lhassa.
Bedford, Neufville, Burlton, Bedingfield,
Wilcox, etc., reconnaissances du Brahma-
poutre, rivière Lohit ou Brahmakund et
affluents, Nam Kiou (Iraouady).
Cartes de Klaproth. Traduction de la géo-
graphie chinoise et des itinéraires chinois
au Thibet.
Hannay (haut Iraouady, rivière de Mogoung,
vallée de Houkong).
D'' Bayfield (Michemis d'Assam), D' Griffith
(rivière de Brahmakund, vallée de Hou-
kong).
Lieutenant Dalton (Soubansiri).
Lieutenant Rowlath (rivière de Brahma-
kund).
P. Hue (Sining fou, Lhassa, Bathang).
D*" Campbell (de Phari à Lhassa, et travaux
d'interprétation sur le Thibet).
PP. Krick et Bourri (Dihong, rivière de
Brahmakund, Samé et Rima).
PP. Renou et Page fondent une mission
catholique à fionga (Salouen).
Colonel Cunningham {Mémoire sur le dé-
bit de VIraouady).
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TIIIBET ORIENTAL. 181
Régions.
E.
E.-G.
G.
0.
E.-S.
0.
E.
0.
S.
S.
s.
E..N.-0.
S.
0.
Dates.
1861
1861-1880
1850-1886
1866
1868-1870
1871-1875
1877
1878
1878
1879-1880
1880
1878-1882
1886
et précéd.
1886
Mer Desmazures (Correspondance sur ré-
gions frontières du Thibet^ de la Chine
et de VAssam),
M?^ Desmazures el missionnaires français
établis sur la frontière orientale du Thi-
bet (voir : Thibet, par l'abbé Desgodins).
Colonel Yule (Travaux originaux sur la
Birmanie, et nombreux travaux d'inter-
prétation sur la géographie du Thibet).
Le Pandit Nain Singh (duNépaulàLbassa).
Cooper (Frontières de la Chine et du Thi-
bet, du Thibet et de l'Assam).
Nain Singh (Du Népaul au Tengri nour,
Lhassa, Chétang, Monadzonadzong, etc.
Capitaine Gill (frontière orientale du Thi-
bet).
Le Pandit N. M. G. (Yœrou dzang bo tchou,
le Tsanpo (de Chétangà Gyala Sindoung)
Woodthorpe (Dibong.)
Lieutenant Harmau (Débits du Brahma-
poutre et de ses affluents). M. Gordon
ingénieur (Hydrologie de VIraouady),
Le Pandit Alaga (Ea?p/oratto« d^ r/raouarf^/
jusque par 26» nord).
Le Pandit Krichna (A-K). Carte publiée en
juin 1884 par le service topographique
de rinde. Voir aussi les n®» de février et
mai 1885 des Procecdings de la Société
de géographie de Londres.
Publications du service trigonométrique
de rinde.
Le L2Lma(Voyages entre l'Inde et le Tsanpo,
à rouest du méridien de 90 degrés. Gé-
néral report on the opérations of the
survey of India department, 1883-1884,
p. XLIV.
Observations sur les documents. — Les documents cités
sont des ouvrages spéciaux ou se trouvent dans dès revues
telles que : le Bulletin de la Société de Géographie, de Paris,
182 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
le Magasin asiatique, de Klaproth, les publications des
missions catholiques (lettres édifiantes, etc.), le Journal et
les Proceedings de la Société de géographie de Londres, de
la Société asiatique du Bengale, les ^sta^ic ResearcheSj etc.
(pour plus amples renseignements voir les bibliographies
spéciales).
Bien que nous n'ayons pas cité les relations des voyageurs
dans les contrées voisines du Thibet oriental, ni les articles
de divers auteurs qui ont traité de la géographie de ce pays
sans y avoir voyagé ou sans fournir de nouveaux renseigne-
ments, nous regretterions de ne pas mentionner encore les
noms de Montgomerie, Burnay^ Phayre, Sladen, Andersen,
Elias Ney, Baber, Kreitner, etc., qui ont recueilli à diverses
époques quelques indications sur les régions voisines de
celle qui nous occupe.
Parmi tous ces documents, il en est un que nous n'avons
pu consulter : c'est l'original même des cartes levées par les
Lama de 1715 à 1718. Ce document est sans doute resté à
Pékin. Des calques enavaient été pris et envoyés à d'Anville,
ainsi qu'il ressort d'un de ses mémoires. J'ai en vain
recherché ces calques à grande échelle que je m'imaginais
enfouis à la Bibliothèque nationale ou à celle du ministère
des affaires étrangères. Il a fallu me contenter des copies
réduites et plus ou moins abrégées que d'Anville en a donné
dans son Atlas, et d'autres copies du même genre arrangées
à Pékin par les jésuites. Il est convenu que nous désigne-
rons l'ensemble des premières sous le titre de Carte de
d'Anville, et les secondes, sous celui de Carte des jésuites.
La Carte de d'Anville doit être le point de départ de notre
étude. — A défaut des cartes originales, nous avons d'abord
lu les documents cités, en ayant sous les yeux les cartes des
jésuites, de d'Anville et celles de Klaproth que les carto-
graphes se sont bornés à reproduire, tantôt fidèlement,
tantôt en empruntant à l'une ou à Tautre les détails qui
répondaient le mieux à leurs fantaisies.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 183
Au cours de cette lecture préliminaire, on ne tarfle pas
à s'apercevoir que les cartes de Klaproth s'écartent encore
plus de la vérité que celles des jésuites et de d'Anville. Ce
dont il faut savoir gré à Klaproth, c'est d'avoir traduit la
géographie et les itinéraires chinois et non de les avoir in->-
terprétés, car, ce faisant, il a donné trop libre cours à son
imagination. Quand on compare, comme nous le ferons en
temps et lieu, les résultats que d'Anville et Klaproth ont
obtenus, l'un avec les rares et imparfaits documents de son
temps, l'autre avec un plus grand nombre de documents
plus exacts, on reste convaincu que d'Anville eût tiré un
tout autre parti que Klaproth des données que celui-ci
posséda.
Nous laisserons donc de côté pour le moment les cartes
de Klaproth. Nous en ferons autant de la carte des jésuites.
Gelle-ci et celle de d'Anville se ressemblent au point de vue
du dessin ou de la jonction des cours d'eau et de la position
des localités par rapport àces rivières ; mais les positions en
latitude et longitude des deux cartes sont différentes.
Or, les latitudes et longitudes adoptées par d^Anville
pour divers points aujourd'hui déterminés étant plus exactes
que celles des jésuites, la carte de d'Anville sera le point
de départ de notre travail.
Avertissement. — Enfin, avantdecommencer cette étude,
je dois reconnaître qu^'elle paraîtra excessivement aride si
Ton se borne à la suivre sur nos feuilles de construction
1,2,3, bien que nous nous soyons efforcé de les surcharger
le moins possible et de rester sur un terrain scientifique
abordable pour tout le monde.
En géographie, le principal, ce sont les observations et les
raisonnements sur lesquels sont basés des calculs et des
constructions variant selon le degré d'exactitude des do*
cumeuts. — Mais si, pour le Thibet, ces documents étaient
tels que nous poumons nous contenter des calculs et con-
structions les plus élémentaires^ on ne les suivra bien, ainsi
%
184 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
que les observations et les raisonnements, qu'en faisant soi-
même au fur et à mesure les constructions indiquées. En
opérant ainsi, non seulement la lecture sera moins aride,
mais encore j'imagine que quelques-uns de mes lecteurs
pourraient bien y trouver Tattrait d'une sorte de partie
d'échecs, et devenir géographes sans s'en douter, — ce qui
doit être facile dans un pays où Ton se pique d'observer et
de raisonner.
PREMIÈRE PARTIE
RECONSTITUTION DE LA CARTE DU THIBET DE d'aNVILLE
I. — Préparation da travail*
Comparaison des feuilles 1 et 2 et des cartes de Klaproth. — Position
de Lhassa. Comment Klaproth aurait pu éviter une erreur de 60 milles
sur la position de Lhassa. — Autres observations tirées de la compa-
raison des feuilles 1 et 2. — Résumé des premières observations sur
la carte de d*AnviIle.
Carte de iVAnville { feuille i) et feuille de construction (n» 2) sous la même
vrojection. ^Report sur la feuille 2 des positions relativement bien déterminées
en 1886.
Prenons deux feuilles de papier calque [afin de pouvoir
mieux comparer en les superposant] et commençons par
tracer sur chacune d'elles la projection adoptée pour notre
carte. Puis, sur Tune, nous reproduisons exactement le
tracé de d'Anville; et sur l'autre, nous ne portons, pour le
moment, que les positions que nous considérons comme
relativement bien déterminées : telles sont :
A l'est : Bathang et le cours du Kin cha Kîang entre â9'
et SO'^de latitude; le cours du Mékong, entre 27" et 29« 30';
celui de la Salouen, de 27» à 28«30'.
Au sud : nous traçons, d'après Wiicox, les deux branches
du haut Iraouady, NamKiou et Nam Dîsang; puis d'après
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 185
les cartes du Trigonometrical Survey de l'Inde, le Brahma-
poutre et ses affluents : Subansiri, Bihong, Dibong^ Lobit
OU rivière Bramakund, Digourou^ Tidding^ etc., la rivière de
Dirang dzong, la rivièreMonass ouMontchou et la partie de
rHimalaya comprenant les monts Ghoumalari, Paohounri,
Kancbinjinga..
A l'ouest : nous traçons d'après les itinéraires combinés de
Tumer, des Chinois et desPandits : Nam-Singh et N. M. G. ;
la route de Phari à Ggiangtsé dzong, Ghigatzé et Lhassa.
le Tengri nour, le rivière Dam ou La tchou ; le cours infé*
rieur de la rivière de Lhassa, celui du Tsanpo jusqu'à Gya la
Sindong et l'itinéraire de Chétang à la rivière Monass.
Telles sont toutes les données que nous considérons
comme précises (tracé en lignes pleines sur la feuille 3)
en commençant notre travail.
Encore devons-nous remarquer que les données dans
partie orientale de notre carte ont été obtenues par l'in-
teprétation combinée des itinéraires chinois, de ceux de
l'abbé Desgodins et du capitaine Gill.
Le résultat de cette première interprétation a été publié
(voir mon croquis des itinéraires de l'abbé Desgodins à
l'est du Thibet) dans le Bulletin de la Société de Géographie
de juin 1880.
Je devrai m'étendre trop longuement sur d'autres régions
pour m'altarder ici — surtout maintenant que le territoire
entre Bathang, Menkong, Taso et Yôtché est assez bien
connu. lime suffira de dire que mon interprétation ou mon
croquis de 1880 avait été jugé bon, pui^^que la personne,
chargée par l'abbé Desgodins de lui faire une nouvelle carte
pour accompagner la nouvelle édition de son livre sur le
Thibet, s'est bornée à le copier, comme on le verra plus
loin. J'ajouterai que dans une lettre datée de Darjeeling,
3 avril 1882, l'abbé Desgodins approuvait ainsi ma rectifi-
cation du cours de la Salouen (partie la plus occidentale
visitée par lui dans la région). ,
186 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
(( Je suis heureux de trouver la Salouen à sa véritable
place en longitude. Sur les cartes que j'avais pu consulter,
je l'avais trouvée de 25 à 30 minutes plus à l'ouest et beau-
coup trop éloignée du Mékong. J'avais plusieurs fois effectué
en trois jours le trajet entre ce fleuve et la Salouen, tandis
que d'après les vieilles cartes, il m'en eût fallu plus de
quatre. A mon avis, le tracé que vous en avez fait est le
vrai. ))
Ce dernier renseignement m'a engagé à reporter encore
un peu plus à l'est le cours de la Salouen.
Enfin tout récemment j'ai tenu compte du voyage du
Pandit A. K. pour rectifier les positions deKiang Ka, Pétou,
et les cours de la Salouen et du Ou Kio, au nord de Menkong
et de Pétou. Je dirai plus tard comment j'ai fait cette recti-
fication et c'est alors seulement que nous pourrons tracer
sur notre carte préparatoire (feuille !2) les nouveaux points
de repère que l'interprétation de l'itinéraire du Pandit A. K.
nous aura fournis à l'ouest de la Salouen.
Comparaison des feuilles ietiet des cartes deKlaproth. —
Si nous comparons maintenant la feuille 1 (carte d'Anville)
et la feuille 2 (positions aujourd'hui déterminées), nous
voyons tout d'abord que les points de repère nous manquent
au nord-est, au nord et au centre, pour rapporter le tracé
de d'Anville.
Fermer notre cadre devra donc être notre premier soin.
Toutefois, avant d'aborder cette étude, nous examinerons
les feuilles 1 et 2, ainsi que la carte de Klaproth, car ces
comparaisons peuvent nous fournir, sur les travaux de celui-
ci et de d'Anville, des indications utiles à notre propre tra-
vail.
Position de Lhassa. Comment Klaproth aurait pu éviter
une erreur de soixante milles sur laposition de Lhassa. —
C'est par la capitale du Thibet, par Lhassa, que tous les voya-
geurs essayaient d'atteindre, position qu'ils ont dû chercher
à fixer en latitude et longitude et à laquelle ils devaient
MÉMOIRE CÊOGRÂPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 187
rapporter laplapart de leurs itinéraires, que nous commen-
çons cette comparaison.
La première position de Lhassa a été donnée par le
P. Grueber, qui met cette ville par 29* 06' de latitude. Il
est vrai que toutes les latitudes données par lui (Sining fou,
Khatmandou, Benarès) sont régulièrement trop faibles
d'environ 30 minutes, de telle sorte qu'on doit lire 29*36'.
Après Grueber, le P. H. de la Penna a donné une latitude
de 30*20'.
Puis, si nous nous en rapportons à ce qu^écrit Klaproth,
dans un de ses mémoires {Magasin Asiatique, 1825 :
Mémoire sur le cours du Yoerou dzang bo tchou, p. 305),
les cartes originales des Lama, interprétées par les jésuites
à Pékin, indiquent pour Lhassa une latitude de SO^'iO', que
nous trouvons telle en effet sur les feuilles du Thibet de Fat»
las de d'Anville.
Ainsi donc Klaproth et d'Anville, en dressant leurs cartes,
pouvaient hésiter entre ces trois latitudes, bien qu'en y
réfléchissant, ils n'auraient dû hésiter qu'entre 29** 36' et
29*40'.
Relevant maintenant les longitudes (évidemment esti-
mées) des cartes de d'Anville et de Klaproth, nous trouvons
pour Lhassa les positions suivantes :
D'Anville. Klaproth.
Latitudes , 29M0' 30° 40'
Longitudes 89» 50' 89° 30'
Si la différence en longitude est admissible, la différence
en latitude ne se comprend que lorsqu'on remarque dans
tous les écrits de Klaproth sur le Thibet l'idée dont il était
possédé que : ^ le Thibet devait être beaucoup plus large
qu'on ne se le représeatait. »
L'idée était juste, comme nous le verrons ; mais pour l'ap-
pliquer, il n'aurait pas dà modifier, sans fondement, toutes
soit 225 lis deChigatzé
à Ghiatitzé dzong.
188 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TIIIBET ORIENTAL.
les positions du Thibet, à commencer parcelle de Lhassa.
Klaproth aurait pu éviter une erreur de 60 milles
sur la position de Lhassa.
Et nous avons ici une première occasion deprouirer qu'en
calculant en géographe^ Klaproth aurait évité cette première
et fondamentale erreur d'un degré sur la latitude de Lhassa.
En effet, outre les données citées ci-dessus, Klaproth
possédait de son temps les itinéraires chinois qu'il avait
traduits lui-même, et la relation du voyage de Turner.
L'itinéraire chinois, dégagé de tout détail, donne :
Li.
De l'Hassa à Nédanwar 80 \
N. — à Tchoutchoul dzong 9()
T. — à Palté 140
P. — à Nagardzé dzong 105
N. — à Séloung 120
S. - à Ghiantzé dzong 1 40 ( et 675 lis de Ghiantzé
G. — à Painam dzong 115 ^ ^zong à Lhassa.
P. — à Djachi Ihoumpo 110
D. — à Chigatzé dzong 110
D'après Turner, Klaproth avait placé Chigatzé par 29°05'
et 86^*42', et Ghiantzé dzong par 28 «49' et 87<»12'.
Marquant ces positions sur sa carte, Klaproth aurait pu
dire que les 34 milles à vol d'oiseau entre les deux points
équivalaient à la projection horizontale des 225 li chinois;
d'où un mille équivalait à 6",6 ; ou encore que la projection
horizontale du li valait ici 280 mètres*.
On verra plus tard que cette valeur de la projection
horizontale du li des itinéraires chinois est comprise dans
les limites des diverses valeurs que nous avons trouvées.
Klaproth aurait pu en déduire que les 675 li de Ghiantzé
1. Aujourd'hui, d'après les positions et itinéraires des Pandits, nous
trouverions que la valeur de la projection horizontale du li est de
:!50 mètres entre Chigatzé et Ghiantzé dzong. et de 248 mètres entre
Ghiantzé dzong et Lhassa. La moyenne^ en tenant compte que la seconde
«Itstance est triple de la première, serait de 273 mètres.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 181)
dzong à Lhassa, à6",6 par mille, équivalaient à 103 milles.
De la position de Ghiantzé dzong, portant ces 103 milles dans
la direction générale de la route, Klaproth aurait bien vu
gue Lhassa ne pouvait être au nord du parallèle de 30^.
Certainement si d'Anville avait eu les données sur lesquelles
Klaproth s'est gardé de raisonner, il aurait fixé Lhassa au
point de rencontre de sa latitude et de l'arc décrit avec les
103 milles de distance. Et il aurait obtenu ainsi pour Lhassa :
Latitude 29»40'
Longitude 88-55'
position qui ne diffère pas de 10 milles de celle que nous
donnent aujourd'hui les Pandits! Encore n'admettons-nous
celle-ci que sous réserve de rectification.
Mais au lieu de raisonner en géographe, de chercher à
imposer des limitesàses hypothèses et à ses interprétations,
Klaproth ne suivait que sa fantaisie; et, pour trouver le
Thibet plus grand, il en bouleversait toutes les positions, en
commençant par faire une erreur de 70 milles sur la plus
importante position à laquelle une grande partie des autres
devaient être rapportées.
Pour commettre cette erreur, peu lui importait d'estimer
la valeur de la projection horizontale du li à 400 mètres,
c'est-à-dire de ne tenir aucun compte de la réduction à faire
subir au nombre deli des itinéraires pour montées, descentes,
détours, etc. 9 avant de les porter sur sa carte. Du reste,
suivant les besoins de sa théorie, il faisait varier à son gré
les données des problèmes géographiques et ne les admet-
lait que lorsqu'elles satisfaisaient sa chimère.
Quelle que soit l'estime que nous professons pour le grand
travailleur, le savant orientaliste qui a rendu par ses traduc-
tions des services signalés à la géographie de l'Asie, nous ne
pourrons nous dispenser de relever encore au moins une ou
deux des plus graves erreurs àe ce géographe qui fut si dur
%
190 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
pour les fabricants de cartes de son temps et qui a fourni
si mauvaise copie à tous leurs successeurs.
Revenons à notre carte préparatoire. J'ai admis pour
Lhassa la position donnée par les Pandits, différente de
10 minutes de celle que j'avais trouvée, et nous remarquons
tout d'abord que celle de d'Anville est trop orientale de
55 milles, ou d'environ 1 degré.
Autres observations tirées de la comparaison des feuilles
\ eti. — Si nous superposons maintenant notre carte prépa-
ratoire ou feuille 2 et la feuille 1 en faisant coïncider les po-
sitions de Lhassa [Lhassa à Touest, et Bathang à l'est, ont
«
dû être les points auxquels les lama ont rapporté leurs tra-
vaux, et les distances à Lhassa des principales villes du Thi-
bet sont données dans les itinéraires et la géographie chi-
noise], nous remarquerons qu'à mesure que nous nous
écartons de Lhassa, les positions des Lama ou de d'Anville
s'écartent davantage des positions correspondantes de la
feuillet. Ainsi les distances de Lhassa à Chigatzé et à Zangri,
sur le Tsan po, sont presque les mêmes sur les deux
feuilles ; mais celle de Lhassa à Monadzona (dans le S-S-Ë
de Lhassa) est déjà trop grande de 40 milles ; et celle de
Lhassa au Tengri nour (dans le nord de Lhassa) est trop forte
de 60 milles.
Nous pouvons déjà en conclure que, sur le méridien de
Lhassa, le parallèle de 27<» de d'Anville est plus exactement
de 27*40' et que son parallèle de d^"" est tout au plus celui
de 31».
Nous sommes de même fondé à croire que tes longitudes
sont exagérées dans le môme rapport à mesure qu§ nous
allons à l'ouest ou à Test de Lhassa. Mais ne tenons compte
que de l'erreur de longitude commise sur Lhassa (ou
60 milles) et nous voyons que le point où d'Anville arrête au
sud le cours du Tsan pose trouverait par 27<»40' de latitude
au lieu de 37% et par 92o40' au lieu de 93''40'de longitude;
c'est-à-dire que l'extrémité du Tsan.po de d'Anville serait
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 191
fort rapprochée des points extrêmes connus du Dihong ou
du Soubansiri.
Nous démontrerons plus tard que le point où d'Anville a
arrêté le Tsan po sur sa^ carte est en réalité encore plus au
nord et moins à Test ; et nous verrons que le Tsan po de
d'Anville ne peut être qu'un affluent de droite du Dihong,
et non le Dihong ni le Soubansiri.
Le Mon tchou ou Om tchou de d'Anville parait être le
cours supérieur du Soubansiri dont le bassin se trouve sup^
primé sur sa carte par suite de la trop grande étenilue
accordée, d'une part, au Mon tchou dont il fait le cours supé-
rieur du Lopra tchou, et, d'autre part, à son Tsan po.
Si nous nous reportons à la partie orientale de la feuille 3,
nous trouvons deux positions en latitude, aujourd'hui déter-
minées : Likiang, qui est assez^ bien placé sur la carte de
d'Anville (erreur d'une dizaine de milles), et Bathang, dont
la position exacte est plus orientale de 30 minutes et plus
septentrionale de 60 minutes.
Passant aux longitudes, nous remarquons qu'entre les
parallèles de 27° et 31° d'Anville a porté d'environ 30 minutes
trop à l'ouest le cours du Kin cha kiang; l'erreur sur ?ô
Mékong est encore plus forte, et celle du cours delaSaloaen
dépasse un degré. (Ici l'erreur de d'Anville n'est plus celle
des Lama qui ont levé le Thibet, mais celle des mission*
naires jésuites Fridelli, Bonjour et Régis, qui ont levé les
provinces chinoises : ïunnan et Sétchuen.) Mais eux-
mêmes, ainsi que je l'ai éprit ailleurs, ont déclaré qu'il ne
fallait pas demander une aussi grande exactitude à leurs
travaux sur les frontières qu'à leurs levées dans l'intérieur de
la Chine.
Résumé des premières observations sur la carte 4e d'An-
ville. — 1° Dans la partie orientale de la carte de d'Anville,
les distances entre les parallèles sont trop grandes, t^a^is
qu'à l'ouest les distances entre ces mêmes parallèles son t
trop petites^
1
492 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIDET ORIENTAL.
Si Ton joignait par des lignes droites les positions orien-
tales et occidentales ayant mômes latitudes, ces lignes forme-
raient réventail ou s'écarteraient en allant de Test à l'ouest.
Ces lignes sont indiquées sur la feuille 1 par des traits à
intervalles ( ) et les degrés qu'elles représentent sont
encadrés Q
On verra plus loin dans quel but nous les traçons et
qu'elles devront être corrigées à mesure que nous décou-
vrirons ou fixerons quelques nouveaux points de repère.
V Dans la partie orientale de la carte de d'Anville, les
longitudes sont trop orientales de 1 degré au moinSy tandis
qu'à l'ouest (cours de la Salouen) elles sont trop occidentales
d'au moins 1 degré.
Il s'en suit que la partie centrale de la carte de d'Anville
estrétrécie d'au moins 2 degrés dans le sens est-ouest. Entre
la Salouen et le Tsan po, d'Anville a donc dû avoir trop peu
de place pour tracer les bassins du Ken pou (Gak bo) et du
Tchodh teng tchou ou Tchitom tchou; il lui a fallu ainsi
en redresser le tracé dans le sens nord et sud, tandis que
la direction probable doit être au moins nord-ouest — sud-
est, entre les parallèles de 28* et 31^
Bien que le nombre de nos points de repère soit encore
très insuffisant, nous pourrions déjà tracer quelques lignes
rectificatives de longitude, comme nous Tavons fait pour les
latitudes; mais nous nous en abstiendrons pour ne pas sur-
charger la feuille 1 de lignes qu'il nous faudrait modifier
plus tard.
3® Il est assez évident, quand on considère les cartes des
jésuites aussi bien que c^ll de d'Anville, que les Lama ont
dû rapporter leurs levés parti'^uliers du Thibet, non seule-
ment à Lhassa et à la frontière occidentale de la Chine levée
par les jésuites, mais encore aux principaux itinéraires qu'ils
ont suivis au Thibet, itinéraires indiqués sur la feuille 1.
Or les jésuites qui, les premiers, ont interprété les travaux
des Lama, ont dû rapporter le principal itinéraire (Bathang,
^ÉMOIUË GÉOGUAPHIQUK SVW LE TUIBET UKltlMTÂL. l9o
Tsiamdo, Ghobando, Lhari, Giamda et Lhassa) aux points
extrêmes Bathang et Lhassa, setUes positions déterminées à
peu près pour eux en latitude et longitude; et leur travail a
subi les conséquences des erreurs de latitude et de longitude
que nous venons de signaler, ce qui revient à dire que pour
obtenir la représentation graphique des distances ou du
nombre de li de cette route donné par les itinéraires thibé-
tâins et chinois, ils ont été obligés d'exagérer considérable-
ment les courbes de cette route, puisque la dillérence de
longitude entre les deux positions extrêmes Bathang et
Lhassa est de 8 degrés, au heu de 6 degrés que donne la carte
de d'Anville.
Il y a donc tout lieu d*admettre déjà que cet itinéraire
s'écarte bien moins au nord de la ligne Bathang-Lhassa que
ne l'ont. supposé les jésuiteset d'Anville,et qu'il faudra cher-
cher dans un plus grand développement dans le sens est et
owe^i une compensation à la réduction dans le sens nord-
sud.
La remarque que nous venons défaire est corroborée par
l'observation suivante : rétiidc de Tilinéraire chinois de
SinJDg fou à Lhassa nous fournirait pour l'extrémité nordr
evst du Tengri nour, une latitude de 31 degrés au lieu de
3!2 degrés que donne d'Anville. Les observations des Pandits
uuLcouiirmécc résultat. Or, si du bord septentrional du Ten-
gri nour, nous traçons une ligne parallèle à notre ligne
rectificative de 30 degrés, nous voyous que cette ligne passe
li peu de distance au sud de Tsiamdo,' dont la diirérence
(le latitude avec Bathang ne serait guère plus d'un degré
au lieu de deux que donnent les jésuites et d'Anville.
4" 11 n'est pas nécessaire d'examiner longtemps ces cartes
pour remarquer que les détails, relativement nombreux près
des itinéraires, sont au contraire excessivement rares partout
ailelurs. A première vue, ces cartes du Thibet trahissent
donc un travail absolument inégal, détaillé près des grandes
voies de communication, mais déforuié ici par l'adaptation
soc. DE GÉOGR. — 2"* TRIM£STRK l8f>7. VIII. — 13
\
194 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
à une projection, simple assemblage par ailleurs de croquis
établis par renseignements et non de visu : car ce ne sont
pas deux Lama qui, seuls, ont pu lever en deux ans une telle
étendue de territoire. Il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce
que telle partie de pays, de bassin, de cours d'eau fût relati-
vement exacte, tandis que les parties voisines ne le seraient
pas du tout; et que, même dans les parties éloignées, soit en
dehors, soit en dedans des itinéraires, parties que les Lama
n'ont pas visitées eux-mêmes, les tracés de rivières diffé-
rentes fussent absolument confondus les uns avec les autres.
Et ceci ne serait pas une faute imputable aux seuls Thibé-
tains; nous n'avons eu, en effet, que trop souvent occasion
de la relever aussi dans les travaux des géographes chinois.
5° Enfin la minute de la carte de d'Anville (bibliothèque
du ministère des affaires étrangères) porte encore quelques
notices aux divers points, où son 27® parallèle est coupé
par le Tchitom tchou, le Ken pou ou Gak bo et leTsan po.
Mais ces notices sont extraites de la géographie chinoise,
que nous ne confondons pas avec les itinéraires chinois.
Et nous verrons que la géographie chinoise, qu'on peut
apprécier favorablement quand elle concerne des pays
connus par les Chinois et étudiés surtout par les mission-
naires 2t voyageurs européens, n'a plus aucune valeur pour
la région qui s'étend au sud du !28® degré.
Telles sont les principales observations qui résultent de
Texamen des preniières cartes du Thibet et de la carte de
d'Anville. Ces observations étaient indispensables; nous
devrons les avoir constamment toutes à l'esprit pour ne pas
nous égarer dans le domaine de la fantaisie en continuant
notre travail.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 195
II. Fermeture du emûre de Ia carte prépArAtoire
dans lA partie orientale.
Moyens de déterminer la position de Tsiamdo. — Première détermination
de la position de Tsiamdo (d'après les renseignements Hue et Desgo-
dins). — Deuxième détermination (d'après itinéraires chinois) — Va-
leurs moyennes de la projection horizontale du li. — Nouvelle déter-
mination de la position de Tsiamdo. — Itinéraire de Bathang à Kiang
ka et Tsiamdo. Correction de la première ligne rectificative de 31*.
— Utilité du réseau des lignes rectificatives de latitude et de longitude.
Moyens de déterminer la position de Tsiamdo. — Il s'agit
maintenant, comme nous Tavons vu, de fermer notre cadre
dans la partie orientale. Pour cela, nous ne pouvions, au dé-
but de noire travail, nous aider que de la carte de d'Anville
et des remarques que nous venons de faire, des itinéraires
chinois traduits par Klaproth, enfin des quelques vagues
renseignements fournis par les PP. Hue et Gabet dans leur
voyage de Lhassa en Chine, et par l'abbé Desgodins dans
son voyage de Bathang à Tsiamdo, et de Tsiamdo à Petou
sur le Ou kio^ affluent dé la Salouen.
a. La carte de d'Anviile nous donne Lhassa et Bathang
avec une différence en longitude fautive d'environ 90 milles
en moins.
b. Ces 90 milles, d'après nos précédentes observations,
doivent être regagnés dans la partie centrale ou entre Tsiamdo
et Lhari probablement, et il suffira pour cela de moins
exagérer ici les coudes de la route.
c. Les distances voisines de Lhassa et de Bathang, c'est-
à-dire de Lhassa à Ghiamda et de Bathang à Tsiamdo, sont
probablement les plus exactes de l'itinéraire; mais les posi-
tions en latitude de Ghiamda et de Tsiamdo doivent être
corrigées d'après nos lignes rectificatives.
d. 11 est donc probable que notre position de Ghiamda
par rapport à Lhassa, peu différente de celle de d'Anviile au
\
196 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
point de vue de la latitude et de la distance, s'en écartera
d'environ 60 milles (erreur commise par d'Anville) en lon-
gitude.
e. Tsiamdo, d'après notre ligne rectificative de latitude,
se trouvera probablement un peu au nord du parallèle de
SI**; mais (étant donné que Bathang se trouve par 30° et
non par 29° et que la longueur de l'itinéraire de Bathang
à Tsiamdo estimée par d'Anville à environ 2° 1/2
est à peu près exacte) il s'ensuivra sans doute que l'itiné-
raire devra être plus incliné vers l'ouest et par suite que
Tsiamdo sera rapproché du méridien de 95".
Ainsi, il est assez singulier de voir déjà que la position en
latitude et longitude assignée à Tsiamdo par d'Anville dif-
fère peu de celle que nous devons trouver, et cette coïnci-
dence résultera de Terreur d'un degré qu'il a commise sur
la position de Bathang.
/".Nous parlerons toutàrbeure des itinéraires chinois qui
nous seront d'un si grand secours pour déterminer la position
de Tsiamdo, détermination que nous avons regardée comme
la pierre d'achoppement de ce travail de reconstitution, et
que nous étudierons eu détail afin de donner une idée de
quelques-uns des procédés employés, et poiir n'être pas
obligé d'y revenir à propos de chaque position nouvelle.
g. Le P. Hue s'en rapporte àTitinéraire chinois que nous
suivrons tout à l'heure ; mais il nous donne une description
du pays d'où un géographe quia voyagé peut tirer quelque-
fois d'utiles indications sur l'orientation de la route, les faci-
lités, les obstacles qu'elle présente et par conséquent aussi
sur la longueur approximative de la journée de route effec-
tive à porter sur la carte.
Sous ce dernier rapport, la moyenne de sa journée de
marche effective est à peu près la même que celle de l'abbé
Desgodins, ce qui ne doit pas nous étonner puisque les deux
missionnaires parcouraient de la même façon les étapes
pour ainsi dire réglementaires de$ voyageurs chinois.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 197
h. L'âbbé Desgodins (qui a été beaucoup plus précis au
point de vue géographique que le P. Hue, dans ses rensei-
gnements sur ses itinéraires de Ta tsien lou à Bathang,
Yerkalo, Bonga et Yetché) a malheureusement voyagé de
Bathang à Kiang ka, Tsiamdo, Pétou et Menkong, dans des
conditions qui ne lui permettaient plus de noter tous les
éléments de cet itinéraire.
Il se borne ici à donner le nombre de ses jours de marche
avec l'orientation générale de Kiang ka à Tsiamdo, et de
Tsiamdo à Menkong. Malgré Tinsuffisance de ses renseigne^
ments sur cette région, nous chercherons tout de suite à en
tirer quelques indication s. Reportons-nous donc à ses articles
et cartes du Bulletin de la Société de Géographie depuis
1870 et à son ouvrage sur leThibet.
Des caries, nous ne dirons qu'un mot : c'est que, jus-
qu'enl881, elles sont une mauvaise interprétationdutexteou
des renseignements. A partir de 1881 Tabbé Desgodins a fait
refaire une carte pour accompagner une nouvelle édition
de son ouvrage ; et le dessinateur qui a été chargé de ce
travail a purement et simplement copié celle que j'avais
faite en 1880 *. Il Ta copiée tout entière sans y rien changer,
sinon ma signature.
Il est vrai qu'il y a ajouté une erreur grossière en y intro-
duisant le haut Brahmapoutre et en y plaçant par 95*" le
village de Suddya qui se trouve par OS^'ââ'. Ce dessinateur a
donc adopté la position de Tsiamdo que j'avais calculée, et
qui différait de plus d'un degré de celle que l'abbé Desgodins
avait admise jusqu'alors, sur la foi de je ne sais quel fabri-
cant de cartes. Nous voyons, en eSei (Bulletin de la Société
de Géographie) que sa carie d'octobre 1875 et celle qui
résume ses itinéraires du Thibet de 4855 à 1879 placent
1. Voir, au Bulletin de la Société de Géographie du mois de juin 1880,
la carie qui accompagne le rapport sur le prix décerné à l'abbé Desgodins
dans la séance du 16 avril 1880.
%
t98 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
Tchamoulo ou Tsiamdo par 96" de longitude et 32** de
latitude.
C'est en considérant cette position comme exacte et en
essayant de calculer la valeur de sa journée de route d'après
la distance entre cette position de Tsiamdo et celle de Ta-
tsien lou (aO*» 03' de latitude et 100° 02' de longitude) que
Tabbé Desgodins a été amené à commettre les erreurs que
traduisaient ses cartes entre Bathang, Menkonget Tsiamdo.
Nous n'allons donc lui emprunter ici que les renseigne-
ments mêmes que nous fournit son texte et en tirer quel-
ques indications sur la position de Tsiamdo.
Les positions de Kiang ka et de Pétou nous serviront de
point de départ à l'est. Je dois ici prévenir que les calculs
que nous allons faire pour fixer la position de Tsiamdo
avaient été faits en prenant pour Kiang ka une position trop
forte de 13 minutes en latitude, et en supposant Pétou à
11 milles dans l'ouest de sa position actuelle que j'ai récem-
ment corrigée ainsi que celle de Kiang ka, en combinant
les données du Pandit A-K avec les documents antérieurs.
Première détermination de la position de Tsiamdo (Tcha"
mouto) d* après les renseignements des PP. Hue et Desgo-
dins. — De Kiang ka à Tchamouto ou Tsiamdo, Tabbé
Desgodins a mis onze jours, ladirection générale delà route
étant le nord-ouest, chemin en grande partie très difficile*
La même route a été faite en sens inverse par les PP. Hue
etGabet. Il leur a fallu douze jours et il ne doit pas falloir
moins pour faire ce trajet.
(Vu le peu de détails donnés ici par l'abbé Desgodins, je
serais assez porté à croire qu'il aura oublié de compter une
journée de chemin.)
Nous savons que de Bathang à Yerkalo, route qui suit
presque le méridien et se trouve entre deux latitudes con-
nues, l'abbé Desgodins a mis six jours pour franchir une dis-
tance qui, à vol d'oiseau ou en projection horizontale sur la
carte, est de 55 milles.Par conséquent la valeur de la projection
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 199
horizontale de sa journée de marche serait d'environ 9 milles,5.
Il en résulterait que ses onze jours de Kiang ka à Tsiamdo
représenteraient 104 milles et demi, et 114 milles dans le
cas oti il aurait mis douze jours. Or 114 milles portés dans
le nord-est de Kiang ka mettraient Tsiamdo par 30° 55' et
95*» H' {positioria feuille de construction n*^ 2].
Calculant sur la même base, nous trouverions que les
vingt-trois jours de route de l'abbé Desgodins entre Tsiamdo
et Pétou (sur le Ou kio affluent de la Salouen) représente-
raient 218 milles, et ces 218 milles^ portés à partir de Pétou
jusqu'à la rencontre de la ligne tracée dans le nord-ouest
de Kiang ka, mettraient Tsiamdo par 31 "^ 33' et 94'' 28' [po-
sition p, feuille n" 2].
Nous voyons que la moyenne de ces deux positions
[31o 14' et 94^^ 50', position^ , feuille n° 2],bien que très diffé-
rente de celle de l'abbé Desgodins, confirme l'observation
que nous avions faite précédemment (observation e, chap, II).
Deuxième détermination de la position de Tsiamdo d'après
les itinéraires chinois. — Valeurs moyennes de la projection
horizontale du H. — Arrivons enfin aux itinéraires chinois.
Laissant de côté les détails ^, nous voyons que de Kiang ka
à Tsiamdo, la route, généralement dirigée au nord-ouest,
est de 975 lis, et de Tsiamdo à Lhassa, la route, dessinant
trois principaux coudes, est de 2555 lis en terrain tantôt
passable, tantôt très mauvais*
La valeur du li chinois varie avec bien des auteurs.
D'Anville, dans un de ses mémoires, lui donne 400 mètres.
Quelques missionnaires français eu différentes parties de la
Chine lui donnent 445 mètres; quelques voyageurs anglais
556 mètres, le P. Armand David 575, Malte-Brun 578. Ce
n'est évidemment pas sur de pareilles données que nous
pouvons interpréter les lis des itinéraires chinois pour
1. Pour ces détails, voir les traductions de la géographie et des itiné-
raires chinois par Klaproth*
\
SOO MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
dresser une carte. Un voyageur anglais, M. Baber, a calculé
que, suivant la nature du terrain, il pouvait estimer que le
li des itinéraires chinois variait de 107 à 800 mètres.
Bntendait-il ainsi que c'étaient les valeurs à porter sur une
carte quand on avait à y relever un itinéi*aire exprimé en
lis? Je l'ignore. En tous cas, fort embarrassé en présence de
tant de chiffres différents^ et ayant eu à étudier depuis 1877
un grand nombre d'itinéraires chinois, j'ai pris note de
toutes les valeurs que j'obtenais pour la projection horizon-
tale du li, en comparant le nombre de lis des itinéraires
chinois avec te nombre de milles que je relevais sur la
carte pour les mêmes itinéraires levés exactement ou aussi
exactement que possible par des voyageurs européens. De
ces comparaisons faites pour diverses provinces de la Chine
centrale et méridionale, il résulte, selon moi, que la valeur
de la projection horizontale du li varie généralement entre
260 et 370 mètres ; c'est à dire que si, lisant un itinéraire
chinois, on trouve qu'il y a tant de lis de distance entre deux
points séparés par une route passable, mauvaise ou très
mauvaise, la longueur en mètres qu'on devra porter sur la
carte sera de 260, 315 ou 370 fois le nombre de lis in-
diqué.
Dans la Chine proprement dite, pour des terrains acci-
dentés, j'ai souvent trouvé des valeurs de 300 à 350 mètres,
rarement au dessous de 300. En se rapprochant du Thibet
où les routes sont bien plus pénibles et font un grand
nombre de coudes, la valeur de la projection horizontale du
li atteint rarement 300 mètres et ne descend à 240 qu'excep-
tionnellement sur les plus mauvaises routes.
Me basant sur les détails dénature du sol, etc., contenus
dans les itinéraires chinois et les relations des missionnaires
Hue et Desgodins, et sur les chiffres ci-dessus indiqués, j'ai
décomposé la route de Kiang ka à Tsiamdo et Lhassa en
cinq parties inégales que j'ai assimilées, au point de vue de
la difficulté du terrain,. à divers itinéi?aires pour lesquels
\
MÉMOIRE GÉOGRAPHIorE SUR LE THIBET ORIENTAL. 501
j'avais pu déduire des valeurs de la projection horizontale
du li.
Combinant ces diverses valeurs proportionnellement aux
distances partielles de l'itinéraire, j'ai trouvé que la valeur
moyenne de la projection horizontale du li entre Lhassa et
Kiang ka était de 290 mètres ; bien entendu, il ne s'agissait
pas d'établir tout l'itinéraire avec cette valeur hypothétique;
mon but était seulement de trouver une première position
approchée de Tsiamdo.
Nous aurons ainsi :
De Kiang ka à Tsiamdo : 975 lis à 290 mètres = 152 milles
en projection horizontale; de Lhassa à Tsiamdo : 2555 lis
à 290 mètres = 400 milles en projection horizontale.
A partir de Kiang ka et de Lhassa, deux ouvertures de
compas : l'une de 152, l'autre de 400 milles à l'échelle de
notre carte, nous donneront en se croisant une position
approximative de Tsiamdo par 31* 35' et 95° 03' [position $
voir feuille n** 2].
Si nous combinons les 152 milles de distance entre
Tsiamdo et Kiang ka avec l'orientation générale nord-ouest
nous obtenons une cinquième position de Tsiamdo par
31° 20' et 94o 45' [position g, voir feuille n*» 2].
D'après la façon dont les cinq valeurs ont été obtenues,
il est évident que les positions s, y et a sont celles qui
doivent nous inspirer le plus de confiance, et que, d'après
tontes les données que nous possédons, la position de
Tsiamdo doit se trouver comprise dans le triangle a e L
Ayant fait (avec quelques variantes) les calculs indiqués
en employant les anciennes positions de Kiang ka et de
Pélou, j'avais obtenu pour Tsiamdo une position t= 31 <> 15' de
latitude et 95° de longitude [position Ti voir feuille n« 2].
Nouvelle détermination de la position de Tsiamdo. —
Itinéraire Bathang Kiang ka Tsiamdo, — Telle était la
position que j'avais adoptée pour Tsiamdo quand j'eus
connaissance des voyages du capitaine Gill sur les frontières
\
202 MÉMOIRE GÉOGÏIAPIIIQUK SUR LE THIBET ORIENTAL.
de la Chine et du Thibet. Je recommençai aussitôt mes
calculs à Taide des données que me fournissait la compa-
raison de ses positions et de ses itinéraires de Ta tsien loua
Bathangy Atenzé, etc., avec les positions et itinéraires cor-
respondants de l'abbé Desgodins.
Pour ne pas sortir de la question que nous étudions en
ce moment, bornons- nous à remarquer que :
Les 1160 lis de l'itinéraire chinois entre Ta tsien lou et
Bathang sont représentés en projection horizontale par les
154 milles en ligne droite de l'itinéraire Gill entre les deux
positions indiquées. Par suite, 1 mille représenterait 7 lis
et demi, ou bien la projection horizontale de 1 li vaudrait
247 mètres sur la route de Tatsien lou à Bathang, tandis que
nous avons admis qu'elle valait 290 mètres de Kiang ka à
Tsiamdo. Il est vrai que cette dernière route^ bien que très
mauvaise en certaines parties, paraît meilleure en général
que la première. Quoi qu'il en soit, refaisons avec ces
données les calculs précédents.
Nous dirons donc que si :
4160 lis(Talsien lou à Bathang) sont représentés en pro-
jection horizontale sur la carte par 154 milles, 975 lis
(Kiang ka à Tsiamdo) seront représentés en projection
horizontale sur la carte par 129 milles, et 2555 lis (Tsiamdo
à Lhassa seront représentés en projection horizontale sur la
carte par 339 milles.
Combinant 129 milles à partir de Kiang ka avec 339 à
partir de Lhassa, nous trouverions pour Tsiamdo une posi-
tion m (30» 14' et 94® 23') aussi éloignée dans le sud-ouest
que celle de l'abbé Desgodins l'était dans le nord-est des
limites dans lesquelles toutes nos observations et nos calculs
enferment Tsiamdo. Nous devons donc rejeter cette position;
mais remarquons tout de suite cette conséquence que, si la
projection horizontale du li vaut 247 mètres, entre Kiang
ka et Tsiamdo, elle doit être plus grande entre Tsiamdo et
Lhassa.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 203
De la coDslruction faite en supposant cette valeur égale à
290 mètres, nous avons conclu que cette valeur était trop
forta II s'ensuit donc que la valeur moyenne de la projection
du li entre Lhassa etXsiamdoest comprise entre 247 mètres
et 290 mètres ; et, quel que soit l'écart entre ces deux chiffres,
il y a là une indication qui nous a été utile pour calculer
plus exactement l'itinéraire de Kiang ka à Tsiamdo.
Enfin, si nous combinons les 129 milles, distance de
Kiang ka à Tsiamdo avec l'orientation nord-ouest, nous
trouvons un£ position n (31 •* 05' et 95*), assez voisine de
celle que nous avions adoptée pour confirmer nos hypo-
thèses sur la position probable de Tsiamdo.
Quand le voyage du Pandit A-K m'a eu fourni une
meilleure * position de Kiang ka et Pétou^, j'ai construit
l'itinéraire chinois de Kiang ka à Tsiamdo en prenant
270 mètres pour la valeur de la projection horizontale du li.
La distance des points extrêmes se trouvant alors de
142 milles, j'ai fait croiser une ouverture de compas de
142 milles avec la latitude de T, et j'ai obtenu pour position
approchée de Tsiamdo 31* 15' N. et 95° 07' E. [position a,
voir feuille n° 2].
J'ai reporté en conséquence les détails de l'ilinéraire
chinois entre Kiang ka et Tsiamdo; puis, entre Tsiamdo et
Pélou, j'ai tracé le Ou Rio et fixé les positions de Ponda,
Timto et Dzogong (Tsa oua gong) proportionnellement aux
distances données par l'abbé Desgodins.
Correction de la première ligne rectificative de 31".
Utilité du réseau des lignes rectificatives de latitude et
longitude. — La position approchée (a) de Tsiamdo nous
donne un deuxième point de repère pour les longitudes sur
le parrallèle de 31 «^ (le premier point de repère étant la rive
orientale du Tengri nour).
1. On verra plus tard que j'ai obtenu cette position de Kiang-ka en
reportant entre mes positions de Bathang et Tchrayul Titinéraire partiel
flu Pandit A-K (2« partie, chap. X).
\
204 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
Gela ne suffit pas encore pour que (sur la carte d'Anville)
nous puissions tracer, entre 89° et OS*», des lignes recti-
ficatives de longitude, car nous savons que, dans la partie
centrale, il y a un rétrécissement d'au moins un degré
et demi; et que, par suite, la division en parties égales de
la distance entre le Tengri nour et Tsiamdo nous donnerait
des longitudes erronées.
Mais nous pouvons tout de suite limiter encore le champ
rie la fantaisie ou des erreurs possibles, en corrigeant la
ligne rectificative de 31° que nous avions d'abord supposée
parallèle à la ligne rectificative de 30*". De Tsiamdo à cette
ligne de 30* nous comptons 139 millimètres qui doivent
représenter 72 milles (1 degré + les 12' de latitude de
Tsiamdo* au dessus du SV degré). Par suite 12' vaudront
23 millimètres. Du Tengri nour nous tirerons donc une ligne
passant à 23 millimètres au sud de Tsiamdo et nous aurons
ainsi la ligne rectificative corrigée (31** bis).
Nous n'avons pu entourer déjà toute la carie de d'Anville
de lignes rectificatives de latitude et de longitude ; mais
quand on se trouve en présence d'une carte établie comme
celle-ci, il faut ne pas se hâter, et ne tracer les lignes
rectificatives qu^au fur et à mesure qu'on peut les appuyer
sur une donnée à peu près exacte. On ne doit pas moins
reconnaître les grands services que ce système de réseau
peut rendre au géographe, non seulement en l'empêchant
de se livrer, comme Klaproth, à toutes les fantaisies, mais
encore en facilitant les interprétations raisonnées et en
iburnissant des indications approximatives dont la coordi-
nation est elle-même mieux fondée et plus aisée. Sans
embarrasser la carte de d'Anville de toutes les lignes que
j*ai dû tracer successivement au cours d'un travail re-
1. Pour ne pas répéter les constructions et pour éviter les surcharges
de lignes rectificatives, au lieu d'employer ici la latitude 31° 15' (posi-
tion a)f nous employons la latitude encore plus approchée 31" 12' que noue
trouverons plus tard.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET UllIENTAE. -05
commencé sur des hypothèses et des données de moinâ en
moins inexactes^ j'en dirai assez pour qu'on puisse faire
les mêmes constructions que j'ai faites, el s'apercevoir que
l'ensemble final de ces ligues formerait uu réseau à mailles
irrégulières, irrégularité due à l'assemblage imparfait de
dilféreats croquis dressés par renseignements. Cet entre-croi-
sement de lignes, sans ressemblance aucune avec uu sys-
tème de projection, ce réseau rectificatif, ou simplement ce
réseau, est donc un procédé excessivement utile; mais «'est
à la condition que le tracé de chacune de ces lignes soit le
fruit des observations et des raisonnements qui, seuls, font
le géographe, non le géographe qui (;opie plus ou uiuins ixac-
tement, réduit, agrandit, démarque le travail d'autrui, ni le
géographe qui prend le dessin pour du calcul, mais le
géographe qui, semblable à un joueur d'échecs manœuvrant
ses pièces et celles du partenaire, étudie, combine tou:^ les
éléments de son problème et fait une œuvre vraiment sienne
et par l'importance du travail et par son originalité.
III. Fcrmetur» du eadr» de la cnrlo préparMtolro dan»
len parties occidentaleii et septeiitritiiiales.
Erreur de Klaprotii sur les positious du leii^ii uonr cl du Na<; tciiou.
"^ Rectitication de ritinérair« de Lhassa à Tsiaiiidu. — Déterrai nation
de» principales positions : Ghiainda, Lliari, Cliubaudu et report eulru
elles des itinéraires partiels.
Avant de rectifier la partie septentrionale ou la grand<î
route duThibet deTsiamdoà Lhassa, nous dirons quelques
mots sur la fermeture de notre cadre du côté occidental.
Erreurs de Klaproth sur les positions du Tengrinouret
du Nag tchou. — Du temps de d'Anville et même de Kal-
proth, on n'avait pas encore les itinéraires des Pandits entre
Lhassa et le Tengri nour, qui ont rendu ici notre tâche bien
faoile, puisqu'il nous a suffi de les copier en y ajoutant ou
206 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
modifiant fort peu de chose. Ce n'est donc que pour nous
instruire et obtenir d'utiles indications pour la carte du
Thibet septentrional et de la Tartarie, que nous avions
étudié et interprété les itinéraires chinois dans cette région.
Nous avons vu précédemment ce que Klaproth aurait pu
tirer de ces itinéraires pour fixer la position de Lhassa. Une
fois cela fait, Klaproth aurait pu utiliser, comme nous
allons le faire, Titinéraire chinois de Sining à Lhassa, et il
serait arrivé à trouver une meilleure position du Tengri
nour et du point où cet itinéraire coupe le Kara Oussou
(Nag tchou) qui, d'après les feuilles du Thibet de d'Anville,
serait une des branches du cours supérieur de laSalouen,
ce dont on peut douter, comme nous le verrons plus tard.
Laissant de côté, malgré l'élément de contrôle que j'y
trouvais, la partie de l'itinéraire chinois comprise entre
Sining fou et le Kara Oussou, nous avons :
lis.
De la rivière Kara oussou à Gàtzian. . . 70
De G. au Kc Chibou (nour) 80
Du lac G. à la rivière Kouiton Sirik. . . 70 i Soit 585 lis de Lhassa
Du Kouiton Sirik à Dam 90 I au Kouiloo Sirik;
De D. à Yang la 70 [ et 220 lis du Koui-
De Y. à Giadzang ba 70 \ ton Sirik au Kara
De G. à Daloung 45 | Oussou = 805 lis
De Daloung à Ghakla (Glia la) 50 1 de Lhassa au Kara
De Ghala à Ganding Ghiumkor 70 | Oussou.
De G. à Doumen. 90
De D. à Lang ta 55
De L. Lhassa 45
En outre, la carte de d'Anville montre que de Lhassa au
point où l'itinéraire coupe le Kara Oussou, la direction est
à peu près le nord, et que cet itinéraire ne fait qu'un grand
coude brusque (90*) entre le Kouiton Sirik et le Kara Oussou.
D'autre part, nous avons vu que Klaproth aurait pu obte-
nir pour la position de Lhassa âQ^iCy et 88° 55', et que la
comparaison des itinéraires chinois et de Turner entre Ghi«
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 207
gatzé et Lhassa lui aurait donné 280 mètres pour la valeur
de la projection horizontale du li sur cette route (6^\6 pour
un mille). Il aurait pu remarquer que cette route étant
meilleure que celle de Lhassa au Kara Oussou, il convenait
de calculer l'itinéraire avec une projpction horizontale du li
un peu plus faible. Mais, supposant même qu'il Teût cal-
culé en prenant 280 mètres pour un li, et sans tenir compte
ni de la dilDférence de longitude ni des coudes de la route,
il aurait obtenu 121 milles de distance qui, ajoutés à 29'» 40',
lui aurait donné pour le Kara Oussou une latitude maximum
de 31 40' au lieu de 32« 15', et une longitude de 88° 55' au
lieu de 89o54'.
Refaisant le calcul en tenant compte de tout l'itinéraire
de Sining fou à Lhassa, et en employant dans la partie en
question une projection horizontale duli plus exacte obtenue
par comparaison de Titinéraire chinois et de ceux du
Pandit Nain Singh entre Lhassa et le Tengri nour, j'avais
obtenu pour le même point une position de 31° 08' et 88° 50'
(Voir Bulletin de la Société de Géographie, de Paris, de mai
1881, p. 490), lettre du 18 février 1881 au secrétaire général'
sur la position de Nag tchou).
Ajouterai-je tout de suite que, d'après la carte du récent
voyage du Pandit A-K, le Nag tchou se trouverait par 31°05'
et 89° 12'; mais le point oii le Pandit a coupé le Nag tchou
est à l'est de celui dont il est question dans l'itinéraire chi-
nois que nous avons étudié, ainsi qu'on peut le voir sur
notre feuille de construction n° 2.
Rectification de l'itinéraire de Lhassa à Tsiamdo, —
Détermination des principales positions : Ghiamda, Lhari,
Chobando. — Abordons maintenant la rectification de
la grande route entre Lhassa et Tsiamdo. On se rappelle
que tout d*abord j'avais fixé Tsiamdo par 31° 15' et 95°
[position TJ. Me basant sur celte position et celle de Lhassa,
j'avais cherché à fixer les principales positionis intermé-
diaires, Ghiamda^ Lbari et Ghobando que je trouvai telles:
208 >!LM01RL GÊOGliAPUIQUE SITU LK TIllBET OKIEMIAL.
Ghiamda (G) par 30" 03' et 90" 45';Lhari [position L,] par
30^^ 44' et 1)1" 28'; Chobaiido [position GJ par 30" 30' et
1)3° 28'; puis j'avais rapporté les détails des itinéraires rhi-
iiois entre «os trois positions. Tel était le tracé de ma carte
lorsque je modifiai la position de Kiang ka, d'après le
voyage du Vandit A-K, ce qui m'obligea à recalculer avec
Tsiamdo tout l'itinéraire jus(iu';\ Lhassa, etc..
Pour éviter la répétition des raisonnements, je les ferai
en prenant pour Tsiamdo la position a, soit 31° 15' et
95" 07'.
Résumons les données du problème et les indications
déjà obtenues utiles à sa résolution :
1' La partie du Thibet comprise sur la carte de d'Anville
entre 89» 30' et 96° 30' de longitude, et les parallèles de 29° à
32° doit se trouver comprise presque tout entière sur notre
carte entre 88^40' et 97" et entre 30" et 31" ;
2° La ligne tirée directement de Lhassa à Tsiamdo sur la
carte de d'Anville est plus courte de 35 milles que la même
ligne sur notre feuille de construction. D'après des remarques
précédentes, ces 35 milles doivent être surtout regagnés
dans la partie centrale : soit de Lhari à Ghobando; les dis-
lances données par d'Anville entre Lhassa ri Ghiamda, et
Tsiamdo et Ghobando devant présenter le plus de chances
d'exactitude;
3° D'après nos lignes rectilicativcs de latitude, Ghiamda
serait par 30° 03', Ghobando par 30° 35' et Lhari par 30° 52';
mais il est probable que le grand coude de la carte de d'Anville
entre Ghobando et Lhari n'a été si fort exagéré que pour
conserver à peu près la longueur relative de l'itinéraire chi-
nois entre ces deux points ;
4° Dans ce but, d'Anville a pu réduire la latitude de Gho-
bando et augmenter celle de Lhari, et par suite Ghoband»»
est peut-être un peu plus nord que 30' 05' et Lhari un peu
plus sud que 30^52'.
Comparons maintenant le nombie de lis deritinérairechi-
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 209
nois avec son développement sur la carte de d'Anville, et
nous aurons le tableau suivant :
a. DeTsiamdo à Chobando :92 milles sur la carte de d*An-
ville. 665 lis (d'après Fitinéraire chinois), soit 4 li correspon-
dant à 256 mètres ;
b. DeChobando à Lbari : 114 milles sur la carte de d'An-
ville. 880 lis (d'après l'itinéraire chinois), soitl li correspon-
dant à 240 mètres;
c. De Lhari à Ghiamda : 92 milles sur la carte de d'An-
ville. 360 lis (d'après l'itinéraire chinois), soit 1 li correspon-
dant à 473 mètres (!)
d. De Ghiamda à Lhassa : 96 milles sur la carte de d'An-
vilie. 650 lis (d'après l'itinéraire chinois), soit 1 li corres-
pondant à 273 mètres.
A première vue les 92 milles de d'Anville (entre Tsiamdo,
Ghobando et Lhari-Ghiamda), correspondant à des nombres
de lis si différents, devaient nous étonner. La notation c fait
encore mieux sentir cette différence et nous prouve que
d'Anville a évidemment commis une assez forte erreur sur
la distance entre Lhari et Ghiamda, tandis que les rapports
entre les trois autres distances sont assez conformes à
l'opinion que nous avons des difficultés de terrain d'après
les itinéraires chinois et la relation des PP.. Hue et Gabet.
Nous savons que de Lhassa à Delzin la projection hori^
zontale du li correspond^ à peu près à 355 mètres; Tiliné-
raire chinois ajoute que jusqu'à Djou goung (sur TOussou
Kiang, à peu près à. mi-chemin de Ghiamda) la route est
presque unie; toutefois le P. Hue dit que le chemin devient
rude à partir de Medjoubgoungar. Aussi croyons-nous pou-
voir sans grande erreur estimer que la valeur moyenne de
la projection horizontale du H sur toute la route (d) doit
être comprise entre celle des environs de Lhassa et celle de
1. Valeur déduite de la comparaison des itinéraires des Pandits et de
ritinéraire cliinois.
soc. DE GÉOCU. — 2* TRIMESTRE 1887. VIII. — 14
210 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
la route de Kîang ka à Tsiamdo, soit entre 355 et 270 ou en-
viron 310 mètres.
Quant à la route de Tsiamdo à Chobando, nous savons
que, pour les deux tiers, elle est aussi mauvaise que celle
de Kiang ka à Tsiamdo, et, pour l'autre tiers, équivalente
à celle de Lhassa à Ghiamda; aussi pouvons-nous pren-
dre 280 mètres pour projection horizontale du H sur la
route (a).
De Chobando à Lhari, la route est la plus mauvaise de
toutes celles que nous avons citées jusqu'à présent dans ce
mémoire. La projection horizontale du li (240 m.) que
fournit le développement de la route sur la carte de d' An-
ville est un peu plus faible qne celle (247 m.) de la route de
Ta tsien lou à Bathang d'après le capitaine Gill, ce qui
confirme Tappréciation du P. Hue sur ces deux exécrables
routes.
Nous admettrons donc 240 mètres pour projection hori-
zontale du li sur la route (b).
Enfin lorsque Ton relit les itinéraires chinois et la rela-
tion du P. Hue, il demeure bien évident que la route c,
meilleure que celle de Tsiamdo à Ghobando, doit être plus
mauvaise que celle de Lhassa à Ghiamda (d); et nous
ne devons pas nous tromper de beaucoup en admettant
que la projection horizontale du li sur la route c soit une
moyenne de celle des deux routes b et d, soit 275 mètres
au lieu du chiffre assurément très faux de 473 mètres.
Nous aurons ainsi une première rectification du tableau
précédent ou de Fitinéraire de Tsiamdo à Lhassa :
a. De Tsiamdo à Ghobando : 665 lis (1 li correspondant à
280 mètres), d'où 665 lis correspondront à 100 milles ;
ft. De Ghobando à Lhari : 880 lis (1 li correspondant
à 240 mètres), d'oti 880 lis correspondront à 114 milles ;
c. De Lhari à Ghiamda : 360 lis (1 li correspondant à
275 mètres), d'où 360 lis correspondront à 48 milles;
d. De Ghiamda à Lhassa : 650 lis (1 li correspondant à
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 211
310 mètres), d'où 650 lis correspondront à 109 milles.
Faisons sur notre carte préparatoire (feaille 2) les con-
structions qui en résultent.
En tenant compte des principales indications citées plus
hauty nous fixerons d'abord Ghiamda par la rencontre
d'une ouverture de compas de 109 milles avec le parallèle
de 30^03' (latitude de Ghiamda), Ghobando sera fixé de môme
par sa distance à Tsiamdo et sa latitude (30*35'), et Lhari le
sera, d'une manière plus douteuse, par ses distances à
Ghiamda et à Ghobando. Si nous combinons la distance Lhari*
Ghiamda avec l'orientation (35») des deux points pris sur
la carte de d'Anville, ou si nous combinons la distance
Lhari-Chobando avec la latitude présumée de Lhari (30°52')
nous aurons encore deux autres points qui forment avec le
premier un petit triangle dans lequel la position de Lhari
peut se trouver comprise, par exemple en c, G est une
moyenne, tout aussi bien d'ailleurs que la position (b) de
Ghobando et même la position (à) de Tsiamdo. Nous aurions
pu en rester là ; mais, de môme que nos premières positions
Li et Gj ne résultent pas seulement de calculs et de construc-
tions analogues aux précédentes, de même les positions (c)
de Lhari, (b) de Ghobando et (a) de Tsiamdo doivent être
recalculées avec une approximation plus grande, des hypo-
thèses moins larges, et des indications plus précises.
Nous avons peut-être relu vingt fois les textes et refait
autant de fols ces calculs de fausse position pour essayer
d'obtenir, aune dizaine de milles près, des positions qui étaient
certainement erronées de plus d'un degré; mais, après tout
ce qui a été dit pour faire comprendre nos procédés, nous
ne saurions vraiment recommencer ici un exercice si fati-
gant pour le lecteur.
Report entre les positions principales des itinéraires
partiels. — Qu'il nous soit donc permis de dire que notre
plus récent tracé de la route de Kiang ka à Lhassa par
Tsiamdo [la position de Kiang ka, seule, ayant été empruntée
21â MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
jusqu'ici à un travail d'inierprétalion des noies du Pandit
A. K.], nous donne :
Tsiarado (Tg), par 3ril' N. et par 95^01' E. de Paris;
Ghobando (Gg), par30»44' N. et par 93° 28' E. de Paris ; Lhari
(L3),par30«46'N.etpar94°20'E.deParis;Ghiamda(G),par
30* 04' N. et par 90^ 45' E. de Paris.
A ces positions que nous avons maintenues sur la carte
définitive qu'accompagne notre mémoire, nous avons rap-
porté tous les détails des itinéraires partiels chinois et
autres.
Ainsi que nous l'avions prévu, le grand coude de la route
dessinée par d'Anville entre Ghobando et Lhari avait été
exagéré pour obtenir le nombre de lis ; et c'est bien dans la
partie centrale de sa carte que se trouve le rétrécissement
dont se plaignait tant Klaproth.
IT. Reetlfleatlon de l» carte de d'Anville au nord
de son parallèle de 99°,
Lignes rectificatives de longitude entre 91° et 96°. — Position approxi-
mative de Dardzoung. Tracé du lac Pasomtso, du Ken pou (Gak bo) et
de ses affluents entre 30" et 31°. — Importante remarque sur la diffé-
rence de direction générale des cours d'eau sur les feuilles 1 et â. -^
Rectification du bassin supérieur de la rivière de Lhassa.
Voilà donc enfin le cadre de notre carte fermé de toutes
parts. Il s'agit d'y rapporter le moins inexactement possible
tout le reste du tracé qui occupe sur les cartes de d'Anville
et de Klaproth des positions si différentes à en juger par
les corrections déjà faites.
Nous commencerons par rectifier la partie de la carte de
d'Anville au nord de son parallèle de 29'', ou au nord de
notre ligne rectificative de 30°.
Les difiérences que nous obtiendrions ici en nous servant
des positions T, C^ L^ ou Tg G^ Lg, sont tellement petites,
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 2i3
que, pour éviter des répétitions, nous prendrons de suite
les secondes comme éléments de notre nouveau problème.
A ces éléments s'ajoutent (voir feuille n° 2) le tracé en
pointillé^ extrait de l'itinéraire complet de Kiang ka à Lhassa
que nous avons rectifié et le tracé en lignes pleines (données
considérées comme exactes au début du travail). Le nombre
de nos points de repère a donc augmenté; mais ils ne suf-
fisent pas encore pour résoudre la question.
La géographie chinoise ne nous donne rien de plus, car
ce qu'on y lit sur celte région semble avoir été écrit d'après la
carte des Lama ou celle de d'Anville. Nous en avions tiré quel-
ques vagues indications du genre de celles-ci : de Tsiamdo
à Ghobando, on se dirige à peu près au sud-ouest, de Gho-
bando à Lhari vers l'ouest, de Lhari à Ghiamda au sud, de
Ghiamda à Lhassa à l'ouest. Nous y voyons encore que
Daroun dzoung ou Dardzoung est dans le sud-est du mont
Ghar cong la. Quant aux distances des diverses localités à
Lhassa ou à Bathang, nous les avions eues bien plus exac-
tement dans les itinéraires chinois que dans la géographie
chinoise. G'est en vain que nous avons cherché l'itinéraire
chinois de la route tracée sur la carte de d'Anville entre
Ghiamda, Dardzoung et Djaya.
Lignes rectificatives de longitude entre 91" et Qô». —
Puisque la géographie chinoise et les itinéraires chinois ne
nous fournissent aucun renseignement nouveau, nous allons
essayer d'en tirer de la carte même de d'Anville, grâce à
quelques observations et à l'emploi des lignes rectificatives
de longitude, si nous pouvons les tracer.
Nous remarquerons d'abord, sur la carte de d'Anville,
que la direction générale de la Salouen, entre ses parallèles
de 29° et 3r, suit presque une ligne droite qui coupe notre
ligne rectificative de 30** au point (E). Or cette même ligne
droite tracée sur notre carte préparatoire coupant le paral-
lèle de 30" par 95° de longitude, nous pouvons admettre
que le point (E) est approximativement par 95'' e$t. (Il
2i4 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
se trouve par hasard être ainsi placé sur la carte de d'An-
ville.)
Si donc nous joignons le point (E) à Tsiamdo, nous
aurons la ligne rectificative de 95^. Il est à remarquer
que cette ligne fait avec le méridien correspondant de la
carte d'Anville un angle de 10 degrés, précisément égal à
l'angle que notre ligne rectificative de 30« de latitude fait
avec ce parallèle de la carte d'Anville.
Nous pourrions supposer que toutes nos autres lignes rec-
tificatives de longitude doivent faire le même angle avec les
méridiens correspondants de la carte de d'Anville, ou être
parallèles à notre ligne rectificative de 95° ; puis menant
des parallèles à cette ligne par les points de l'itinéraire
Tsiamdo à Lhassa déjà connus en longitude, nous ob-
tiendrions par leur rencontre avec la ligne rectificative de
30° des points qui nous permettraient de marquer sur
cette ligne les degrés de longitude rectifiés.
Mais, comme il ne nous est pas démontré que nos lignes
rectificatives de longitude doivent être parallèles, nous pro-
céderons autrement.
Voyons donc si nous pourrions tracer la ligne rectifica-
tive de 91° qui doit être voisine de Ghiamda et de Lhari.
Nous savons que le point où l'itinéraire chinois de Lhassa
au Kara Oussou coupe le Kouiton sirik se trouve par 89®05'
et presque sur la latitude de Lhari. Joignons les deux points
et nous aurons une ligne de 123 millimètres pour une diffé-
rence en longitude de 135 milles. Il nous est donc facile de
marquer sur cette ligne les points (R) (S) correspondant
aux 90' et 91* degrés de longitude, ainsi que le point (g) cor-
respondant à 90''45'. Joignons ce point à Ghiamda, nous
aurons la ligne rectificative de la longitude 90°45' ; et lui
menant une parallèle par le point S, nous aurons la ligne
S-A pour ligne de 91° de longitude. Si nous partageons
maintenant la ligne A-B en quatre parties égales, les points
B, G, D seront les points des 92% 93* et 94® degrés de longi-
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 215
tude sur le parallèle rectifié de 30°; et ces points ne
doivent pas être trop inexactement fixés, car si de la position
de Chobando (par 93°28') nous menons une parallèle à notre
ligne rectificative de 95% la ligne coupera cette ligne
E-D en un point P qui est à peu près à 28 milles de E.
Les lignes rectificatives de 95*^ et 91* n'étant pas tout à
fait parallèles, les lignes rectificatives intermédiaires ne de-
vraient pas l'être non plus. Cependant, nous venons de voir
que celle de 93<'28' devait être parallèle au méridien rectifié
de 95**. Nous pouvons donc supposer que les lignes rectifica-
tives de 93° et 94° ont la même inclinaison. Notons tout de
suite que Dardzoung se trouverait, d'après cette construc-
tion, par environ 30°2(y et 93*. Cette position, ainsi que la
plupart des résultats des constructions indiquées, a été un
peu modifiée sur notre carte définitive. Gomme nous l'avons
dit précédemment, il a fallu, introduisant de nouvelles
considérations, recommencer plusieurs fois les constructions
dont nous donnons l'idée pour arriver à un tracé plus
approché.
Quant à la ligne rectificative de 92°, nous la tracerons
parallèle à celle de 91°. Cela met Lhari par 91°2(y, longitude
que nous avons trouvée précédemment.
Pour la tracer parallèlement au méridien rectifié de 93°,
il faudrait admettre que Lhari se trouvât au moins par
91°40'; tandis que nos constructions (feuille n° 2) ne
permettent pas de supposer que la longitude de Lhari
dépasse 91'>25'.
Le rétrécissement (près du parallèle 31°) qui résulte
de la différence d'inclinaison des méridiens rectifiés 92° et
93° précise encore davantage la partie de l'itinéraire de
Tsiamdo à Lhassa qui a été le plus faussée sur la carte de
d'Anville.
Tracé du lac Pasomtso, du Kenpou {Gak bel) et du Nghé
tchou entre 30** et 31° nord, — Ayant ainsi enfermé dans
un réseau rectificatif la partie de la carte de d'Anville
1
216 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
comprise entre les méridiens rectifiés de 91° et 95° et les
parallèles rectifiés de 30"" et 31% il est facile d'en rapporter
le dessin sur notre carte préparatoire.
[ Voir sur la feuille n» 2 le tracé du lac Pasomdso, de la
rivière de Lhari (cours supérieur du Ken pou ou Gak bo)
et du Ngé tchou (cours supérieur du Bo dzangbo).]
Remarque importante sur la différence de direction gêné-
raie des cours d'eau sur les feuilles 1 et 2. — Remarquons
que ces cours d'eau n'ont pas la direction nord-sud des
cartes de d'Anville et Klaproth, mais la direction nord-ouest
sud-est parallèle à celle que le Kin cha kiang, le Mékong
et probablement aussi la Salouen conservent jusqu'au
moment où, sortant de la chaîne des Himalaya, ces fleuves
prennent la direction nord-sud. Cette remarque avait son
importance; je l'appliquai aussitôt à la rivière de Lhari qui
doit aussi tourner brusquement vers le sud en sortant des
défilés de l'Himalaya; et, comme la direction nord-ouest-
sud-est l'en ferait sortir à peu près au point où l'on arrête
le cours de la branche occidentale de l'Iraouady, l'hypothèse
de la jonction des deux fleuves me frappa tout de suite et
avec une apparence de fondement.
Rectification du bassin supérieur de la rivière de Lhassa
— Sans nous arrêter davantage en ce moment à cette
hypothèse, nous reviendrons à l'étude de la partie de la
carte de d'Anville entre le méridien 91% Lhassa et le Tengri
nour.
L'itinéraire chinois nous indiquait que Médjoubgoungar
se trouve à peu près au tiers de la distance entre Lhassa et
Ghiamda, ce qu'a confirmé notre travail de rectification
plaçant Médjoubgoungar par 89''25' environ. Nous pouvons
joindre cette position au point correspondant en longitude
sur la ligne Kouiton Sirik-Lhari ou M S et nous voyons que
les lignes rectificatives des longitudes 89^25' et 91% sont
loin d'être parallèles.
Leur rétrécissement entre Médjoubgoungar et Ghiamda est
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 217
tout à fait significatif; on doit y voir le résultat d'une triple
erreur : Tune provenant de la longitude trop orientale d'un
degré que d'Anville a donnée à Lhassa, l'autre provenant
des Lama qui, sur leurs croquis, ont exagéré les distances
aux environs de Lhassa et de leurs itinéraires, exagération
qui a obligé d'Ânville à trop rapprocher du bassin de la
rivière de Lhassa le bassin du Niang tchou. II suffit donc de
faire pivoler autour de M tout le tracé à l'ouest de la ligne
MN jusqu'à ce que cette ligne soit parallèle à notre ligne
rectificative de 91'' pour avoir les éléments de la rectification
du tracé de d'Anville entre 89° et 90«.
Il serait fastidieux d'insister davantage sur les détails de
reconstitution de cette partie de notre carte. Le but de ce qui
précède était de nous assurer de la justesse de nos premières
observations sur la façon dont les Lamas avaient fait leur tracé
du Thibetet la manière dont ces levés avaient été interprétés.
Je n'ai jamais pu comprendre comment d'Anville avait
admis pour Lhassa une longitude trop orientale d'un degré;
mais étant donné les positions de Lhassa et de Batbang, je
m'étonne qu'il n'ait pas commis plus d'erreurs en interpré-
tant les levés des Lamas. Quant à Klaproth qui, à laide des
itinéraires chinois, pouvait arriver presque au même résultat
que nous, son bouleversement géographique est encore
moins excusable dans cette partie du Thibet que dans la
région que nous allons étudier.
218 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
W, Reetiflciition de la partie sud de la carte de d'Anviiie.
(Bassin du Yoeron Daang; bo tekoù ou vrai Tsan po.)
Points de repère, lignes rectificatives et première correction des lignes
rectificatives de 29° et 28" de latitude. — Position approchée de Sang
gak tchoui dzoung. — Conséquences des observations précédentes. —
Rectification du bassin du Tsan po de d*Anville (géographie chinoise).
— Détermination de la véritable position de l'extrémité sud-est du
Tsan po de d'Anville. — Confusion entre le Niang tchou et le Yœrou
dzangbo (vrai Tsan po). — Le Tsan po de d*Anville n'est qu'un affluent
du Yœrou dzang bo. — Tracés rectifiés du Yœrou dzang bo (Tsan po),
du Niang tchou et de la rivière de Dimoudzong. — Direction de la ligne
du partage des eaux à Test du Yœrou dzang bo.
Points de repère, — Le cadre qui nous reste à remplir sur
notre feuille préparatoire est ainsi limité :
A l'ouest, par Ghiamda et l'itinéraire de Chélangà Tawang.
et le cours du Yœrou Dzang bo ou vrai Tsan po jusqu'à
Gya la Sindong ; nous avons ici pour points de repère :
Ghiamda par 90^45', Zangri sur le Tsan po, et Monadzona
dzong par 28° de latitude, qui ont à peu près même longi-
tude (89»40').
Au sud, par une ligne brisée qui joindrait Monadzona et
les points extrêmes connus du Soubansiri, du Dihong, du
Dibong, de la rivière Lohit ou Brahmakund, et des deux
branches de Tlraouady : Nam Kiou et Nam Disang. Notons
que cette ligne est au nord du parallèle 28% ce qui nous fait
déjà supposer que les positions placées par d'Anville sur le
parallèle 27° sont au moins par 28°, ou, si Ton veut, que
le parallèle 27° de d'Anville est en réalité au moins le paral-
lèle de 28^
A l'est, par le cours, supposé presque direct, de la Salouen
entre Menkong et Kia yu kiao (pont sur la Salouen au pas-
sage de la route de Tsiamdo à Lhoroun dzong et Ghobando).
Au nord, par notre parallèle 30" sur lequel nous avons
pu fixer quelques points de repère : cours supérieurs du
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 219
Ngé tchou et de la rivière du Lhari (Ken pou ou Gak bo) el
lac Pasomtso.
Bien que fort réduit déjà, le champ de nos recherches est
encore bien vaste. En outre, nous n'avons plus ici d'itiné-
raires chinois pour nous aider. Les seuls éléments du pro-
blème sont maintenant lacarleded'Anville, et la géographie
chinoise. Quant aux vagues renseignements plus ou moins
contradictoires recueillis par des voyageurs européens qui,
par 28°, ont vu la Salouen ou le haut Brahmakund sans
avoir pu passer de Tune à Tautre, nous ne nous en occuperons
que plus tard.
On remarquera encore que, si nous avons quelques points
de repère à l'ouest et au nord, nous n'en avons aucun au
sud, puisque sur la carte d'Anville, les cours d'eau du Thibet
ne sont pas raccordés à ceux de l'Assam ou de la Birmanie.
A l'est nous n'avons que trois points de repère : Bathang,
Tsatsorgang (Tchrayul), position douteuse que nous avions
fixée par âS^'SO' * et Likiang situé en dehors de notre cadre
par près de 27° de latitude.
Quelque douteuses ou insuffisantes que fussent ces don-
nés, nous avons essayé tout d'abord de nous faire une idée
approximative des erreurs de latitude de la carte de d'Anville,
erreurs considérables à première vue.
Lignes rectificatives et première correction des lignes
rectificatives des 28* et 29'' degrés de latitude, — En effet, si
nous tirons une ligne de Bathang à Likiang et que nous la
partagions en parties proportionnelles aux différences de
latitude, nous voyons tout de suite que, sur cette ligne, les
points des 29® et 28'' degrés de d'Anville représentent pour
nous les points du 30" degré et de 28^30'; et que notre
point du 28* degré correspond à peu près à 27°40' de
d'Anville.
1. On verra dans la 2° partie (chap.X) que nous avons adopté plus tard
pour Tchrayul la position du Pandit A-K (28» 13'), qui concorde avec les
renseignements donnés par l'abbé Oesgodins.
220 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
Si nous joignons enfin nos points des 28* et 29* degrés avec
les points ayant même latitude à Touest, c'esl-à-dire avec
Monadzona et avec le point P obtenu en divisant la distance
Zangrî-Monadzona proportionnellement à la différence en
latitude, nous aurons deux premières lignes rectificatives
des latitudes 28** et 29'' fort différentes de celles de d'Anville,
et il est évident que nos lignes rectificatives sont encore
beaucoup trop septentrionales.
Ne prenons ces lignes rectificatives que pour ce qu'elles
valent : elles nous indiquent tout simplement le sens des
erreurs; mais elles ne sauraient être adoptées telles quelles
pour notre reconstitution cartographique.
Nous voyons, par exemple, que notre première ligne rec-
tificative du 28* degré passerait près de Sanggak tchoui
dzong^ Or, d'après les textes de l'abbé Desgodins, cette
ville se trouverait à cinq ou sept jours de marche dans le
nord-ouest de Menkong, et, d'après ses cartes sur le même
même parallèle, de sorte que, suivant qu'on se rapporte
aux textes ou aux cartes, Sanggak tchoui dzong doit être
placée par 28° 50' ou 28" 25' et, par conséquent, noire ligne
rectificative de 28° doit passer encore bien plus au sud du
parallèle correspondant de d'Anville que nous ne l'avions
supposé tout d'abord.
Position approchée de Sanggak tchoui dzong, — Pour
éviter les répétitions et longueurs, supposons tout de suite
Sanggak tchoui dzong par 28°50' (qui doit être à près sa
latitude exacte) et prenons 0 L égal à P L' ou un degré.
Joignons le point L à L' et L"; la ligne rectificative du
28* degré ne sera plus L'L" mais bien la ligne brisée
\ . Le nom de cetle localité a été orthographié de diverses farons :
Sanggak tchoui dzong par Klaproth, Tclioudzong par d'Anville, Sànga
tchou dzong sur la carte des jésuites, Song ngag kieu dzong par Tabbé
Desgodins, Sanga chu jong par les cartographes anglais. On rappelle
aussi Kiyé dzoung ; les Chinois la nomment Tciioung tian sanggak tsoui
dzoung.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 2^1
VL U et nous verrons plus loin qu'une partie de celte ligne
doit descendre encore plus au sud«
Nous devons encore corriger et modifier notre première
ligne rectificative du 29" degré qui, du point P, devra venir
en 0, à une dizaine de milles au nord de Sanggak Ichoui
dzoag, et être relevée de là vers Tsatsorgang en suivant
une parallèle à LL".
Conséquences des observations précédentes. — Tirons
déjà quelques conséquences des observations qui précè-
dent et des constructions qu'elles nous ont amené à faire :
l' Nous sommes certain maintenant que le parallèle infé-
rienr de la carte de d'Anville n'est pas le 27% mais bien le
28' degré au moins (ligne L'LL"), de telle sorte que les lati-
tudes auxquelles d'Anville arrête le tracé du Tsan po, du
Ken pou et du Tchitom tchou sont encore au-dessus du
28' degré, ce qui fait mieux comprendre l'impossibilité où
il s'est trouvé de raccorder ces fleuves avec ceux de l'Inde
et de la Birmanie;
2' Les lignes brisées indiquent encore une fois, mais en
l'accentuant ici plus que partout ailleurs, le caractère des
levés des Lamas. Ce devaient être des croquis spéciaux des di-
vers bassins : Salouen, Tchitom tchou, Ken pou, (Gak bo);
et chacun d'eux a pris sur la projection des jésuites et de
d'Anville la place qui restait disponible entre les tracés
énorménnent trop rapprochés de la Salouen et du Tsan po, de
telle sorte que la carte ne donnait plus aucune idée de leur
largeur est et ouest entre les parallèles 28° et 29% ni de
leurs positions relatives en latitude.
C'est surtout pour avoir voulu rattacher aux positions
chinoises Bathang et Li kiang la partie sud-est du Thibet
que d'Anville a commis ici de si grandes erreurs. Il
n'est que trop évident que les croquis particuliers dont
nous venons de parler étaient tels que leur raccordement
sous une projection était tout à fait impossible à l'époque,
à cause du manque de points de repère. Et, comme on le
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SDR LE THIBET ORIENTAL.
verra plus tard, si nous n'avions pas eu les indications ap-
proximatives de Vabbé Desgodins sur la position deSanggak
tchoui dzong, nous n'aurions pu nous-môme rectifier que
d'une façon très incertaine la partie sud-est de la carte de
d'Anville.
Rectification du bassin du Tsan po de d'Anville. — Géo-
graphie chinoise, — Détermination de la véritable position
de Vextrémité sud- est du Tsan po de d'Anville. — Si l'indi-
cation approximative de la position deSanggak tchoui dssong
nous paraît déjà de la plus grande importance pour la re-
constitution du bassin du Tchitom tchou et du bassin infé-
rieur du Ken pou, nous n'avons pas encore assez de don-
nées pour l'entreprendre. Nous passerons donc au bassin
du Tsan po de d'Anville.
D'après nos précédentes constructions,! e parallélogramme
OLL'P est compris entre les latitudes 28** et 29» et les méri-
diens de 89°40' (Monadzona) et 95^25' (Sanggak tchoui
dzong). Telle serait en effet la longitude probable de
Sanggak tchoui dzong si cette ville est bien, comme le dit
l'abbé Desgodins, à sept jours de marche dans le nord-ouest
de Menkong.
Dans le parallélogramme OLL'P nous ne pouvons tracer
des lignes rectificatives de longitude en partageant les
lignes OP et LL' proportionnellement à leur différence ea
longitude, puisque nous avons remarqué que la longueur
de Tsan po a dû être exagérée aux dépens du Ken pou et du
Tchitom tchou. Tâchons donc de découvrir, s'il est possible,
la longueur probable du Tsan po de d'Anville ou la posi-
tion approchée de l'extrémité de son cours sur la carte
de d'Anville..
C'est ici que la géographie chinoise va nous être utile et
nous fournir des renseignements qui auraient dû ne point
passer inaperçus, surtout de Klaproth, puisque c'est à lui
que nous en devons la traduction française, et qu'il faisait
si grand cas de ia géographie chinoise du Thibet.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 223
Elle nous donne, en effet, les distances en lis des princi-
pales villes, soit à Bathang, soit à Lhassa, distances calcu-
lées d'après les itinéraires détaillés que nous n'avons mal-
heureusement pas à notre disposition comme celui de
Bathang à Lhassa. Mais enfin nous avons l'orientation géné-
rale sud-est, et les distances de Lhassa aux principales
villes situées près du Tsan po de d'Anville.
Nous savons aussi que ces distances sont toujours des
maxima, je veux dire que le nombre de lis indiqué n'est
jamais inférieur, mais plutôt supérieur à la réalité.
Ainsi donc les distances que nous en déduirons entre
Zangri (connu en latitude el longitude et pris pour point
de départ) et les villes voisines du Tsan po seront plutôt
augmentées que diminuées. En outre, nous donnerons à la
projection horizontale du H la plus grande valeur que nous
ayons encore trouvée, 355 mètres. G*est la valeur que nous
avons trouvée pour les meilleures routes voisines de la
capitale, tandis que pour les plus mauvaises nous avons
trouvé 240 mètres, et nous dresserons le résumé sui-
vant :
De Zangri à Yarghiut (Yerco), 70 lis à 355 mètres seront
représentés sur la carte par environ 14 milles ;
De Zangri à Lasoui (Lasoi), 190 lis à 355 mètres seront
représentés sur la carte par environ 36 milles;
De Zangri à Gounlai nam Ghial (Gourou nam Kia),3701is
à 355 mètres seront représentés sur la carte par environ
71 milles;
• De Zangri à Domchou dzong, 520 lis à 355 mètres seront
représentés sur la carte par environ 99 milles;
De Zangri à Dzélagang dzong, 630 lis à 355 mètres se-
ront représentés sur la carte par environ 121 milles;
De Zangri à Naï dzong. 720 lis à 355 mètres seront re-
présentés sur la carte par environ 138 milles;
De Zangri à Dzini (Chaï), 730 lis à 355 mètres seront re-
présentés sur la carte par environ 140 milles.
224 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE STIR LE THIBET ORIENTAL.
Portons maintenant ces distances, ou seulement la der-
nière sur la carte de d'Anville. Nous remarquerons immé-
diatement que Dzini doit être placé au point K, dont la
latitude, d'après nos lignes rectificatives de latitude, est
d'environ 28«33'.
Quant à la longitude de K, nous la trouverons sur noire
carte préparatoire (feuille n'' 2) en décrivant de Zangii un
arc de cercle de 140 milles qui coupe la latitude de 28"33'
par 9242.
Nous pouvons donc estimer que Dzini (Chai) se trouve
par 28°33' et 9242'.
Nous supposerons maintenant que d'Anville ait bien placé
R\ extrémité de sonTsan po, par rapport à Dzini, ou que,
s'il a commis une erreur, celle-ci ne doit pas être grande,
vu la petite distance des deux points.
La ligne 0" — Dzini, parallèle à PL', sera le méridien de
Dzini. Si la longueur Dzini— 0" représente 29"— 28"33' ou
27', on trouvera que O'^r' = 30', d'où la ligne K"K'" repré-
sentera le parallèle de 28^30' qui, par hasard, passe au
point K'. Reste à trouver la longitude approchée du
point K'.
La ligne O'K'". prolongée d'une égale longueur, nous
donne le point V par 28 degrés (nous avons ainsi une nou-
velle correction de la ligne rectificative de 28° qui, au lieu
d'être LL'L" devient à peu près L'ZL").
Remarquons aussi que le quadrilatère L'PO"L'" fait partie
du bassin d'un même fleuve, ce qui nous autorise à partager
les lignes K"K'" ou L'L'" en parties proportionnelles à la dif-
férence des longitudes.
(On se rappelle que nous n'avons pas voulu procéder
ainsi pour le parallélogramme L'POL, qui comprend des
bassins différents et par cela même mal rapportés sur la
carte.)
Nous dirons donc :
L'L"' = 92ol2' — 89o40' = 2^32' = 152 milles repré-
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 325
sentes sur la carte par 0'",i74. Par conséquent 12 minutes
seront représentées par 0",014 et 60' ou 1 degré par 0™,07.
Nous marquerons alors le degré 92 àO^^jOl^ à gauche de L'";
et, graduant la ligne L'Z, nous verrons que 21 ou K' se trou-
vent par 92® 52'.
Ainsi donc :
F ouV extrémité sud-est du Tsanpo de d'Anville est réel-
lement située par 28» 30' et 92« 52' environ.
Cette position diffère d'environ six milles de celle que j'ai
adoptée pour ma carte définitive; mais on comprend que,
pour dresser celle-ci, je ne m'en suis pas tenu aux combi-
naisons et aux constructions dont je ne peux donner qu'une
idée générale; car il faudrait un bien gros volume pour
expliquer la marche du travail définitif en tenant compte
des moindres détails. Il est évident que dans cette détermi-
nation de K', par exemple, nous avons donné à la projec-
tion horizontale du li une valeur maximum, que la latitude
de K introduite dans le calcul était un peu trop faible,
mais que nous n'avons tenu compte ni de Torientation sud-
est donnée par la géographie chinoise ni de l'orientation
de 54» donnée par d'Anville, etc.
Après avoir refait le travail en tenant compte des princi-
paux éléments et de quelques autres détails, je me suis
arrêté au tracé de ma carte définitive, et j'ajoute que si j'ai
pommis une erreur sur le cours du Tsan po de d'Anville,
cette erreur est certainement une erreur en plus sur la lon-
gitude, erreur qui ne doit pas dépasser 15 milles.
Quoi qu'il en soit, le point correspondant à K' sur notre
carte se trouve à moins de 20 milles dans le nord de celui
où les levés des ingénieurs du service trigonométrique de
rinde laissent aujourd'hui le tracé du Brahmapoutre-Di-
hong. Il se trouve aussi à plus de 40 milles dans l'ouest -
sud-ouest des sources du Dibong. Or, admettant ce que je
démontrerai plus loin, que le Tsan po de d'Anville n'est
qu'un affluent du Yœrou dzang bo, et me rappelant la
soc. DE GÉOGR. — 2* TRIMESTRE 1887. VUI. — 15
^26 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
remarque sur le caractère hydrographique du Thibet orien-
tal, il m*est impossible de m'imaginer qu'au lieu de
rejoindre le Dibong à 20 milles de distance en suivant sa
direction générale qui, par ces latitudes, est celle des autres
fleuves : Mékong, Salouen, etc., il m'est vraiment impossible
de m'imaginer, dis-je, que le Tsan po se détournerait vers
le nord-est, et décrirait au nord du Dibong un grand arc
de cercle de plus de 140 milles pour aller se joindre à
riarouady!
Pour moi, la détermination du point K' m'avait prouvé
ce que je n'ai cessé de soutenir depuis six ans : que le
Yœrou dzang bo ou vrai Tsan po était bien le Dibong. Celte
démonstration qu'on aurait pu faire avant moi, puisqu'elle
est basée sur des chiffres depuis longtemps connus, est la
seule preuve sérieuse qu'on puisse donner encore aujour-
d'hui de l'identité du Tsan po et du Dihong-Brahma-
poutre.
En traitant la question du raccordement des fleuves, nous
verrons sur quels singuliers documents reposait l'hypo-
thèse de l'identité du Tsan po et de l'Iraouady; et, à la
preuve mathématique que nous venons de donner de l'iden-
tité du Tsan po et du Dihong, nous en ajouterons une autre
fondée sur l'étude du bassin du Ken pou et du relief du
terrain entre ce bassin et celui du Tsan po.
Une des principales conséquences delà détermination du
point K', c'est qu'entre l'extrémité du Tsan po de d'Anville
et le méridien de Sanggak tchoui dzong, il y a deux degrés
et demi ou 150 milles au lieu de 60 qu'indique sa carte, —
de sorte qu'au lieu d'être obligés, comme lui, de mettre le
Tsanpo, le Ken pou (Gak bo) et le Tchitom tchou les uns
sur les autres, nous ne serons pas embarrassés pour leur
donner la place que leur assigneront nos recherches.
La construction faîte jusqu'à présent pour le Tsan po ne
pouvant nous fournir aucune autre donnée sur le Tchitom
tchou et le Ken pou, nous avons dû maintenant compléter
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 227
notre carte en y rapportant tous les détails du tracé de
d'Anville qui se trouvent entre nos méridiens de 89<> 40' et
^i" 12' et au sud de notre 29* degré de latitude.
Arrêter chacun de ces détails est quelquefois aussi long
que de fixer un point important ; mais, quel que soit Tinté*
rêt de chacun d'eux, il faut bien le sacrifier aux questions
de premier ordre.
Confusion entre le Niang-tchou et le Yœrou dzang bo.
— Le T$an po de d'Anville^ entre Zangri et Dziniy n'est
qu'un affluent du Yœrou dzang bc. — Pour ne pas sur-
charger inutilement la feuille de construction n!" 2, nous
nous bornerons à y tr^^cer — jusqu'au parallèle 29» — les
parties du Tsan po et du Niang tcbou résultant de la cons-
truction précédente et les mêmes parties de leur cours
d'après notre travail définitif.
Les points H' et Y représentent donc les points oti, dans
les deux cas, le Niang tchou coupe le 29* degré de latitude.
D'après la carte de d'Anville et la géographie chinoise nous
devons joindre G (Ghiamda) et Y' pour avoir le cours du
Niang tchou, et nous voyons que GY' couperait au point G'
le cours du Yœroudzang bo tchou ou vrai Tsan po. YG le
couperait un peu plus à Test. Sommes-nous en droit de sup-
poser, ainsi que nous l'avons fait, que, de Ghiamda, le Niang
tchou va rejoindre le Yœrou dzangbo tchou quelque part
entre G' et G", soit môme en G", et qu'ainsi G"Y est non plus
le Niang tchou, mais bien le Yarou dzang bo tchou? Cette
hypothèse en entraine une autre : c'est que le Tsan po de
d'Anville, au lieu de se joindre au Yœrou dzang bo tchou à
une trentaine de milles à Test de Zangri, aurait sa source un
peu dans le sud -est du point P'.
Avaot d'examiner à fond ces deux hypothèses, dont la
connexité est h remarquer, nous pourrions, nous lançant en
plein dans la fantaisie, comme tant de soi*disant géo-
graphes, en faire une troisième, et supposer que le tracé du
Tsan po de d'Anville entre Zangri et Dzini doit être identifié
228 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
à celui du Yœrou dzang bo tchou entre Zangri et Gya la
Sindong (Tracé du Pandit N.M.G).
Pour faire une telle identification, il faudrait, on le voit,
ne tenir aucun compte de tout ce que nous avons appris
sur le Tsan po de d'An ville, ni de son orientation, ni des
distances, ni des latitudes et longitudes ; et non seulement
cette identification serait une absurdité au point de vue de
la géographie mathématique, mais encore il serait impos-
sible de l'accorder avec le tracé du Niang tchou de d'An-
ville et avec la géographie chinoise.
En effet, admettons, pour un moment, cette identifica-
tion et supposons que Dzélagang dzong se trouve au point
appelé Gya la Sindong par le Pandit N.M.G. Nous remar-
quons que le Niang tchou de d'Anville a environ 150 milles
de longueur entre Gbiamda et Dzélagang, tandis qu'il n'en
aurait que 60 d'après l'identification !
A son tour la géographie chinoise dit : « An delà de
Gbiamda, le Niang tchou tourne au sud-est, fait plus de
300 lis (environ 60 milles) jusqu'au sud de Cholga dzong où
il est renforcé par le Ba tchou qui vient du nord-est et
sort du lac Pasomtso. Arrivé à l'est de Dziomo dzoung, le
Niang tchou reçoit les eaux du Niou tchou qui vient du
nord-est et delà montagne Djib ri. Le Niang tchou se dirige
alors au sud, passe à l'est du district de Dzélagang, fait
encore 200 lis et se jette dans le Yœrou dzang bo tchou. »
Or, Cholga dzoung n'étant pas même à mi-chemin de
Ghiamda à Dzélagang, nous voyons bien que le Niang
tchou a plus de deux fois 60 milles entre Ghiamda et Dzé-
lagang.
Nous pourrions multiplier les preuves de l'absurdité de
ridentifioation du Tsan po de d'Anville et du Yœrou dzang
bo; mais nous n'avons pas de temps à perdre.
Revenons à nos deux hypothèses connexes :
1° Que les Lama ont ignoré l'existence du cours d'eau
entre P' et G'', et qu'à partir de G" le Niang tchou de d'An-
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBËT ORIENTAL. !229
ville et de la géographie chinoise doit porter le nom de
Yœrou dzang bo.
2° Que les Lama ont joint à tort P' à la source de la
rivière que nous appelons le Tsan po de d'Anville.
Prouvons que ces hypothèses sont justifiées par Tétude de
la carte de d'Anville et par la géographie chinoise.
Des constructions que nous avons faites Jusqu'à présent
sur la carte de d'Anville, il résulte que Zangri, par 89°4(y,
se trouve presque au sud-sud-ouest de Medjoubgoungar
située par 89<* 25', et Ghiamdapar 90» 45' est placée à moins
de 50 milles de Medjoubgoungar, taudis que la différence
de longitude entre ce point et Ghiamda est de i«2(y ou
de 80 milles. 11 y avait donc une absence complète de
liaison dans le tracé de d'Anville entre les parallèles
-29'» et 30" et les méridiens de 89° et 92». Ce manque de
liaison provient de l'insuffisance d6s travaux de^ Lama;
et cette insuffisance est telle que nous pouvons admettre
qu'ils ont pu se rendre de Ghiamda à Dzélagang en des-
cendant le Niang Ichou et ne point marquer sur leurs
croquis le cours d'eau P'G". Mais l'opinion qu'ils ont tracé
le Niang tchou par renseignement nous paraît encore
plus probable. Quoiqu'il en soit, notre tracé du Niang tchou
par G" et Y n'est point contradictoire à l'interprétation de
d'Anville et k la géographie chinoise; les distances des
diverses localités sont relativement bien conservées; il n'y
a de réellement changé que la place d^un nom : le cours
d'eau s'appellerait le Niang tchou jusqu'en G", et à partir
de là, s'appellerait le Yœrou dzang bo.
Passons à la deuxième hypothèse. On ne saurait pré-
leudre, que, parlant de Zangri, les Lama aient descendu le
Tsan po de d'Anville, puisque le tracé du Pandit M. N. G.
nous montre qu'arrivés aux environs du point P'ils auraient
dû remonter au nord-est dans la direction P'G", au lieu
d'aller au sud-est dans la direction de IL'.
Ainsi donc, si, à partir de Zangri, les Lama n'ont pas fait
23() MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
leur rqrte uniquement par renseignement, on peut assurer
qu'ils n'ont pas pris la voie fluviale, mais qu'ils ont suivi la
route de terre dont l'itinéraire a été donné (Yarghiut,Lasoi,
Goun aïnam Kia, Domchondzong et Dzini), itinéraire assez
éloigné du Tsan po de d'Anville pour que différentes parties
de cette rivière n'aient pas été vues par les Lama.
Quiconque a voyagé admettra facilement que les Lama
(traversant par exemple le Tsan po à Zangri et suivant la
route Yarghiut, Lasoi, etc.) aient tracé le Tsan po de d'An-
ville en demandant aux indigènes la distance à laquelle ils
se trouvaient de temps en temps de la rivière qu'ils laissaient
ainsi à leur gauche — et que les indigènes donnaient les
distances au Tsan po de d'Anville et non au grand Yarou
dzang bo qui se trouvait beaucoup plus loin.
Il n'est donc pas étonnant que les Lama aient pu croire à
la jonction, près de P', du Tsan po de d'Anville avec le cours
supérieur du Yœrou-Dzang bo; et il est parfaitement ad-
missible que la source du Tsan po de d'Anville se trouve à
peu de distance dans le sud-est de P'.
On comprend qu'ils auraient pu commettre la même er-
reur s'ils avaient fait leur voyage d'exploration en sens in-
verse; et, si leurs croquis ne sont pas faits seulement par
renseignement, si les Lama ont réellement fait cette explo-
ration, tout me porte à croire que, partant de Ghiamda, ils
ont dû se rendre par eau à Dzélagang, traverser ici le Yœrou
dzang bo, aller à Dzini, et, de là par la route au sud du
Tsan po de d'Anville revenir à Zangri et Lhassa.
Dans tous les cas, la partie comprise entre leurs itiné-
raires — c'est-à-dire entre Ghiamda, G", Dzini et Zangri —
ne leurra été connue que par renseignement, ce que dénote
bien le vide relatif de la carte de d'Anville, à l'est de
son Tsan po et entre ses parallèles 27* et SO*. Ainsi le
cours du Yœrou dzang bo tchou leur est resté inconnu
entre P' et G*' ; et, sachant cependant que la rivière qui
vient de Ghiamda se jettait dans leur Tsan po au nord de
I
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 231
Dzini, ils ont imaginé que cette rivière, suivie à distance
par eux entre Dzini et Lasoi, devait être le prolongement
du Yœrou dzang bo à Test de Zangri.
Mais voyons encore si cette hypothèse ne serait pas con-
tredite par la géographie chinoise.
Celle-ci nous dit :
c Arrivé au sud de Lhassa, le Yœrou dzang bo tchou
court à Vest jusqu'au sud de la ville de Zangri où il tourne
àu sud-est. Il parcourt 1200 lis en formant la limite des
pays de Gak bo à sa droite et de Gong-bo à sa gauche, passe
entre Dzélagang et Naï dzong, sort du Thibet par le défilé
de Singhian Khial qui traverse du nord au sud le pays de
Lhokba ou Lhokabja habité par les Moun ou sauvages,
entre dans l'Inde et va se jeter à la mer. »
Ne dirait-on pas que ceci a été écrit sur les croquis des
Lama, les cartes des jésuites, ou de d'Anville? Ainsi, de
Zangri le fleuve tournerait au sud-est et parcourt 1200 lis
soit environ 200 milles pour arriver à Test de Dzini. N'est-
il pas évident qu'ici encore le Tsan po de d'Anville est pris
pour le Yœrou dzang bo tchou? Mais, ce que nous tenions
surtout à remarquer, c'est le manque de renseignements sur
le cours du Yœrou dzang bo tchou entre Zangri et Dzini.
Partout où les Lama ou les voyageurs chinois ont passé,
leur description n'est point si succincte. On lit à chaque
instant : € A tant de lis le fleuve passe près de telle ville, re-
çoit tel affluent^ etc. y^ Ici rien. De Zangri à Dzini le fleuve
parcourt 1200 lis et voilà tout I Impossible de mieux laisser
entendre que l'auteur a ici manqué de renseignements —
et il en a manqué parce que les voyageurs ou les Lama n'ont
pas suivi le cours même du fleuve.
Autre détail non moins important à relever dans une dis-
cussion aussi importante : La géographie chinoise nous dit
que de Zangri au défllé de Singhiam Khial (c'est-à-dire près
de Dzini, quand le fleuve va courir nord et sud pour aller
dans l'Inde), le Yœrou dzang bo parcourt 1200 lis tandis que
2322 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
d'après la même géographie la route de Zangri à Dzini n'a
que 730 lis ! Gomment concilier ces deux chiffres ? — Ne
faut-il pas admettre que le Yœrou dzang bo ne suit pas à
peu près parallèlement la route de Zangri à Dzini, mais qu'il
doit faire un grand détour au nord de cette route, ainsi que
le montre aujourd'hui le tracé du Pandit N. M. G. Quelles
preuves veut-on de plus que les Lama n'ont pas suivi le
cours du fleuve de Zangri à Dzini, qu'ils ont tracé leur ri-
vière Tsan po par renseignement, et en lui donnant dans
leur notes la longueur que les indigènes attribuaient soit à
celle-ci, soit au vrai Yœrou dzang bo.
Ainsi donc, ce n'est point une fantaisie, mais une hypo-
thèse ayant toutes les apparences de la vérité et tout le
fondement possible qui nous permet d'affimer que notre
tracé du Tsan po de d'Anville, — tracé que nous avons dé-
duit mathématiquement de tous les documents, — doit être
arrêté dans le sud-est du point P' et qu'en conséquence, le
Tsan po de d'Anville n'est qu'un affluent du Yœrou dzang
bo tchou ou vrai Tsanpo.
Tracés rectifiés du Yœrou dzang bo, du Niang tchou
et de la rivière de Dimou dzong. — Direction de la ligne
de partage des eaux à Vest du Yœrou dzang bo. — En
résolvant ainsi la question du Tsan po de d'Anville, nous
avons dû admettre l'identité du Niang tchou et du Yœrou
dzang bo entre G"" et Dzélagang; nous avons montré que
cette hypothèse, et par conséquent notre tracé du Niang
tchou et du Yœrou dzang bo entre Ghiamda et Dzélagang,
n'avait rien de contraire au tracé de d'Anville et à la géo-
graphie chinoise, en ce sens qu'une communication par eau
existait sans interruption entre les deux positions extrêmes;
que les distances relatives de ces positions et des positions
intermédiaires, d'après la géographie chinoise, étaient res-
pectées; qu'il suffirait de conserver le nom du Niang tchou
à la partie du Yœrou dzang bo comprise entre G" et Dzela-
zang — appellation très naturelle de la part des indigènes —
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 233
pour que rinterprétâtion s'accordât entièrement avec la
carte de d'Anville et la géographie chinoise*
Gela ne suffit cependant pas; il nous faut voir s'il n'y a
pas d'autre hypothèse possible que l'identité du Niang
tchou et du Yœrou dzang bo entre G'' et Dzelazang.
Or, si je repousse Tidentité, je ne découvre qu'une seule
autre hypothèse sérieuse :
C'est que la rivière partant de Ghiamda pour aller re-
joindre le Tsan po de d'Anville envelopperait le Yœrou
dzang bo au nord et à Test, puisqu'elle doit recevoir près de
Gholga dzong la rivière Ba tchou venant du lac Pasoumtso,
lequel se trouve au pied de la grande chaîne qui, des monts
Choula gang dzian (passe de Tola) aux monts Singari^
Angghiri, Sémaloung la, sépare les bassins du Yœrou dzang
bo et de la rivière deLhari ou Ken pou. Et si le Niang tchou
enveloppe ainsi le Yœrou dzang bo pour venir rejoindre le
Tsan po de d'Anville près de Dzélagang, il faut alors supposer
qu'au delà de Gya la Sindong^ le Yœrou dzang bo incline
moins son cours vers le sud-est, afin d'aller se jeter dans le
Tsan po de d'Ânville à l'ouest de Dzélagang.
Cette hypothèse expliquerait même très bien comment,
descendant le Niang tchou de Ghiamda à Dzélagang, et re-
venant par la route de Dzini à Zangri, les Lama auraient
pu n'avoir aucune connaissance du Yœrou dzang bo à Test
de P'. J'ajoute que le tracé du Yœrou dzang bo entre Gya
la Sindong et un point du Tsan po de d'Anville à l'ouest de
Dzélagang se concilierait encore avec tout ce que nous
avons dit.
Cette hypothèse n'est donc pas fantaisiste; elle parait
même très admissible. Je l'ai repoussée pour trois raisons :
1° Parce que l'hypothèse du Niang tchou enveloppant le
Yœrou dzang bo augmenterait, pour le Niang tchou, les
distances indiquées par la géographie chinoise, distances
toujours maximum ;
2*" Parce que la rivière de Giamitoutan (aftluent du Niang
\
234 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TUIBET ORIEIfTAL.
tchou) ne pourrait plus avoir» entre le Niang tchou et le
cours du Yœrou dzang bo au sud de Gya la Sindong, le
développement que lui donnent les documents;
3^ Parce que, entre le point G' du Yœrou dzang bo et la
rivière de Lhari, il nous faudrait plus de place que ne
nous en ont laissé nos constructions pour tracer le lac
Pasomtso, le Ba tchou et le Niang tchou.
Nous arrêtant donc à l'hypothèse de Tidentité, nous avons
supposé qu'à quelques milles au sud«est de Ghiamda, le
Niang tchou, suivant la pente probable du terrain, venait
joindre en G" le Yœrou dzang bo tchou qui, de là, va passer
au point Y de notre construction et reçoit le Tsan po de
d'Anville un peu à Test de Dzélagang, après avoir parcouru
entre Zangri, Gya la Sindong et Dzélagang 210 milles ou
environ 1200 lis.
Le dernier affluent que le Yœrou dzang bo reçoit à
gauche, avant d'entrer dans le déûlé de Singhian Khial et
de passer dans l'Inde, est la rivière de Demou dzong qui,
d'après la construction que nous avons faite sur la carte
de d'Anville, coupe le parallèle rectifié de 29"^ au point D\
Notre travail définitif le place par une longitude de 29^ 40'
qui ne peut être que trop forte de quelques milles.
Cet affluent est formé de la réunion de deux cours d'eau :
l'un venant de la grande chaîne Semaloung la; l'autre,
courant parallèlement à cette chadne et au Yœrou dzang bo,
passe un peu à l'est de Dimou dzong.
£n joignant sur notre carte préparatoire les sources du
Ba tchou, de la rivière Dimou, du Dibong, on voit que la
limite orientale du bassin du Yœrou dzang bo serait orientée,
non pas nord et sud, mais nord-ouest-sud-est (comme la
Salouen, le Mékong, etc.). 11 est donc probable que la
grande chaîne Ghoula gang ziang, Anghiri, Semaloung la
suit la même direction et se relie à Textrémité nord-est
des monts Patkai. Le Ken pou qui coule à l'est de cette
chaîne doit avoir la même direction.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 235
\Ë. Reciiflcalloii de la partie «ud-esl de îm carte
de d'Anville.
Tracé du Ken pou (Gak bo) et de ses affluents entre 28° 2(y et SO**. - Tracé
du Tchitom tchou et de ses affluents au nord de 28°. — Appréciations
sur les cartes de d*Anviile et de Klaproth.
Sans nous arrêter aux détails^ nous constaterons mainte-
nant que la partie de la carte de d'Anville qui nous reste à
rectifier se borne au bassin de la rivière de Lhari ou Ken
pou (Gak bo) au sud du parallèle de SO*", et entre les
chaînes de montagnes qui bordent la Salouen à Touest
et le Yœrou dzang bo à Test. Pour cette reconstitution la
géographie chinoise ne peut nous aider, car elle ne dit que
ce que traduit la carte de d'Anville; mais nous disposons
des résultats acquis jusqu'à présent et des observations que
nous allons faire.
Résumons les unes et les autres :
i"* Sur le parallèle de 30° nous avons fixé les deux points
où ce parallèle est coupé par le Ken pou et son affluent le
Nghé tchou.
2° La position de Sanggak tchoui dzong nous indique à
peu près la limite orientale du bassin du Ken pou (lac
Amdso de d'Anville) à la hauteur du parallèle de 29**.
3<> La carte de d'Anville indique, qu'à la latitude de
Sanggak tchoui dzong^ le bassin du Tchitom tchou s'étend
à 40 milles dans l'ouest, soit jusqu'à 95° 25' — 40' ou 94° 45'.
Par conséquent le Ken pou passerait ici un peu à l'ouest
de 94° 45' ; nouvelle indication, qu'entre les parallèles 30° et
29'', le cours du Ken pou serait dirigé (ainsi que ceux du
Yœrou dzong bo, de la Salouen, du Mékong) non pas du
nord au sud, comme l'indique à peu près la carte de d'An-
ville, mais du nord-ouest an sud-est.
4° Ce parallélisme nord-sud sur la carte de d'Anville,
\
i36 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
nord-ouest-sud-est sur notre feuille de construction, existe
aussi pour la ligne qui joindrait le haut Nghé tchou à Sanggak
Ichoui dzong par le lac Amdso.
Par conséquent, sur la latitude du lac Amdso, la distance
entre ce lac et le Ken pou doit être à peu près la aième que
la distance AB entre le Nghé tchou et le Ken pou par en-
viron 30°.
5° Nos lignes rectificatives de latitude nous montraient
que le lac Amdso devait être au nord du 29* degré, et nous
venons de voir qu'il se trouve sur la ligne qui joindrait
Sanggak tchoui dzong et le haut Nghé tchou.
En supposant que, sur la carte d'Anville, la distance du
lac Amdso à Sanggak tchoui dzong soit bonne par rapport à
la distance de Sanggak tchoui dzong au haut Nghé tchou, il
sera facile de fixer la position approximative du lac Amdso.
L'erreur ainsi commise dépendra de Terreur commise par
les Lama et d'Anville. En tout cas, nous ne pouvons em-
ployer ici aucun autre procédé que celui que nous venons
d'indiquer, pour fixer approximativement la position du lac
Amdso de laquelle dépendra le reste de notre tracé rectiti^-
catif.
Tracé du Ken pou et de ses affluents entre 28" 20' et 30°.
— Nous commencerons donc par mener sur notre feuille
de construction une ligne droite entre le point A du Nghé
tchou et Sanggak tchoui dzong ; le lac Amdso et les points
A, et A 2 devront être fixés au quart, à la moitié et aux trois
quarts de cette ligne à partir de Sanggak tchoui dzong.
Prenons maintenant une longueur égale à l'écartement
entre le Ken pou et la ligne Nghé tchou-Amdso; — compa-
rant la carte de d'Anville à la feuille de construction n° 2,
ou voit que cet écarteraent est à peu près égal à AB — et,
portant cette longueur sur le parallèle de Sanggak tchoui
dzong, nous obtiendrons un point G qui doit se trouver à
peu près sur le cours du Ken pou.
Nous n'avuns donc qu'à suivre le dessin de d'Anville en
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 237
reliant au point G le point où le Ken pou coupait le SO"" de-
gré, et nous aurons le tracé rectifié du Ken pou (Gak bo)
jusqu'au sud du 29* degré.
Le confluent du Ken pou et du Bodzang bo peut être fixé
approximativenaent par rapport au point G, en remarquant
que la distance entre ces deux points est égale à une fois et
demie celle de Sanggak tchoui dzong au lac Amdso, On
rapporte ensuite facilement tous les détails de la carte de
d*Anyille et de la géographie chinoise.
On peut encore remarquer que, sur la carte de d'Anville,
le tracé du Ken pou dépasse le point G' (correspondant à
notre point G) d'une longueur égale à la distance de G' au
confluent du Ken pou et du Bo dzang bo, et qu'il continue à
suivre la même direction. Nous arriverons donc à placer
en F le point où d'Anville a arrêté le cours du Ken pou
(Gakbo).
Tracé du Tchodhteng ou Tchitom tchou et de xph
affluents au nord de 48°. — Rétrécissant sans cosse le
champ de nos recherches en acquérant en même temps
de nouvelles indications, nous sommes arrivés jusqu'au
bout de notre tâche. Il ne nous reste plus, en effet, qu'à
rectifier ou interpréter la partie du bassin du haut Tchitom
tchou ou Tchodhteng tchou représentée sur la carte de
d'Anville.
Or, si le tracé de ce bassin paraît assez bien lié avec celui
du Ken pou (Gak bo), il est évident qu'il ne Test pas du tout
à l'est avec la Salouen, dont le tracé est ici tout à fait faux
sur la carte de d'Anville, et, par suite, ne nous offre aucun
point de repère pour tracer une ligne rectificative de longi-
tude h laquelle nous puissions nous fier.
Tout ce dont nous pouvons être à peu près certains,
d'après toutes nos observations antérieures, c'est qu'à l'est,
la limite du bassin du Tchitom tchou doit être dans le pro-
longement de la chaîne qui borde la Salouen à Touest,
depuis le 30" degré de latitude jusqu'au parallèle^de Men-
238 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
kong. Par conséquent, si le point H' (feuille n'^i) est au nord
du 28^ degré de latitude, on peut être sûr que le bassin du
Tchitom tchou ne dépasse pas à Test !e 96* degré de longi-
tude.
La géographie chinoise complète heureusement ici la
carte de d'Anville. Toutes deux nous suivront pour résoudre
le problème.
La géographie chinoise nous apprend que :
(( Le Lo tchou, qui vient du mont Douk la gangri, et le
Man tchou qui sort du mont Doung djou gangri, à 60 lis
dans le nord-ouest de Sanggak tchoui dzong^ coulent au
sud et se réunissent pour former le Tchodhteng tchou ou
Tchitom tchou qui coule également au sud p
Nous donnerons plus tard la suite de ce passage qui n'a
plus d'intérêt pour la'question que nous traitons en ce mo-
ment; mais la citation faite est des plus importantes :
En effet, rapprochant ces renseignements de la carte de
d'Anville, nous voyons que :
4° La source du Man-tchou étant à 60 lis dans le nord-ouest
de Sanggak tchoui dzong, le lac Amdso, placé à distance à
peu près double sur la carte d'Anville, doit être à 120 lis ou
environ 20 milles dans la môme direction, ce qui est à peu
près ce que nous avions trouvé ;
S"" Si d'Anville a respecté sur sa carte les distances
relatives entre le lac Amdso, Sanggak tchoui dzong, et le
point H', distances que devaient indiquer les cartes des Lama
d'après lesquelles la géographie chinoise semble être écrite,
on peut dire que la distance de Sanggak tchoui dzong à H'
est double de celle de Sanggak tchoui dzong au lac Amdso,
soit 40 milles. Par conséquent H' se trouverait à peu près
par une latitude de ^28» 50'— 40' ou 28^10'. En consé-
quence, ainsi que nous le disions plus haut, sa longitude
est moindre de 96".
Nous reportant à la feuille de construction n« 2, nous
décrironsi de Sanggak tchoui dzong un arc de cercle
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. !^39
de 40' qui coupera le parallèle de 28*40' au point flj
par 9552'.
Ce point H^ ne peut être ainsi très inexactement placé,
car la carte de d'Anville le met à peu près sur le prolonge-
ment de la ligne Nghé tchou-Sanggak tchoui dzong, soit
au sud-est de cette ville. D'après le texte chinois, la direc-
tion serait le sud, et dans ce cas la position devrait être
en Hg.
En prenant pour le confluent du Lo tchou et du Man-
tchou la position moyenne H, notre erreur sera peut-être
d'une dizaine de milles.
Yoilà donc le bassin du Tchitom tchou de d'Anville cir-
conscrit sur notre carte entre le lac Amdso et les points
C. F. et H. Le reste du tracé n'est plus qu'un jeu : Sur la
ligne joignant le lac Amdso au point C, nous prendrons
CT proportionnel à C'T' ; TH représentera le Lo tchon, et
nous imiterons le dessin de d'Anville pour tracer les petites
rivières : le Teya tchou, affluent du Man tchou, et le Dza
tchou, affluent du Lo tchou.
Appréciation sur les cartes de d'Anville et de Klaproth.
— Arrivés au terme de notre interprétation de la carte de
d'Anville, nous exprimerons encore l'admiration que nous
avons éprouvée en voyant le parti qu'il a su tirer des cro-
quis des Lama. Ces croquis des Lama, nous ne les avons
pas vus; mais comme on les devine bien, comme on les
reconstruirait morceau par morceau quand on a étudié la
carte de d'Anville, dont les erreurs ne proviennent que du
manque de points de repère et de renseignements. Sans
doute nos deux caries sont bien différentes; mais comme
ces différences s'expliquent bien en tenant compte de ce
qui faisait défaut à l'époque de d'Anville.
Prenons au contraire les cartes de Klaproth, — qu'on se
rassure, je ne ferai pas perdre au lecteur le temps que j'ai
mis à les étudier, — et il nous sera impossible d'expliquer
ses erreurs aussi nombreuses que ses coups de crayon;
\
240 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
parce qu'il n'empruntait aux documents que ce qui conve-
nait à son imagination, parce qu'il n'obéissait à aucun
principe, à aucune règle d'interprétation mathématique,
et ne songeait pas à critiquer son propre travail, fruit de
la fantaisie et d'un raisonnement superficiel. Mais, quelque
mauvais que soit l'usage qu'il ait fait de la géographie chi-
noise et des itinéraires chinois, n'oublions pas les services
qu'il a rendus en les traduisant.
J.-L. DUTREtJIL DE RhINS.
(A suivre.)
LE MADERA
ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT
DEKNIÉRES EXPLORATIONS
DKS RIVIÈRES BÉNI, MADRE DE DIOS, ORTON ET ABONA
Guiifcrencc faite à la Société de 'géographie de Riu-de-Jaueiro le â3 juin 1886
1*AR
M. lie D' I». J|}%]V FRANCm^eO VBI^ARliE
Le Madera a ses sources dans les régions de Tor et de l'ar-
gent, du quinquina et de la coca. Semblable à un arbre
gigantesque, il a pour tronc le bas Madera, d'une navigation
libre et facile; pour nœud ou naissance des branches, la
région non navigable coupée par soixante lièues de rapides
et de chutes; pour bras et rameaux, des rivières qui, sous
des noms différents, pénètrent à l'intérieur de la Bolivie,
du Brésil et du Pérou.
De ces trois régions dans lesquelles se divise naturelle-
ment le Madera, la région inférieure seule profite des avan-
tages de la navigation à vapeur, et Ton peut assurer que c'est
aussi la seule qui soit parfaitement connue.
La région intermédiaire, d'une beauté et d'une fécondité
prodigieuses, ne pourra pas être utilisée sans la construction
du chemin de fer projeté du Madera et Mamoré, sur la
nécessité et l'utilité duquel notre honorable collègue, M. le
commandeur D' Julio Pinkas, a fait, il y a peu de temps, de
très intéressantes conférences.
La partie supérieure commence au confluent du Béni et
du Mamoré, par 10° 22' 30" lat. S. et 68° 19' 30" long. 0.
du méridien de Paris. Ces deux rivières reçoivent à leur
tour le Madré de Dios et l'Itenez. A elles quatre, elles forment
en réalité, le Madera et occupent, depuis leurs sources, une
SOC. DE GÉOGR. — 2« TRIMESTRE 1887. VIII. — 16 "
242 LE BfADERA ET LES RIVIÈRES QUI LB FORMENT.
surface de 12 degrés de longitude sur 9 degrés de latitude, à
partir de la ville péruvienne de Paucartambo, département
de Guzco, située par 73» 20' long. 0. de Paris, jusqu'aux
frontières brésiliennes de Matto Grosso, sur la rivière Ale-
gre, au 59* degré. Ce sont les points saillants de Tangle
formé par le Madré de Dios et l'Itenez. Du sommet de cet
angle, en traçant un demi cercle, on passe par la ville de
Sucre, anciennement Chuquîsaca, située sur le 19* lat. S.
Dans ce périmètre se trouvent compris trois pays : la
Bolivie au centre, le Brésil à l'est, et le Pérou à l'ouest. La
Bolivie avec les départements de Santa Cruz de la Sierra,
du Béni, de Gochabamba, de Chuquisaca et de la Paz;
le Brésil avec la province étendue de Matto Grosso, et le
Pérou avec les départements de Pufio et de Guzco.
Environ un million et demi d'habitants peuplent cette
immense région, capable d'en contenir vingt fois ce nombre.
Le climat est tempéré et froid dans la partie montagneuse,
chaud et humide dans les plaines. Toutes les plantes de la
zone tempérée, depuis la vigne et l'olivier jusqu'au blé,
à l'orge et aux pommes de terre, croissent dans la partie
montagneuse; dans les plaines on trouve tous les produits
tropicaux, tels que le maïs, le riz, le cacao, le café, le tabac,
le coton, la canne à sucre, etc., etc.
Toute cette région qui pourrait avoir un écoulement facile
par le Madera, se trouve malheureusement fermée par les
rapides et les cataractes de cette même rivière, rapides et
cataractes qui empêchent la navigation.
Le jour où disparaîtra cette barrière, par la construction
d'un chemin de fer, commencera une vie nouvelle d'activité
et de progrès.
De ces quatre rivières principales qui forment le Madera,
deux seulement ont été parcourues depuis les premiers
temps de la conquête : l'Itenez et le Mamoré.
L'Itenez ou Guaporé fut découvert par les frères Simon et
Étiewe Gorrea ; le premier qui le descendit fut Manuel
LE MÂDERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. 243
Félix de Lima, en 1742. Après un long et pénible voyage il
put arriver à Bclem du Para. Dès cette époque la communi-
cation avec Matto Grosso fut établie; mais le malheureux
Lima eut le sort de tous les hommes entreprenants de son
temps : comme récompense de son entreprise hardie et
téméraire, il fut persécuté, mis en prison et ses biens furent
confisqués.
L'Itenez, qui se réunit au Mamoré par 11** 54' 12" lat. S., est
une rivière belle et tranquille, d'une longueur de 1500 kilo-
mètres et d'une navigation facile (Fonseca). Ses affluents
sont nombreux et tous navigables sur leur plus grand
parcours.
Le Mamoré qui prend naissance dans le pays des Yuraca--
rés, traverse les plaines habitées par les Indiens civilisés
Mojos, Canichanas, Morîmas et Cayurabas. 11 fut parcouru
depuis la plus haute antiquité. Le premier Espagnol qui,
partant de Cochabamba, pénétra dans ce pays, fut Diego
Aleman, qui eut une fin tragique.
Des deux côtés du Mamoré existent des pâturages très
étendus et très fertiles, oîi le bétail se reproduit avec une
fécondité prodigieuse.
Les départements de Cochabamba, Chuquisaca et Santa
Cruz déversent leurs eaux dans le Mamoré par les rivières
Sécuré, Ghaparé, Chimoré^ Mamorésito, Yapacani et Rio
Grande ou Guapay. Tous ces affluents sont navigables
jusqu'aux approches de la Cordillère, ou pour mieux dire
depuis l'endroit où ils entrent dans les grandes plaines.
Pour les vapeurs qui calent un mètre, le Mamoré est na
vigable en tout temps> depuis Guajara-Mirim jusqu'au con
fluent du Chimoré avec Tlchilo ou Mamorésito. Ayant j en
mai 1872, remonté cette rivière jusqu'à ce point, j'ai trouvé^
dans sa partie supérieure, après la séparation du Rio Grande
et du Ghaparé, une profondeur de plus de 4 mètres. En sep-
tembre 1875, mois et année qui ont été d'une grande séche-
resse et par conséquent où la baisse des eaux a été le plus
:244 m: madkka et les uiviêues oui le foument.
considérable, le Mamoré avait *2 mètres de profondeur au-
dessous de sa réunion avec le Ghaparé; tandis que ce dernier
n'avait qu'un mètre d'eau seulement, et présentait à son
embouchure une barrière de sable qui donnait à peine
passage à Tembarcation.
Son parcours navigable est le suivant :
Lieues.
De (•uayara-Mirim à i'einbouchurc Uu Guapurc :j!â
Du Guapuré à Exaltacion (village) Ai)
D'Exaltation à Trinidad (capitale) ^ 58
De Trinidad à l'embouchure du Rio Grande 5(t
Du Rio Grande ù rembouchure du Chaparc ,"»
Du Ghaparé à Tembouchure du Ghimoré 40
225
A ces distances on peut ajouter :
Dans richilo ou Mamorésito, environ 25
Dans le Rio Grande environ 45
Dans le Ghaparé, environ 40
Dans le Sécuré, environ 35
Total 370
lieues navigables.
Dans ces dernières rivières il sera nécessaire de faire
quelques travaux, afin de les déblayer et de détruire les en-
chevêtrements de branches et les troncs d'arbres qui
rendent la navigation dangereuse.
Pendant six mois de Tannée, de novembre à mai, d autres
affluents secondaires du Mamoré sont aussi navigables; tels
sont le Tijamuchi, TApéré, l'Yacuma, llruyani et le Malu-
caré.
Dans le voisinage des bords du Mamoré existent six villages
du département du Béni : à droite, Loreto, Trinidad, San
1. Jusqu'à ce point ce sont les calculs de M. Relier, la lieue étant de 18
nu degré.
LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. 245
Javier et San Pedro; à gauche, Sanla Aiia et Exaltation.
A l'intérieur on en compte neuf : San Ignacio, Reyes et San
Borja à gauche du Mamoré; à droite, San Joaquin et San
RamoQ sur la rivière Itonama ; Magdalena, Baures, Huacaraje
el Carmen sur le Rio Blanco ou San Miguel. L'Itonama et
le Rio Blanco sont affluents du Guaporé.
Les villes de Santa Gruz de la Sierra, Gochabamba et
Sucre se trouvent à des distances respectives de 30, 50 et
75 lieues d*un endroit navigable.
Le bassin tributaire du Mamoré s'étend sur une surface
de 9985 lieues carrées, et celui de Tltenez sur une surface
de 9715. Le volume d'eau de celui-ci est, d'après Keller, de
663 mètres cubes par seconde quand les eaux sont basses,
de 1579 en temps ordinaire et de 5120 dans les crues ; quant
au Mamoré, il donne les chiffres suivants dans les mêmes cas :
835, 2530, 7624. La différence provient de ce que le Mamoré
descend de la partie orientale des Andes, comprise entre la
Tunari et l'Espejos, les deux points les plus élevés de cette
région; Tltenez prend naissahce dans les montagnes basses
d'Aguapehy, de la Sierra General et dans les lagunes et
les marais de la province de Yelasco, province autrefois
connue sous le nom de Ghiquitos. La même cause engendre
aussi un courant plus grand, presque double, dans le Mamoré
et par suite produit la différence de leur caractère, car le
Mamoré est turbulent et impétueux, le Guaporé, au con*
traire, toujours tranquille et contenu dans son lit.
Ce que nous venons de dire n'est pas nouveau : d'Or-
bigny. Gibbon, Léon Favre, Ghurch, Medinaceli et der-
nièrement Gaimary et. Pinkas, se sont occupés du même
sujet.
Je vais maintenant considérer les rivières Béni et Madré
de Dios, .sur lesquelles j'aurai quelque chose de nouveau à
dire, en raison des récentes explorations faites par un mis*
sionnaire de l'ordre de Saint-François, le Père Nicolas
Armentia. Ge missionnaire a passé par Rio de Janeiro il y a
246 LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT.
deux mois, en revenant de Bolivie, après être resté près de
deux ans sur les bords de ces rivières, les étudiant et cher-
chant une communication avec le Purus.
Le Béni, comme le Madré de Dios, fut pendant long-
temps l'objet de la préoccupation des géographes. On con-
naissait depuis longtemps les sources de ces rivières parce
qu'elles faisaient partie de l'empire des Incas et de la con-
quête espagnole; mais la partie inférieure restait dans le
mystère de Tinconnu.
La connaissance des efforts tentés jusqu'à nos jours pour
explorer et reconnaître ces rivières, ne manque pas d'intérêt.
Mais avant d'aborder ce sujet, qu'on me permette de donner
une idée générale du Béni.
Cette rivière descend du département de la Paz et re-
cueille toutes les eaux de la Cordillère des Andes comprise
entre le pic du Tunari, dans les environs de Cochabamba, et
les montagnes d'Apolobamba qui séparent la Bolivie du
Pérou.
Cette section des Andes renferme les pics les plus élevés,
parmi lesquels il faut citer l'IUimani, d'une hauteur de
6386 mètres au-dessus du niveau de la mer, l'Illampu ou
pic de Sorata qui mesure 6503 mètres, l'Huaina-Potosi, le
Mururata et autres, qui font partie de cette majestueuse
chaîne couverte d'un manteau de neige éternelle, et qui
s'étend sur une longueur de plus de 60 lieues.
M. Keller estime la superficie tributaire du Béni à
7068 lieues carrées. Dans la partie montagneuse se trou-
vent comprises les provinces d'Ayopaya, d'Inquisivi, Yungas,
Sicasua, Cercado de la Paz, Larecaja et Caupolican, où l'on
récolte la coca, le quinquina et un excellent café.
Parmi les rivières qui forment le Béni, on doit citer, pour
leur importance, la rivière de la Paz ou Choqueyapu, le
Miguilla (navigables aux radeaux après leur réunion), le
Bopi ou Béni, le Tamampaya, le Santa Helena ou Cotocayes,
le Caca ou Sanes appelé aussi Guanay, le Tuiche et le Madidi.
^ LE MADERA ET LES RIVIÈRES QDI LE FORMENT. 247
Le Béni était seulement connu dans sa partie supérieure
jusqu^au Madidi, dans les environs duquel on a fondé en
1802 la mission de Gavinas. Les PP. missionnaires avaient
parcouru cette région et fondée il y a très longtemps, les
vilJages de Govendo, Tumupasa, Isiamas, San José de Uchu-
piamonas, Muchanis et San Buenaventura que d'Orbigny a
décrit minutieusement.
Le P. Armentia qui a passé sept années dans ces mis-
sions, nous a fait connaître les excursions des Pères et leurs
efforts pour catéchiser les sauvages et les civiliser.
Plus avant sur le Madidi personne n'avait pénétré. Le Béni
s'écoulait mystérieusement jusqu'à sa réunion avec le Ma-
moré, d'où le contemplaient avec une certaine admiration
les voyageurs qui descendaient par cette rivière ou par le
Guaporé. On supposait que sur ses rives inconnues habitaient
de nombreuses et guerrières tribus d'Indiens courageux,
résolus à défendre le passage à quiconque oserait pénétrer
par là. Cette croyance, basée sur d'antiques traditions et sur
des superstitions populaires, avait produit dans l'esprit des
habitants du Mamoré et du haut Béni, une secrète terreur
qui s'opposa toujours à la réalisation des voyages projetés
dans cette région.
D'un autre côté le manque d'émulation et d'intérêts réels,
contribua pendant longtemps à maintenir cet abandon. En
effet le haut Béni n'était parcouru que par les Indiens demi-
sauvages des missions. Ceux-ci le remontaient en radeau
jusqu'au Miguilla, en transportant des chargements de quin-
quinas calisaya extrait des montagnes voisines, et destiné à
être envoyé en Europe en traversant les Andes. Plus bas
on ne voyait qu'un pays inconnu, des dangers imaginaires
h, vaincre, et ensuite les terribles rapides du Madera que
seals pouvaient descendre des équipages expérimentés et
résolus.
Néanmoins différentes tentatives furent faites pour explo-
rer le Béni.
248 LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT.
En 1846, le préfet du déparlement de ce nom, D. Agustin
Palacios,descenditleMamoréetleMaderajusqu'àTamandua,
chargé parle gouvernement de faire une reconnaissance des
rapides de cette rivière. A son retour il suivit le cours du
Béni ; mais, arrêté par le rapide Esperanza. il se vit obligé
de retourner, soit à cause du manque de vivres, soit, ce qui
est plus probable, à cause du refus de son équipage de le
suivre plus avant.
Le professeur James Orton, du collège de Vassar (New-
York), après avoir exploré la rivière Napo, en la descendant
depuis rÉquateur jusqu'à TAmazone, résolut d'étudier le
Béni.
Dans ce but il vint à la Paz en 1876, accompagné du
D' Yvon D. Heath. Son plan était de descendre le Béni
depuis le Miguilla, à 30 lieues de celte ville; mais la sai>
son n'était pas propice et il fut arrêté par le manque de
rameurs. L'auteur de cette conférence, consulté sur la meil-
leure route à suivre, lui indiqua le chemin du Mamoré, en
partant de Gochabamba et en descendant par le Ghaparé,
afin de se pourvoir à Trinidad avec l'aide des autorités de
tout ce qui lui était nécessaire pour remonter le Béni. Ainsi
fit-il, et en janvier 1877, il descendait par le Chaparé et le
Mamoré, et arrivait en peu de jours à Trinitad, où il trouva
l'accueil le plus cordial et les plus grandes facilités pour
compléter son équipage.
Dans une lettre que m'écrivit le D' Orton, il me disait que
ces rivières ressemblaient beaucoup au haut Mississipi et
qu'il les croyait propres à la navigation à vapeur.
Ces préparatifs terminés, le B" Orton continua son voyage
en compagnie du D*" Yvon, emmenant une petite escorte
de nationaux pour se protéger contre les sauvages. Malheu-
reusement aux approches du premier rapide de Guajara-
Mirim, ceux qui devaient le protéger se soulevèrent contre
lui et refusèrent de continuer le voyage, sous le prétexte du
manque de vivres ou de leur mauvaise qualité. La véritable
LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. 249
raison fut la crainte qu'ils avaient de remonter le Béni, à
cause des périls supposés et imaginaires.
Forcé de rebrousser chemin aux environs du Béni, objet
de ses désirs, et voyant ses espérances frustrées, cet éminent
voyageur ressentit tant de contrariété et une si grande
douleur, que depuis ce moment, il commença à souffrir
d'une maladie, qui en peu de temps termina des jours si
précieux. Le D"" Yvon D. Heath fut témoin de ses angoisses
et de sa cruelle déception. Il l'assista avec un intérêt tou-
chant et reçut son dernier soupir à bord de la goélette
AurorUy sur le lac Titicaca. Ce martyr de la science n'eut
pas même la consolation de revoir sa patrie, ni de donner
un dernier adieu aux siens.
Trois ans plus tard, le D*^ Edwin Heath, frère du compa-
gnon d'Orton et ancien médecin de la malheureuse entre-
prise chargée de la construction du chemin de fer de Ma-
deraet Mamoré, remonta en Bolivie, après l'interruption de
ces travaux, résolu à réaliser le projet du professeur
Orton.
Il parvint à Reyes par le Mamoré et TYacuma et .descen-
dit par le Béni jusqu'aux baraques récemment établies sur
cette rivière pour l'exploitation du caoutchouc.
Les conditions étaient favorables pour le D' Heath. Quel-
ques habitants, attirés par la gomme élastique, étaient
venus s'établir sur les bords du Béni oti Ton avait décou-
vert des forêts étendues de siringales (arbres à caoutchouc).
Ces industriels, excités par le gain fabuleux de cette exploi-
tation, avaient pénétré plus avant, jusqu'à l'embouchure du
rio Jenesuaya, à quelques milles au-dessous du Madré de
Bios.
Le D' Heath fut cordialement reçu,* mais il rencontra des
difficultés pour continuer son voyage, car la crainte des
grands et terribles dangers de cette région inconnue subsis-
tait encore. Enfin, dans un petit bateau et accompagné de
deux uniques rameurs que lui procurèrent MM. Antonio
250 LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT.
Vaca Diez et Antenor Vasquez, il put entreprendre son
courageux voyage et quitta le dernier campement le
27 septembre 1880.
Le 8 octobre, il arriva au Madré de Dios, but tant désiré.
La réunion de cette rivière avec le Béni a lieu par 10** 5i'42'
de latitude S. La largeur du Madré de Dios était de 785 yards* ;
celle du Béni de 243. Le débit de ces deux rivières n'est pas
connu, mais Heatb, ainsi que le Père Armentia et les cher-
cheurs de gomme élastique, sont d'accord pour dire que le
Madré de Dios est plus grand que le Béni et que son courant
est plus impétueux. Cinq milles plus bas, ces deux rivières
avaient une largeur de près d'un mille et un courant de 3 à
5 milles par heure.
Le D' Heath découvrit aussi une petite rivière sur la
droite et une plus grande sur la gauche; il leur donna les
noms dTvon et d'Orton, en mémoire des derniers explo-
rateurs.
Le 10, il dépassa le rapide Esperanza, et le il il se
retrouva de nouveau dansleMamoré, après avoir parcouru,
depuis San Buenaventura dans le voisinage de Reyes, un
espace de 543 milles.
Le problème était résolu. Les dangers avaient disparu
et la navigation était ouverte en amont depuis Esperanza.
Le D' Heath remonta le Mamoré, revint à Reyes, point de
départ de son intrépide voyage, et de là regagna la Paz en
remontant en radeau le Béni jusqu'au Miguilla, et en com-
plétant ses études sur cette rivière dont il a levé le plan.
Le D*^ Heath a immortalisé son nom en rendant un ser-
vice d'un prix inestimable à la science et à la Bolivie.
Jetons maintenant les yeux sur la rivière Madré de Dios,
qui, par son importance, occupe, croit-pn, le premier rang
parmi les affluents du Madera.
Le cours mystérieux du Madré de Dios a préoccupé pen-
1. Le yard vaut 0>n,9143.
LE MADERÀ ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. S5i
dant longtemps les géographes et les savants voyageurs. Des
données contradictoires faisaient douter de sa véritable di-
rection. Les uns la supposaient affluent du Purus, les autres
du Marauon, quelques-uns du Béni. Haencke et Gibbon
partageaient la première opinion, et quand Chandless, en-
voyé par la Société géographique de Londres, explora le
Purus et l'Aquiri en 1865, il eut pour mission de résoudre
le problème du Madré de Dios, qu'il chercha sans succès.
Paz Soldan, le célèbre auteur de la Géographie du Pérou
et de Tallas de cette même république, croyait, en 1862,
que le Madré de Dios déversait ses eaux dans le Maranon,
car en décrivant les rivières de la province de Paucartarabo,
il dit : « Les grandes rivières qui sillonnent la province lui
présagent un très grand avenir quand elles seront parcourues
par des vapeurs. Au centre coulent les poétiques Madré de
Dios, Inambari, Mayo, Mapiri et autres, qui, après avoir
traversé des centaines de milles, vont déverser leurs eaux
dans le gigantesque Maranon. Malheureusement ces rivières
n'ont pas encore été explorées et Ton n'a que des données
incertaines sur leurs cours. »
Le même auteur, en s'occupant delà province de Garavaya,
ajoute : « L'Inambari, rivière très large qui sépare cette
province du territoire des barbares, a plusieurs tributaires.
L'Inambari est affluent du Maranon et il y pénètre après un
long trajet. »
Les historiens et les géographes anciens étaient mieux
renseignés.
Garcilaso de la Vega dans sesComentarios Reaies, raconte
l'expédition envoyée par Tlnca Yupanqui au milieu du
xvi" siècle contre les Indiens Musos. Il dit que Tlnca, dési-
rant étendre ses domaines au delà de la Cordillère orien-
tale qui limitait son vaste empire, résolut de faire une expé-
dition à l'orient de Cuzco.
Ayant appris que de ce côté existait une province appelée
Musus (Moxos), dans laquelle on pouvait pénétrer par une
252 LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT.
large rivière nommée Amaru-Mayu (rivière des Serpents),
il fit couper une quantité suffisante de bois légers, afin de
construire de nombreux radeaux capables de porter une
grande armée.
En effet, dix mille guerriers s'y embarquèrent, descen-
dirent la rivière et livrèrent de fréquentes batailles aux
naturels appelés Chunchus, qui vivaient sur ses bords. Ces
naturels se soumirent ainsi que les autres tribus qui en habi-
taient les .rives. Les conquérants pénétrèrent jusqu'à la
province appellée Musu, peuplée par une race belliqueuse.
D. Antonio Raimondi, le célèbre naturaliste, qui a tant
écrit sur le Pérou, dit en parlant de celte conquête: « Cette
expédition intrépide n'a pas été louée comme elle le mérite.
Elle descendit avec beaucoup de peine sur de nombreux
radeaux la grande rivière Amaru-Mayu, connue aujourd'hui
dans les montagnes de Paucartambo, du département de
Cuzco, sous le nom de Madré de Dios, et parvint, en suivant
le cours de cette rivière, jusqu'aux terres habitées par les
Indiens Mojos. Ainsi fut résolu ce problème géographique
inconnu jusqu'à ces derniers temps, que le Madré de Dios,
en se réunissant au Béni, déverse ses eaux dans le grand
Madera, et n'est pas, comme on l'avait cru, l'origine du
Pnrus. »
Le même Raimondi cite le paragraphe suivant du P.
Tena, dont l'ouvrage : Historia de las Misiones est conservé
inédit dans un des couvents de Lima;
(( La rivière Paucartambo, quoique pénétrant dans les
Andes et se réunissant aux rios Vilcabamba et Vilcamayu, va
rejoindre non pas la rivière Apurimac, mais celle qui des-
cend de Mojos, c'est-à-dire le Béni, pour être plus clair.
Celle rivière Paucartambo n'est en réalité que le célèbre
Amaru-Mayu, grâce auquel Tlnca Yupanqui fît la conquête
de Mojos et dont nous avons parlé en citant Garcilaso de
la Vega. *
Pour prouver que le P. Tena avait puisé à une bonne
^E MADEUA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. ^53
source et connaissait le véritable cours de ces rivières
d'après les renseignements des missionnaires, M. Raimondi
cite cet autre passage : « Et quant au Béni, après avoir
séparé ces missions (il veut dire celles de Mosétenés ou
Capolican), de la province de Mojos il passe aux environs
du village de Reyes, parcourt un grand nombre de lieues,
reçoit du côté du couchant une autre large rivière nommée
Parabau ou Rio Castella (le Madidi ou le Madré de Dios?),
pénètre dans le Mamoré et l'Itenez réunis, et prend alors le
nom de Madera. »
Les PP. missionnaires avaient sur le Madré de Dios des
données exactes, recueillies dans leurs excursions et leurs
rapports avec les sauvages. Le colonel Church, se basant
sur ces informations, publia en 1876 un intéressant travail
sur le Purus, et démontra combien était erronée Tidée de
chercher une voie de communication par cette rivière avec
la Bolivie, à cause du Madré de Dios qui se trouvait dans la
région intermédiaire, comme affluent du Béni.
Le P. Armentia nous fournit maintenant des rensei-
gnements nouveaux sur les explorations des pères, explora-
tions qui se rapportent au Béni et au Madré de Dios. Mais
comme ces relations sont restées inédites dans les couvents,
il ne faut pas s'étonner que Ton ait perdu toute notion
exacte sur ce sujet.
La conquête de Tlnca Yupanqui paraît n'avoir pas été de
longue durée, car ces Indiens Ghunchus qui lui livrèrent de
si rudes batailles, sont restés indomptés et sauvages, et
se sont opposés à toute expédition proposant de des-
cendre le Madré de Dios. Ce furent eux, en effet, qui atta-
quèrent Maldonado et le préfet La Torre dont le corps fut
percé de trente-deux coups de flèche.
Quant à l'expédition au pays des Musus ou Mojos, nous
ne pouvons pas croire qu'elle fut dirigée contre les véri-
tables Mojos qui. peuplent le Mamoré et dont il existe encore
quatre villages civilisés, car, avec des radeaux, moyen de
254 LE MADËRA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT.
transport employé par les conquéraots, on ne peut remonter
les rapides du Mamoré ni même cette rivière, que jusqu'à
une distance de 130 lieues des endroits occupés par ces
Indiens. Il est probable, comme le dit le P. Tena» que
cette expédition fut conduite contre les habitants du Béni^
qui dominèrent dans les parages de ses sources jusqu'à
l'époque de la conquête. Mais il faut remarquer que cette
race belliqueuse dont parle Garcilaso, a disparu presque en
totalité par suite des guerres, des inondations ou des ma*
ladies. Il est certain que maintenant on ne rencontre plus
que de très petites tribus d'un caractère tranquille et paci-
fique, et qui ont noué des relations amicales avec les nou-
veaux colons.
De toutes les expéditions qui, partant de Guzco, entre-
prirent d'explorer le Madré de Dios, la seule qui put des-
cendre entièrement son cours et découvrir sa réunion avec
le Béni, fut celle de D. Faustino Maldonado. Malheureu-
sement elle ne donna pas les résultats qu'on était en droit
d'espérer, à cause du naufrage de cet explorateur qui périt
victime de son courage, à Galderon del Infierno, avec trois
de ses compagnons.Les quatre derniers qui parvinrent à se
sauver, nous fournirent sur le voyage les renseignements
imparfaits que nous connaissons.
C'est donc au Péruvien D. Faustino Maldonado, que
revient incontestablement la gloire d'avoir le premier, dans
les temps modernes, descendu le Madré de Dios et donné
des renseignements importants pour la solution de ce pro-
blème géographique.
Félix de Lima, Madonaldo et Heath sont des hommes
de la môme trempe. Par leur volonté et leur énergie, ils
ont signalé à l'attention du monde trois rivières navigables
d'une incontestable valeur, l'Itenez, le Madré de Dios et le
Béni.
Sans ressources et sans éléments pour organiser une
expéditioB, Maldonado et ses compagnons se lancèrent à
LE MADËRA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. 255
la recherche de l'inconnu, n'ayant pour guide que le cou-
rant des eaux, et pour objectif que TAmazone. Ils voulaient
gagner la récompense pécuniaire offerte, dit-on, par le gou-
vernement du Pérou, au premier qui découvrirait une com-
munication avec ce grand fleuve.
On a écrit sur le voyage de Maldonado des versions très
différentes et très inexactes. La plus conforme à la vérité est
la suivante.
Des détails très minutieux sur cette exploration ont été
recueillis par M. le baron de Teffé, chef de la commis-
sion brésilienne chargée de déterminer les limites avec le
Pérou. Dans son intéressant rapport qu'il garde inédit mais
qu'il a eu la bonté de me communiquer, il a transcrit des
dépositions que le chef de la police de Manaos reçut des
quatre survivants de l'expédition de Maldonado; il donne
aussi la déclaration verbale de RaimundoEstrella, un de ces
survivants, qu'il rencontra en 1873 à Yurimaguas, ville pé-
ruviennei située sur la rive gauche du rio Huallaga.
Il résulte de ces déclarations que Maldonado était né à
Rioja, que c'était un homme influent par sa sagesse et sa
modération et qu'il était arrivé au poste d'officier de police
dans son pays. C'est à Tarapoco qu'il organisa son expédition
pour explorer le Madré de Dios. Cette expédition était com-
posée de lui, de son fils, de trois compagnons et de huit ra-
meurs indigènes, en tout treize personnes. Ils partirent le
1®' mars 1860 pour Nauta, remontèrent TUcayali jusqu'à
Hillapany, et de là gagnèrent par terre Guzco et ensuite
Paucartambo.
« Au départ de Paucartambo, Texpédition se composait
de Dé Faustino Maldonado, Raimundo Estrella, un fils de
Maldonado et cinq Indiens, dont deux Gonibos de Larayaca
et les trois autres de Tarapoto, en tout huit personnes. (Les
cinq qui manquaient étaient tombés malades pendant la
route.)
« De Paucartambo ils voyagèrent par terre pendant vingt
^56 LE mâdëra et les rivières qui le forment.
jours, dont quatre par des chemins tracés et seize en s'ou-
vrant un passage à travers la forêt.
« Dans ce trajet ils traversèrent une chaîne de montagnes
de plus de deux lieues de largeur, et en descendant du côté
de Test, ils rencontrèrent le rio Tono, dont ils contournèrent
la rive gauche. Après deux jours de voyage, ils trouvèrent à
gauche Tembouchure du rio Pitama, affluent du Tono. Là
ils construisirent des radeaux, traversèrent le Pitama et
continuèrent à cheminer le long du Tono jusqu'à sa ren-
contre avec le Pifii-Pifii qui vient aussi de la gauche.
« Ils passèrent la nuit au confluent de ces deux rivières,
et le jour suivant, construisirent un grand radeau (yangada)
dans lequel ils s'embarquèrent le même jour, vers le milieu
de janvier 1861.
« Ils avaient à peine navigué un quart d'heure, quand
apparurent les sauvages Tuyuneres qui leur lancèrent une
infinité de flèches, et les suivirent ensuite dans leurs canots
(ubas) jusqu'au moment où ils furent repoussés par les coups
de fusil des explorateurs. Pendant les six premiers jours,
les attaques des sauvages se reproduisirent toutes les fois
que les voyageurs passaient près de quelque village indien
{maloca). Mais après ce laps de temps, ils commencèrent à
naviguer dans une région complètement inhabitée.
< Avant d'atteindre le Béni, l'expédition passa devant
l'embouchure de deux grandes rivières qui se jettent à
droite dans le Madré de Dîos et qui viennent de la répu-
blique de la Bolivie. Du côté gauche de cette rivière, elle ne
vit qu'un seul petit affluent.
c Les explorateurs ne rencontrèrent qu'un seul rapide
à six milles du Mamoré ou du Madera, et même il offre des
passages navigables.
(c L'eau est limpide sur tout le parcours du Madré de
Dios.
c A l'embouchure du Béni, ils trouvèrent un village
d'indiens Caripunas auxquels ils donnèrent quelques armes
LE MADERA EL LES RIVIERES QUI LE FORMENT. 257
en échange d'un petit canot et d'un canot d'écbrce plus
grand, fermé à ses extrémités avec de la terre glaise, et
maintenu ouvert par des traverses.
«Abandonnant le radeau démantelé sur lequel ils avaient
navigué depuis le rio Tono, ils s'embarquèrent dans les
deux canots, et continuèrent leur voyage dans la grande
rivière (Madera), en côtoyant la rive droite et en évitant
quelques rapides. Un soir ils arrivèrent à un endroit où elle
s'élargit et se divise en cinq bras qui forment de terribles
chutes ou cataractes (Calderon del Infierno). lis prirent le
passage de gauche qui leur parut le meilleur ; mais en le
descendant, les deux embarcations chavirèrent et la plus
grande, conduite par Maldonado, son fils et quatre rameurs,
disparut au fond de l'eau. Seuls deux rameurs se sauvèrent,
ainsi que lui (Estrella) et un Indien, en se cramponnant au
bordage du petit canot. •
« Ils parvinrent avec de grandes difficultés à tirer la
petite embarcation à terre et après l'avoir vidée, ils conti-
nuèrent avec elle leur voyage dans un état de misère indes-
criptible, sans vêtements, sans le moindre abri, et n'ayant
pour se nourrir que quelques fruits sauvages jusqu'à leur
arrivée au premier campement brésilien, où on leur prodi-
gua des secours. i>
D'après la déclaration faite au chef de la police par ce
même Estrella, de qui nous tenons ces détails, il parait que
le naufrage de la seconde embarcation n'eut pas lieu, parce
que (( lui et son compagnon Simon Rodriguez qui venaient
dans le petit canot, étaient plus en arrière et qu'en descen-
dant le rapide Calderon, ils trouvèrent un peu plus bas
Manuel Gh^palvay et Santa Rosa cramponnés aux branches
d'un arbre; ils surent par eux le naufrage de leur chef et de
trois de ses compagnons disparus sans laisser de traces. »
Après l'expédition de Maldonado, aucune autre ne put
descendre des montagnes. La plus sérieuse fut organisée en
1873 par le préfet de Guzco, le colonel La Torre. Mais à
soc. DE GÉOGR. — 2« TRIMESTRE 1887. VIII. — 17
\
358 LE HÂ0ERÀ ET LES RITIÈRES QUI LE FOBME^T.
peine eoiûmençait-elle à naYigaer, qu'elle fat détruite par
la résistance que lai opposèrent les Chanchus, qui massa-
crèrent le chef de l'expédition et son secrétaire.
Ce n'était pas par les sources du Madré de Dios que devait
se faire cette découTcrte.
Les habitants des montagnes ne sont pas les plus propres
à des entreprises de cette sorte. La forêt les intimide et la
navigation leur est complètement inconnue.
Si Maldonado et ses compagnons n'étaient pas venus de
TAmazone et n'avaient pas remonté l'Ucayali en montrant
leur habileté comme rameurs, ils n'auraient pas accompli
ce voyage dangereux. Us connaissaient la navigation des
grandes rivières, et avaient la volonté et le courage néces-
saires pour lutter contre les éléments et les forces de la na-
ture, '
Jusqu'en 1880, aucun incident remarquable ne se pro-
duisit. La Torre mit un terme aux expéditions qui se pro-
posaient de descendre le Madré de Dios, et ce fut au
D' Heath qu'échut la gloire de prouver la réunion de
cette rivière avec le Béni.
La nouvelle de l'existence de grandes forêts d'arbres à.
caoutchouc sur le Béni, altîra immédiatement une nom-
breuse immigration, avide d'extraire le suc précieux, et de
commencer une exploitation rémunératrice.
Conduit par l'intérêt, D. Antonin Yasquez fut le premier
qui remonta le Madré de Dios en août 1881. D'autres sirin^
gueros (chercheurs de caoutchouc) le suivirent et entre-
prirent des travaux pour l'exploitation de la gomme élastique.
Ils reconnurent l'existence des rios Jenechiquia et Manuripi
(rio Chico) qui se jettent sur la droite dans le Madré de
Dios.
En octobre et novembre 1884, le P. Nicolas Armentia
fut chargé par le gouvernement bolivien d'entreprendre une
exploration plus complète du Madré de Dios. Remontant
cette rivière pendant trente jours en compagnie de D. An-
LE MADECIA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. 259
ténor Yasquez, il dépassa les limites atteintes par les explo-
rations précédentes. Il arriva à un endroit proche des mon-
tagnes et dont il évalue la distance, depuis l'embouchure,
à 280 milles; cet endroit est situé par 13° lai. S. et 71o 30'
long. 0. du méridien de Paris.
Je ne partage pas l'opinion du P. Armentia en suppo-
sant qu'il soit parvenu aux environs des montagnes, parce
que cette rivière étant plus grande que le Béni, ne peut pas
être navigable sur un moins long parcours. Le Béni, selon
Heath et même le P. Armentia, après sa réunion avec le
Madré de Dios et sur un espace de 434 milles jusqu'à San
Buenaventura, est d'une navigation facile. En outre, le père
Armentia ne dit pas avoir rencontré ces indomptables Chun-
chus ou Sirionos qui habitent entre le Tono et l'inambari,
c'est-à-dire sur les dernières pentes des Andes, à l'entrée
des grandes plaines dans lesquelles Maldonado fut poursuivi
par eux pendant six jours consécutifs, où La Torre paya de
sa vie sa patriotique entreprise, et où enfin furent arrêtés
tant de voyageurs illustres, tels que Gibbon, Weddell, Nys-
Irom. Il est donc supposable qu'on peut remonter 150 ou
200 milles plus avant.
Le P. Armentia nous fournit un autre renseignement
important au sujet de la direction générale du Madré de
Dios. Presque toutes les cartes le représentent comme se
dirigeant de l'est à l'ouest, tandis que, selon ce voyageur, il
dévie sensiblement vers le sud-ouest. En effet, il dit avoir
pénétré jusqu'au 13* delat. S., depuis le 10° 51' 42" où est
située son embouchure.
. Ainsi s'explique facilement Téloignement du Purus et du
Madré de Dios. Chandless remonta la première des deux ri-
vières jusqu'à une distance de 1900 milles de son embou-
chure^ et arriva dans le bras du sud jusqu'au 10" 56' 52" lat.
S^, 74* 37' long. 0. du méridien de Paris.
Les sources du Madré de Dios ne sont pas parfaitement
déterminées ; à cet égard on n'a que des données vagues et
\
1
260 LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT.
incertaines. On sait qu'il reçoit toutes les eaux de la chaîne
des Andes comprise entre les ramifications d'Apolobamba
ou collines de Caravaya au sud-est, et les montagnes de
Paucartambo au nord-ouest.
L'Inambari qui vient du sud de la chaîne neigeuse de Ca-
ravaya et des environs du lac Titicaca, paraît être le bras
principal auquel arrivent une multitude de petits affluents,
avant sa réunion au large Amaru-Mayu dont nous parle
Garcilaso, et qui, d'après Markham et Raimondi, se compose
des rios Tono, Piâi-Piûi et autres qui descendent des mon-
tagnes orientales de Paucartambo.
Ce fut au confluent du Tono et du Pini^Pini que s'embar-
qua Maldonado, et de là que partit probablement l'expédi-
tion de rinça Yupanqui.
Je ne crois pas que ce rio soit parfaitement navigable de-
puis cet endroit. Les radeaux peuvent flotter dans les plus
grands courants et cependant on rapporte que c'est là
qu'Ugalde fit naufrage, en 1852, en essayant ses radeaux ide
caoutchouc qui furent détruits par les rochers, et que le
préfet La Torre partagea le même sort, dans ce même lieu,
en 1873, avant d'être percé par les flèches des sauvages.
Mais, après sa réunion avec Tinambari, ce rio doit être
franchement navigable. J'estime pourtant que l'extension
de son cours utilisable pour la navigation ne sera pas moindre
de 400 milles depuis son embouchure. Bientôt nous serons
mieux renseignés par de nouvelles explorations.
Ce qui a été reconnu jusqu'ici suffit pour démontrer que
de nouveaux intérêts économiques, industriels, commer-
ciaux et politiques, augmentent l'importance du bassin du
Madera.
Le Pérou peut également écouler par le Madré de Diosles
produits de ses déparlements de Cuzco etdePufio, et entrer
par cette voie eu concurrence avec la Bolivie et le Brésil,
pour résoudre le problème de la communication avec
l'Atlantique.
LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. 261
Il est opportun de traiter ici une question d'un intérêt
capital qui se rapporte à la sortie sur l'Atlantique.
Les risques courus au passage des terribles rapides du
Madera et du Mamoré, les naufrages fréquents, la perte des
personnes et des marchandises dans la lutte contre ces
formidables courants, cet ajournement indéfini qui retarde
de jour en jour la construction du chemin de fer Madera et
Maraoréy desideratum du bassin supérieur de cette rivière,
ont engagé certains esprits observateurs à jeter les yeux sur
une autre route qu'ils jugeaient plus courte et moins coû-
teuse.
Tous les géographes modernes ont été d'accord pour
représenter sur leurs cartes les rivières Madré de Dios et Acre
ou Aquiri, afQuent méridional du Purus, comme très pro-
ches Tune de l'autre. Ce voisinage supposé fit croire qu'il se-
rait facile de relier les deux rivières au moyen d'un chemin
de peu d'étendue, qu'on pourrait construire à peu de frais.
Le premier qui émit l'idée de réunir le Béni et le Mamoré
à l'Aquiri, fut D. Azrael D. Piper, citoyen américain, qui
obtint du gouvernement bolivien, en 1868, une concession
pour coloniser le territoire nord de la République. Il em-
ploya plusieurs années à explorer le Purus et l'Aquiri, en
cherchant inutilement cette communication tant désirée
avec l'intérieur.
BautistaetMedinaceli, avec qui Piper entra en relations à
la Paz, propagèrent la môme théorie, et le dernier présenta
au gouvernement un mémoire sur ce sujet.
Le même projet, avec quelques modifications, fut soutenu
également avec chaleur dans la province de l'Amazone.
Dans son rapport (année 1885) sur le chemin de fer
de Madera et Mamoré, notre honorable collègue, M. Julio
Pinkas, a étudié avec soin cette question au sujet de la-
quelle il a donné des détails intéressants et minutieux.
D'après lui, le colonel Labria, important siringuero du
Purus, suggéra au gouvernement impérial et à radminis-*
262 LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT,
tration provinciale l'idée de construire un chemin de roulage
entre l'embouchure du Béni et le port deLabria sur lePurus,
afin d'amener le bétail du Béni. 11 parvint à faire voter des
fonds par la province pour envoyer un ingénieur explorer
le terrain. M. Alexandre Haag fut chargé de ce travail.
Celui-ci n'ayant pu pénétrer que quelques lieues dans l'in-
térieur^ il fut résolu , à (l'instigation du même eolonel Labria,
que cet ingénieur, après avoir remonté le IVIadera et être
arrivé à l'embouchure du Béni, partirait de là par terre à
la recherche du chemin déjà frayé du port de Labria.
Dans ce nouveau voyage M. Haag n'obtint aucun résultat,
oar il ne put réunir les bras nécessaires, ni pour exécuter
l'expédition par terre, ni pour remonter le Madré de Bios.
Il passa à Trinidad et de là à Cochabamba, la Paz et Guzco,
d'oîi il revint au Brésil par le Pacifique sans avoir réalisé son
projet.
La session législative bolivienne de 1883 vota une certaine
somme pour explorer le Madré de Dios et y fonder des
missions, afin de civiliser les sauvages qui peuplent cette
région.
Le P. Nicolas Armentia fut chargé de ce double objet.
Il s'en acquitta avec un zèle et une persévérance dignes
d'éloges. Il parcourut plusieurs fois le Madré de Dios, et le
remonta sur un espace de 284 milles. Il entra en relations
avec de nombreuses tribus d'Araouas et de Pacaguaras, et
fit plusieurs excursions vers le nord à la recherche de
cette communication tant souhaitée avec l'AqHiri, et du
débouché dans l'Amazone par le Purus.
Les explorations du P. Armentia ont donné les résultats
suivants :
Il rencontra le Tahuamanu ou ( )rton et TUaicomanu ou
Abona^ rios qui coulent presque parallèlement au Madré de
Dios. Le premier se jette dans le Béni, 42 milles au-dessous
de l'embouchure du Madré de Dios, et le second dans le
Madera près du rapide d'Araras.
LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. !26ll
L'Orton a sa source, suivant les calculs de ce voyageur,
entre 11° 30' et i2« 30' lat. S., et vers 72° 30' long. 0.
du méridien de Paris. Il est très tortueux ; ses rives sont
basses et sujettes aux inondations. Il se divise en deux bras,
le Manurini elle Tahuamanu ; ce dernier est le principal.
Le 4 novembre 1884, le P. Armentia arriva au Manurini en
compagnie deD. Antenor Vasquez par 11* 35' lat. S. Pensant
que c'était le rio Acre, il communiqua cette bonne nouvelle
au gouvernement. Mais, après avoir suivi le cours de celte
rivière, il reconnut son erreur en débouchant dans le Béni.
A l'endroit où cet explorateur s'embarqua, le Manurini avait
100 mètres de largeur et 12 de profondeur. Il coule à une
distance de 20 ou 28 milles du Madré de Bios.
L'Abona ou Uaicomanu est plus important que le rio Orton ;
ses rives sont couvertes, ainsi que celles de ce dernier,
d'une quantité extraordinaire d'arbres à caoutchouc.
A droite, il reçoit un petit affluent appelé Tsipamanu.
La partie inférieure de son cours est obstruée par plusieurs
rapides, qui correspondent à ceux d'Ësperanza, Madera,
Misericordia,Riveron etPeriquitos de la rivièire Madera.
La distance de l'Orton à l'Abona est de 9 lieues.
Attirés par l'abondance des siringales et leurs excellentes
qualités, beaucoup de Boliviens ont été s'établir sur les bords
de ces deux rivières. G*est à ces courageux industriels
qu'on doit les dernières découvertes et le peuplement de
ces régions.
Au commencement de cette année et d'après des données
recueillies avec soin, il existait le nombre suivant d'établis-
sements, dans tout le bassin du Béni, du Madré de Dios et
de l'Orton : 50 sur la rivière Béni avec un personnel de
2117 âmes; 15 sur la riviè9 Madré de Dios avec un personnel
de 585; 4 sur la rivière Orton avec un personnel de 123.
En tout 69 établissements promenant 2825 personnes,
sans compter celles qui étaient en route conduisant les
chargements, ce qui fait monter ce chiffre à plus de
264 LE MADEBA ET LES BIVIÈRES QUI LE FORMENT.
3000 individus des deux sexes, le sexe masculin étant en
majorité.
Ce personnel de travailleurs a produit pendant Tannée
1885, 25000 arrobes (28 litres par arrobe) de gomme élasti-
que, qui ont été transportés dans de petites embarcations
jusqu'au rapide de San Antonio, à raison de 4 pesos
(16 francs) Tarrobe. Tout ce caoutchouc est consigné à la
place du Para.
Cette production ira en augmentant à mesure que
s'accroîtra la population, attirée par le gain facile et
considérable qu'on retire de l'exploitation du caoutchouc.
Ces habitants se livrent aussi à d'autres cultures pour
leur propre consommation, comme le maïs, le riz, les
bananes, le manioc, la canne à sucre et autres d'un usage
général.
Personne n'a pénétré encore jusqu'à TAquiri pour établir
cette communication désirée; mais elle le sera plus tard
par les infatigables pionniers qui, sous le nom de siringue-
ros, vont à la recherche de cet arbre à caoutchouc si riche
et si convoité.
Cependant je crois qu'avant d'arriver à l'A quiri, ils seront
arrêtés par une autre rivière intermédiaire, dont l'embou-
chure fut découverte par Chandless, sur la rive droite du
Purus, et dont les sources seraient entre l'Aquiri et
l'Abona.
Au sujet de la communication projetée, le P. Armentia
s'exprima ainsi :
e Quant à moi, je suis convaincu que l'Acre est à une
distance du Madré de Dios de plus de 25 lieues, et que le
terrain intermédiaire est sujet à des inondations pendant la
plus grande partie de l'année. Il faut ajouter à cela que
l'Acre est navigable seulement à l'époque oh les communi-
cations par terre sont interrompues. »
Cette opinion corrobore l'opinion émise déjà par le
commandeur Pinkas, qui, s'appuyant sur des renseigne*
LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. 265
ments abondants et des raisonnements incontestables, a
démontré Timpraticabilité de cette voie.
On a prouvé, en effet, que la distance entre l'Acre et le
Madré de Dios ne peut pas être moindre de 25 lieues; que
le terrain intermédiaire est bas et sujet à des inondations ;
qu'il est coupé par des rivières navigables, l'Orton et
l'Abona, lesquelles se divisent et se subdivisent dans leur
partie supérieure; que l'Acre, d'après Ghandless, « s'élargit
énormément vers le 11^ 34'; que ses bords sont excessi-
vement plats et que, par conséquent, à l'époque où les eaux
sont basses, la rivière ayant peu de profondeur est d'une navi-
gation difficile ; que ces difficultés sont en outre augmentées
par les labyrinthes de troncs d'arbres fixés dans son lit ou
ensablés, et qui parfois occupent toute la largeur de la
rivière sur un espace de 200 ou 300 brasses. »
« Maintenant, ajoute M. Pinkas, vouloir acheminer un
trafic qui atteindra la valeur de 10 à 12 000 contos (20 à
25 millions de francs) en marchandises, par une rivière na-
vigable seulement pendant six mois de Tannée, et cela avec
de grandes difficultés comme le prouvent les ensablements
continuels dont parlent les journaux de la province de
l'Amazone, c'est vouloir l'impossible.
€ On ne construit pas un chemin de fer pour le condamner
à l'inaction pendant la moitié de l'année, et un chemin de
roulage est également impraticable pendant les mois de
navigation, qui sont aussi ceux des pluies, à moins qu'on
ne veuille le macadamiser, ce qui serait, outre les difficultés
résultant du manque de pierres, beaucoup plus dispendieux
que la construction d'un chemin de fer.
c De plus, cette route par le Madré de Dios et l'Acre ne
résont d'aucune manière le problème de la communication
de la Bolivie avec l'Atlantique, parce que la région du
Mamoré et de l'Itenez restera coupée par les cinq rapides
du Mamoré et celui d'Esperanza sur le Béni, et quand même
cette difficulté serait vaincue, il faudrait remonter une par-
l
:266 LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT.
lie du Béni et du Madré de Dios, ce qui signifie retard et
augmentation de dépenses dans le trafic. »
Ce qui est naturel, logique, ce que conseillent le simple
bon sens et une étude attentive et consciencieuse, c'est de
chercher une sortie par la rivière où viennent converger
tous les courants navigables qui relieraient facilement les
centres de production et de consommation avec l'extérieur,
par le Madera en un mot.
Prétendre acheminer le commerce présent et futur par le
Madré de Dios et TAquiri, c'est forcer l'ordre naturel des
choses et vouloir sortir par la fenêtre au lieu de sortir par
la porte.
En résumé, je crois que tout ce vaste et riche pays
fermé par les rapides, ainsi que toutes ces larges rivières
qui le baignent, ont un rôle important à jouer dans l'a-
venir.
Ce monde ignoré, capable de contenir plusieurs millions
d'habitants et d'entretenir un grand trafic par ses éléments
naturels, n'attend pour être utilisé au profit de l'humanité
que la constuction d'un chemin de fer le long des rapides
du Madera, afin d'éviter cet obstacle et de relier les
rivières supérieures à la partie inférieure navigable.
Cette idée est répandue et généralement acceptée. Le
gouvernement brésilien qui a fait étudier le terrain, lever
les. plans et établir les budgets correspondants, est à même
de faire exécuter ce travail au moment opportun.
En terminant, l'orateur, qui a consacré vingt ans de sa vie
à combattre pour établir la voie de communication par le
Madera, exprime le vœu de voir réaliser ce rêve de
sa jeunesse au profit de la Bolivie et du Brésil, qui aura
tout à gagner en se constituant le centre du commerce
cisando-bolivien.
L'orateur peut assurer que, de son côté, la Bolivie con-
courra, par la construction de voies complémentaires, tant
terrestres que fluviales, à faire de la route du Madera
LE MADERA ET LES RIVIÈRES QUI LE FORMENT. 267
une des plus importantes du continent sud-américain.
L'orateur fait aussi des vœux pour la réalisation de ce
plan, qui resserrera plus intimement les liens de voisinage
entre le Brésil et la Bolivie.
Le Gérant responsable,
Ch. Maunoir,
Secrétaire général de la Commission centrale.
BouRLOTON. — Imprimeries réunies, B, rue Mignon, '2.
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J. L
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2 f Trimestre 1887
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DE FEZ ^ OXJDJDJVi
PAR
Le eomte HAVRICE BE €HA¥ACIVA€
Il est midi et demi, lundi 7 février 1881 : le camp est levé;
les mules sont chargées, et je jette un dernier coup d'oeil
sur ce jardin du sultan que nous quittons, jardin où jamais
chrétien n'est entré, où peut-être jamais chrétien n'entrera.
Nous disons adieu à Si-Omar et aux vingt soldats qui nous
gardaient depuis huit jours; je charge le caid, que le pacha
a envoyé pour nous faire ses adieux et nous souhaiter bon
voyage, de le remercier de ses complaisances. Puis nous
nous mettons en route pour ce long voyage qu'on nous
représente comme semé de périls et de difficultés de toute
sorte. Nous partons, sans inquiétude ni préoccupation, gais,
bien portants, charmés par la pensée que nous allons voir
ces pays inconnus, peut-être aussi affronter les dangers
qu'on nous annonce.
Nos hommes sont pleins d'entrain, et les soldats de notre
escorte, s'ilsn'ont pas tous une honnêteflgure, ont du moins
l'air de bonne humeur et pleins d'énergie.
Le lieutenant Tsami-/ami et quelques hommes ouvrent
la marche; nous occupons le centre avec les bagages et le
caïd El-Arbi; derrière nous vient le reste de l'escorte avec
le caïd Si-Ahmed.
Nous traversons le Mellah; nous passons devant le vieux
Fez et rencontrons de nombreux vestiges d'aqueducs, des
pans de murailles provenant de maisons ou d'enceintes de
jardins, restes d'une splendeur éteinte; toujours des ruines
1. Voir la carte jointe à ce numéro.
soc. DE GÉOCH. — 3^ TRIMESTRE 1887. VII[. — 18
270 DE FEZ Â OUDJDÂ.
et cependant ce sont le$ dernières que nous devons rencon-
trer.
Au bout d'un quart d'heure de marche, après avoir
dépassé les jardins et les oliviers qui entourent le vieux
Fez, nous voyons se déployer un splendide panorama;
rOued Fez nous sépare, sur la gauche, de la chaînp des
montagnes qui s'étendent de Mekennès à Oudjda, et qui
vont former sans interruption le côté nord de notre route.
En avant de nous et dans la direction de l'est, apparaissent
d'autres montagnes moins élevées. Celles-là, nous les gra-
virons tout à l'heure, car la route que nous allons suivre les
traverse. En avant et à droite de nous, de l'autre côté du
Sebou, nous apercevons les sommets couverts de neige de
l'immense pâté montagneux qui nous sépare de l'Atlas, et
pendant six jours de marche nous verrons ces pics neigeux.
Nous les retrouverons en vue de Taza tels que nous les
voyons aujourd'hui; ce sont les montagnes des Beni-Oua-
raïn. D'après les gens de Tescorte, elles sont distantes de
nous de six à septjours de marche. Si- Ahmed ajoute : a On
peut bien aussi naettre neuf jours pour y parvenir, quand
toutefois on y parvient, car la route est pénible et dange-
reuse, et les peuplades qui habitent ces parages sont insou-
mises et féroces. » Mais certes ce pays accidenté et
pittoresque vaut bien la peine d'ôtre visité. La fonte des
neiges qui couvrent toute l'année ces montagnes grossit
l'Oued Sebou qui y prend sa source. Nous croisons sur la
route de nombreux pèlerins qui se rendent à la fête des
Aîssaouas, à Mekennès; ils sont couverts de haillons et
poussent devant eux des bourriquets chargés de volailles et
d'autres provisions pour la route.
A 4 kilomètres et demi environ de Fez, nous rencontrons
l'Oued Sebou> le plus grand fleuve de ces parages, qui,
comme je viens de le dire, prend sa source chez les
Béni Ouaraïn.
« Rasou-Aïny> (sa tête est une source), me dit Si- Ahmed,
DE FEZ A OU0JDA. 271
pour m'indiquer qu'il n'est pas seulement alimenté par la
fontç des neiges et qu'il coule toute l'année. Son cours est
rapide et scm lit formé de gravier; ses eaux sont déjà un peu
chargées de limon, quoiqu'elles soient beaucoup plus claires
qu'à Elmazeria oi!i je l'ai déjà passé.
Pour donner le temps de nous rejoindre à quelques
mules attardées, nous nous arrêtons un instant au milieu
des ruines d'un ancien fortin destiné à défendre le pas-
sage du pont sur lequel nous traversons l'Oued Sebou.
Ce pont, assez bien construit et bien conservé, repose sur
huit arches. Sa longueur totale est d'environ 50 mètres,
sa largeur de 5 à 6.
Le fleuve, qui, en ce moment; est loin de remplir son
lit, court alors directement du sud au nord ; ce n'est qu'à
300 mètres environ en aval qu'il reçoit l'Oued Fez et se di-
rige vers l'est, pour remonter au bout de quelques kilo-
mètres vers le nord ; puis il reprend sa direction finale vers
l'ouest et se jette dans l'Océan à Mehedia, après avoir con-
tourné les monts Jerroun.
Au sortir du pont nous laissons à droite la route de Taza,
qui gravit la montagne, et la coupe à l'endroit du ce Cou du
chameau » . Le chemin que nous prenons suit le cours du
Sebou au pied de la montagne et doit être impraticable à
ceilains endroits quand le fleuve est débordé.
Sur une largeur irrigable de 300 à 400 mètres, ses rives
sont ensemencées de blé, d'orge, de fèves et de riz.
La route, formée de sentiers de mulets, parallèles et s'entre-
croisant, ressemble sur certains points à un escalier dont on
suivrait les marches en long ; si bien que parfois, en chemi-
nant côte à côte, les pieds de ma mule se trouvent à la hau-
teur de la selle de mon voisin.
Nous allons ce soir coucher au douar Innaouen et le caïd
Si-Ahmed nous a assuré que nous y serions arrivés après
trois heures de marche; aussi sommes-nous partis tard et
espérons-nous être bientôt rendus. Mais une déception nous
272 DE FEZ A OUDJDA.
attend. Les Arabes n*ont, en effet, aucune notion du temps;
lorsqu'ils nous répondent : u Encore une heure! » le pot
saah dont ils se servent et auquel il ne faut, dans leur
bouche, attacher aucune sigoiflcation précise, veut dire
aussi bien une heure que la journée. Saah est un laps de
temps qui peut être long, tout comme il peut être court. *
(( Nous arriverons à Voulli », c'est-à-dire au miHeu du
jour, disent-ils parfois, et quand arrive le Maugreb, ou
coucher du soleil^ souvent il surprend encore en route le
voyageur.
Le mieux est donc de partir matin pour ne pas avoir à
circuler la nuit dans des chemins mal tracés et parfois mal
connus.
Sur la route et venant vers nous, nous apercevons un chef
escorté d*unf quinzaine de cavaliers suivis de bêtes de
somme. C'est le caïd Gillalé-ben-Mohamed-Ghaichan, le chef
du village d'Innaouen où nous devons camper aujourd'hui.
Nous nous arrêtons pour donner à Si-Ahmed le temps de
faire au caïd ses interminables salutations, comme aussi de
lui expliquer qui nous sommes et où nous allons. Le caid
d'Innaouen me salue, me souhaite la bienvenue et ordonne à
ses hommes de faire la fantasia en notre honneur.
Gillalé-ben-Mohamed-Ghaichan se rend, lui aussi, à la fête
des Aïssaouas, à Mekennès. Il a un grand regret de ne pou-
voir être chez lui pour nous recevoir, mais il remet à Si-
Ahmed une lettre pour ses fils qui, en son absence, nous
traiteront de leur mieux.
G'est un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu pro-
prement. Son accoutrement est assez bizarre, car il porte
le costume des Maures citadins; il a la tête ornée d'un
de ces lourds chapeaux de paille dont les bords sont si
larges qu'il est nécessaire de les soutenir avec des ficelles,
et dont les femmes arabes de la campagne se coifient par-
fois pour travailler aux champs.
Les montagnes au pied desquelles nous cheminons sont
DE fëz a oudjdâ. 273
formées de terre légère qui a Tair d'être bonne, mais qui
reste presque inculte. Nous continuons à marcher entre le
pied de ces montagnes et le lit du fleuve, mais à 12 kilomètres
de Fez,leSebouremonteverslenord, tandisque notre route
continue vers Test et gravit les montagnes. Nous avons alors
devant nous Kansara Djebel, élevé d'environ 500 mètres
au-dessus du fleuve et dont Taspect est assez bizarre.
Cette montagne au sol grisâtre, recouvert seulement d une
herbe rare et desséchée, est entourée, en deux endroits
différents, par une sorte de muraille naturelle d'environ
2 mètres d'élévation, et si régulière qu'elle semble faite
de main d'homme, quoiqu'il n'en soit rien. C'est là qu'est
venue se terminer la dernière insurrection contre le sultan
du Maroc, il y a quelques mois à peine. ^
La route, qui contourne alors un ravina pic, n'a pas plus
de 0™,30 de largeur, et lorsque les pluies, en détrempant
\
la terre, l'ont rendue glissante, le passage est très dangereux.
Je vois avec frayeur nos mules dont la charge se balance
au-dessus de l'abîme, franchir cet étroit passage au bout
duquel nous arrivons à la hauteur du sommet de Kansara.
Là s'étendent à perte de vue d'immenses plateaux couverts
de lentisques, de palmiers nains et de crocus en fleur.
Des Arabes pasteurs gardent de tous côtés leurs troupeaux
dans ces maigres pâturages dont l'aspect sévère impressionne.
2*14 DE FEZ A OITDJDA.
Tandis que les cigognes se promènent philosophiquement
sur leurs longues jambes, s'envolant parfois quand nous
passons trop près d'elles, de nombreux vols de perdrix
rouges s'élèvent avec un bruit strident sur notre passage.
La route est devenue large et facile ; il n*y a pas encore
de danger à redouter aujourd'hui; aussi, laissant les bagages
et le gros de l'escorte filer en avant, nous nous écartons un
peu sous la garde de quelques soldats. Tout en marchant,
nous récoltons facilement et en très peu de temps une dou-
zaine de perdreaux et de cailles.
Pendant trois heures environ nous avons toujours sous les
yeux les mêmes plateaux, les mêmes pâturages, des troupeaux
semblables, des cigognes et des perdrix, mais le terrain
s'abaisse insensiblement, et nous arriyonsà la nuit tombante
près d'un douar établi au fond d'une petite gorge. Un puits
se trouve sur le bord de la route, mais il est à sec, et, —
cruelle déception! — ce village n'est pas encore Innaouen.
Si-Ahmed et ses soldats semblent indécis sur le chemin à
suivre, car Innaouen est, paraît-il, sur le côté droit de notre
route. Enfin nous prenons un sentier à peine visible, qui
coupe perpendiculairement une série de petites vallées.
Par suite de l'obscurité, notre marche devient très pénible ;
nous craignons à tout moment de rouler sur les cailloux,
avec nos mules, jusqu'au fond des ravins. Depuis la nuit une
certaine portion de l'escorte s'est déployée en avant et en-
arrière, à droite et à gauche, pour veiller à ce que les baga-
ges et les hommes ne s'écartent pas du sentier. Tsami-Jami
se multiplie. Il regarde à tout, voit tout, et pendant notre
voyage il sera toujours là où se produira quelque chose de
suspect, explorant la crête des montagnes, disparaissant
dans les vallons pour reparaître là où on ne l'attend pas.
Après avoir franchi un dernier ravin plus dangereux que
les autres, nous apercevons tout à coup les feux du douar
Innaouen, situé devant nous sur le flanc du coteau opposé.
Nous longeons ce village, au milieu d'un dangereux dédale
DE rSZ A OU0JDA. ^75
de silos défoncés, craignante tout instant de yoir disparsdtre
quelque homme ou quelque mule dans ces trous béants. Des
chiens nombreux, hardis, nous entourent et nous étourdis-
sent de leurs aboiements ; ils serrent de si près les piétons
que ceux-ci sont obligés de les chasser avec leurs matraques.
Enfin, nous ayons gravi le coteau et nous voilà devant la;
maison du caïd, sur un petit plateau où nous allons camper;
il est six heures et demie et nous sommes à environ 36 kilo-
mètres de Fez.
Les tentes sont dressées. Le fils du caid vient nous sou-
haiter la bienvenue et nous apporter du lait.
Dans un instant il nous enverra des poules, du couscous-
sou, du beurre et des œufs.
Bastien nous a préparé à dîner; mais quel dîner ! Tous les
plats sentent le goudron.
Mon serviteur, à qui j'avais ordonné d'acheter à Fez des
outres neuves, les a goudronnées; de plus il nous avoue qu'il
a donné comme rigalo à Si-Omar le petit tonneau qui nous
avait servi jusque-là pour notre provision d'eau. De sorte
que toute l'eau qu'on a été chercher est également au gou-
dron.
Les trente hommes du douar qui nous gardent pendant
toute la nuit, accroupis autour de notre campement, sont
bruyants comme à leur ordinaire; ils parlent, rient et réci-
tent des versets du Koran. Au jour le silence se rétablit.
Nous profitons de notre séjour forcé (j'avais envoyé à Fez
prendre des outres neuves) pour chasser un peu, accompa-
gnés de quelques Arabes du douar qui est au-dessus de nous.
Nous trouvons de nombreux perdreaux sur les coteaux
moitié cultivés, moitié couverts de palmiers nains, qui entou-
rent la maison du caïd à Touest, tandis que, du côté de
Test, s'étend à nos pieds la plaine traversée par l'Oued
Innaouen.
A deux heures de marche, se tient aujourd'hui, en rase
campagne, un marché, Souk el Tleta, le marché du mardi.
\
376 DE FEZ A OUDJDA.
sur la même rive de l'Oued Innaouen. J'y envoie TAUoufa
qui devra faire racconjmoder ses sbattes, acheter des œufs
et des poules, et lui fais remettre pour cela cinq francs.
Mais je le soupçonne d'avoir mis l'argent dans sa poche,
d'accord avec les soldats qui l'accompagnaient au marché,
et d'avoir réquisitionné les poules et les œufs; prenant un
air mystérieux, il nous raconte tout bas, que Si-Ahmed et
les fils du caïd d'Innaouen se sont rendus de leur côté au
marché. Là, ils ont fait appeler les chefs des environs qui
s'y trouvaient réunis, et leur ont imposé et fait payer se mce
tenante une contribution pour la mouna des chrétiens. Ils
ont fait ainsi une collecte fructueuse, et ont rapporté avec
eux deux petits paniers pleins de pièces d'argent.
Plus tard, loin de la férule de Si-Ahmed à Oran, l'Alloufa
devenu fanfaron nous racontait bien haut, et avec force
gestes, la même histoire; mais les petits paniers remplis
d'argent étaient devenus d'énormes couffas/ Ce qui est plus
grave, c'est que Si-Ahmed et ses compagnons ont, pour
appuyer leur demande, affirmé partout que désormais les
chrétiens suivraient cette route et qu'il faudrait leur donner
l'hospitalité et fournir cette mouna que, de parti pris, je
n'avais pas voulu demander.
Cette histoire, inventée par eux pour les besoins de
leur cause, a, parait-il, assez mécontenté les populations des
territoires voisins, et quelques mots entendus ce jour-là
même, et que confirmeront les bruits de demain, nous ap-
prennent qu'on a formé le projet de nous attaquer. Aussi,
bi^) qu'il ait, selon sa coutume, prélevé, ainsi que les fils
du cald, une bonne somme d'argent sur cette mouna impro-
visée. Si- Ahmed nous paraît soucieux, le pacha de Fez lui
ayant signifié qu'il répondait de nous sur sa tête.
Mille légendes circulent déjà sur nous ou sur le but de
notre voyage. Afin de charger plus facilement la mule qui
doit porter nos effets, j'ai acheté à Tanger deux vieilles
malles identiques, longues, moitié bois, moitié peau, comme
DE FEZ A OUDJDA. 277
on les faisait autrefois pour les campagnards et dans les-
quelles on expédie actuellement de France des chaussures
confectionnées.
Ces affreux meubles contiennent notre linge, et chargées
sur un bât spécial, elles sont recouvertes des tapis de nos
tentes. Les gens du pays sont persuadés que ces malles
rentrées le soir dans notre tente et gardées le jour par un
homme armé, sont remplies de l'or et de l'argent avec le-
quel nous voulons acheter le pays. Grand Dieu! si les naalies
nous avaient été prises, les voleurs auraient été les premiers
volés; toujours est-il que la légende nous a suivis jusqu'au
bout de notre voyage, et que bien des Arabes ont eu envie
tout à la fois de s'enrichir en volant les malles et de se sanc-
tifier en égorgeant les chrétiens.
Ce. soir, la mouna a été copieuse: moutons, poules, lait,
beurre, œufs et couscous, tout est venu en abondance.
A la nuit tombante, une trentaine de cavaliers arrivaient
chez le caïd; ce sont des pèlerins qui vont passer la nuit là
et qui repartiront demain matin avant le jour, pour se rendre
à Mekennës.
Mercredi 9.
Il est huit heures et demie et le camp est levé. Nous pre-
nons congé de nos hôtes et, descendant des pentes rapides,
rejoignons la route à 1000 mètres de notre campement, mais
plus loin que le point où nous l'avons quittée hier soir. Nous
traversons alors la vallée cultivée, au milieu de laquelle
coule rOued Innaouen, que nous passons à gué, avec O^^GO
d'eau environ. La largeur de cette rivière est de 20 à 30
mètres ; son eau est claire et bonne, son cours rapide. Elle se
dirige vers le nord, pour, à une journée de marche de là, join-
dre ses eaux à celles du Sebou. Sur la rive droite do la rivière
et à notre gauche, s'étend le territoire des Ouled Mellouk,
et sur le Djebel Grana que nous longeons nous aperce-
vons trois de leurs villages. En arrière de nous, sur l'autre
278 DE FEZ A OUDJDA.
rive en amont, Ton me montre l'emplacement du marché
d'hier, Souk e) Tleta.
Nous traversons de nouveau un pâté montagneux. L'as-
pect de ce pays peu habité, coupé de gorges et de collines,
est affreusement sauvage ; je tue encore là deux perdrix,
mais Si-Ahmed me dit que ce doit être les derniers coups
de fusil que je tirerai, sur le gibier bien entendu, et, selon
son conseil, je remplace, dans mon fusil, le plomb par des
balles.
A onze heures et demie, après avoir gravi une pente très
rapide et à une distance de Fez d'environ 54 kilomètres,
nous parvenons sur le sommet d'une montagne d^où nous
apercevons sur notre droite, à Thorizon, dans la direction
du sud et de l'autre côté de la plaine du Sebou, les monts
Gayatas à environ trois jours de marche, et à* gauche, au
nord, à un jour de marche, les monts Hiaïna habités par
les Ouled Oumren. On me montre à droite, à 5 ou 600 mè-
tres de nous, un douar, que l'on nous signale comme
habité par des voleurs. Les Arabes qui y vivent n'ont
d'autre occupation, d'autre moyen d'existence que le brigan-
dage ; ils guettent, pour les piller, les malheureux voyageurs
isolés ou trop faibles pour se défendre. Nous apercevons du
reste, sur deux ou trois points différents, leurs sentinelles
qui surveillent la route. A leur signal, tous les habitants du
douar sortent des tentes et nous regardent de loin, se disant
sans doute comme le renard de la fable: « Ils sont trop
verts ! » Ce douar ne compte guère qu'une dizaine de tentes,
soit en tout une centaine d'habitants, hommes, femmes et
enfants.
Bien souvent nous avons retrouvé, le long de notre chemin,
des douars semblables, des sentinelles pareilles, et plus sou-
vent encore des Arabes opérant soit seuls, soit par groupes
de deux ou de trois. Ceux-là se tiennent assis sur un petit
monticule près de la route, égrenant leur chapelet d'une
main et, de l'autre, serrant un cabous (pistolet) sous leur
DE FEZ A OUDJDA. 279
gillam^ prêts à dévaliser l'homme imprudent ou égaré qui
voyage seul. Parfois, à notre approche, ces gens disparais-
saient comme par enchantement, et si vite, qu'ils semblaient
rentrer sous terre; parfois aussi, restant impassibles, ils
laissaient passer près d'eux la caravane qu'ils eussent volon-
tiers dévalisée s'ils avaient été en force. Ces soldats de
l'escorte ne les inquiètent pas; ici le vol est passé à l'état
d'institution ! C'est à celui qui voyage de veiller à sa sécu-
rité. Aussi les Arabes cherchent-ils, comme je l'ai dit plus
haut, à se joindre à quelque caravane pour passera sa suite
ces contrées peuplées de brigands.
A trois kilomètres plus loin, nous traversons, sur le haut
delamontagne,ledouararrosé, au-dessous duquel coule une
fontaine d'eau claire; les hommes s'y précipitent pourboire
selon leur habitude et avec d'autant plus d'entrain que,
malgré la saison, la chaleur est accablante : le thermomètre
dépasse 32° à l'ombre.
Du douar arrosé, nous découvrons, de l'autre côté de la
vallée, à 1500 mètres environ, le village d'Hiaïna, C'est là
/
que nous allons camper. Quand nous y arrivons, à midi un
quart, nous ne savons s'il faut nous mettre sous les tentes
ou rester dehors. Partout la chaleur est la même. Enfin
nous optons pour notre grande tente qui, privée de son
\
280 DE FEZ A OUDJDA.
entourage, forme une sorte d'énorme parasol à Tombre
duquel nous déjeunons. Le camp est adossé au coteau, à
200 mètres environ au-dessous du village dont les femmes,
les enfants et les marmots pouilleux viennent nous regar-
der avec curiosité, et s'approchent si près que nous sommes
obligés de les faire repousser par les soldats.
La vue du pays qui s'étend devant Hisuna est assez belle;
au nord et à l'horizon, s'élèvent les monts Schragah ; au sud-
ouest les monts Sedrat ; devant nous, à l'ouest, nous voypns
le douar arrosé où nous venons de passer. Au fond de la
vallée à gauche, à 1000 mètres environ, se trouve une fon-
taine où nous envoyons puiser de l'eau ; mais cette fois —
Dieu soit loué ! — dans notre baril, qui nous a rejoints ce
matin. Entre cette fontaine et nous se trouve un marabout,
au milieu d'un bouquet de palmiers, les seuls arbres que
nous apercevons du reste ; toute la vallée au-dessous de nous
est cultivée.
Le caïd d'Hiaïna, Si-Mohammed Ben Kassem-Lalliani, est
parti pour la fête des Aïssaouas, avec les principaux du
village, ce qui nous prive d'une mouna, que je ne regrette
guère d'ailleurs, après l'histoire d'hier. Un grand nègre aux
formes athlétiques, intendant de la maison du caid, vient
nous saluer en son absence, et nous envoie quelques plats
de couscous, du lait et des œufs.
Le soir, Si- Ahmed, l'air préoccupé, vient me trouver et
m'annonce que demain il faudra partir de bonne heure a
lever du soleil, afin de doubler Tétape. Les bruits qui cir-
culent sont inquiétants ; on parie d'une attaque projetée
contre notre caravane. En outre, le caid d'Aïn Zermour,
où nous devions camper le soir, est en prison et les habi-
tants de la contrée sont révoltés tout à la fois et contre
son successeur et contre le sultan. En un mot notre capi-
taine d'escorte semble très effrayé ; il n'est plus le même, il
a l'air abattu; je crois que volontiers il retournerait à Fez,
ce dont je n'ai aucune envie. Les paroles du pacha de Fez
DE FEZ A OUDJDA. 281
lui reviennent souvent en mémoire, et sa tête ne lui semble
sans doute pas bien solide sur ses épaules.
Tsami-Jamiy au contraire, ne se laisse point abattre. Il
est toujours souriant, quoique très affairé ; il court à droite
et à gauche de la route, sur les crêtes des montagnes, par-
courant au galop de son cheval, le fusil au poing, les replis
du sol et fouillant de l'œil le terrain qui s'étend autour de
lui. Ainsi il fait aujourd'hui, ainsi il fera chaque jour.
Nous avons, sur notre route, rencontré bon nombre de
cavaliers el de piétons venant du Rif, cette portion de l'em-
pire du Maroc que nous laissons à notre gauche et qui s'étend
jusqu'à la Méditerranée. Ce mot de Rif, synonyme de Tell,
signifie, à proprement parler, le rivage, les terrains qui
forment la bordure de la mer.
Ce pays est montagneux et couvert de forêts d'arbres
résineux. Il est habité par des populations fanatiques et
barbares, et forme le pendant du territoire des Kroumirs en
Tunisie. Il est indépendant du sultan, auquel son chef, dont
le pouvoir est héréditaire, paye cependant un tribut. Mais
la contrée est également impénétrable pour les troupes du
sultan et pour les voyageurs étrangers. Cependant on cite
quelques déserteurs espagnols et français, qui, sans res-
sources, sans connaître la contrée ni la langue arabe, Font
traversée, se rendant soit à Tanger, soit à Fez ; mais combien
d'autres y sont morts ! nul ne le sait.
La route que nous suivons a le double avantage d'éviter
non seulement le Rif, qu'elle laisse à gauche, mais encore à
notre droite le territoire des Tazas et des Gayatas, peu-
plades également à redouter, presque insoumises et toujours
en lutte avec leurs voisins.
Nous passons une nui1> tranquille^ gardés par nos soldats,
nos hommes et les gens du village. — Toujours du bruit;
mais on s'y accoutume; malgré tout, le lit semble bon
et l'on y dort bien. Chaque soir, selon notre habitude,
nous allons voir nos mules manger leur orge, et nos hom-
282 DE FEZ A OUDJDA.
mes dévorer leur couscous, leurs poules et leurs moutons.
Ce soir (chaque jour il en sera de môme), pour remplacer
la mouna absente, j'ai fait tuer un mouton que j'ai séparé
entre nous, nos hommes et les soldats. Le mouton {aouli)
est, du reste, avec les poules et les œufs, le fond de notre
nourriture, — Bastien raccommode sous mille formes, qui
diffèrent peu, il est vrai, les unes des autres. D'ailleurs,
nous ne souffrons pas trop de la privation de légumes frais
et de salades, car nous avons emporté avec nous de nom-
breuses conserves.
La soupe au mouton est vraiment fort acceptable, et le
pain que nous avons apporté de Fez n'est pas encore trop
rassis ni trop brisé par les secousses des mules qui le portent,
comme cela est arrivé quelques jours plus tard.
Jdudi 10.
Âseptheuresdu matinle camp estlevé, les muleschargées,
et nous voici en selle; nous devrions être partis depuis une
demi-heure. Enfin nous sommes en route, longeant et
remontant vers l'est le lit d'un torrent desséché.
Le village que nous rencontrons à gauche de la route, à
1500 mètres d'Hiaïna, se nomme Afferata et se compose d'une
vingtaine de huttes en terre et en pierre, et de quelques
maisons un peu mieux construites, le tout entouré d'oliviers.
A huit heures, se trouve (64%500) un village à notre gauche et
un autre à droite, 1500 mètres plus loin. Cinq villages sont
échelonnés sur la montagne, de 300 à 400 mètres et . dis-
tancés les uns des autres, assez proprement bâtis en pierre ;
ils contiennent chacun une vingtaine de petites maisons.
Au-dessous d'un de ces villages, une dizaine d'enfants
déguenillés viennent demander l'aumône. Ce sont de petits
écoliers que l'instituteur de l'endroit envoie mendier sur la
route et qui ne seront pas battus s'ils rapportent chacun
quelques pièces de monnaie.
DE FEZ A OUDJDÂ. 283
Notis admirons cette nouTelle manière d'instruire la jeu-
nesse. Ce qu*ils savent bien du reste, c'est ce qu'on leur
enseigne, je pense avant tout, à savoir la haine des juifs, car
ils demandent l'aumône aux Arabes, mais, nous prenant
pour des Israélites, ils passent devant nous sans tendre la
main, et crachent par terre en signe de mépris. Ils reviennent
ensuite vers nous, lorsqu'ils apprennent que nous sommes
non des juifs, mais des chrétiens, et ils s'en vont joyeux de
notre aumône.
A huit heures et demie (67ï',500), nous arrivons au
sommet de la montagne ; l'œil découvre de l'autre côté une
série de mamelons qui sont au-dessous de nous, la plaine
des Gayatas et leurs montagnes à l'horizon. En arrière, un
peu à gauche, se trouve la direction de Fez. Nous reprenons
alors notre route vers le nord-est en suivant à pied un étroit
sentier sur le flanc de la montagne, à une hauteur de 400 à
500 mètres au-dessus de la plaine.
Ce matin, je me demandais ce que la tenue de notre escorte
avait d'insolite, et je viens de m'en apercevoir. Les soldats
ont soigneusement caché le fez pointu, insigne de leur métier,
qui, hier encore, ornait leur tête; ils l'ont remplacé, les uns
par la corde de chameau, les autres par un turban retenant
le kaik d'étoffe légère. Ce détail seul suffit, je crois, pour
donner une idée exacte de l'autorité du sultan dans ces con-
trées, et du respect dont y jouit l'uniforme des soldats! Cet
uniforme ne fait qu'augmenter le danger. C'est avec un cos-
tume semblable à celui de tous les gens que nous rencon-
trons qu'ils ont fini le reste du trajet, en cachant avec soin
leur tarbouche pointu.
Neuf heures et demie (73k,500). Nous laissons sur notre
gauche deux villages habités, comme tous ceux que nous
rencontrons maintenant, parles Mogdigiles. Ces villages sont
situés presque au sommet des montagnes, ainsi que des nids
d'aigle ; de cette manière, ils seront moins facilement surpris
par les attaques des populations voisines.
284
DE FEZ A OUDJDA.
A dix heures et demie, nous apercevons, à gauche, à l'ho-
rizon Aïn Médiona Djebel; à droite, Kerm er Roumi dessine,
de l'autre côté de la plaine, son sommet majestueux. Cette
montagne doit avoir environ 1500à2000 mètres d'élévation ;
c'est en vain queje questionne mon entourage pour savoir
l'origine de son nom qui signifie le figuier romain. S'il
existe une légende, elle n'est pas arrivée jusqu'aux oreilles
desgensqui nous accompagnent;ceux-ci, du reste, semblent
connaître fort peu le pays des Gayatas.
A onze heures et demie (85^,500), nous descendons dans
une vallée couverte de hautes herbes desséchées, au mi-
lieu desquelles leau séjourne souvent. Mais, malgré la
saison, le sol est, pour le moment, complètement sec, car,
cette année, la pluie a fait défaut et la sécheresse cause des
DE FEZ A OUDJDA. 285
eraintes sérieuses au sujet des moissons. Tous les jours le
soleil est brûlant, comme dans les plus chaudes journées
de nos étés de France. Il ne faut pas trop nous en plaindre;
les mules en souffrent, il est vrai, mais elles marchent
encore plus facilement que par le soleil. Le sol est couvert de
cardons sauvages que Bastien dans son ignorance refuse
d'accommoder, craignant de nous empoisonner, quoique les
Arabes les mangent tout crus.
Nous laissons à notre gauche le village de Ain Zermour
où nous devions camper; nous le voyons de l'autre côté de
la plaine sur la montagne, à 3 kilomètres environ, et nous
jetons sur lui des regards pleins de regrets, car nous avons
déjà fait aujourd'hui environ 27 kilomètres et la chaleur est
accablante. Nos mules, nos hommes et nous tous en souf-
frons beaucoup ; en outre le pays n'est pas assez sûr pour que
nous puissions faire halte, ne serait-ce qu'un quart d'heure.
Nous sommes forcés chaque jour de déjeuner sans nous
arrêter, en grignotant, sur notre mule, un morceau de viande
froide, ce repas n'a rien d'agréable. La figure des gens que
nous rencontrons sur notre route n'est pas faite non plus pour
nous inspirer grande confiance; ils nous jettent des regards
pleins de haine et de mépris, envoyant leurs saints aux seuls
Arabes de notre suite: Salem Alicoum Messelmint disent-
ils invariablement.
Près de nous se trouve l'emplacement, en plein vent, du
marché de Tleta Lota, et à droite, sur une montagne à pic,
au pied de laquelle nous allons passer, un autre village, Bou-
Abaïm, qui semble commander la route.
Depuis une heure environ nous avons marché vers l'est,
mais nous reprenons alors notre direction vers le nord-est.
Après avoir gravi le contrefort de montagnes sur lequel est
bâti Ain Zermour, nous recommençons à descendre, en
côtoyant au fond d'une gorge le lit desséché d'un torrent
qui se dirige vers la vallée de l'Oued Amelloul, à laquelle nous
arrivons une heure plus tard. Nous inclinons alors un peu vers
soc. DE 6É06R. — 3* TRIMESTRK 1887. VIII. — 19
iè& DE FEZ À OUDJDÂ.
Test-stid-est, direction que nous conservons jusqu'à Sidi
Baïdou.
Pour le moment nous marchons parallèlement à TOued
Âmelloul, qui est à 500 ou 600 mètres de nous. Il prend sa
source auprès de Médiona Djebel, que les montagnes voi-
sines nous cachent pour le moment, et coule du nord au sud,
allant porter ses eaux à l'Oued Innaouen ou à un autre des
affluents du Sebou et traversant la plaine des Gayatas.
Son lit n'a que 5 à 6 mètres de largeur; en temps ordi-
naire il n'y coule qu'un mince filet d'eau.
A une heure un quart, nous arrivons à la Pierre-Noire,
après avoir remonté, sur le bord du chemin, cinq ou six
petites fontaines dont l'eau est boueuse; sur les bords de
Tune d'elles sont plantés une quinzaine de peupliers de
Hollande, les premiers que je rencontre au Maroc, quoiqu'ils
soient, dit-on, assez communs en Algérie. La roche basal-
tique qu'on nomme la Pierre-Noire mérite une mention
spéciale; elle ressemble aux ruines d'une tour à pic d'un
côté, éboulée de l'autre. Sur cette dernière portion ont poussé
des broussailles. Son diamètre total est d'environ 20 mètres;
sa hauteur de 5 ou 6 mètres. Elle se trouve à quelque pas
de la route qui a quitté le flanc rocailleux de la colline pour
traverser la plaine, où l'absence de toute pierre aux alentours
rend d'autant plus bizarre la présence de cette masse noire»
DE FEZ A OUDJDA. 281
AU milieu des épaisses broussailles qui croissent sûr lapartie
éboulée se cachent souvent des voleurs de grands chemins ;
lày sans crainte d'être vus, ils attendent le passage des voya-
geurs isolés.
Cette plaine, coupée en deux parties par TOued Amelloul,
mesure environ 12 kilomètres de longueur; de hautes mon-
tagnes l'entourent. Elle sert de campement aux soldats du
sultan, lorsqu'ils viennent combattre les tribus guerrières
presque toujours révoltées qui habitent la contrée, et spé-
cialement les Ouled Haïr Soulhous.
Ces expéditions ne sont pas toujours heureuses; souvent
les insurgés, plus courageux et plus habiles, infligent de ter-
ribles défaites aux troupes du sultan. Aussi existe-t-il une
espèce de dicton chez les mères de famille : a Hélas ! oiisont
nos fils? disent-elles à la Pierre Noire; qui sait quand ils
reviendront! »
Toute la contrée que nous traversons à partir de ce point
est semée de dangers : en arrivant à la Pierre-Noire, je
vois les quelques soldats qui avaient encore sur leur fusil
l'étui rouge traditionnel, le retirer vivement, sur Tordre de
Si-Ahmed. Ils font jouer la batterie de leur arme, examinent
la pierre et mettent de la poudre dans le bassinet; ils sont
tous sur le qui-vive, sondant du regard les environs. Sur un
mouvement du pan du burnous de Si-Ahmed, voilà Tsamî-
Jami et huit homnies qui se dressent sur leurs étriers, le
fusil au poing; pressant les flancs de leurs chevaux et quittant
la route, ils partent à bride abattue sur notre gauche.
Ils se dirigent vers l'Oued Amelloul qui, à ce point, forme
un demi-cercle pour revenir vers la route, le franchissent et
le suivent sur la rive opposée jusqu'au gué vers lequel nous
nous dirigeons. Là ils disparaissent dans le lit de la rivière
au milieu des lauriers-roses, qu'ils fouillent avec soin. Tsami-
Jami reparaît sur la rive, son burnous s'agite, et Si-Ahmed
me dit mélancoliquement : « Labasse ! (ce n'est rien !) » Le
passage est libre ; nous pouvons le franchir.
288 DE FEZ A OUDJDA.
* »
, Nous nous avançons vers le gué, où les mules s'arrêtent
quelques minutes pour se désaltérer. C'est en cet endroit,
paraît-il, que nous devions être attaqués. Cachés dans le lit
de rOued Amelloul, les Arabes nous auraient reçus à coup
de fusil, puis se seraient précipités sur nous pour nous égor-
ger et s'emparer de nos montures, de nos bagages, et sur-
tout de nos fameuses malles remplies d'or et d'argent.
Notre marche forcée d'aujourd'hui a réussi ; car ils comp-
taient que nous ne serions là que demain, et ils n'ont sans
doute pas eu le temps de se rassembler, si toutefois ils ont
appris que nous avions doublé réta^pe. Les environsparaissent
inbabités et le long de la route, depuis Bou Abaïm presque
jusqu'à Sidi Baïdou, on ne rencontre ni douar, ni village,
sauf un seul.
De l'autre côté de, la rivière, nous, gravissons une mon-
tagne couverte de palmiers nains et pleine de coupures, où
il serait facile de se cacher. .Tsami-Jami et ses hommes,
le fusil au poing, i parcourent les crêtes et surveillent les
abords de la r,oute, tandis que les mules, les soldats et nous,
marchons serrés sur le sentier rocailleux.
. Après Avojr franchi la «lontagne, nous nous engageons dans
un vallon, où nous rencontrons à gauche quelques tentes et
à droite un bouquet d'oliviers sauvages et de pal miers qui sont
parvenus-à une hauteur d'environ 3 mètres. C'est là que les
gens du douar se mettent en embuscade. Quelques ruisseaux
fangeux . coupent la route et la rendent difficile ; au bout
d'une heure environ nous remontons un étroit sentier qui
suit le flanc d'une montagne dont la terre grisâtre et sale est
privée de toute végétation.
Cet unique sentier, large de 0"*, 50 au plus, serpente
à plusiiéurs centaines de mètres au-dessus des mamelons
qui prjéçëdent la plaine, et franchit en les contournant plus
de vingt ravines profondes que les eaux augmentent sans
cesse, emportant à chaque nouvel orage une partie du sol
dans la vallée. Le fond de ces coupures est humide et glai-
DE FEZ A OUDJDA. 289
seux, et les mules les passent avec difficulté ; quand elles ne
les sautent pas avec leur lourde charge, elles piquent dans
la terre collante, d'où elles se dégagent difficilenaent.
Deux d*entre elles se sont abattues dans ces bourbiers, et
ce n'est qu'à grand'peine et à grand renfort d'imprécations
et surtout de coups que les hommes réussissent à les faire
se relever. Je tremble à tout moment de les voir rouler au-
dessous de nous, car elles seraient perdues sans espoir.
Dans ces coupures, le sel est mélangé à la terre en si
grande quantité, que là où elle a séché, une couche blanche
recouvre le sol. A deux heures et demie nous apercevons sur
notre gauche, à 100 mètres au-dessus de nous, des ruines
au milieu desquelles un Arabe, semblable à un spectre,
fait paître quelques chèvres et un cheval. Là s'élevait, il y a
deux mois encore, un important village habité parlesOuled
Haïr Soulhous. Les Gayatas sont venus les surprendre et les
massacrer, puisj après avoir pillé les maisons et emmené les
troupeaux, ils ont confié au feu le soin de terminer leur
œuvre dévastatrice. Rien n'a été épargné; il ne reste plus
aujourd'hui que quelques pans de murailles noircis par les
flammes. Faut-il s'apitoyer sur le sort des vaincus? non, car
ils ne valent pas mieux que les vainqueurs. Dans une petite
fontaine située à droite, sur le bord de la route, j'aperçois
du cresson que je m'empresse d'aller cueillir, pendant que
les hommes se désaltèrent à la fontaine : « Tu t'arrêtes à
la gueule du serpent t>, me dit Si-Ahmed effaré, et il a raison,
car si l'on a eu la bonne fortune de ne point glisser avec sa
mule dans les précipices, on court ici la double chance d'être
attaqué, soit par les Ouled Haïr Soulhous, dont nous traver-
sons le territoire, soit par les Gayatas qui poussent jusque-
là leurs excursions.
Nous nous remettons en route et à une demi-heure de
là (trois heures), à cent pas à gauche de la route, se trouve
le marabout de Sidi Baïdou qui domine toute la contrée et
qui lui donne son nom. Nous sommes à environ 106^, 500
290 DE FEZ A OUDJDÂ.
de Fez et à 4 à 500 mètres au-dessns de la plaine des Gaya-
tas, A notre droite, en avant, s'étend le territoire des Soul-
hous, peuplades insoumises et féroces, toujours en guerre
avec leurs voisins : à partir de ce point, où nous avons re-
pris notre direction vers le nord-est, nous redescendons un
peu et à trois heures et demie nous apercevons sur la
montagne, à gauche, un village habité par les Ouled
Benito. La route devient alors fort mauvaise, par suite des
'• .v^:
•Vv
coupures boueuses, de plus en plus nombreuses et pro-
fondes que nous rencontrons au fond de la vallée.
Nous côtoyons un torrent, presque complètement dessé-
ché. Plusieurs mules harrassées de fatigue s'abattent et Ton
est obligé de les décharger pour qu'elles puissent se relever.
Voyant qu'il nous sera impossible d'arriver avant la nuit à
l'endroit oîi nous devions camper, nous nous décidons à
cinq heures à envoyer une dizaine d'hommes vers deux vil-
lages qui se trouvent à notre gauche sur la montagne, afin
de s'enquérir si nous pouvons dresser nos tentes dans le
voisinage. Les habitants nous renvoient alors à deux autres
villages situés vis-à-vis, sur la montagne, c'est-à-dire à notre
droite. Dans l'un, habite le Kaddem Moktar, le chef qui
commande ici ; quelques soldats vont le prévenir que nous
DE FEZ A OUDJDA. 294
dressons nos tentes à 500 mètres de chez lui. Nous sommes
à environ 118^,500 de Fez, et nous avons devant nous ausud,
sur une montagne, un autre village faisant premier plan à
l'horizon que bornent les crêtes des Gayatas. En temps
ordinaire ce campement n'est rien moins que sûr; mais au-
jourd'hui, c'est bien autre chose, car nous apprenons que
les tribus au milieu desquelles nous nous sommes arrêtés
(bien malgré nous, il est vrai) sont toutes en pleine révolte,
et que le sultan a envoyé pour les combattre quinze cents
hommes dont nous trouverons le camp demain sur notre
route. Cependant nous reprenons confiance en apprenant que
le village, près duquel nous sommes, est placé sous la pro-
tection du chérif de Muazan. Ben-Aïssa, l'Arabe qui était à
son service et qu'il m'a laissé amener avec moi, se rend au
village, où il réussit à acheter des œufs^ du lait et un mou-
ton, et où, chose plus importante, il raconte aux habitants
que nous sommes des amis du chérif. Je crois même qu'il
va jusqu'à leur dire que je suis son beau-frère; il ajoute que
lui-même est un de ses serviteurs, commis par lui pour
veiller à notre sûreté. Il a peut-être raconté bien d'autres
choses, je n'en sais rien; mais je suis persuadé d'avance que
Si-Abselam lui pardonne; en souvenir de nous, tout ce
qu'il a pu dire ce jour-là 1
Les habitants de la contrée ne méritant aucune confiance,
^
29:2 L>E FEZ A OUDJDA.
nos soldats et nos hommes veilleront seuls sur nous cette
nuit, et désormais il en sera toujours ainsi. Pendant que Si-
Ahmed me Tannonce, et m'assure avec emphase que sous
sa garde, et avec la protection du sultan, nous n'avonsrien
à craindre, Ben-Aïssa l'interrompt, et persuadé de son
importance : « C'est de la protection du chérif, lui dit-il,
qu'il faut se prévaloirici, car avec ton sultan et tes soldats,
nous ne serions guère en sûreté cette nuit. » Et Si-Ahmed
n'y contredit pas!
Quoi qu'il en soit, on fait bonne garde toute la nuit et, le
lendemain matin, nous nous réveillons sains et saufs ainsi
que frais et dispos pour continuer notre route.
Vendredi 11 février.
A neuf heures nous partons ; la route est moins mauvaise
qu'hier. C'est aujourd'hui la fête des Aïssaouas : une quan-
tité d'enfants couverts de haillons sont descendus, en pro-
cession, des villages voisins, vers un énorme monceau de
pierres qui recouvre le tombeau d'un saint ; des lambeaux
d'étoffe de toutes couleurs, qu'ils agitent au bout de longs
bâtons, leurs chants ou plutôt leurs cris donnent à cette
manifestation religieuse l'aspect d'une mascarade.
Il existe, à droite et à gauche de la route, de nombreux
villages sur le sommet des montagnes ; j'en compte trois à
droite et trois à gauche. Nous sommes toujours au fond de
la vallée, mais hier le torrent desséché dont nous suivions
le lit se dirigeait vers le sud-ouest, celui d'aujourd'hui court
' nord-est vers l'Oued Laddar. A droite se trouve encore
un village qui, comme tous ceux que nous avons rencontrés
depuis Sidi Baïdou, est placé sous le commandement de
Rhotz-Millouli et fait aussi partie du territoire de Sidi Baï-
dbu. =
A neuf heures trois quarts, nous commençons à distinguer
à notre gauche, à l'horizon^ les sommets de Branes Djebel.
DE FEZ A OUDJDA. 293
A notre gauche sont trois villages et quatre h droite, toujours
sur la montagne; ils sont commandés par le caïd Moktar
Millouli dont, à dix heures, nous apercevons la résidence
à notre droite, au milieu de plusieurs agglomérations de
maisons qui forment un tout assez important et sont situées
tout à fait en haut de la montagne, à l'instar d'un nid d'ai-
gle. C'est là que nous devions camper hier soir, mais nous
n'avons pas perdu au change, puisque, comme tousles autres,
ce village est révolté contre le sultan, et peut-être même
devons-nous nous estimer heureux de n'avoir pu y parvenir.
Une heure plus tard, nous arrivons dans une vallée large
d'environ 2 kilomètres au milieu de laquelle l'Oued Lad-
dar coule du nord au sud; nous suivons son cours en nous
en rapprochant toutefois peu à peu. A ce moment nous
pouvons admirer dans son ensemble l'admirable pâté de
montagnes de Branes, dont le sommet principal élevé
d'environ 2000 mètres et situé au nord de notre position,
me semble éloigné de nous de deux jours de marche. Les
tribus Branes qui habitent ces parages sont nombreuses,
guerrières, et en ce moment, comme presque toujours, ré-
voltées.
A onze heures et demie, sur le bord de la rivière qui dé-
crit à cet endroit un demi-cercle en avant, nous arrivons au
camp du «ultan ; il est formé de quinze cents hommes de
294 DE FEZ A OUDJDA.
troupes de toute sorte, troupes irrégulières, de cavaliers
pour la plus grande partie, et d'un peu d'artillerie avec trois
ou quatre pièces de canon. C'est le tableau le plus singulier
qu'on puisse voir. Une centaine de tentes en mauvais état,
rangées sans ordre, servent d'abri à ces troupes, et des huttes
en jonc, en palmiers, en broussailles, en terre, sont cons-
truites tout autour du camp; les chevaux sont attachés de
tous côtés. Des Arabes à figure sinistre, qui ressemblent à
des brigands plutôt qu'à des soldats, nous regardent d'un
œil féroce; une nuée de chiens, parmi lesquels quelques
beaux sldughis, aboient à notre approche, et dans la par-
tie du camp que nous traversons, une quantité de huttes de
mercantis, où grouillent pêle-mêle hommes, femmes et
enfants, dans une saleté inénarrable, formant à la fois le
spectacle le plus bizarre, le plus repoussant et aussi le plus
effrayant qu'on puisse imaginer.
Au milieu du camp on aperçoit deux ou trois tentes plus
grandes que les autres et surmontées de boules de cuivre
doré ; ce sont les tentes du général et des principaux offi-
ciers.
Nous passons au milieu des injures et aussi, ce qui est
plus grave, des menaces : f II faut les tuer, disent tous ces
bandits qui suivent le camp. Noiîs les pillerons ces chré-
tiens f Le sultan leur a donné une escorte, mais il lui im-
porte qu'ils périssent : oh ! ils n'iront pas loin mainte-
nant. »
A onze heures et demie, nous traversons l'Oued Laddar
à gué, pour nous arrêter sur l'autre rive, y déjeuner et y
attendre Si-Ahmed qui s'est rendu chez le général comman-
dant ce camp de bandits. On m'avait dit que ce camp allait
nous donner un peu de sécurité; je n'en croîs rien, bien au
contraire ! D'ailleurs j'entends dire autour de moi que les
soldais ne peuvent s'éloigner à un kilomètre sans être égor-
, gés par les Branes ou par les Soulhous.
A cet endroit l'Oued Laddar a un cours rapide ; son eau
Iȣ FEZ A OrnJFiA. ^^^
est claire et excellente, el nou<- sominof heureux rit- d(^
jeûner aujourd'hui sur sef bords.
Les soldats nous enloureul : ils ont une pemc infinie à re-
pousser les gamins qui cherchent à passer le pié^ pour nous
voir de plus près, et même les hommes gni, au nomhre de
deux ou trois cents, regardent, de la rive opposée^ un spec-
tacle extrêmement curieux, à savoir deux chrétiens manee^int
avec des fourchettes, et non comme eux, avec leurs doi^rts.
A midi et demi bous arrivons au point où le senties
tourne sur le flanc de la montagne, quand Antonio, saisie
sant son revolver, nous crie: « Des brigands! d et nous dé-
sire en même temps un pic qui nous domine. GîbraM arme
vivement son fusil ; j'en fais autant. Nous apercevons en effet,
au-dessus de nos têtes, une trentaine d'hommes armés de
fusils et se dissimulant de leur mieux au milieu des herbes
sèches et des palmiers nains.
Mais Tattaque dont nous étions menacés n'a pas Iieu« On
avait trouvé sans doute que notre nombre était plus consi<^
dérable qu'on ne l'avait pensé d'abord. En effet, par suite de
l'arrivée des gens qui s'étaient joints à nous le long de la
rouie pour venir jusque Oudjda sous notre protection, notre
troupe s'était insensiblement élevée jusqu'à cent personnes
envifon, quand au départ nous n'étions que quarante au plus :
vingt soldats, douze hommes à notre service, Bastien, An-
tonio, nous deux, puis le vieux Mohammed et quatre servi-
teurs. Nous nous engageons alors dans le ravin, que contourne
la route formée de cinq à six sentiers superposés*
yis-à-vis de nous viennent les hommes armés, è cheval ei
à pied qui, en nous croisant et en passant à notre gauche sur
les sentiers supérieurs, nous injurient et nous menacent» Je
remarque entre autres un grand garçon brun de visage et ri~
chement habillé, bien armé et monté sur un cheval noir su»-
perbe; en passant devant moi je l'entends qui me jette cette
injure : Ensarah Tahant mais je suis censé ne pas corn*
prendre et je passe sans répliquer. Nous redescendons dans
^06 DE FEZ À OUDJDA.
la vallée et voyons de différents côtés de petits groupes de
cavaliers et de piétons armés, qui se dirigent vers le chemin
que nous laissons derrière nous. Ceux-là étaient sur la mon-
tagne et devaient nous envelopper avec les autres.
A une heure et demie nous quittons le fond de la vallée.
Nous tournons un peu à droite, et tandis que nous gravissons
la montagne, je vois Si-Ahmed et Bastien en grande con-
versation avec Antonio, notre interprète. Celui-ci se dirige
vers moi : « Le caïd, me dit-il, vient encore de me charger de
vous dire qu'il serait plus prudent que vous missiez un gil-
lam, comme l'a fait le capitaine Golieville. Et en rabattant le
capuchon sur la tête, les gens que nous rencontrerons sur la
route vous prendront pour un musulman, tandis que main-
tenant votre costume de chrétien peut nous exposer à des
rencontres désagréables; il vous supplie donc dans votre
intérêt et dans le sien de faire ce qu'il vous demande.
— Antonio, lui répondis-je sur-le-champ, je suis parti et j'ai
entrepris ce voyage en chrétien; j'en suis fâché pour Si-
Ahmed, mais je continuerai mon voyage comme je l'ai
commencé; ajoutez-lui ceci : c'est que, pour qu'il perde
toute envie de renouveler une semblable demande, déjà
rejelée, je m'abstiendrai à l'avenir de mettre le grand
bournous bleu qui, parfois le matin, me préservait du
froid. >
Au bout d'une demi-heure, nous arrivons au faite où ia
route passe par une sorte de déblai de 20 mètres de hau-
teur. Arrivés à ce point, nous avons devant nous un pano-
rama superbe.
Au fond delà vallée, à environ 3 kilomètres de nous, coule,
du nord-est au sud-ouest, l'Oued Arba septentrional, au pied
de Mekenessa, qui se trouve à gauche, de l'autre côté de la
rivière, sur un monticule haut de 100 mètres environ et
attenant aux montagnes qui sont en arrière. En deçà de la
rivière, et au-dessous de Mekenessa, au milieu d'un bouquet
de palmiers, le marabout de Sidi Mohammed Zaoui et à
DE FEZ A OUDJDA. 297
500 mètres de nous, en avant et un peu à droite, Sidi-
Akf Allah.
Au second plan, une suite de mamelons de l'autre côté de
la rivière, puis une grande montagne dont le crête est formée
de roches et dont les flancs à pic sont boisés. Cette nionta-
gne nommée Ouariretz est un peu isolée des autres, et dans
la plaine qui nous sépare des montagnes situées à l'horizon,
sur la droite, le Djebel Obiod, dont nous apercevons le
sommet couvert de neige depuis notre départ de Fez, et à
gauche, les pics des Benl Ouaraïn. Djebel Obiod, la mon-
tagne blanche, doit avoir 2500 à 3000 mètres d'élévation ; la
^
^,^:.^^]\jn?
neige y persiste toule Tannée; il est au moins à six jours de
nous. Les Béni Ouaraïn sont peut-être un peu plus loin;
mais nous nous en rapprocherons les jours suivants.
A cet endroit la route tourne à gauche pour se diriger vers
Mekenessa dont nous prenons la direction en descendant
la montagne. A ce moment apparaît non loin de nous,
rejoignant la route à travers les palmiers nains et faisant
caracoler coquettement son cheval noir, le grand Arabe brun
qui m'a injurié tout à l'heure, au moment où nous avons cru
être attaqués; il tient à nous faire voir la beauté et la
vigueur de sa monture.
((Sais- tu ce que c'est que cegaiilard-là? dis-je à Si-Ahmed.
— Oui, c'est un Tahan ben tahan Mekenessa », me dit-
il, lui retournant ainsi l'injure dont l'Arabe m'avait gratifié.
298 DE FEZ A OUUJDA.
Cinq OU six hommes à pied, de ceux que nous avons trou-
véssurla route, armésdelongs fusils, nous ont aussi rejoints
à la traverse et marchent presque au milieu de nous.
Nous voici devant Mekenessa où nous n'allons pas
entrer. Le pacha de l'endroit est en hostilité avec les habi-
tants et sans puissance ; il vaut mieux que nous nous pas-
sions de lui. Nous nous rendons à l'endroit où, deux fois par
semaine, le mercredi et le samedi, se tient le marché, et nous
campons là dans un terrain à sec maintenant, mais qui, au
moment des grandes eaux, fait partie du lit de la rivière ; la
place est bonne pour dresser nos tentes. Cependant Teau qui
coule auprès de nous ne peut nous être d'aucune utilité,
car elle est salée et les bêtes de somme elles-mêmes ne la
boivent pas volontiers. Il est alors deux heures et demie et
nous sommes à environ 142 kilomètres de Fez.
Mekenessa que nous avons à pic au-dessus de nos têtes,
et auquel on ne parvient de ce côté que par des sentiers
rapides comme des escaliers, doit avoir environ 1500 habi-
tants. La légende raconte qu'un sultan ayant exilé de
Mekenès une tribu assez remuante et toujours révoltée
contre lui, cette tribu vint sur son ordre s'établir ici et y fon-
der cette petite ville; d'où ce nom de Mekenessa. Plus tard
la population devenue plus considérable fonda, aux environs
DE FEZ A OUDJDA. 299
et dans la montagne, plusieurs villages qui restent toujours
unis à leur métropole par les liens du sang et de Tarai tié, et
qui font cause commune avec elle pour la défense. Plus
paisible que ses voisines, la. tribu de Mekenessa est néan-
moins en hostilité incessante avec celles-ci et plus particu-
lièrement avec les Tazas et les Gayatas, qui habitent de
l'autre côté de la plaine, à près d'un jour de marche,
et qui viennent presque journellement les attaquer pour
voler les troupeaux.
Ben-AjLSsa m'apprend qu'à Mekenessa il y a un kaddem
du chérif de Muazan qui, de fait, plus puissant que le Pa-
ha, est le vrai chef de la ville et de la contrée. Il me pro-
ose d'aller le voir et de lui dire qui nous sommes. Il le
nnaît, car il est venu accompagner le chérif.
omme l'on pense bien, je m'empresse d'accepter, et au
t de vingt minutes environ, je le vois redescendre
a^^^quatre personnages, dont l'un, âgé de trente-cinq ans
enSpn, de taille moyenne, le visage maigre et brun,
TceBif et intelligent, la physionomie sympathique, est le
kadBn Hadj Mohammed Eaddem Rhlili ; il est accompa-
gné ■ son père Hadj-Tsami, de son oncle Ahmed et de
MohaSmed Ouled Kaddem, fils de l'ancien kaddem.
Ils viennent tous me souhaiter la bienvenue, nous appor-
tant W^ase plein de lait, signe de l'hospitalité ; ils nous pro-
pos jv de venir camper dans Mekenessa même, et aussi
ger chez eux, ce qui serait plus sûr, à cause des atta-
s des Gayatas et des Tazas.
^ous refusons cette dernière proposition qui nous met-
trait, il est vrai, à l'abri des brigands, mais à la merci des
puces et des poux; je ne veux pas d'ailleurs abandonner
Si-Ahmed et ses hommes. Nous acceptons d'aller en leur
compagnie visiter Mekenessa et la demeure de chacun d'eux.
Nous remontons sur nos mules pour nous mettre à l'abri de
la curiosité gênante des habitants et emmenons avec nous
notre petit nègre Messaoud.
300 DE FEZ A OUDJDA.
Au haut des sentiers que nous suivons et le long desquels
se trouvent de petites voûtes en pierre, qui abritent des
fontaines, dont quelques-unes seulement ne sont pas salées,
nous trouvons les habitants rassemblés pour nous voir ; les
rues sont bordées de petites maisons en pierre mal bâties,
hautes de 3 mètres au phis et couvertes, soit en terrasses,
soit en joncs.
Nous pénétrons chez le kaddem dans une première cour
carrée d'environ 10 mètres de côté, où quelques chevaux
sont attachés, puis dans une seconde cour autour de
laquel e sont des bâtiments semblables à ceux que nous
venons de voir. Les murs intérieurs de ces cours sont
enduits de fiente de vache; c'est une habitude, paraît-il. Je
ne pus pas savoir s'il y avait une cause à celte coutume.
Hadj -Mohammed nous fait alors pénétrer dans une pièce
large de 5 mètres, longue de 6, dont on peut toucher à la
main les soliveaux formés de troncs de thuyas noueux et non
équarris, apportés à dos de mulet des montagnes du Rif, où
ces arbres croissent en grande abondance. Les murs gros-
siers sont blanchis à la chaux; une fenêtre large de 0",20 et
une porte basse y donnent l'air et la lumière. Par terre sont
étendues des nattes; au fond de la pièce, sur un banc de
pierre se trouvent un matelas et des couvertures; c'est là
le gîte rempli de vermine qui est mis à notre disposition.
Tandis qu'on nous apporte des beignets, du lait et du thé,
nos hôtes nous questionnent et nous demandent à voir nos
montres, nos revcflvers et nos fusils ; ils examinent tous ces
objets avec curiosité; puis, désireux de voir l'effet de nos
revolvers, ils nous prient de tirer quelques balles dans une
vieille porte qu'ils vont chercher ; et comme la porte est
percée facilement, ils s'extasient devant ce résultat auquel
ils ne croyaient pas. Ensuite on parle de Si-Abselam^ chérif
de Muazan, de son amitié pour nous, de l'hospitalité qu'il
nous a offerte, et des chasses qu'il a données en notre hon-
neur. Le kaddem nous enverra ce soir lamouna pour nous,
DE FEZ A OUDJDA. 301
mais non pour les soldats^ qu'il considère uq peu comme
des ennemis et qui du reste se tiennent dans leur campe-
ment sans en sortir.
Au bout d'une heure, nous quittons la maison du
kaddem, non toutefois sans qu'il nous ait fait visiter les
appartements des femmes, aussi peu luxueux, du reste, que
la pièce que nous venons de quitter. Trois ou quatre
femmes qui sont affreuses vaquent aux soins du ménage.
De là nous nous rendons à la maison de Hadj-Tsami,
frère du kaddem; puis à celle de son oncle Ahmed. Elles
ont toujours le même aspect, mais sont un peu moins
grandes.
Dans la dernière comme dans les deux précédentes, nous
trouvons dans la maison même un petit veau d'une quin-
zaine de jours, et j'ai beau en demander laraison, jene puis
l'apprendre. Y a-t-il quelque superstition attachée à cette
pratique? je n'en sais rien. Toutes ces habitations sont
misérables d'aspect, et certes, les plus pauvres de nos pay-
sans de France n'y voudraient pas loger, La femme de Si-
Ahmed, qui semble âgée de trente-cinq ans et a dû être
belle, tient dans ses bras un affreux petit négrillon de cinq
ou six mois. Nous lui demandons ce que c'est que cet affreux
petit singe : « C'est, nous répond-elle, mon mari qui a eu cet
enfant avec une esclave noire ! }> Elle soigne le poupon avec
amour; le mari lui fait en souriant une caresse; pendant ce
temps la négresse lave le sol de la maison. Tout cela se
passe de la façon la plus naturelle du monde; il n'y a là,
paraît-il, rien d'extraordinaire.
L'enfant porte au cou, au milieu d'autres amulettes, de
petites pièces de monnaie française; nous en donnons
quelques-unes qu'on ajoutera à son collier. Dans cette
maison, il y a un lit, un véritable lit, qui rappelle comme
forme les lits à colonnes de nos campagnes ; il a des pieds
hauts de 0™,50 et un tiroir au-dessous des matelas; il est en
bois, peint dans le style arabe, et a été fabriqué à Fez.
soc. DE GÉOGR. — 3« TRIMESTRE 1887. VIII. — 20
302 DE FEZ A OUDJDA.
Nous quittons enfin ce village et redescendons au campe-
ment où nous emmenons nos hôtes, pour leur offrir les trois
fasses de thé traditionnelles, et aussi, à leur grande joie,
des biscuits, des raisins secs et des bonbons, dont ils
emplissent le capuchon de leurs burnous.
Je donne en outre au kaddem, ce qui semble lui faire un
sensible plaisir, une lorgnette, dont il examine avec soin le
mécanisme. Ces hommes sont comme des enfants; la moin-
dre chose les amuse, les étonne et les intéresse. Ils visitent
et regardent nos tentes, nos lits, nos bagages, nos vête-
ments, la tente où Bastien fait notre dîner. Ils font mille
questions sur notre voyage, sur le chérif, me deman-
dent à voir mes dessins de Muazan, de Mekenës, de Fez,
et aussi le croquis que je viens défaire avant d'arriver à
Mekenessa.
Pendant ce temps, les Arabes, qui croient que tous les
chrétiens sont médecins, viennent me consulter; ils ont la
fièvre, mal aux yeux, et, paraît-il, surtout la gravelle. Les
eaux toujours un peu saumâtres de ces pays sont, disent-
ils, la cause de cette dernière affection fort commune parmi
eux.
Plus de cent Arabes entr'ouvrent les tentes et cherchent
à voir par la porte dans l'intérieur de celle où nous nous
tenons. J'ai invité Si-Ahmed à prendre une tasse de thé avec
le kaddem ; mais il y porte à peine les lèvres et s'esquive,
comme s'il était au milieu de pestiférés. Évidemment nos
hôtes ne sont pas de ses amis; il a perdu sa mine tranquille
du premier jour et a l'air préoccupé.
Cependant, lorsque je le vois le soir, c'est avec satisfac-
tion qu'il apprend que les Mekenessa nous ont proposé de
nous accompagner le lendemain pour traverser les passages
les plus dangereux* .
A l'endroit même où nous campons, le capitaine Colle-
ville, accompagné de sa femme, a campé aussi, la nuit der-
nière; il y est arriyé le jour du marché. Le kaddem l'a vu
également et lui a donné divers renseignements que le
DE FEZ A OUDJDA. 303
voyageur a inscrits sur son calepin; mais il n'a point des-
sinéy me dit- on.
Je profite de l'occasion pour demander au kaddem s'il
est vrai que le capitaine CoUeville ait passé là seul, sans la
protection des Mekenessa qui auraient intimé à son escorte
l'ordre de ne pas pénétrer sur leur territoire, mais d'en faire
le tour, afin de retrouver le capitaine de l'autre côté.
De même que le caïd qui commandait Tescorte du capi-
taine, le kaddem nie le fait, et voici ce qu'il me raconte :
« Le capitaine CoUeville est arrivé ici avec cinq soldats. Le
pays n'était pas alors en révolte; partout où il avait passé,
les tribus, sur un ordre du sultan, lui avaient toutes fourni
une escorte; mais les Gayatas et les Tazas, ayant refusé
même le passage chez eux, il était venu demander l'aide des
Makenessa qui l'avaient conduit, lui et ses soldats, jusqu'à
la limite de leur territoire. « Si nous n'avions pas agi ainsi,
ajoute-t-il, l'escorte eût été égorgée. » L'histoire qu'on a
racontée est donc une fable.
A sept heures nos hôtes nous quittent en nous disant à
demain. Peu après leur départ arrive la mouna : orge et
paille pour les chevaux; moutons, couscous, poules, œufs,
beurre, etc., pour nous. Demain matin, il faudra partir de
bonne heure pour laisser libre l'emplacement du marché.
Les Mekenessa sont exacts au rendez-vous; ils sont là
quatorze, le kaddem eu tête, qui tous viennent nous sou-
haiter le bonjour, et parmi eux, je retrouve encore le grand
brun et le cheval noir de la veille.
Hier il venait pour nous attaquer; aujourd'hui il nous
escorte et veille sur nos personnes; le brigand est devenu
gendarme. < Je t'ai vu hier sur la route auprès du camp,
lui dis-je. — Oui », me répond-il en riant sans aucun
embarras.
Nous nous mettons (vers le nord) en route, les Mekenessa
en tête, le kaddem, son frère et nous au milieu, les bagages
ensuite et nos vingt soldats avec leur capitaine en arrière.
304 ED FEZ A OUDJDA.
L'oncle du kaddem reste a Mekenessa, autant parce qu'il
est un peu souffrant que pour garder la ville en l'absence
de son neveu et la défendre au besoin. L'escorte n'est pas
aussi nombreuse qu'ils l'eussent désiré ; mais il faut parera
tout et être prêts à repousser une attaque des Tazas ou des
Gayatas, disent-ils, peut-être aussi des soldats du sultan, ce
qu'ils ne disent pas.
Nous parlons par une matinée superbe, frais et dispos,
regrettant que le jour de marché nous ait forcés à lever
le camp, car nous eussions volontiers passé la journée au
milieu de ces gens qui nous avaient reçus avec joie et
cordialité. Nous rions et causons avec eux comme avec
de vieux amis. La vallée que nous suivons sur le bord de la
rivière est entourée de belles montagnes, le soleil est ra-
dieux. Les Mekenessa partent au galop, vont, viennent, font
la fantasia, émaillant le tout de nombreux coups de fusil.
Celle troupe est vraiment belle; les chevaux sont superbes.
Les hommes, aux figures franches et ouvertes, nous semblent
avoir un grain de coquetterie : ils ont blanchi leurs dents
avec l'écorce du noyer, ont pris soin de leurs mains dont
ils ont teint les ongles avec le hennah; ils ont aussi revêtu
leurs burnous les plus blancs, et la corde de chameau re-
tient élégamment sur leur tête leur léger haik de laine, rayé
de soie.
Au bout d'une heure de marche vers le nord-est, nous
nous dirigeons vers l'est et gravissons une montagne, à moitié
de laquelle se trouve un large plateau. Là nous nous arrê-
tons un instant et les Mekenessa, que d'autres sont venus
rejoindre et qui sont actuellement une vingtaine, se séparent
en deux camps et font devant nous le simulacre d'un com-
bat. Ils se précipitent bride abattue les uns vers les autres,
déchargent leurs fusils et, saisissant le long sabre qu'ils
tenaient entre leurs dents, frappent d'estoc et de taille; ils
évitent les coups avec une adresse remarquable et ripostent
avec une grande agilité. On voit bien que chaque jour qui
DE FEZ À OUDJDÀ. 305
se lève peut être pour eux un jour de bataille et qu'ils ma-
nient plus souvent le fusil et le sabre que la faucille et la
charrue. Cette fantasia vaut bien toutes celles que nous
avons pu voir jusqu'ici ; on sent que pour ces hommes, du
jeu de la poudre à la guerre elle-même, il n'y a qu'un pas.
Nous nous remettons en marche. Parmi nos hommes,
nous remarquons trois nouvelles figures; l'un de ces nou-
veaux venus s'approche de nous et demande à nous suivre
comme volontaire, jusqu'à Tlemcen, où il a un parent. Cet
homme porte dans un coin de son burnous, gros comme
deux fois la tête du blé, toute sa fortune, et c'est avec cela
qu'il doit faire le reste de la route; il a aux pieds des san-
dales adroitement tressées avec des feuilles de palmier et
retenues par des cordes de même substance. Il est propre-
ment mis, du reste ; il vient, dit-il, de Maroc, d'où il a fui de.
vaut la menace d'être pris comme soldat. Des cas semblables
sont fréquents parmi les Arabes qui, misérables chez eux,
trouvent encore au régiment une misère plus grande. La
figure de cet homme est bonne; il est blond, grand, fort et
bien découplé ; il se nomme Mohammed. Je lui accorde ce
qu'il me demande et je n'ai pas eu à m'en repentir; il est
actif et bon travailleur. Ses deux compagnons viennent à
leur tour, mais leur mine ne m'inspire pas grande confiance
et je les refuse. Je cite ce fait parce qu*il se renouvelle chaque
jour, et que, si l'on acceptait tous ceux qui se présentent
ainsi, au bout de quelques jours, on aurait cent serviteurs
volontaires, travaillant pour un seul morceau de pain. Le
refus de prendre ces gens comme volontaires ne s'étend pas
à la permission toujours accordée de suivre la caravane et
de camper non loin des tentes, pour profiter ainsi de la pro-
tection, sans qu'il en résulte aucune gêne.
Il est, du reste, un fait que j'ai pu constater: c'est que
ces hommes qu'on ne paye qu'en les nourrissant et en
leur donnant de temps à autre à titre gracieux quelques
pièces de monnaie, ou ce qui est encore préférable quelque
306 DE FEZ A OUDJDA.
vêlement, travaillent avec plus d'ardeur que ceux qu'on a
embauchés pour toute la roule, ceux qu'on paye régulière-
ment et qu'il est difficile (malgré les conditions faites avec
eux au dépari) dé renvoyer pendant le trajet, si Ton n'est
pas content de leurs services. Mais les autres qui n'ont été
pris que par grâce tâchent de se rendre utiles, pour qu'on
les conserve; et certes les six que j'ai dans ces conditions
nous sont plus utiles que les autres embauchés à Tanger.
A neuf heures, parvenus au sommet de Fahama Djebel,
nous y rencontrons auprès d'une source sept nouveaux ca-
valiers. « Ce sont de nos frères, des Mekenessa d'un village
voisin », me dit le kaddem et ces nouveaux venus se joignent
à nous. Quatre autres vont également tout à l'heure nous
rejoindre encore.
La route qui retourne alors vers l'est est pittoresque; sur
ces sommets de montagnes serpentant au milieu des rochers,
de temps en temps nous foulons des pierres blanches comme
du sucre, et qui contiennent du sel en grande quantité.
La caravane est magnifique à voir; ces trente Mekenessa
aux burnous blancs qui nous précèdent et nous entourent,
courant à droite et à gauche de la route dans la montagne,
sont vraiment superbes. Les mules, les hommes, les soldats
et les gens qui nous suivent couvrent sur la route un espace
de près de 200 mètres et constituent un ensemble de cent
trente hommes environ, dont cinquante à cheval forment
notre escorte.
Les Mekenessa, devenus plus familiers, donnent libre
cours à leur curiosité. L'un d'eux qui regarde depuis long-
temps nos mains, finit par demander ce que nous pouvons
avoir dessus; je lui abandonne une paire de gants qui passe
de l'un à l'autre, et devient l'objet de longues explications.
Je lui fais cadeau de ces gants, qu'il met aussitôt en riant
comme un enfant.
Depuis une heure, nous redescendons vers la plaine, qui
s'étend entre Taza et nous. Â notre gauche se trouve à
DE FEZ A OUDJDÂ. 307
l'horizoDy Grabis Djebel qui se dresse au milieu d'un pâté
montagneux habité par les Ouled Bou Rima.
Le kaddem nous fait avancer vers un petit mamelon à
200 mètres à droite de la route, pour nous montrer le pa-
norama splendide qui se déroule devant nos yeux. Taza
nous apparaît comme un point blanc au milieu d'une masse
de verdure*, formée par les jardins, les oliviers et les
figuiers qui l'entourent, mais non point, comme on le croit
généralement, sur le sommet d'une montagne.
Cette ville dont la populalion est d'environ 6000 habi-
tants, est au contraire assise au niveau de la plaine et au
pied de l'énorme montagne qui porte son nom. Elle est
située de l'autre côlé de la plaine, dans laquelle on aperçoit
difficilement la route à peine tracée qui mène à Fez, et celle
qui conduit à la Kasba de Messoun où nous nous rendons.
Une autre route vient couper la nôtre un peu au-dessous de
nous, et se dirige vers le nord.
Le panorama que nous avons devant les yeux a bien 25 à
20 lieues d'étendue et est vraiment superbe. Je m'arrête
quelques minutes sans descendre de ma mule, pour le des-
siner. A droite, la plaine s'étendant entre les montagnes
que nous venons de traverser et celles qui se dirigent vers
Fez, puis la montagne de Taza couverte de forêts et de
thuyas, et la ville au pied. En arrière, les monts Gayatas,
Djebel Obiod et son sommet éblouissant de neige que nous
voyons depuis Fez et encore d'autres pics neigeux. Un peu
plus près de nous, toujours à gauche, Ouariretz et Djebel
Deddouk, ses crêtes noires de rochers et enfin les monts des
Béni Ouaraln qui s'étendent aussi loin que l'œil peut
distinguer. Le vent est froid, mais le soleil brûle; une sorte
de brume donne une teinte grise à toute la plaine, au-
dessous de nous, tandis que les sommets sont en pleine
lumière. Ce panorama est le plus beau que nous ayons
rencontré pendant notre voyage.
1. Voir le panorama n" 1, sur la carte.
308 DE FEZ A OUDJDA.
Nous quittons notre observatoire et, continuant noire
route, nous rencontrons une troupe d'une dizaine d'hommes
avec quelques mules, dont l'une porte une tente. « C'est un
de ces chiens de ca'ids du sultan », me dit le kaddem, et il
passe, tandis que Si-Ahmed au contraire s'arrête pour lui
parler. Nous avons décidément dans notre escorte l'eau et
le feu tout à îa fois.
A onze heures, sur notre gauche à l'horizon, Mtalsa
Djebel, et à trois kilomètres plus loin, alors que nous
sommes arrivés au niveau delà plaine et que nous longeons
les collines qui la bordent, nous arrivons auprès du Douar
Mansara qui a été attaqué, cette nuit même, par les Gayatas
et dont les hommes sont encore à cheval et en armes,
parcourant la campagne pour voir si l'ennemi ne revient
pas à la charge. Deux d'entre eux apparaissent, sortant d'un
pli de terrain et viennent vers nous bride abattue pour nous
reconnaître. Deux Mekenessa de notre suite s'élancent vers
eux, font des signaux avec leurs burnous, parlementent et
nous passons. C'est une chose fort curieuse que ces mou-
vements de burnous qui permettent aux Arabes de com-
muniquer entre eux de loin ou de donner des ordres selon
qu'ils en ont besoin.
Le douar Mansara est en relations d'amitié avec les
Mekenessa, et avec ces derniers, nous sommes en sûreié
pour )e moment. Mais plus loin, il n'en sera pas de même,
paraît-il ; aussi le kaddem et Si-Ahmed, se mettant d'ac-
cord, envoient-ils quatre hommes dans la montagne pour
demander à un caïd qui est le supérieur de celui delaKasba
de Messoun de nous donner une escorte pour le lende-
main, escorte qu'il nous refusa du reste, comme nous
l'apprîmes le soir, sous prétexte qu'il n'avait pas d'ordre
écrit du sultan et que notre vie et nos personnes lui étaient
bien indifférentes.
A onze heures et demie, le kaddem et ses hommes pren-
nent congé de nous. Nous n'avons plus qu'une heure environ
DE FEZ A OUDJDA. 309
de roule et pendant qu'ils sont absents, leurs villages pour-
raient élre attaqués par les ennemis. Nous quittons avec
regret ces amis d'un jour, les remerciant de leur hospitalité
et de la conduite qu'ils nous ont donnée jusque-là.
Une heure après, nous arrivons à TOued Messoun, qui
descend des hauteurs du Rif, du territoire des Ouled Bouker,
près de Grabis Djebel; son lit large d'environ 50 mètres,
mais qui en ce moment n'est pas entièrement rempli par
son cours, prend pendant les grandes eaux des proportions
formidables. La rivière inonde alors les terrains plats qui
la bordent à droite et qui portent encore des traces de son
séjour prolongé.
L'Oued Messoun est salé; nous le traversons à gué vis-à-
vis de la Kasba. Son cours est assez rapide ; la largeur de
l'eau à cet endroit est de 25 mètres environ ; sa profondeur
de 50 centimètres. Il roule sur un fond de gravier et, après
avoir passé devant la Kasba, il se dirige en suivant tou-
jours la gauche de la plaine vers l'Oued Mellouia, au-dessous
de la Kasba qui porte ce nom.
Nous gravissons, par un sentier rapide en diagonale, la
rive opposée qui est complètement à pic et haute d'environ
10 mètres. A 100 mètres devant nous et à l'abri des inon-
dations, se trouve la Kasba de Messoun, grand parallélo-
gramme, dont les côtés ont de 3 à 400 mètres de longueur.
Les murs bâtis en pisé sont crénelés et Ton pénètre dans
cette enceinte en passant sous un petit donjon dont les
deux portes ne se trouvent pas en face l'une de l'autre, et
cela pour aider à la défense. Sous cette porte et sous le
donjon où flotte le drapeau marocain se tiennent quelques
soldats irréguliers, chargés de la garder.
A l'intérieur, nous suivons une ruelle large d:i 3 mètres,
longue de 20, de chaque côté de laquelle sont entassées une
multitude de maisonnettes en pierre à peine sorties de
terre, des huttes en boue et en roseaux, avec quelques
tentes àl'entour.
310 DE FEZ A OUDJDÂ.
De tous ces repaires sortent, couverts de haillons cras-
seux, une nuée d'hommes, de femmes et d'enfants. Le spec-
tacle de cette kasba est hideux à voir. Au milieu s'élève
une espèce de petite citadelle; c'est, là, paraît-il qu'habite le
cîud et c'est sur la petite place qui se trouve devant, for-
mant un carré de 10 mètres au plus et recouverte de fu-
mier, que nous sommes obligés de camper. Une atroce
odeur d'alcali se dégage du sol, des huttes et des tentes
voisines. Le goudron, l'huile chaude, la saleté et les immon-
dices de toutes sortes nous envoient leurs émanations.
Gibraël est indigné et veut à toute force aller camper au
r
\
dehors sous la garde des soldats et de nos hommes; mais
la chose n'est pas possible, nous serions aussitôt attaqués
et égorgés, même par les habitants de la kasba, qui^ ne
nous ayant pas dans leurs murs, n'auraient pas la respon-
sabilité de notre mort. Je donne donc Tordre de dresser les
tentes; les lapis recouvrent le sol, nous brûlons force bois
de santal et notre position devient à peu près tenable.
La Kasba de Messoun construite comme les autres kasba
pour servir d'asile aux voyageurs, s'est peu à peu peuplée
de gens du pays qui sont venus s'y mettre à l'abri du pil-
lage des tribus voisines; ils y ont construit des huttes ou ap-
porté leurs tentes et y ont creusé des silos pour y entasser
leur blé. C'est là aussi qu'on enferme les tributs en nature,
consistant surtout en blé et en orge, que les peuplades voi-
DE FEZ Â OUDJDÂ. 311
sines payent au sultan lorsqu'elles ne sont pas révoltées. La
garnison se compose d'une centaine de Mokasnis, mais au
besoin, tous les hommes valides de cette sorte de petite ville
qui compte environ 3 000 habitants de tout sexe, prennent
part à la défense qui les intéresse, il est vrai, personnelle-
ment, à l'exception toutefois des juifs qui sont, là une ving-
taine, nous dit-on.
C'est en vain que nos hommes ont voulu acheter pour
nous du lait et des œufs ; on leur a tout refusé. Un Arabe
s^était cependant décidé à nous vendre du lait de brebis dans
l'espoir d'une bonne récompense, mais ses coreligionnaires
l'ont empêché de l'apporter. Nous sommes décidément en
pays ennemi, au sein même du fanatisme le plus violent;
pas de commerce avec les chrétiens, tel est le mot d'ordre
et nous nous félicitons d'avoir apporté toutes les provisions
qui nous étaient nécessaires.
Si-Ahmed est obligé d'acheter pour nos bêtes en même
temps que pour les chevaux de l'escorte, l'orge et la paille;
encore, pour qu'on lui en vende, est-il nécessaire qu'il aille
demander au pacha d'user de son autorité et même de la
menace.
Nous n'avons, grâce au ciel, qu'une nuit à passer en cet en-
droit; mais demain semblable ennui peut se renouveler.
Chose étrange, au milieu de cette population fanatique,
vivent des Juifs! mais il faut dire qu'ils sont placés si bas
dans l'échelle sociale, si méprisés par les Arabes, que ceux-
ci les considèrent plutôt comme des bêtes que comme des
hommes. Ces Juifs font là un petit commerce d'étoffes, de
bijoux d'épicerie, en un mot de tout ce qu'ils peuvent
vendre, amassent un mince pécule qu'ils cachent avec soin
et que l'usure vient un peu augmenter. C'est grâce à ce
commerce, et à cette usure même, que les Arabes les lais-
sent vivre là, et circuler presque en sécurité dans le pays ;
ils les méprisent, mais sentent qu'ils en ont besoin et qu'ils
ne peuvent s'en passer.
312 DE FEZ A OUDJDA.
Vers le soir, nous entendons de tous côtés, d'abord au
dehors de la kasba, ensuite dans la kasba même, des
coups de fusil nombreux et répétés; c'est un mariage et nous
voyons passer auprès de nous toutes les femmes arabes dans
le bizarre accoutrement qui est la mode du pays. Parfumées
au goudron, la figure bariolée de rouge et de noir, la tête
couverte de bijoux d'argent, le cou orné de colliers de ver-
roteries et d'amulettes : à leurs oreilles se balancent d'é-
normes boucles d'oreilles dont le diamètre atteint jusqu'à
15 centimètres; au demeurant elles sont laides et sales à
faire horreur.
Enfin la nuit est venue. Le calme se rétablit un peu ; l'af-
freuse odeur d'alcali que nous sentions à notre arrivée nous
a préservés des insectes (à quelque chose malheur est bon).
Après avoir levé le camp au milieu de la curiosité haineuse
de la population, nous sortons de la kasba à huit heures et
demie.
Au moment où je franchis la porte, un grand Arabe au
teint bronzé et mal vêtu, mais à la figure assez ouverte,
s'approche un peu de moi : « Gemaras, lève la tête », me
dit-il, en me montrant la plaine qui se déroule devant nous.
C'est là qu'est le vrai danger, paraît-il. En attendant nous
contemplons le paysage qui est superbe. Nous foulons, mais
pas pour longtemps, un tapis de verdure; l'ensemble des
montagnes que nous apercevons est imposant, et nous ne
nous lassons pas de contempler au milieu de ce tableau
l'aspect pittoresque de notre caravane.
Deux routes mènent à Mellouia. Celle de gauche suit le
pied des montagnes,ne passant l'Oued Messoun que beaucoup
plus loin. Nous la laissons de côté pour prendre l'autre qui
s'engage d'abord au milieu de petites collines couvertes
de cailloux et de palmiers nains.
Tsami-Jami accompagné de quelques hommes nous pré-
cède à 500 mètres, et sonde les replis du terrain. Nous
voyons à plusieurs reprises des cavaliers et des piétons
DE FEZ A OUDJDA. 313
paraître et disparaître au loin. Sur un coteau, trois Arabes
armés de fusils sont couchés dans les palmiers nains; Tsami-
Jami s'élance de ce côté, mais ils disparaissent comme
par enchantement.
Enfin, à une heure environ de la kasba, nous retrouvons
rOued Messoun. Le terrain est coupé de ravines que Teau
creuse en se rendant à la rivière* Le sol se défonce sous les
pieds d'une mule qui tombe ; pour la retirer du trou où elle
est entrée, on est obligé de la décharger. Ce n'est pourtant
pas le moment de s'arrêter.
Enfin, de l'autre côté du fleuve, Tsami-Jami qui a disparu
depuis un instant, agite son burnous. « Labasse^ me dit
Si-Ahmed avec un soupir de soulagement, le passage n'est
pas gardé! » C'est là, paraît-il, que les voleurs se tiennent
d'ordinaire pour fondre sur les caravanes, et il faut avouer
que l'endroit est merveilleusement choisi. La rivière, en
effet, coule là dans un lit de 40 mètres de large, entre
deux rives escarpées de 10 mètres d'élévation, où les eaux
pluviales creusent sans cesse en se rendant au fleuve, des
ravines emportant la terre avec elles. Dans le lit môme de la
rivière il existe de nombreux monticules de terre, assez
semblables aux témoins que les ouvriers laissent dans les
fouilles pour mesurer la hauteur des déblais; c'est dans ces
ravines, derrière ces monticules que se cachent les assail-
lants.
Nous descendons dans le lit de la rivière par des sentiers
efî'rayantsetnous le suivons près de 200 mètres pour trouver
le seul endroit où Ton peut remonter. Là, la pente est facile
à gravir, et parvenus de l'autre côté du fleuve, nous avons
devant nous l'immense plaine inculte et inhabitée, véritable
désert qu'il nous faut traverser.
« Tu n'y rencontreras personne si tu n'es pas attaqué »,
m'avait dit la veille le kaddem de Mekenessa, et franchement
je fais les vœux les plus sincères pour ne voir âme qui vive
dans ce lieu de désolation.
314 DE FEZ A OUDJDA.
Nous avons traversé sans encombre les plus dangereux
passages; pourquoi notre bonne chance nous abandonne-
rait-elle maintenant?
A un kilomètre du gué et à peu de distance à droite de la
route, nous remontons les ruines de Tha Dzart, kasba dont
Moulai Ismaïr avait entrepris la construction et qui ne fut,
me dit-on, jamais terminée; les quelques pans de murailles
qui existent encore çà et là prouvent seulement que l'en-
ceinte devait être considérable.
La Kasba de Messoun nous est déjà cachée par les collines
que nous avons traversées avant de passer la rivière ; adroite
et à gauche, Timmense plaine qui doit avoir plus de 80 kilo-
mètres de large, est bornée par les montagnes et, devantnous,
l'œil ne découvre rien que le désert, ce désert que nous allons
traverser pendant trois journées et où nous ne rencontrerons
que les kasba où nous camperons tous les soirs. Le sol est
absolument plat; la petite couche de boue desséchée qui
je recouvre, prouve que Teau s'écoule difficilement, malgré
le voisinage de TOued Messoun. Ge sol est formé tantôt de
terre grise et aride, tantôt de blocs immenses de cailloux
gros comme le poing, agglomérés et soudés entre eux. On
dirait un lit de béton ; mais ces cailloux à la surface du sol
ne sont pas rugueux et informes; ils sont comme éclatés en
deux et placés là avec soin, la surface plane en dessus. On
dirait que ces morceaux de silex ont été polis de main
d'homme, tant la nature a bien fait les choses. Sur le soir,
nous remarquons des amas de galets qui semblent indiquer
qu'au milieu du bouleversement du terrain, la terre a pris
la place de l'eau.
Nous ne rencontrons sur nos pas pour toute végétation
qu'une sorte de petite bruyère desséchée, haute de 15 cen-
timètres au plus, et assez clairsemée. Au loin se lèvent
devant nous des troupeaux de gazelles, et presque sous les
pieds de nos mules s'envolent des poules de Carthage que
nous laissons à regret s'éloigner sans les saluer de quelques
DE FEZ A OUDJDA. 315
coups de fusil ; mais notre tèle est plus précieuse que le
gibier n'est enviable, et nous devons passer silencieux à
travers ce désert monotone.
En dehors des gazelles et des poules, rien, absolument
rien. Pas d'oiseaux; j'ai bien compté jusqu'à trois alouettes
dans toute la journée*
Aneuf heures et demie, à notre gauche, nous avons au milieu
des montagnes, le sommet plus élevé à 1500 mètres envi-
ron, le Dghilis et Mtalsa Djebel. A droite, se détachant sur
les montagnes des Béni Ouaraïn, et un peu plus rappro-
*m ««%
ché de nous, Djebel Deddouk sur la ligne même d'Oua-
riretz, que nous laissons en arrière. Nous découvrons
encore aujourd'hui les sommets couverts de neige de Djebel
Obiod.
Le gros de l'escorte se tient autour de nous et des éclai-
reurs nous précèdent. De temps à autre, quelques hommes
s'éloignent de nous à bride abattue sous prétexte de pour-
suivre quelques gazelles. Vers une heure, trois soldats
partent aussi, à gauche, à la poursuite de gazelles imagi-
naires et font un immense cercle dans la plaine puis ils
reviennent vers la route à 2 kilomètres de leur point de
départ, près d'une petite colline, haute de 10 mètres tout au
plus, qui se trouve sur notre chemin et barre une grande
partie de la plaine. Deux autres cavaliers apparaissent sur
le sommet de ce monticule; ils ont des burnous blancs et
I
«
i
316 DE FEZ A OUDJDA.
des chevaux noirs; ils parlent avec nos trois soldats; puis,
sur le mouvement du burnous de Si-Ahmed, presque toute
l'escorte se porte en avant bride abattue, pour s'arrêter à
trente pas d'eux. Tous remontent alors le monticule auquel
bientôt nous arrivons également. Sur un nouveau mouve-
ment du burnous de Si- Ahmed, les quelques soldats restés
avec nous, nos muletiers (à l'exception de deux qui
demeurent pour garder les bêtes de somme) et les qua-
rante ou cinquante hommes qui nous suivent, courent au
combat, armés seulement de couteaux et de matraques,
sans la moindre hésitation, avec un entrain admirable, après
avoir jeté sur leurs bourriquots qu'ils abandonnent aux
femmes, les vêtements qui les gênent. Ils se rangent sur la
crête du mamelon. Les soldats sont déployés à trente pas de
nous dans la plaine; à 100 mètres d'eux, quelques hommes
et Tsami-Jarai ont repris leur conversation avec les deux
cavaliers. Avec ma lorgnette, je découvre alors devant nous
et un peu à droite sur la route, trente à trente-cinq cava-
liers et quelques fantassins, tous armés qui, groupés à un
kilomètre de nous environ dans la plaine, se dissimulent
de leur mieux derrière quelques broussailles.
Une conversation au moyen des burnous s'échange entre
leurs éclaireurs et eux; je vois nos soldats d'abord y
prendre part et ensuite élever la crosse de leurs fusils de
manière à montrer la plaque blanche qui en recouvre le
dessous; c'est là le signe de la paix. Tous les hommes
alors répètent en chœur a Labasse » et reprennent chacun
leur place habituelle, comme si de rien n'était.
Nous passons; mais la route se bifurque à cet endroit et,
au lieu de prendre celle de droite qui est la plus fréquen-
tée et où se trouve le groupe de cavaliers, nous suivons
celle de gauche, qui du reste a la même direction à peu
près, mais se trouve à deux kilomètres de distance.
Si-Ahmed que j'interroge alors, me dit que tous ces cava-
liers prétendent appartenir à une tribu voisine et se rendre
DE FEZ A OUDJDA. 317
à la Kasba de Messoun pour y acheter du blé; ils ont en
effet avec eux un chameau et quelques mules.
« Cela est peut-être vrai, ajoute-t-il, mais je n*ai pas con-
fiance en eux et suis persuadé que s'ils ne nous avaient pas
vus en force suffisante pour leur résister, ils nous auraient
attaqués sur-le-champ ; ils n'ont pas pu se rendre compte si
tous les hommes qui nous suivent étaient armés et ils se
sont abstenus. »
Nous hâtons noire marche. Le sentier est si peu frayé
que nous finissons par le perdre comme s'il s'était évanoui
à nos yeux, et c'est en vain que nous le recherchons. Mais
il n'y a pas un grand inconvénient à cela, toute la plaine
est en efiet aussi facile pour les mules que la route elle-
même; le terrain y est uni, sans pierres et de même niveau.
En outre nous n'avons pas à craindre de nous égarer, car
déjà nous apercevons à l'horizon la coupole blanche du
marabout de Sidi-Mohammed Ben Abd er Rahman qui se
trouve auprès de la Kasba de Mellouia où nous allons cam-
per ce soir. A droite au loin dans la plaine on découvre une
autre grande kasba, que le sultan a fait construire pour y
enfermer les blés qui lui sont payés comme tribut; là, il
n'y a pas d'habitants, mais simplement une garnison. Cette
kasba est construite sur la rive gauche du fleuve de la
Mellouia; plus tard nous la distinguerons beaucoup mieux;
c'est un grand parallélogramme tout uni sans bastions ni
tourelles.
Le terrain que nous traversons est planté de petits ar-
bustes rachitiques que la sécheresse a fait mourir; il n'y a
plus là ni un brin d'herbe, ni une feuille. Si-Ahmed me fait
cependant remarquer que le sol a été dernièrement foulé
par les moulons et que c'est l'indice qu'ils ne sont pas
tous morts de faim, ce qu'il craignait. Nous aurons donc
un peu de lait de brebis ce soir, si toutefois les habitants
veulent bien nous en vendre. Quant aux vaches, il n'en
existe plus, par suite de la sécheresse.
soc. IIE GÉOGR. — 3* TRIMESTRE 1887. VHl. — 21
318 DE FEZ A OUDJDA.
A trois heures, nous arrivons à la Kasba de Mellouia à
220^1, 500 de Fez.
Le marabout Sidi Mohammed Ben Abd erRahman, dont la
/ — ^"7
ÎXfc — i.i— — k— i^-
>ll.«_w.
blanche coupole pointue a dirigé notre marche, se trouve
situé en arrière de la kasba ; au nord il est abrité par un
bouquet de cinq palmiers poussés sur la même souche;
à ce propos j*ai remarqué que les palmiers que j'ai rencon-
trés sur ma roule auprès de ces KoubbaSy sont tous, lors-
qu'iPs partent du même pied, en nombre impair. C'est, m'a-
t-on dit, l'œuvre des hommes qui en éliminent tout d'abord
un, lorsque le nombre en est pair. Ceci se rattache à leurs
superstitions ; j'ai déjà dit que dans leurs amulettes le
nombre impair jouaitjun grand rôle comme porte-bonheur.
La Kasba de Mellouia est un peu moins grande que celle
de Messoun, ses murailles sont moins hautes, mais la
HÊ FËZ A 0ÛDJ19Â. 3i9
>
population est égale en nombre, 8000 habitants. La garni-
son est la même; l'intérieur en est si complètement
rempli par les huttes et les maisons, qu'une tingtaine de
tentes se sont établies à poste fixe, au dehors, ne trouvant
point de place au dedans. Nous aussi, nous allons camper
là, dans un champ cultivé, où je fais dresser nos tentes h
100 mètres environ de la Kasba.
Les chefs et un grand nombre de curieux arrivent et nous
entourent. Si-Ahmed et Antonio ont commencé à leur
parler ; au bout d'un instant ce dernier vient me dire que
je ferais bien de leur montrer ma lorgnette, mes fusils, mon
revolver et qu'après ce bon procédé, ils n'oseront peut-être
pas refuser de vendre ce que nous leur demanderons. C'est
en effet ce qui arrive et la population ne nous fait pas trop
mauvaise mine. Nous achetons sans trop de difficultés de
l'orge et de la paille, du lait, du beurre de brebis, des œufs
et un mouton; mais c'est en vain que nous leur deman-
dons de nous vendre un petit agneau, même au prix d'un
gros mouton; ils refusent, disant que si l'on privait ainsi la
mère de son enfant, elle n'aurait plus de lait à l'avenir. La
raison est mauvaise, puisque bon nombre de brebis ont
deux agneaux; je crois plutôt qu'ils ont cru que ce petit
mouton était destiné à quelque cérémonie religieuse ou
bien à l'accomplissement de quelque acte de sorcellerie,
quand il devait simplement servir à nous reposer de la
viande dure de mouton.
Quelques Arabes (car ils sont persuadés que tous les
Européens sont médecins) viennent nous consulter et nous
demander des purgations que nous leur distribuons volon-
tiers. Mais on m'annonce qu'une femme est là qui demande
à nous voir, et prétend que depuis dix mois elle porte un
enfant mort dans son sein. Je charge Antonio de la ren-
voyer.
Nous sommes campés, d'un côté, auprès d'un petit ruis-
seau d'eau fraîche, qui n'est qu'une dérivation faite à la
320 BE FEZ A OUDJDÀ.
rivière pour arroser les ensemencés; de l'autre c6té, nous
avons à deux cents mètres l'Oued Mellouia.
En regardant, selon mon habitude, manger nos mules, je
crois remarquer que leur ration est moins forte que d'ha-
bitude, quoique j'aie payé la même quantité d'orge ; hier
il m'a semblé qu'il en était de même. A force de questions,
nous finissons par apprendre que l'Arabe, chargé d'acheter
la nourriture des mules, n'a pas été honnête et a gardé de
l'argent, quoiqu'il nie et se défende comme un beau diable.
C'est dans l'achat seulement qu'il faut craindre d'être volé ;
car, lorsque les mules ont devant elles leur ration, on peut
aller dormir tranquille. Le vol de la nourriture placée
devant un animal est en effet un si grand péché, qu'aucun
Arabe ne voudrait le commettre; mais ne pas lui donner
son compte, cela est bien différent !
Nous prenons des mesures pour qu'à l'avenir, le caïd
El Arbi surveille avec plus de soin et fasse au besoin lui-
même les acquisitions de grains et de fourrages.
Nous partons à neuf heures, après une nuit bruyante, mais
sans incident. Pendant une heure nous traversons une série
de bas-fonds couverts d'arbustes rabougris, de hautes herbes
et de roseaux. L'Oued Mellouia, dont Teau est excellente,
recouvre ces terrains, quand il déborde. Nous le côtoyons à
300 mètres de distance environ et, sur l'autre rive, nous aper-
cevons une kasba en ruines que l'on nomme Mzada Béni
Nesrani, Quel rapport les enfants des chrétiens ont ils avec
cette Kasba ? Personne ne peut me le dire, il n'existe, m'as-
sure-t-on, aucune légende à ce sujet. Des esclaves chré-
tiens Tont-ils construite ou bien y ont ils été renfermés ?
Les chrétiens victorieux ont-ils, à une certaine époque,
fait élever cette forteresse? Nul ne le sait, m'assure-t-pn.
Elle est, comme les autres, construite en pisé, et de même
forme que toutes celles qu'on rencontre, mais elle offre aux
yeux du voyageur, sur la rive droite de l'Oued Mellouia,
un premier plan pittoresque eu avant des montagnes qui
DE FEZ A OUDJDA. 321
se dessinent à l'horizon. Derrière elle, haute d'environ
i 500 mètres, s'élève Mergheshoum Djebel dont le sommet
bizarre est à pic d'un côté et arrondi de l'autre, forme
qu'affectent presque toutes les montagnes que nous allons
rencontrer désormais à droite de notre route. Sur ce
sommet escarpé, coule une source qui donne naissance à
tm affluent de TOued Za que nous passerons aujourd'hui.
A gauche de Mergheshoum, lui ressemblant presque toutes
et y faisant suite, se trouvent les montagnes des Béni Bou
ZeggouS dont nous allons aujourd'hui franchir un contre-
fort.
La tribu des Béni Bou Zeggou, remuante et nombreuse,
était autrefois toujours en révolte; mais le sultan actuel,
pour se la rendre favorable» épousa la fille de l'ancien chef,
sœur du chef actuel, et par là apaisa un peu, mais non en-
core complètement, les révoltes incessantes de cette tribu.
 dix heures, nous passons à gué l'Oued Mellouia dont
le lit où croissent de nombreux lauriers-roses à environ
100 mètres de large ; mais l'eau n'y coule que sur une lar-
geur de 40 mètres environ et atteint le ventre de nos
mules. Ce fleuve descend des montagnes des Béni Oua-
raïn et reçoit, au-dessous du point où nous le traversons,
J'Oued Messoun que nous avons passé hier, puis il se jette
1. Voir le panorama n** 2, sur la carte.
992 PK FEZ A OUDJDÀ.
dans la Méditerranée entre Melliliab et Nemours, Son
cours est rapide, son eau limpide et excellente à boire.
De l'autre côté à 100 mètres de la rive, se trouve un mon-
ceau de pierres surmonté de drapeaux; c'est le tombeau
d'un saint, Sidi Mohammed Ben el Hoçein qu'on me dit
assez vénéré dans le pays.
Nous trouvons, à 3 kilomètres plus loin, un autre mara*
bouty Sidi Ali Sbayet dont la construction est bizarre; ce
sont deux bâtiments rectangulaires superposés et surmonté^»
\
^^h:p^:':iM^
*Uc
d'un dôme qui affecte un peu la forme du bout pointu d'un
œuf.
Une maison relativement assez grande, située à côté,
donne asile aux descendants du saint qui vit là de l'aumône
des pèlerins. Une dizaine de tentes sont placées auprès du
marabout, en arrière.
Un cordon de cailloux, formant un fer à cheval de 5 à
6 mètres de diamètre, attira mon attention. Je demandai C6
que c'était et voici ce qui me fut répondu : « Il y a quelques
années, le chérif de Muazan, se rendant en Algérie, campa
en cet endroit; après son départ et en souvenir de son pas-
sage, qui avait sanctifié le lieu, les habitants marquèrent
avec des pierres le circuit formé par sa tente, tout en laissant
libre la place de la porte; c'est ce qui donne à cette sorte
de mur l'aspect d'un fer à cheval. » Comme chacun en pas-
sant y ajoute une pierre, le tas, au lieu de diminuer, aug-
mente toujours.
DE FEZ A OUDJDA. 323
A une demi-heure de là, nous passons coup sur coup
deux torrents desséchés qui n'ont pas de nom, me dit-on, et
qui coulent de droite à gauche. A une heure et demie, l'Oued
Abib coupe la route; il est à sec en ce moment et les eaux
pluviales seules ralimentent parfois. Il coule du sud au
nord, c'est un des affluents de l'Oued Mellouia qu'il rejoint,
après avoir traversé le territoire des Béni Bou lahi. Ce
territoire s'étend jusqu'aux Béni Ben Uassen qui eux-mêmes
arrivent jusqu'à Oudjda.
Nous entrons, à ce moment, dans un pâté montagneux
qui est un contrefort des Béni Bou Zeggou et qui coupe la
plaine jusqu'à l'Oued Mellouia, en formant le bassin étroit
de rOued Za qui porte ses eaux à l'Oued Mellouia, à une
demi-journée de marche plus bas.
Nous avons, à notre gauche, à 500 mètres, une montagne
bizarre, élevée de 150 mètres environ, dont le sol et les
\
'•^— -- »
pierres rappellent Kansara Djebel. Elle est formée de
six mamelons accolés les uns aux autres et dont le sommet
en plateau est soutenu par une muraille naturelle à pic
et haute de 3 à 4 mètres environ. Les peu les de cette mon-
tagne sont de 0™,45; elle se trouve isolée des autres et
semble faite pour recevoir un fortin qui, du reste défendrait
là l'entrée* de la roule, laquelle s'engage dans des gorges
peu profondes.
Nous foulons un sol de rochers formés de couches super-
1
324 DE FEZ A OUDJDA.
posées, épaisses de 0*^,02 à 0",03 et inclinées vers le sud. La
surface en est noircie, comme si le feu y avait passé ; mais
à l'intérieur, les cassures laissent voir la vraie couleur
gris roux. Un peu plus loin, la route est pavée de talc et le
terrain avoisinant en est formé.
Nous cheminons au milieu de ces montagnes peu élevées,
arides et désertes, montant et redescendant sans cesse. A
trois heures, nous avons à notre droite le marabout de Sidi
Mohammed Ben Mohammed; à mi-côte de la montagne et
au milieu d'un bouquet d'oHviers et de verdure, coule, me
dit-on, une petite source. Le terrain est alors un peu cul-
tivé dans certaines portions, mais aussi mal que le savent
faire des Arabes; d'ailleurs le sol, qui semble mauvais, est
parsemé de nombreux cailloux. Nous traversons la vallée où
coulent deux torrents actuellement à sec, l'Oued Lab et
rOued Seffrata; cheminant dans un terrain peu accidenté
et inculte^ nous arrivons à l'Oued Za, 264 kilomètres de
Fez.
L'Oued Za coule de droite à gauche et vient des mon-
tagnes des Béni Ouaraîn. Ses rives escarpées, hautes de
10 mètres environ, sont difficiles à franchir; les petits sen-
tiers qui permettent de les gravir sont à pic, étroits et iné-
gaux. Cet endroit serait une difficulté réelle pour le passage
d'une armée.
Le lit de la rivière formé de sable fin est à sec pour le
moment, à cet endroit du moins; car les habitants de la
contrée en ont détourné les eaux pour arroser leurs blés
que la sécheresse fait souffrir.
Deux kilomètres plus loin, après avoir franchi la mon-
tagne qui domine le fleuve, nous arrivons à une vallée fer-
tile et riante qui délasse un peu Tœil du pays aride et désert
que nous venons de traverser.
Dza Alef Lba se trouve au milieu de la vallée ;' il se com-
pose d'un douar assez considérable et d'une kasba en
urines dont les murailles entouraient la base d'un petit
DE FEZ A OUDJDA. 325
monticule, haut de 50 mètres environ. Ces murailles, dont
il ne reste plus que quelques portions et les fondations sor-
tant un peu de terre, étaient en pisé, hautes de 15 mètres
environ et flanquées de 10 mètres en 10 mètres, de bastions
carrés, de 3 mètres de côté. Cette construction doit être
ruinée depuis fort longtemps, car au milieu des pans de
murs ont poussé des figuiers de 0™,50 de diamètre.
Cette vallée étroite, toute verte et plantée d*arbres, fait
contraste avec tout ce que nous avons vu depuis notre
départ; elle est arrosée par les eaux de l'Oued Za détournées
beaucoup plus haut; au nord, elle est bornée par les
montagnes.
La tribu qui habite là, est sauvage, voleuse et remuante;
elle a chassé son chef, il y a quelques jours et notre arrivée
ne lui fait pas plaisir. Celui qui remplace pour le moment
le chef parti, nous désigne un endroit pour camper, entre
deux ruisseaux pleins d'eau, larges d'un mètre, profonds
de 0™,50, qui rendront la garde plus facile. Nous sommes
entourés de gens à mauvaise figure qui, malgré lui, pénè-
trent jusqu'au milieu de nous et viennent s'asseoir près de
nos tentes. Les soldats ont toutes les peines du monde à les
faire retirer et quand un s'en va, un autre arrive; cela
dure ainsi jusqu'à ce que le chef ait donné aux soldats
326 DE FEZ A OUDJDA.
l'ordre de faire feu sur quiconque passerait le ruisseau
sans permission. «Ils sont tous voleurs et capables de tout,
nous dit-il; prenez vos précautions pour qu'ils ne dérobent
rien cette nuit, et n'hésitez pas à faire usage de vos armes. )>
Ils sont au moins cent, ces gaillards-là, assis de l'autre côté
du ruisseau, nous examinant et nous montrant une collée*
tion de figures peu rassurantes à voir. Il faut dire que la
physionomie de leur chef intérimaire, dont ils respectent
peu l'autorité, n'est pas beaucoup meilleure que la leur ;
cependant il doit être moins brigand qu'eux, puisqu'il a
donné Tordre de tuer quiconque tenterait de s'introduire
dans le camp. On obtient avec peine d'acheter quelques
provisions, un mouton et de Torge pour les mules; mais il
faudra que les malheureuses bêtes, malgré leur fatigue, se
passent de paille, car on nous assure qu'il n'y en a plus
dans le pays, ou du moins si peu qu'il est impossible de
nous en vendre.
La nuit est bruyante, comme bien vous pensez ; tous les
soldats veillent, et les maraudeurs errent sans cesse aux
alentours du camp.
A sept heures et demie, nous partons et constatons avec
plaisir que rien n'a été dérobé. Nous traversons successive-
ment toutes les coupures où coule l'Oued Za détourné au
milieu de champs labourés qu'il arrose et dont le sol est si
mou que les mules s'y enfoncent presque jusqu'aux genoux.
Nous rencontrons deux autres petits douars, au sortir dé
cette vallée toute riante, et reprenons notre marche au mi-
lieu des terrains arides et raboteux. C'est encore le désert
que nous allons traverser, à l'exception de quelques petits
douars vivant du produit de leurs troupeaux de moutons
qui, eux du reste, n'ont pas d'autre nourriture que les
arbustes rabougris qu'ils rongent sans cesse.
A huit heures et demie, nous découvrons sur notre
gauche, à l'horizon, Khalia Djebel qui se trouve, nous
sasure-t-on, non loin de la mer. Une autre montagne dont
D£ F£Z A OUDJDA. 327
je ne puis savoir le nom est dans la direction du présidio
espagnol de Melliliah, qui est, par la côte, à quatorze jours
de marche de Tanger.
Puis nous rencontrons successivement (275 kil.) TOued
Ahac, sans eau; l'Oued Seltaf (276k»,500), dont l'eau,
claire et bonne, coule au milieu des lauriers-roses et des
tamarins; l'Oued Sonarg, à sec (276^^*, 500) ; l'Oued Chraya
I
\v
al'
avec un filet de bonne eau (284 kil.) ; deux torrents sans
eau; l'Oued Mesegmar, (287 kil.) sans eau; l'Oued Phartz
(296 kil.) sans eau; l'Oued Âsla (299 kil.) sans eau; l'Oued
el Kseb (311 kil.)
Cette rivière, comme les autres, coule du sud au nord;
son eau claire et vive, mais peu profonde, roule entre deux
rives escarpées et d'un passage difficile; les bords^ aussi
loin que je puis les apercevoir, sont faits de même. Â droite
de la route et sur la rive gauche, est un mamelon isolé,
haut de 100 mètres environ, dont la cime est couronnée de
rochers qui ont absolument l'aspect d'une tour en ruines.
La route dont le sol est un sable glaiseux d'un jaune rouge
traverse alors de nombreux oliviers séculaires dont quelques-
uns sont greffés et beaucoup d'autres sauvages. Nous lon-
geons la rivière à 3 ou 400 mètres de distance ; sur l'autre
rive est une grande plaine. Le territoire qui s'étend à droite
'j,
328
DE FEZ A OUDJDA.
devant nos yeux se nomme Bled Ghedja ; il est aride, et le
caïd Hamed nous dit en riant : < On pourrait bien l'appeler
Bled Djo )) (le pays de la famine); il est borné au sud par les
3S^
— ^*
montagnes des Béni Bou Zeggou. Toujours au milieu des
oliviers sauvages, nous traversons plusieurs petits torrents
à sec qui sur un lit de roc emmènent les eaux pluviales à
rOued el Kseb et nous arrivons, par une petite pluie fine, à
la Kasba de Sidi Mellouk, dans Tintérieur de laquelle nous
campons, devant la maison du gouverneur, sur une petite
place où sont attachés quelques chevaux.
L'Ayoun de Sidi Mellouk, au nord duquel se trouvent, au
milieu d'un bouquet d'arbres, la fontaine et le marabout de
■ ^:^.-^
Sidi-Mellouk qui lui donnent son nom, est une kasba plus
grande que celles que nous avons rencontrées jusqu'à ce
DE FEZ A. OUDJDA. 329
jour. Du côté nord opposé à l'entrée, les deux angles sont
flanqués de bastions carrés et crénelés, comme Test du
reste tout le mur d'enceinte, haut d'environ 10 mètres. Du
côté de l'ouest, au milieu du mur d'enceinte, se trouve éga-
lement un petit bastion; l'entrée en est défendue par un
autre plus gros, où se trouve la porte placée en côté comme
à la Kasba de Messoun^ mais ici regardant vers l'ouest. Le
tout est en bon état de conservation et l'on y fait en ce mo-
ment des réparations bien entendues.
Les soldats irréguliers que nous trouvons sur la porte
sont mieux tenus que ceux des autres kasba. Nous remar-
quons également à l'intérieur quelques fontaines. Les con-
structions et les rues sont plus propres que celles que nous
avons vues ailleurs, et des boutiques, relativement bien
tenues, débitent là des objets de toutes sortes et en partie
d'origine française. De grands espaces libres à l'ouest et au
nord de l'enceinte, qui doit avoir 500 mètres de côté, per-
mettent d'y camper facilement. La population de la Kasba
est, dit-on, de i 500 âmes et la garnison de soixante à
quatre-vingts irréguliers. Mais il y a là en outre deux
cent cinquante fantassins environ qui viennent de Oudjda.
On raconte que les contrôles du corps portent un effec-
tif de quatre cents hommes, mais le Sultan, un beau
jour ayant eu vent de la différence entre l'effectif annoncé
par l'officier infidèle et l'effectif réel, donna l'ordre de sus-
pendre le payement de la solde et de faire revenir ce déta-
chement à Fez, Arrivé à l'Ayoun de Sidi Mellonk, l'officier
réclama la solde, et comme on ne voulut pas la lui verser,
il refusa d'aller plus loin. Cet état de choses dure depuis
près de deux mois, et l'on se demande qui cédera le premier
du sultan ou du capitaine.
A peine arrivé, Si-Ahmed, qui doit nous quitter ici et
ramener les hommes à Fez, s'est rendu chez le pacha pour
lui remettre les lettres dont il est porteur et qui prescrivent
de nous donner une bonne escorte pour nous conduir
330 D£ FËZ A OlTDit)À.
sains et saufs à Oudjda. Peu après, un homme qui semble
avoir soixante-dix ans au moins, qui bégaye un peu, et
parle difficilement comme s'il avait eu une attaque, vient
nous trouver, avec force saints, force protestations d'amitié
et de respect, il nous souhaite la bienvenue; il est envoyé,
par son frère le pacha, dont la maison est à notre dispo-^
sition. Cet homme est fort aimable et malgré les apparences,
je le crois fin et intelligent. Nous le remercions de notre
mieux et lui annonçons notre visite au pacha pour un peu
plus tard, lorsque nous aurons installé notre camp. Quel-
ques instants après son départ, arrive une mouna abon-
dante : lait, poules, œufs, beurre, moutons, et le soir d'im-
menses et nombreux plats de couscous.
Sur l'annonce que le pacha était prêt à nous recevoir,
nous nous rendons à sa demeure, grand bâtiment carré
assez important. Après avoir passé au milieu de soldats,
d'esclaves et d'employés rangés dans la cour, nous sommes
introduits dans une pièce longue et obscure où il nous
attend; mais là commence notre embarras. Vis-à-vis l'un de
Tautre sont deux hommes, qui tous deux nous tendent la
main, nous disent les mêmes paroles, nous font les mêmes
saluts. Ils sont tous deux habillés de môme, aussi grands
l'un que l'autre; leur visage n'offre aucune différence; ils
parlent de même d'une voix chevrotante, bégayent et se
répètent. Au premier aspect^ ils semblent un peu gâteux.
L'un d'eux est le frère du pacha. L'autre le pacha lui*
même. Mais quel est celui que nous avons vu; quel est
celui que nous venons de voir? Il est impossible de le
dire. Enfin l'un des deux nous montre l'autre^ en nous
disant que c'est le pacha, et fait ainsi cesser notre hésita-
tion, mais non pas notre étonnement La conversation
s'engage et nous prouve alors que, si chez ces deux
hommes la parole est difficile et l'aspect fatigué, l'esprit
n'en est pas moins vif. Ils sont intelligents et administrent
avec sagesse le territoire qui leur est confié; je dis ces
DE FEZ A OUDJDA. 331
hommes, car ils ne font rien l'un sans l'autre et nous ra-
content en riant que si l'un reçoit quelque friandise il la
fait aussitôt partager à l'autre, et que, si au milieu de la
nuit il vient quelque idée au pacha, il appelle sur-le-champ
son frère pour lui en faire part. Il ne leur arrive rien
d'heureux ou de malheureux qui ne soit partagé également
par l'un et par l'autre.
Ils ont toujours vécu dans cette union, depuis leur
enfance. Ils étaient huit frères originaires de Fez, où ils
ont encore leur maison, leur famille et leurs enfants; ils
sont moins âgés qu'ils ne le paraissent ; l'aîné, le pacha,
a soixante ans, son frère cinquante seulement.
Ces deux hommes qui, malgré tout, ont l'air de grands
seigneurs, furent pour nous aussi aimables et prévenants
que possible. Ils nous prièrent de rester quelques jours
avec eux afin de nous reposer et ils nous offrirent de bon
cœur une large hospitalité.
Mais leur aspect et leurs manières bizarres firent que
nous n'en parlions jamais sans les désigner par le surnom
de « Pachas gagas » que nous leur avions donné. Après les
cérémonies inévitables du thé, nous prîmes congé d'eux,
pour rentrer dîner, et arrivés dehors, quel ne fut pas
notre étonnement d'entendre le clairon faire résonner la
kasba des sonneries françaises, mais il faut avouer qu'elles
résonnaient singulièrement et qu'elles écorchaient beau-
coup nos oreilles. Je questionnai, et j'appris qu'il y avait
là un sous-officier français, instructeur des troupes, mais
en ce moment malade, me dit-on. J'envoyai Antonio aux
enseignements et il revint, me ramenant un Français, por-
tant un costume arabe, mais non un costume élégant, tant
s'en faut I C'est un homme de taille moyenne, à la barbe
grise, âgé de quarante-cinq à cinquante ans. Il se nomme
Bergasse, et son accent, à défaut de lui, m'aurait appris
qu'il était du midi de la France.
Pour donner une idée de l'existence des gens qui s'aven-
333 DE FEZ A OUDJDÀ.
turent ainsi à Tintérieur du Maroc afin d'y chercher for-
tune, je lui laisse la parole :
€ Après avoir fait un congé régulier dans l'armée comme
vous pouvez vous en assurer facilement, j'ai été, me dit-il,
assez longtemps employé à Nemours, chez un négociant, puis
à Tlemcen où l'on me persuada que je devais noe rendre à
Fez où m'attendait, comme chef de musique (car la mu-
sique est ma passion et je compose assez bien), une situa-
tion fort convenable. Le sultan devait me donner une
maison, une femme, un cheval, des vêtements et enfin une
solde de dix francs par jour. Les gens qui m'avaient conté
cela se disaient autorisés à conclure cet engagement avec
moi; aussi je me mis en route avec une caravane se ren-
dant de Oudjda à Fez, mais cetle caravane fut pillée aux
environs de Taza. Je fus dévalisé comme les autres, et ne
dus mon salut qu'à un verset du Koran que j'avais appris,
car je ne parle pas l'arabe ou du moins je ne dis que
quelques mots.
» J'arrivai à Fez presque nu et dépouillé de mes écono-
mies. Là m'attendait une autre déception. De la place
promise, rien qu'un traitement de 50 centimes par jour, que
j'acceptai néanmoins faute de mieux. Désolé, je m'en fus
chez M. Erkman, le capitaine français en mission à Fez,
qui me prit pour un déserteur. Cependant il demanda des
renseignements et lorsqu'il les eut reçus, il fut très chari-
table; il m'habilla, me donna quelque argent et obtiut
pour moi une augmentation de solde. Les musiciens du
sultan n'apprenaient rien, ne suivaient pas mes conseils et
jouaient plus faux que jamais !... L'ennui et le décourage-
ment me prirent ; je résolus de retourner en Algérie. Je
repris donc le chemin de Oudjda en suivant une caravane
composée de deux cents chameaux chargés de blé et escortée
de soixante cavaliers. Mais le malheur voulut qu'elle fût
pillée une seconde fois, après avoir passé Taza, et j'arrivai
ici il y a une quinzaine de jours, recouvert d'un gillam cras-
DK FEZ A OUDJDA. 333
seux qu'un Arabe m'avait donné et qui était tout mon
avoir. J'y rencontrai comme chef des clairons de la corn-
pagnie d'infanterie, un ancien musicien de Fez. Il me re-
connut, fut bon pour moi^ me donna quelques vêtements
et me lit payer une petite solde de deux francs par jour
pour apprendre à ses hommes les marches et les sonneries.
y> Mais la malechance me poursuivit encore, et, il y a
quelques jours, on me vola mon fez et mes babouches
neuves.
)) — Qu'allez-vous faire et que désirez-vous? lui de-
mandai-je.
)> — Oh ! rien pour le moment, me répondit-il. J'ai promis
à mon ancien camarade d'apprendre à ses hommes i;
certain nombre de marches ; j'en ai vingt-deux ; lorsqu'ils
les sauront à peu près, je regagnerai la frontière. Mais, d'ici
là, je ne m'en irai pas, car il a été bon et charitable pour
moi, et je m'acquitterai avec lui en tenant ma promesse. >
» — Et que ferez-vous ensuite ?
» — J'irai peut-être à Nemours, ou à Alger, ou en
France; à Paris peut-être, je n'en sais rien! Que voulez-
vous ? J'aime la musique, je suis nomade et j'ai peut-être
quelque chose là, » ajouta-t-il en me montrant sa tête.
Le malheureux avait la fièvre et grelottait. Je lui donnai
de quoi s'acheter un gillam plus chaud, des chaussures, un
tarbouche et se procurer quelques adoucissements. Il me
remercia et nous nous quittâmes. Plus tard, à la frontière
j'appris qu'il m'avait dit la vérité.
Le lendemain matin, je remis à Si-Ahmed devant ses
hommes la gratification que je destinais à chacun d'eux, à
lui et à Tsami-Jami. Mais je fis appeler ensuite ce dernier
et lui remis en secret une récompense égale à celle de son
chef, car il l'avait bien méritée. Puis ils nous quittèrent
lous pour retourner à Fez, en passant, nous dirent-ils, par
les Béni Bou Zeggou, et les monts Ouaraïn. Si-Ahmed est
originaire de là et y a conservé des amis qu'il veut voir;
soc. DE «ÉOGR. -- 3* TMMESTRE 1887. VIII. — ^22
331 DÉ FEZ A OUDJDA.
de plufe, paraît-il, lia route est un peu pltîs courte, ce qui
tendrait à prouver que celle que nous avoû$ suivie fait
un cercle, comme je l'ai marqué.
Nous voici donc jusqu'à Oudjda placés sous la protection
du pacha Si-Ahmida et de son frère Si-Kaddor ; nous pro-
fitons de leur offre gracieuse pour nous reposer pendant
Im jour, malgré Fennui que nous fait éprouver le sol môme
Sur lequel nous campons. C'est là, en effet, que les chevaux
séjournent d'habitude, et la terre humectée par lu pluie
d'hier exhale une odeur acide de fumier qui est fort désa-
gréable. Mais la fatigue de nos mules rend ce séjour néces-
saire, et ici nous sommes en sûreté. Le soir, Si-Afamida
nous envoie dire qu'il vient d'apprendre par un exprèis de
Fez la mort d'un de ses fils ; il ne pourra donc pas nous
accompagner demain, mais il se fera remplacer par son
frère. Nous chargeons Antonio de lui exprimer la part que
nous prenons à son chagrin.
A huit heures et demie, en sortant de la kasba, nous
trouvons l'escorte qui nous attend avec Si-Kaddor. Ce der-
niet* monte un beau cheval gris, harnaché richement; il est
accompagné d'un secrétaire, homme de confiance qui ne le
quitte jamais. Les hommes qui vont nous accompagner
au nombre de vingt, sans compter les deux soldats et le
Mekenessa qui font route avec nous, sont mieux vêtus que
les soldats de Si-Ahmed; leurs chevaux sont, sinon meS-*
leurs, du moins plus beaux, et dans le nombre plusieurs
sont de race française. Ce sont, me dit-on, les fils de douze
juments données en cadeau par Napoléon III et qu'on avait
envoyées de ces côtés dans la montagne dans une sorte de
haras. Ces chevaux ont sans doute, me dit-on, été volés, puis
vendus ; d'autres viennent d'Algérie.
Les hommes sont presque tous armés de fusils éè chasse
à deux coups et à piston, de fabrication française, sauf
deux bu trois qui ont des fusils à tabatière. Cette escorte
se range avec ordre, dix hommes en avant de nous; pois
DS FEZ A OU0JDA. 335
derrière nous prend ^ace Si-^Kaddor avec son secrétaire ;
les bagages suivent^ et la marche est fermée par le reste de
l'escorte. J'ai beau inviter Si^-Kaddor à prendre place à côté
de moi; il ne veut pas» «l'ai reçu des ordres de mon frère^
me dit-ily et je sais ce que commande le respect que je
te dois. > Je suis bien obligé de céder ; mais la conver-
sation n'est pas facile dans cette situation. Cependant, le
long de la route, j'apprends qu'il n'est jamais allé àOudjday
qu'il ne sort pas d'habitude de la kasba et qu'il n'est pas
monté à cheval depuis fort longtemps. Malgré cela, son frère
a exigé qu'il nous accompagnât et qu'il montât ce cheval
vif et fringant, disant qu'il ne serait pas convenable de le
voir nous escorter sur une mule; il se trouve, du reste, tel-
lement fatigué pendant la route, qu'il est obligé d'aban-
donner sa monture et de prendre le petit cheval vieux et
tranquille de s(m seerétoire*
TTïie héurê a^rès notre départ, nous traversons un torrent
desséché ^t ho^s avons à notre gauche les montagnes des
BeoiOuessin et à droite Zekkara Djebel^ dont le sommet res-»
semble à celui deMerghesho^m. Cette montagne est habitée
par des mouËons; k légende populaire raconte que ces
animaux s'élancent du ^c le plus él^vé et retombent d'une
grande hauteiir s^ leurs cornes, lesquelles s'enfoncent
dans le sol ofl ils restent ainsi piqués.
La route suit taotôt le tniMeu, tantôt le côté gauche de
la plaine, qui s'élargît et se rétrécit à tout moment de ce
côtéj mais non à droite, où elle conserve toujours sa lar-
geur. Les montagnes qui la bornent au nord ont presque
toutes le même aspect, les mômes sommets arrondis^ le
même sol aride et dénudé.
329 kilomètres. A dix heures et demie, nous avons à notre
droite dans la plaine une kasba en ruines, nommée Ibouk
Amnroin Kasba*
344 kilomètres. A notï^ gauche, à une heure, nous avons,
à environ une journée de marche de nous, Seffran Djebel^
336 DE FEZ A OUDJDA.
montagne bizarre, haute de 4500 mètres environ, ayant aux
trois qnurts de sa hauteur une sorte de plateau circulaire
d'où pnrt une nouvelle montagne pointue. Sur ce plateau
est un village habité exclusivement par des juifs, et au
pied de la montagne, au milieu des oliviers et des jardins,
une petite ville habitée par les Béni Oukil qui y ontLaonia.
356 kilomètres. A notre droite, à trois heures et demie,
nous avons dans une gorge des montagnes, à un demi-jour
de marche, le marabout de Sidi Moussa, entouré de quel-
ques maisons, d'arbres et d'un peu de verdure. Un peu plus
en avant, mais sur la même ligne parallèle, nous avons
Djebel Béni lala où se trouvent, dit-on, de riches mines
d'or, et plus loin, sur la même ligne, El Mechaïa Djebel.
 notre gauche Djebel Serida, habitée par les Béni Oukil, et
plus près de la route, un de leurs douars portant le nom de
Begris, adossé à une petite montagne sur laquelle je re-
marque des ruines de maisons et des murs écroulés de jar-
dins.
Nous devions camper chez une tribu nomade des Béni
Oukil, mais si Ton sait où elle était il y a quelques mois. Ton
ignore complètement Tendroit où elle se trouve actuelle-
ment. Ne pouvant arriver à le savoir, nous nous décidons à
pousser jusqu'à Oudjda; d'ailleurs le douar est presque
révolté contre le pacha.
BE FEZ A ODBJDA. 337
Mais, comme nous allions continuer notre route, un ca-
valier arrive au-devant de nous, bride abattue. Il vient de
la part du pacha de rOudjda nous dire que, vu l'heure
avancée, nous ferons mieux de camper chez ces Béni Oukil,
qu'un autre cavalier est allé prévenir, et qui sont loin du
marabout de Sidi Mohammed ben Aïssa, que nous voyons
à gauche devant Graba Djebel.
Nous suivons ce conseil et trouvons là le plus grand douar
que nous ayons encore rencontré : cinquante-cinq tentes
sont rangées avec ordre autour de celle du chef vers laquelle
s'ouvrent toutes les portes. Ces tentes forment ainsi un
immense cercle d'au moins 300 mètres de diamètre; elles
sont grandes, en bon état, et plus propres que celles que
nous avons vues jusqu'ici. Les troupeaux sont parqués au
milieu de ce cercle et gardés par les habitants de deux autres
tentes. Les membres de cette tribu sont tous chérifs ou
saints. Du reste, il existe au Maroc tant de chérifs de celte
sorte qu'on n'y fait plus attention.
S'ils sont chérifs, ils n'en sont pas moins à demi révoltés
et nous regardent d'un fort mauvais œil ; ce n'est qu'à re-
gret et en petite quantité qu'ils nous apportent la mouna,
et qu'ils donnent l'orge pour les bêtes. Le volontaire que
33& DE FEZ A OUDODA*
j'ai pris avec moi ces jours derniers, est iBÔme obligé de
menacer un de ces saints hommes de son long couteau pour
se faire donner la paille que le ohef a mise à notre disposi-
tion. De plus il n'y a pas d'eau dans le voisinage, et c'est à
grand'peine qu'on donne un guide à nos hommes pour
mener les bètes boire une eau fangeu&e et peu abondante
dans des fossés situés fort loin.
Si^Kaddor est si fatigué en arrivant, qu'il faut le des-
cendre à grand 'peine de dessus son petit cheval et le porter
sur les coussins de sa tente. Hais, malgré cela, il ne cesse de
répéter : « LabassCy Amdollah, Labasse. Nous sommes arri-
vés à bon port! je vous ai amenés ici, sains et saufs>
comme me Ta recommandé mon frère, mais c'est moi qui
maintenant vais mourir ! » ; il nous dit tout cela d'un air
si contrit, mais si comique, que j'en ris encore- Malgré sa
fatigue le brave homme veut surveiller de l'œil l'installation
de nos tentes ; il les fait placer près de la sienne : « Je ré-
ponds de vous », nous répète-t-il sans cesse, et il ne s'en-
dort que lorsque tout est arrangé comme il l'entend.
A neuf heures, nous nous mettons en route après avoir
passé rOued Isly à sec et laissé à gauche le Djebel Béni
Ouessin. Nous traversons un pâté de collines pierreuses
et abruptes, du haut desquelles nous apercevons la ville
d'Oudjda, toute blanche au milieu des jardins, des oliviers
et de la verdure qui lui font une large ceinture.
Nous y arrivons à onze heures par un chemin étroit, long
d'un kilomètre, passant au milieu des olivier» et, de chaque
côté, bordé d'une haie impénétrable d'aioès et de cactus.
L'eau des irrigations rend ce petit passage assez boueux
pour l'instant ; mais, malgré tout, nous ne nous lassons pas
de contempler cette verdure, d'en respirer les fraîches
émanations. Depuis quinze jours nous n'avons rencontré
que des terrain» arides où poussent misérablement quelques
arbres rabougris ; rien ne peut donner à celui qui ne les a
pas ressenties une idée de la jouissance et de la satisfaction
DE FGZ A OUDJOA. 389
qu'on éprouve après une semblable route, en arrivant au
milieu de la fraîcheur et de la verdure. Il semble que le
cœur se dilate, qu'un poids énorme qui l'oppressait est
enlevé ; Ton a envie de parler, de rire ; toute fatigue a dis*
paru. Volontiers on se roulerait dans l'herbe fraîche ; on
envie le sort des mules qui en broutei^t un peu eo pas-
sant.
Oudjda (377 kil.). En dehors de l'enceinte, on rencontre
tout d'abord un cimetière arabe et un marabout; puis, après
avoir franchi les muraillesi un autre marabout en a^sez mau-
vais état, mais oîi l'on aperçoit des restes d'arabesques
d'une grande finesse et d'un joli dessin. Dans la ville, on
passe coup sur coup plusieurs portes, avant d'arriver sur
une grande place, entourée de petites chambres où logent
des soldats dont les chevaux sont attachés là. Sur cette
place s'ouvre la demeure du pacha qui, prévenu, vient au-
devant de nous, et nous emmène dans une petite salle au
rez-de-chaussée donnant sur son jardin. Après les compli-
ments d'usage, il nous fait apporter un repas copieux; mais,
ce qui assurément nous réjouit le plus, c'est de voir sur
notre table des radis tendres et de superbes salades bien
fraîches qu'un maltais renégat, jardinier du pacha, fait
pousser en abondance.
La salle où nous sommes entrés est celle où le pacha donne
chaque jour ses audiences. Il la met gracieusement à notre
disposition; mais nous refusons son offre, préférant dres-
ser nos tentes et nous installer sur une terrasse attenant
au jardin et ne point priver le pacha de son salon, où d'ail--
leuFs il doit bien y avoir quelques puces, malgré le soin
qu'il a eu de tout faire laver avant qu'on y apportât les
tapis et les Uta de fer à nous destinés.
Pendant que nous déjeunons sur une table, le pacha, Si-*
Kaddor et son secrétaire auprès de nous, mais assis par
terre, prennent aussi leur repas et nous prouvent, une fois
de plus, que sans euiliers ni fourchettes, ils arrivent abso-
:M0 de fez a oudjoa.
lurnent au même résultat que nous ; les moyens seuls sont
différents.
Le pacha de Oudjda se nomme Aly Ben Mohammed Ben
Hadj. C'est un homme de quarante ans environ, et de taille
moyenne. Sa figure très intelligente n'a aucune distinction ;
mais, ce qui n'existe pas chez lui comme qualités physiques,
s'y retrouve au moral. G*est un bon administrateur et,
chose plus rare encore en ce pays, un homme charitable.
En effet, chaque vendredi, il fait distribuer, à ses frais, une
grande quantité de pain aux pauvres et aux prisonniers ; on
sait qu'au Maroc, ainsi que dans la plupart des pays arabes,
le gouvernement laisse aux parents et aux amis des gens
qu'il met sous les verrous le soin de les nourrir. Pour
flatter son goût favori et le remercier de son hospitalité, je
lui fis remettre, la veille de mon départ, cent francs pour
ses pauvres ; mais il voulut que quelqu'un des miens assistât
à la distribution du pain qu'il avait acheté avec la moitié de
cette somme, et il annonça lui-même aux pauvres rassem-
blés là, que dans huit jours il leur en distribuerait une
même quantité, et qu'il fallait qu'ils en fussent reconnais-
sants aux chrétiens qui étaient ses hôtes. Je trouvai sa con-
duite très délicate. Un autre pacha eût sans doute gardé
la somme pour lui, ou du moins n'eût pas profité de l'occa-
sion pour rendre hommage à ces chiens de chrétiens.
La ville d'Oudjda est beaucoup plus propre et mieux tenue
que toutes celles que nous avions visitées jusqu'ici. C'est
à la sollicitude d'Aly Ben Mohammed qu'est dû ce résultat;
par ses soins l'important marché qui se tient là chaque
année, et oh l'on apporte tous les produits du sud, a été clos
d'une enceinte de murailles; le soukaiux bestiaux est égale-
ment neuf. Les fortifications de la ville construites en pisé
sont bien entretenues et flanquées de distance en distance
de bastions carrés.
Sous la direction du pacha, il a été également exécuté
d'importants travaux d'irrigation qui font des alentours de
DE VEl A OUDJDA. 341
la ville ane oasis fertile, contrastant avec Taridité des ter-
rains avoisinants. Le pacha ne se plaint pas des procédés de
ses subordonnés envers lui; les révoltes y sont rares; mais
il me dit qu'il est souvent découragé^ et qu'il se lasse de
sévir en vain contre ses administrés, dont les discordes
graves et les luttes sanglantes se renouvellent sans cesse.
Le pillage, que la proximité de la frontière rend plus
facile, est un de ses soucis. Les maraudeurs, après avoir
commis un vol, soit au Maroc, soit en Algérie, passent sur-ie-
champ la frontière, et sont^ pour ainsi dire, insaisissables.
Arrivé en Algérie, j'étonnai différentes personnes en leur
vantant l'hospitalité franche et gracieuse qui nous fut si
complètement offerte, comme aussi les bons sentiments que
j'avais eu occasion de constater à tout instant chez Aly Ben
Mohammed ; mais je dois à la vérité de dire qu'il nous parut
avoir de nombreuses qualités qu'on ne rencontre pas d'or-
dinaire chez les Arabes. Au reste, il n'a pas affaire à des
ingrats, car, à plusieurs reprises, j'ai entendu ses admi-
nistrés rendre un éclatant hommage à ses qualités d'admi-
nistrateur et à sa bonté d'homme privé. Sur ses instances,
nous restâmes chez lui pendant trois jours, et il sembla
heureux de nous y conserver, nous questionnant beaucoup
sur les habitudes françaises au point de vue administratif et
financier, et nous donnant son appréciation sur ce qu'il y
trouvait de bon ou de mauvais.
Je rencontrai chez lui un homme de guerre marocain
qui a une grande réputation de bravoure, Sidi Becker,
lequel est, d'ordinaire, chargé par le sultan de réprimer les
révoltes de ces contrées. C'est un homme de haute taille, à
la barbe noire, au teint bronzé, à l'aspect énergique* Sa
parole est brève et forte. Sa conversation indique une
grande intelligence ; tout son être commande la soumission
et inspire le respect. C'est avec intérêt qu'il examipa nos
armes et qu'il, nous montra les siennes, parmi lesquelles je
remarquai surtout un petit fusil à deux coups, du calibre 24,
o4z DE FK£ A ODDJDA.
à percussion centrale et à canons rayés ; c'est là son arme
favorite, nous dit-il, celle qu'il porte en expédition.
Nous employons notre temps à visiter Oudjda et les
souks. Toutefois, malgré la réputation qu'on a faite à cette
ville, je n'y rencontre rien de curieux ; les marchandises
que nous y trouvons sont presque toutes de fabrication
française, et c'est en vain que nous y cherchons les pro-
duits du sud.
Sans doute qu'en dehors de la foire annuelle qui se tient
là, les marchands ne conservent rien de ce qui s'y apporte ;
du reste, les renseignements que le pacha me donne sur
l'importance de son marché me prouvent que, par suite
de la difficulté de l'introduction des marchandises en Algé-
rie, la quantité en diminue chaque année, au grand détri-
ment d'Oudjda.
Pendant les promenades que nous fîmes autour de la
ville nous pûmes remarquer que la sécurité des habitants
et le service des irrigations étaient assurés au dehors par
de nombreuses sentinelles.
D'un mamelon situé au sud et surmonté d'un marabout
vénéré, mais en assez mauvais état, an découvre, on do-
mine la ville et son mur d'enceinte ; c'est du là que je pus la
dessiner. De tous les autres points rapprochés, les oliviers
DE FES A OlfWDà. 34S^
la masquent complètement et viennent jusqu'au pied des
murailles.
Le lendemain de notre arrivée, le vieux Kaddor nous
quitta pour retourner chez lui, mais non sans avoir bu
noire thé et mangé nos gâteaux ; il bourra ses poches de
bonbons, de biscuits, en un mot de toutes ces friandises
que nous pouvions avoir, pour les repporter à son frère,
se promettant de lui raconter que c'était nous qui lui avions
donné l'hospitalité en cette circonstance» et jurant qu'il
demanderait désormais chaque jour au ciel de nous com-
bler de bénédictions.
(i Je MUS heureux, nous disait-ril souvent, de rencontrer
des chrétiens qui causent et rient de bon cœur ; j'avais reçu
Tannée dernière un Anglais avec sa femme, mais jamais
nous ne les vîmes sourire. Je me demandais si tous les
chrétiens étaient ainsi, et je songeais que dans leur pays
on devait terriblement s- ennuyer. C'est avec plaisir que je
remarque qu'il en est autrement, et que, tout en cherchant
à voir et à entendre pour s'instruire, on peut causer gaie-'
ment et être un hôte aimable. »
Je n'avais plus rien à lui oftrir. Ne sachant quel souvenir
lui donner, je détachai la lorgnette que j'avais emportée
avec moi et la lui remis. U fut heureux de ce cadeau : u Je
la donnerai de ta part à mon frère », me dit^il aussitôt,
trahissant ainsi de nouveau la plus grande affection qu'il
eût en ce monde. J'ai beaucoup ri de ce brave homme, mais
je dois avouer que je l'ai en grande estime et affection.
Si Aly Ben Mohammed avait un petit nègre à peu près
de l'âge du mien, mais ce pauvre enfant avait l'air chétif et
malheureux. Il regardait sans cesse les vêtements neufs de
Massaoud, semblant envier son sort, d'autant plus que celui-
ci, trahissant déjà le caractère arabe, le regardait, lui» avec
une fierté mal dissimulée et un air d'importance qui sied
bien à un parvenu. La sortie du Maroc de mon jeune mo-
ricaud m'inquiétait bien un peu, car il est rigoureusement
344 DE FEZ A OUDJDÀ.
interdit aux Arabes, et à plus forte raison à un chrétien qui
n'a pas le droit de les acheter, de faire passer la frontière à
des esclaves.
Mais, lorsque je fis demander au pacha les laissez-passer
nécessaires pour emmener mes hommes en Algérie, il ne
fît pas plus de difficulté pour lui que pour les autres; il
m'envoya en môme temps un certificat que je ne lui avais
pas demandé, constatant que j'avais accompli le voyage
de Fez à Oudjda, où il avait été assez heureux de recevoir
chez lui celui que le sultan recommandait à ses bons soins
et à ses attentions. Avant de le quitter, je m'excusai de
n'avoir plus autre chose à lui donner comme souvenir que
le revolver nickelé à cinq coups, d'origine américaine^ que
j'avais porté sur moi pendant mon voyage. Il fut fort sen-
sible à ce cadeau; après avoir examiné l'arme avec soin,
après l'avoir essayée incontinent, il fit ce que je n'avais
encore vu faire à aucun Arabe. Ne voulant pas être en reste
avec moi, sur-le-champ il alla chercher chez lui un coussin
en velours richement brodé d'or, avec un beau haïk blanc
rayé de soie et de laine, me les offrit, s' excusant d'être
pris à l'improviste et de n'avoir rien de mieux à nous pré-
senter en échange. Nous le quittâmes non sans d'intermi-
nables salutations et de nombreux souhaits de bonheur,
€ laissant dans son cœur, nous dit-il, un souvenir charmant
et durable de notre passage à Oudjda ».
De notre côté nous n'avons point oublié Si-Aly Ben Mo-
hammed, sa gracieuse hospitalité et ses bons sentiments;
je me plais à le constater ici.
Quatre heures après notre départ d'Oudjda, nous arri-
vâmes, avec une escorte de dix soldats, à Mognia (ou Mar-
nia selon l'orthographe française), après avoir franchi depuis
Fez 401 kilomètres représentant environ soixante-sept heures
de route.
i
V
PK FKZ A OUDJDÀ. 345
Énamératlon deii plante* rceoeillieii par M. le eonte de Cha-
vagnae entre Fex et Oudjda, par M. J. VALIiOT
1. Linaria virgatùf Desf. — Djebel Grana.
2. Orchis saccata^ Ten. — Ain Zermour.
3. Linaria virgata, Desf. — Ain Zermour.
A. Linaria reflexa^ Desf. — Ain Zermour.
5. Solenanthus lanatm, A. DG. — Pierre-Noire.
6. OrchiSf $p. — Oued Amelloul.
7. Fumaria spicata^ L. — Ouled Haïr Souihous.
8. Cicer arietinumj L. — Sidi Baïdou.
9. Orchis sp. — Avant Mekenessa, près le camp du sul-
tan, après l'alerte.
10. Arenaria procumbens, Vahl. — Fahhama Djebel.
11. Melilotus sulcata, Desf. — Douar Mansara.
12. Linaria reflexa^ Desf. — Kasba de Messoun.
13. {Crucifère). — Entre Messoun et Mellouia, désert.
14. Paronychia capitatay Lamk. — Entre Messoun et
Mellouia, désert.
15. Helianthenum polifolium^ DG. — Entre Messoun et
Meliouia, désert.
16. Hippocrepis scabra, DG. — Entre Messoun et Mellouia,
désert.
17. Atractylis diffusa^ Goss. et Dur. — Entre Messoun et
Mellouia, désert.
18. Pistacia atlantica, Desf. — Entre Messoun et Mel-
louia. Le seul arbre rabougri rencontré dans la journée.
19. Brunella alba^ Pall. — Entre Mellouia et Dza Aie
Lba.
20. Silène sp, — Sidi Mohammed el Hoçein.
21. Erodium sp. — Oued Abib.
22. Umbilicus horizontalis^ Guss. — Dza Alef Lba.
23. Pistacia atlantica^ Desf. — Oued Asla.
24. Pistacia lentiscus^lj. — Oued el Kseb.
346 DE FEZ A OUDJDA.
25. — Catananche cœrulea, L. — Entre l'Oued el Kseb
et Sidi Mellouk.
26. Trichonema columna, Rchb. — Sidi Mellouk.
27. Silène sp. — Entre Sidi Mellouk et Ibouk Ainmoin
Kasba.
28. Cicer arientinum, L. — Oudjda.
29. Anémone palmata. — Oudjda*
En résumé la roule qui s'étend entre Pefc et la kasba de
Messoun(48i^>*-,500) est là plupart du temps difficile. Aussi
je crois qu'elle est ittipraticable pour tiné Iroupe un peu
importante, par suite principalement des passages de :
Kansara Djebel, de certaines portions du Djebel Grana,
et surtout de la partie qui se trouve entre la Pierre-Noire et
le village du kaddem Moktar, puis, pendant quelques
kilomètres, au point où nous devions être attaqués. Entre
Mekenessa et Messoun, sur Fahhama Djebel, il y à encore là
quelques kilomètres que les piétoiis Bt les tnules ou che-
vaux du pays peuvent seuls franchir, et qui re^seitible beau-
coup à la route que nous avons rencontrée avant Sidi Baïdou.
Il existe, paralt-il, par la plaine, une roule tneîlletire entre
Mekenessa et Messoun, mais on ne nous l'a pA's fait prendre
à cause du danger des Gayatas et des Tazà.
Aux points que je signale ici, la route devient presque
impraticable pendant la saison des pluies, qui rendent la
terre grasse et glissante^ et je ne crois pas que le passage
par les montagnes avoisinantes soit possible*
D'après les renseignements que j'ai pu pMndfe, l'autre
toute de Fez à Messoun par Taza et la plaine des Gayatas
est au contraire facile et plane, sauf quelques collines de
peu d'importance. C'est là la vraie route à suivre pour une
armée; elle est aussi plus courte que celle que nous avons
prise, mais pour le voyageur le voisinage des Gayatas et des
Taza la rendent fort dangereuse. Parfois les Béni Ouaraîn
eux-mêmes, malgré leuri61oignementjy font des iîicursit^ns;
m ^z  tniDiDA. 347
mais le territoire où il6 vietinent pilier les caravanes est le
désert situé entre Messoun et Mellouia.
De Messoun à Oudjda^ la route est bonne partout; les
cours d'eau formeraient seuls un obstacle à la mardie d'une
armée qui ne pourrait, dans l'état actuel de l'escarpement
des rives, passer l'Oued Messoun, l'Oned Za, l'Oued Meseg-
mar (encore le gué de ce dernier n'est pas trop difficile) et
rOued el Kseb.
Entre l'Oued Za et l'Oued Acha il y a queVlues petits
défiléis assez étroits. Entre l'Ouéd Abib et l'Oued Lbà, la
route passe au milieu de montagnes sans grande élévaticoi,
mais elle est bonne.
L'Oued Mellouia, le plus grand des fleuves que nous
ayons rencontrés, est facilement guéable au point de Sidi
Mohammed el Hoceîn, et à ce ^oint seulement fait con-
traste avec les autres rivières dont les bords escarpés sont
seulement coupées par un sentier de mules, en lacet.
Le seul point oii une résistance pourrait être tentée, je
crois, de la part des Arabes, serait près de Sidi Mohammed
Ben Mohammed, entre Mellouia et Dza Alef Lba, là où pé-
nètre un petit contrefort des Béni Bon Zeggou, et, de plus
bien entendu, aux passages de rivières dont toutes les rives
sans exception sont assez escarpées.
Quant à la portion peu montagneuse située entre l'Oued
Isly et Oudjda, je n'en parle pas, puisqu'elle est connue*
Les murailles des kasba que l'on rencontre sur la route,
peu épaisses et construites en pisé, ne peuvent offrir de ré-
sistance qu'aux fusils des Arabes.
Quant à Taza (que j'ai été fort surpris de trouver cons-
truite au pied de la montagne, contrairement à ce que
j'avais lu jusqu'alors)^ elle n'est pas non plus en mesure de
résister.
Je crois donc que l'entrée d'une armée de ce côté dans le
Maroc serait chose facile, si toutefois les pluies n'étaient
pas venues gi^ossir les rivières et inonder la plaine entre
348 DK FEZ A OUWDA.
Messoun et Mellouia, car alors les cours d'eau, fort profonds
et rapides, ne seraieut guéables en aucune façon.
Quant à l'Oued Messoun, il est facile de ré?iter en se ren-
dant directement par la plaine unie, de Mellouia à Taza. .
Dans cette portion de la carte de M. Baudoin est marqué
un cours d'eau, affluent sur la rive droite de TOued Mes-
soun; mais je n'en ai vu aucun, et il ne pourrait se jeter
dans rOued Messoun qu'entre les deux points assez rappro-
chés, où je l'ai passé.
Gomme son cours, là où je l'ai traversé la seconde fois,
n'avait point grossi, ce cours d'eau ne serait en tous cas
qu'un torrent alimenté parfois par les pluies, et je ne puis
affirmer qu'il n'existe pas, car dans ces plaines, les torrents
(dont les deux rives resserrées sont à pic et toujours de
même hauteur) ne se découvrent pas de loin.
Je me suis servi, pour établir les distances, du temps
exact que j'ai mis à faire la route en en déduisant avec soin
les temps d'arrêt, et j'ai noté sur place l'heure exacte, à
chaque cours d'eau, chaque montagne, chaque village,
chaque passage, chaque départ et chaque arrivée.
Ce calcul m'a donné, pour les points oîi la vérification
était possible, des résultats parfaitement exacts.
En effet, pour la distance entre Oudjda et Mognia (ou
Marnia), je me suis trouvé d'accord avec la carte de M. Bau-
doin et celle de la frontière algérienne, dressée par l'état-
major.
Et aussi avec cette dernière, pour la distance de Oudjda
à l'Ayoun de Sidi Mellouk; j'ai même pour ce dernier
trajet trouvé 6 kilomètres de moins que ne porte la carte.
J'ai donc lieu de supposer que toutes mes distances sont
exactes, car, pendant ces deux dernières journées, les mules
étant plus fatiguées qu'au départ et le danger étant moins
grand, nous n'avons pas [hâté notre marche, au con-
traire.
Cependant, je n'ai pu retrouver sur la carte de M • Bau-
DE FEZ A OUDJDA. 349
doin, les 401 kilomètres que je compte de Mognia à Fez
selon mon calcul que je crois exac(.
Mais Fez se trouve-t-il, sur cette carti», à sa place véri-
table? je ne le pense pas, et si, comme on me l'a dit, le
point de Fez a été relevé d'une manière certaine depuis que
la carte a été dressée, il sera facile de placer entre ce point
et Oudjda et Mognia les 401 kilomètres de route.
Il est possible d'ailleurs, que la courbe vers le nord soit
plus accentuée au départ que ne le porte mon itinéraire.
En tous cas, la dernière portion de cette roule doit être
plus rapprochée de la Méditerranée que ne l'indique la carte
Baudoin (et du reste cela est rectifié sur la carte de ia^
frontière par l'état-major), car la montagne de Khaliah qui
était, au plus, à environ deux jours de marche de nous, est
située non loin de la mer, au dire des Arabes qui nous
suivaient. De plus, depuis la kasba de Messoun jusqu'à
Oudjda, nous n'avons point marché vers le nord-est, mais
vers l'est; la ligne que nous suivions remonte donc moins
que ne l'indique M. Baudoin.
Il est possible également que Djebel Obiod soit située
un peu plus au sud que je ne l'ai marqué : mais il est bien
difficile de précisera l'œil, au milieu d'un pâté montagneux,
la distance d'un point aussi élevé et aussi éloigné que
celui-là l'était de nous. De plus, les journées de marche
dont parlent les Arabes et qu'on peut généralement éva-
luer à 8 lieues, se trouvent réduites dans les montagnes par
les circuits, les montées et les descentes, et je pense qu'en
les comptant à 24 kilomètres chacune, on doit, dans ce
terrain, ne pas être éloigné de la vérité en les prenant en
ligne droite. J'ai donc placé Djebel Obiod de 130 à 140 kilo-
mètres environ de Fez. Entre Mekenessa et Messoun, au
point oii je me suis arrêté pour dessiner W. panorama, cette
montagne que nous apercevions entre le mont Taza et
Ouariretz, nous semblait encore à la même distance de
nous que lorsque nous la voyions de Fez. Elle pourrait donc
soc. DE GtOGR. — 3* TRIMESTRE 1887. yil|. — 23
350 DE FEZ A OUDJDÀ.
être un peu plus au sud et à l'ouest que je ne l'ai marqué,
mais je n'ose l'affirmer; plusieurs fois j'ai demandé si
c'était l'Atlas, et toujours il me fut répondu que non, que
l'Atlas était plus loin. Quant aux fleuves et aux rivières, je
n'ai pu obtenir sur leur cours au milieu des montagnes des
Gayatas, des Béni Ouaraïn et des Béni Bou Zeggou, que
des renseignements fort peu précis. Aussi je ne les ai mar-
qués que pour mémoire, en dehors de la ligne de mon
itinéraire.
Je me suis donc contenté de tracer une ligne suivant la
direction que mes notes de chaque jour me donnaient, en
prenant la proportion deO",001 pour kilomètre. Mais en tous
cas la proportion de ces distances entre elles est bonne.
J'ai placé les montagnes là oti je les ai vues, dans la si-
tuation qu'elles occupaient et que je me rappelle encore
fort exactement aujourd'hui.
Mes dessins et panoramas donneront encore une idée de
leur situation puisque, pour aider ma mémoire, j'ai eu soin,
en faisant mes croquis, de noter toujours la direction du
nord.
La différence notable entre mon voyage et celui de M. Col*
leville, c'est que ce dernier a traversé le pays avec un petit
nombre de soldats (cinq), mais avec l'appui, la mouna et
Tescorte que lui donnaient toutes les tribus sur son pas-
sage, tandis que j'ai passé là avec une escorte de vingt-
cinq soldats, il est vrai, mais au milieu de tribus révoltées
pour la plupart et qui ne fournissaient ni mouna, ni es-
corte.
De plus, nombre d'Arabes sont venus pour franchir ces pa-
rages, se placer sous la protection d'un chrétien qui vou-
lait passer au grand jour et en refusant d'endosser le
costume arabe, quand M. CoUeville, au contraire, est arrivé
à la frontière avec le fez, le burnous et les bottes des Arabes,
ainsi que me l'a raconté M. de Breuille, commandant du
eercle de Marnia, qui le vit alors.
DE FEZ Â OUDJDA. 351
Avant de terminer, je veux rendre justice aux représen-
tants de la France à Tanger, qui, prétendant suivre en cela
l'exemple du ministre anglais vis-à-vis de M. CoUeville,
sont loin de favoriser ces voyages. Ils cherchent à les em-
pêcher et conseillent de ne pas les entreprendre sous pré-
texte qu'ils sont trop dangereux. Ils n'accordent ni con-
cours ni appui même moral, et je me suis en outre vu
refuser les deux soldats marocains que je demandais pour
moi et mes bagages entre Tanger et Fez, quand un juif en
avait eu cinq, quelques jours auparavant. Ce n'est qu'à force
de persévérance que je pus obtenir Tunique soldat que je
demandais en refusant celui qu'on voulait m'imposer.
Gomme je savais d'avance sur tout cela à quoi m'eii
tenir, ayant déjà voyagé en Afrique, ma conviction était
faite lorsque j'arrivai au Maroc, et je m'abstins d'aller au
consulat, persuadé qu'en ces pays il valait mieux repous-
ser toute solidarité avec les consuls et se passer de leur pro-
tection plus nuisible qu'utile.
Dans cette persuasion je me suis abstenu jusqu'à la veille
de mon départ, d'aller présenter mes devoirs au ministre
résident de France, et j'ai pu alors le remercier des bons
conseils qu'il crut devoir me donner, tout en lui disant que
je n'étais pas venu chez lui pour les demander et que j'étais
d'avance fermement résolu à ne pas les suivre et à faire
le voyage que je projetais.
C'est donc absolument en dehors de la légation et par ma
volonté persévérante, malgré le conseil de différents Arabes
et les craintes exprimées par le chérif lui-même, que je
suis parvenu à faire ce voyage, bien décidé, comme je l'ai
dit au secrétaire du sultan, à lever moi-même à Fez une
escorte, si les soldats m'avaient été refusés.
Une seule personne influente au Maroc m'a été utile ; c'est
Si Ab, el Selam, cherif de Muazan et c'était bien suffisant.
Dans la première portion de la narration de mon voyage^
je tâcherai de lui rendre justice.
LES PORTS DU TONKIiN
HAI-PHONG> QDANG-YEN, HONE-GAC
PAR
J. REMAIJD
Ingénieur hydrographe <
En faisant hommage à la Société de Géographie d'un exem-
plaire de la brochure que j'ai publiée sur les ports du Ton-
kin, j'ai pensé qu'il serait intéressant de faire devant vous
l'exposé d'une question qui passionne là-bas tous les esprits,
et qui est fort peu connue en France.
Il s'agit de savoir quel sera dans l'avenir le port du Ton-
kin, et par suite en quel point nous devons diriger nos ef-
forts, à quels trav£^uxnous devons consacrer nos ressources.
Le port actuel est Haï-phong; mais il présente de tels
inconvénients que deux autres emplacements : Quang-yen
et Hone-gac, sembleraient à beaucoup d'égards mieux choi-
sis pour y installer le port définitif.
Ces trois points, Haï-phong, Quang-yen et Hone-gac ont
leurs partisans et leurs adversaires convaincus et acharnés.
Je vous exposerai leurs avantages et leurs inconvénients
et vous présenterai les arguments qui, à mon avis, doivent
faire préférer Hone-gac.
Le sujet est un peu ardu, il m'oblige à des considérations
techniques souvent fort abstraites^ mais il est d'une telle
importance pour l'avenir de notre nouvelle colonie, que vous
voudrez bien, je l'espère, y prendre intérêt et lui accorder
quelque attention.
1 . Communication adressée :i la Société dans sa séance du i février 1ë87.
— Voir la carte jointe à ce numéro.
LES PORTS DU TONKIN. 353
I
Vous savez que le Fleuve Rouge est la grande artère fluviale
du Tonkin. En descendant du Yunnan, il s'engage à partir
de Lao-kaï dans un défilé de 200 kilomètres de longueur; il
reçoit, quand sa vallée s'élargit, ses deux affluents, la rivière
Glaire et la rivière Noire, puis entre les deux lignes de
collines qui s'écartent au sud et à l'est, il s'épanouit en
d'innombrables cours d'eau, arrosant un pays d'une fertilité
merveilleuse, le Delta du Tonkin, qu'il a formé de sesallu-
vions et dont il accroît chaque année la superficie.
Ses eaux arrivent à la mer par un grand nombre de
bouches qui s'étendent duDay à laCac-basur une longueur
de 80 milles de côtes.
Les bouches du sud jusqu'à la presqu'tle Doson sont im-
praticables aux bâtiments de mer, il reste à peine quelques
décimètres d'eau à basse mer sur leurs barres.
Plus au sud, sur les côtes des trois provinces deThan-hoa,
Nghe-an et Ha-tinh, il n'y a pas un port, pas un abri; il faut
descendre jusqu'à Tourane, au sud de Hué, à 250 milles de
à, pour trouver un refuge.
Les trois dernières embouchures du nord entre la pres-
qu'île Doson et le Gac-ba, qui s'appellent le Cua-cam, le
Cua-nam-Trieu et le Lach-huyen ont des barres bien moins
élevées que celles des bouches du sud.
Le premier bras, le Gua-cam, est navigable jusqu'à Haï-
phong, les deux autres se réunissent devant Quang-yen.
Donc déjà deux ports possibles Haï-phong et Quang-yen
pour des bâtiments pouvant franchir les barres du fleuve.
Au nord de la Gac-ba, en dehors des eaux troublées par
les alluvions du Fleuve Rouge, la côte est haute, rocheuse,
parsemée d'îlots; nous y trouvons à profusion les ports
profonds, les rades pouvant abriter des flottes entières de
grands navires.
354, LES PORTS DU TONKIN.
En résumé, au sud de la presqu'île Doson, pas d'abri, pas
de port possible ; entre Doson et la Cac-ba, des ports pour
navires de tonnage moyen, d'accès limité par des barres; et
au nord de la Cac-ba jusqu'à la frontière de Chine, des ports
profonds accessibles aux bâtiments de tout tonnage.
D'autre part, au Tonkin, les pays peuplés sont limités aux
seules parties basses et inondées, aux terrains de culture
du riz que viennent fertiliser les eaux du fleuve ; la côte du
nord, impropre au développement des rizières, est presque
déserte.
En sorte que nous avons dans le sud : des habitants, mais
pas de ports, et dans le nord : des ports, mais pas d'habitants.
Or, un port doit remplir les conditions suivantes : d'une
part, être facilement accessible aux navires du large, et de
l'aulre, être en communication avec les centres du pays par
les voies les plus rapides et les plus économiques.
Ce simple aperçu vous montre donc de suite les avantages
et les inconvénients des trois emplacements discutés, et
vous fait voir comment ces ports, par leur situation même,
sont nécessairement rivaux :
En premier lieu Haï-phong sur la première bouche du
fleuve où les navires puissent pénétrer, le plus près possible
d'Hanoï, le plus près du cœur du pays, au milieu des allu-
vions du Fleuve Rouge sur le sol vaseux qu'elles ont formé.
En second lieu Quang-yen, sur la deuxième bouche du
fleuve, à la limite du delta, encore dans le delta, mais déjà
sur le terrain solide au pied de collines qui le limitent au
nord.
Enfin le premier des ports profonds de la côte du nord,
Hone-gac ou Port-Courbet, en pays désert et montueux, un
peu en dehors du delta, mais toujours en communication
avec lui par des canaux intérieurs.
Avant d'aller plus loin, je vous ferai observer une particu-
larité singulière du Tonkin. De la frontière de l'Annam
jusqu'à la frontière de la Chine, ses arroyos communiquant
LES PORTS DU TONKIN. 365
les uns avec les autres, continués dans le sud par des lagunes,
dans le nord par des bras de mer bien abrités du large,
forment une grande voie de navigation intérieure tout le
long de la côte d'un bout à l'autre du pays. C'est là un pri-
vilège très précieux. Les barques de fleuve, les jonques,
les chaloupes peuvent descendre du delta jusqu'aux pro-
vinces du sud, ou remonter dans le nord jusqu'à la frontière
de Chine.
Mais revenons à nos trois ports et étudions de plus près
chacun d'eux.
II
Au seul point de vue maritime, des trois ports Haï-phong^
Qnang-yen et Uone-gac, le premier Haï-phong est incontes-
tablement le plus mauvais. C'est pourtant là que nous
sommes établis.
A l'entrée de Gua-cam se trouvent deux barres l'une à
la suite de l'autre : une barre extérieure de sable, une barre
intérieure de vase molle, dont la hauteur limite le tirant des
navires qui peuvent remonter la rivière à i'^jSO aux petites
marées et 6 mètres aux grandes pleines mers, c'est-à-dire cinq
fois par mois, en supposant qu'il fasse beau temps au large et
qu'il n'y ait pas de levée sur la barre. Pour ajouter à l'incom-
modité de la situation, au lieu d'avoir comme sur nos côtes
de France deux marées par jour, il ny a dans le golfe du Ton-
kin qu'une seule pleine mer par vingt-quatre heures.
Enfin il n'y a pas de rade, pas d'abri au large pour atten-
drela montée de l'eau.
La rivière de Quang-yen n'a qu'une seule barre, un peu
moins élevée que celle de Cua-cam, et qui permettrait l'accès
des navires d'un tirant d'eau de 30 centimètres supérieur à
ceux qui pourraient au même moment se rendre à Haï
phong. C'est là une bien faible différence.
Au nord de la Cac-ba, les rochers élevés aorupts, Qoirâ->
355 LKS PORTS DU TONKIN.
très, presque sans végétation qui bordent la baie d'Halong
forment avec les plaines basses et verdoyantes du delta le
contraste le plus frappant.
L'aspect des îlols de la rade fait une impression très vive
sur ceux qui les voient pour la première fois.
Mais si la baie d'Halong est un sujet d'étonnement pour
ses visiteurs, elle est plus merveilleuse encore aux yeux des
marins ; car plie est certainement au point de vue maritime
une dis pins belles rades du monde.
Elle est facilement accessible par tous les temps à toute
heure de marée aux navires de tout tonnage ; l'étendue de
de son mouillage est indéfinie, la tenue des ancres y est
parfaite, les courants fiiibles, le batelage facile en tout
temps, la houle n'y pénètre pas et les bâtiments peuvent
s'y accoster les uns aux autres comme dans un bassin, la vio-
lence des typhons est très atténuée par les hauts rochers
qui la bordent.
11 ne lui manquerait rien, si ses côtes moins abruptes per-
mettaient des installations à terre et si ses passes trop nom-
breuses n'exposaient en temps de guerre les bâtiments
qui y sont mouillés à toutes les surprises.
Avec ces inconvénients il n'y aucune installation possible
à Halong, c'est une rade magnifique, mais le port est au fond
de la rade à Hone-gac.
Le chenal entre Halong et Hone-gac n'est pas à l'heure
actuelle praticable pour tout navire, il existe un seuil de
vase très court de 3™,40 qui limite actuellement à 7 mètres
le tirant d'eau des bâtiments qui peuvent se rendre dans le
port.
Je ne m'étendrai pas ici sur les moyens que j'ai proposés
pour créer un chenal profond reliant le port et la rade; j'ai
indiqué dans ma brochure divers projets qu'il serait sans
intérêt de vous exposer.
Il suffit de savoir qu'il est parfaitement évident, et qu'il
n'a jamais été mis en doute par personne, que la commu-
LES PORTS DÛ TONKIN. 357
nication peut être établie sûrement et avec une dépense des
plus minimes (quelques milliers de francs, car il y a à peine
1000 mètres cubes de vase à enlever).
Le problème est simple : nous sommes loin des alluvions
du Fleuve Rouge, à Tabri des lames de la mer; la vase très
dure, très collante qui forme tout le fond sous-marin dans
l'archipel des Faï-tsi-long, provient de la lente décomposi-
tion des roches des îlots sous l'influence des agents atmo-
!«phériqnes et de l'eau de la mer; il s'agit de dépôts sécu-
laires, le succès est incontestable.
Nous avons donc d'une part deux ports Haï-phong et
Quang-yen, où les navires d'un tirant d'eau de 5 à 6 mètres
ne peuvent entrer qu'à certains jours et à certaines heures,
et où jamais n'arriveront les navires qui calent plus de
6 mètres, et d'autre part Hone-gac, et la rade d'Halong ac-
cessibles à tous les bâtiments de mer. — C'est là le point
capital, le fait qui domine tout.
III
Vous savez quelle transformai ion a subie depuis quelques
années le matériel de la marine marchande; les voiliers
disparaissent; les bâtiments à vapeur tendent de plus en
plus à accroître leur tonnage, il en est résulté partout une
baisse considérable dans le prix du fret.
Ce sont des faits trop connus et trop incontestés pour que
je veuille insister.
Vous savez aussi que la condition essentielle pour que le
transport par vapeur soit rémunérateur, est qu'il n'y ait pas
de retard de navigation, pas d'attente dans les ports, pas de
chômage ; il faut que les voyages se succèdent sans inter-
ruption ; il faut des moyens de chargement et de décharge-
ment rapides; il faut que le steamer n'attende pas trois ou
quatre jours que la marée amène sur la barre la hauteur
d'eau qui lui est nécessaire pour la franchir.
358 LES PORTS DU TONKIN.
Ainsi de gros navires, pas d'attente, pas d'interruption : le
bon marché du fret est à ce prix.
Vous n'ignorez pas que par suite de cette transformation»
les ports qui ne pouvaient recevoir de grands navires ont vu
décroître leur mouvement commercial au détriment des
grands ports; qu'en tout pays on a fait les plus grands
sacrifices pour accroître la profondeur des passes, pour
créer des ports en eau profonde; que les centres commer-
ciaux se sont déplacés pour se mettre à la portée des nou*
veaux moyens de transport économique.
Si la loi est vraie partout, ses conséquences en sont bien
plus visibles encore dans les mers de Chine.
Les côtes de Chine sont excellentes au point de vue mari-
time ; elles offrent partout des refuges et des ports. Aussi
les Ports des traités, Treaty Ports comme appellent les
Anglais ceux qui sont ouverts au commerce européen, sont-
ils profonds et bien aménagés.
Je voudrais pouvoir passer en revue avec vous tous ces
ports de la mer de Chine, de Singapour à Yokohoma, de
Hong-kong à Manille et Batavia, pour vous montrer com-
ment ils se sont installés pour rendre les transports écono-
miques. Les côtes sont si merveilleusement découpées,
surtout dans les provinces du sud, qu'on n'avait là que
l'embarras du choix.
Il en résulte que les transports s'y font par grands stea-
mers. Les compagnies anglaises, les compagnies allemandes,
la compagnie des marchands chinois (j'ai le regret hélas!
de ne pas dire les compagnies françaises, car notre pavillon
n'est encore représenté dans ces mers par d'autres vapeurs
que ceux de la compagnie subventionnée des Messageries
maritimes), tontes ces compagnies ont adopté les systèmes
des grands vapeurs transportant beaucoup de marchan-
dises.
Il est fort intéressant de voir le long des quais de Hong-
kong ces gros caboteurs, qui sont de puissants steamers de
LES PORTS DU TONKIN. 359
la compagnie des marchands chinois, arrivés le matin à
Hong-kong, déchargeant et chargeant toute la journée;
pour faire route la nuit vers Swatow, puis le lendemain sur
Amoy, et ainsi de suite allant de port en port, sans perdre
de temps, portant une quantité énorme de marchandises, et
par suite abaissant le prix du fret dans des proportions jus-
qu'alors inconnues.
Consultez le mouvement d'entrée et de sortie des bâtiments
qui fréquentent le port de Saigon, port profond, comme tous
les ports de la mer de Chine. Les navires de commerce qui
viennent chercher le riz de la Cochinchine pour Hong-kong
ou Sourabaya calent presque tous 21 pieds; pas un ne
pourrait sortir de la rivière d'Haï-phong. Et ce sont ces
grands steamers qui ont fait abaisser le prix du riz, pour des
pays de consommation indéfinie, la Chine et Java, qui sont
placés à côté de notre colonie.
C'est cet abaissement du prix du fret qui a développé
d'une façon si intense la culture du riz, qui a encouragé les
défrichements, et a donné à la Cochinchine cette grande
prospérité agricole que personne ne met en doute.
En dehors de la profondeur des ports, il est encore une
autre cause qui oblige dans les mers de Chine à recourir à
de grands bâtiments sous peine d'avoir un prix de fret fort
élevé : c'est le mousson de nord-est, un vent constant qui
pendant tout l'hiver, de novembre à mai, souffle avec vio-
lence dans la même direction longeant les côtes de Chine.
Pour lutter contre le vent, contre la mer qu'il soulève,
le navire a besoin d'avoir des formes très marines, d'avoir
du creux, ou, comme disent les marins, du pied dans l'eau;
il consomme beaucoup de charbon dans le trajet; par
suite, il faut qu'il puisse porter beaucoup de marchandises
pour que son voyage soit profitable.
Vous voyez donc dans quelles conditions d'infériorité se
trouverait un pays placé au milieu de cet énorme mouvement
commercial des mers de Chine, et dont le port ne pourrait
I
l
.*l(iO LKS PORTS DU TONKIN.
iiumuM ucoèsi aux navires qui les sillonnent, transportant à
iuxa prix les marchandises d'un port h l'autre. Il lui faut
pour lui Heul un matériel spécial ; il ne peut profiter des
réiluction& de prix de fret que donnent seuls les bâtiments
do tort tonnage.
Juge/ seulement par ce qui s'est passé pour la ligne an-
nexe des Messageries maritimes créée entre Haï-phong et
Saïjioa? On a cherché d*abord k utiliser les bâtiments que
la compagnie avait disponibles, provenant des lignes de la
Méditerranée, tels que Vllissas.
Mais il restait trois ou quatre jours devant la barre avant
de pouvoir rentrer à Haï-phong, et autant avant de pouvoir
en sortir.
Je me rappelle m'êlre embarqué à Saigon sur Vllissus
le l" novembre 1883 pour me rendre au Tonkin. Nous
iiNiiuis à bord un assez gros chargement pour Quinhone,
«u'i le paquebot fait escale. Quinhone est un port delà côte
tl" Annam ouvert aussi d'après le traité de 1874 ; mais comme
le puri d'Haï-phong il est fermé au large par une barre de
»»able qui ne permet le passage en temps ordinaire que des
hilimentH calant 5 mètres.
Arrivés devant Quinhone le 3 novembre, nous trouvons de
la houle uu large; le navire ne peut s'engager sur la barre;
de pluH paH de rade pour pouvoir débarquer. Après deux
jiiurH iratlenle, Vllissus dut faire route sur Haï-phong em-
porlaut le iruilérifil qu'il a pu,je l'espère, débarquer au voyage
ile n^lnur. Kt le fait que je vous cite là n'est pas isolé : il
K ( h\ renouvelé souvent.
Pui?» devant Haï-phong, nouvelle attente de Vlllissus de
\Uh\\ ou trois jours (elle eût pu être bien plus longue) pour
Iranehir la barre. De sorte que pour faire les 800 milles qui
réparent Snïgon de Hal-phong, nous avons mis avec un bon
vapeur, ])Iuh de douze jours, et le chargement de Quinhone
n^avnil pas été débarqué.
Il faut convenir que, dans le traité de 1874, nous n'avons
LES PORTS DU TONKIN. 361
pas eu la main heureuse dans le choix des ports : Quinhone
et Haï-phong; il est vrai qu'on avait alors l'excuse, qui
n'existe plus, que le pays était peu ou pas connu.
Pour Quinhone, la faute est en partie reparée; nous avons
à 25 milles au sud un port excellent, Xuanday. Dans le
traité qu'a fait en 1883 M. Harmand, il a été stipulé que ce
port serait ouvert au commerce.
Depuis un ou deux ans, on s'est décidé à y mettre un
poste de douanes, et dans quelque temps Quinhone aura
vraisemblablement disparu comme port ; il aura le son qui
est réservé à Haï-phong.
Le service était donc impossible, comme je viens de vous
le faire voir, avec un bâtiment moyen, tel que VllissuSy qui
naviguait auparavant dans la Méditerranée. La Compagnie
des Messageries Maritimes a dû construire deux navires
spéciaux : le Haï-phong et le Saigon, munis de fortes
machines pour pouvoir doubler la mousson, ne calant pas
plus de 5 mètres en pleine charge,^ mais alors portant
bien moins de marchandises, condition mauvaise sur une
igné où le fret est si abondant, et par suite demandant un
prix de fret plus élevé, ou bien faisant payer une subven-
tion plus forte pour tirer un moindre bénéfice.
Et même avec ces paquebots spéciaux, il faut parfois
attendre la montée de l'eau sur la barre, ou la pleine mer
d'une marée plus forte, ou l'accalmie de la houle du large.
L'entrée des bâtiments est toujours commandée par l'heure
de la marée et par l'état de la mer au large.
Je n'ai parlé encore que des relations duTonkin avec les
ports de la mer de Gliine, ses voisins, et cherché à vous
montrer tous les inconvénients que présente à ce point de
vue le portd'Haï-phong, qui ne permet pas d'utiliser le ma-
tériel commercial économique qui est en usage partout. Mais
si nous arrivons aux communications du Tonkin avec l'Eu-
rope ou l'Amérique, nous nous trouvons en face de l'impos-
sibilité absolue de nous servir du port d'HaX-phong.
362 LES PORTS DU TONKIM.
On n'affrète pas de Marseille un long courrier de petit
tirant d'eau pour aller au Tonkin.
Nos transports de guerre et tous ces nayires affrétés par
le gouvernement pour y apportermatériel et personnel, dont
TOUS avez lu les noms dans les journaux, et qui s'appellent :
ComorifiyChandernagoryCachary ThibetjHindoustan, etc.,
dépassent tous 6 mètres de tirant d'eau, et ne viennent à
Haï-phong qu'après s'être allégés de la plus grande partie
de leur matériel à la baie d'Halong.
Haî-phong n'est pour tous les navires qui viennent d'Eu-
rope qu'un port de seconde main, un port honoraire en
quelque sorte ; il les reçoit au trois quarts déchargés, ils ne
peuvent repartir que lèges, c'est-à-dire sans marchan-
dises.
Il y a quelque temps j'avais sous les yeux la réclamation
de l'armateur d'un de ces navires affrétés par le gouverne-
ment; le bâtiment était entré à Hai-phong après un séjour
préalable à la baie d^Halong, puis ayant chargé quelque
matériel, il n'avait pu sortir qu'à une très grande marée; il
avait perdu de ce fait une dizaine de jours, et le voyage de
retour ne s'était pas accompli dans le délai réglementaire,
le commissaire ayant donné l'ordre du départ à Haï-phong,
aussitôt le bateau chargé, sans s'inquiéter de savoir s'il pou-
vait sortir. L'armateur demandait le payement de ses jour-
nées supplémentaires.
J'ignore s'il a eu gain de cause, la seule chose à retenir,
c'est la grosse perte d'argent qui en est résultée, soit pour
l'armateur, soit pour le budget de l'État.
Ainsi donc, pour le matériel venant d'Europe, il y a deux
transbordements, un premier de la baie d'Halong à Haï*
phong, puis un second d'Haï*-phong à Hanoï.
Tous ceux qui ont fait partie du corps expéditionnaire du
Tonkin ont vu pratiquer ce triste système, et en ont sans
doute conservé le plus mauvais souvenir; des navires de
guerre^ petits transports et petits avisos, faisaient le service
LES PORTS DU TONKIN. 368
entre Halong et Haï-phong^ empilant pêle-mêle sur leur
pont trop restreint matériel et personnel.
On saisissait là sur le vif le défaut d'outillage de notre
colonie, et on voyait quelle perte de temps, quelles fatigues
pour le personnel, quelle augmentation du prix du fret
pour le matériel, résultaient de la mauvaise situation du
port que nous avions choisi.
Ainsi donc, avec Haï-phong, notre colonie se met à l'écart
du principal mouvement commercial des mers de Chine,
puisque le plus grand nombre des navires qui lès par-
courent, ne peuvent venir y apporter ou prendre un char-
gement, et de plus elle s'interdit tout commerce direct avec
l'Europe, ou tout au moins il faut alors double transborde-
ment.
Et quel est donc ce grand avantage d'Haï-phong pour
entrer en balance contre de si graves inconvénients? C'est
d'être plus près d'Hanoï, c'est de raccourcir pour le batelagc
la distance de la capitale du Tonkin de 30 milles, soit une
journée pour les embarcations indigènes, cinq heures pour
les chaloupes à vapeur.
L'avantage est réel, mais il est de peu d'importance.
La barque chargée à Hanoï ou à Nam-dinh aura bien peu
de frais supplémentaires pour se rendre à Hone-gac au lieu
d'Haï-phong.
Qu'importe pour les indigènes une demi-journée de ba-
telage de plus? Ils vivent sur l'eau; la barque est leur seul
domicile. Le prix du fret fluvial restera sensiblement le
même pour un si faible allongement de parcours. Il n'en sera
pas ainsi du prix du fret maritime qui peut s'abaisser beau-
coup si, au lieu de navires de petit tonnage, dont l'arrivée
est commandée par la marée, arrêtés parfois plusieurs jours
par l'état de la mer, le chargement peut se faire par grand
bâtiment pouvant arriver à toute heure sans retard.
Entre le faible accroissement du prix du fret fluvial prove-
nant de l'allongement de parcours pour les barques, et la
364 LES PORTS DU TONKIN.
diminution du prix du fret marilime résuitanl des facilités
données aux vapeurs par un port profond, je crois que, pour
quiconque est au courant des choses commerciales, la com-
paraison n'est pas possible.
IV
Je sais bien que les partisans d'Haï-phong espèrent que
la barre qui ferme leur rivière peut être améliorée. Installons-
nous d'abord, disent-ils, puis nous lutterons au moyen de
dragages contre les alluvions du fleuve.
Il leur semble simple de supprimer l'obstacle qui les gêne.
Malheureusement pour eux, l'obstacle est insurmontable;
on ne drague pas une barre, telle que celle de Cua-cam.
Je ne veux pas entrer ici dans trop de détails techniques;
je dois toutefois en quelques mots vous montrer l'impos-
sibilité d'exécuter un pareil projet.
On prétend creuser et entretenir sur la barre au moyen
de dragues un chenal allant des grands fonds de large aux
grands fonds de l'intérieur de la rivière.
Or une barre est l'atterrissement formé à l'embouchure
d'un fleuve sous l'action des forces suivantes : d'une part, le
courant du fleuve apportant les puissantes alluvions du
Fleuve Rouge, d'autre part la force vive de la houle du golfe
du Tonkin venant s'amortir sur les fonds sous-marins, ou la
force d'inertie de ia mer calme.
La forme de la barre, composée de matériaux mobiles,
sables et vases, résulte de Tétat d'équilibre de ces forces
toujours en lutte, agissant à chaque instant sur elle ; mais ces
forces dont l'eff'et sur la barre est permanent sont elles-
mêmes d'intensité variable; le courant du fleuve varie à
chaque saison de l'année; l'état de la mer dépend des vents
régnant au large. En sorte que sous cette double influence
toujours changeante, la barre est incessamment modifiée,
les matériaux qui la composent sont toujours en mouvement.
LES PORTS DU TONKIN. 365
Suivant par exemple qu'il y a prédominance du courant du
fleuve ou de la houle, elle avance vers le large ou elle re-
cule. Sa forme ne sera pas la même dans la mousson du
nord-est où la mer est calme, ou dans la mousson du
sud-ouest pendant laquelle la mer est houleuse.
Elle ne sera pas la même pendant la période des crues du
tteuve, ou à l'époque de l'étiage.
En d'autres termes nous avons en présence deux forces
antagonistes, l'une dans les eaux du fleuve, l'autre dans les
eaux de la mer : elles agissent sur les particules mobiles de
sable ou de vase, amenées par le Fleuve Rouge, pour cons-
tituer l'atlerrissement qui s'appelle la barre, la forme de la
barre dépendant uniquement de leur intensité et de leur
direction relatives.
Or ces forces sont variables ; donc avec elle varie la forme
de l'atterrissement.
Et dès lors comment maintenir un chenal sur une barre
dont tous les matériaux mobiles sont soumis à des forces
qui les déplacent à chaque instant.
Si nous considérons la barre intérieure ou barre molle, la
fluidité de la vase est telle, que la quille des navires qui re-
montent à Haï-phong, peut sans inconvénient y pénétrer
d'un demi-mètre. Vous concevez qu'avec ce peu de consis-
tance, il est impossible de creuser un chenal, d'y maintenir
les berges ; l'atterrissement en raison de sa fluidité, reprendra
presque instantanément sa forme normale; et l'efl'et de la
drague qui opère en un seul point, est annulé par l'apport
de vase qui se dépose sur toute l'étendue de la surface.
Sur la barre dure le courant de marée et la houle agissent
pour déplacer les particules de sable, comme je vous l'ai
dit.
Vous avez sur une plage de sable à basse mer vu les en-
fants tracer des figures; la première lame de la marée mon-
tante les emportera remuant les grains de sable et faisant
reprendre à la plage sa forme d'équilibre. C'est à peu prh^
soc. I>£ GÉOGH. — 3« TRIMKSTKË lb87. VIII. — ti
366 LES PORTS DU TONKIN.
ce qui se passerait si on voulait creuser un chenal qui n'au-
rait pas moins de 7 kilomètres de longueur sur la barre de
la rivière d*Haï-phong.
Et à côlé de ces forces permanentes : houle, courant de
marée, force d'inertie de la mer, il existe des forces acci-
dentelles d'une puissance incomparable : ce sont les coups de
vent et surtout les typhons qui chaque année visitent les
côtes du golfe du Tonkin. 11 faut avoir assisté à quelqu'une
de ces tempêtes pour se faire une idée des effets mécaniques
qu'elle peut produire. La mer démontée vient inonder toutes
les plaines basses de la côte; Ténorme force vive des lames
du large venant se briser sur la barre, bouleverse le fond
de la mer et remue tous les matériaux mobiles qui le cons-
tituent. — Que peut devenir alors le chenal dragué? Gom-
ment lutter contre de pareilles forces? Un typhon peut en
quelques heures ne laisser aucune trace du travail, en sup-
posant, ce qui ne se produirait pas, que les forces ordinaires
l'aient respecté. C'est alors qu'est rigoureusement exacte la
comparaison que je vous faisais il y a quelques instants, du
sillon tracé sur une plage de sable à marée ^basse, et dont la
première lame de la marée montante ne laisse plus aucune
trace.
Non, il est impossible de maintenir par des dragages un
chenal sur la barre d'un fleuve où agissent des forces aussi
Variables ; ni les forces permanentes, ni les forces acciden-
telles auxquelles elle est soumise, ne permettent de compter
sur un tel résultat.
Jamais d'ailleurs pareil travail en aucun pays n'a été
entrepris.
Les plus grands travaux de dragages en France ont été
faitsàDunkerque, mais ils n'ont pour objet que d'enlever le
sable qui chemine le long de la plage.
Si nous passons en Grande-Bretagne et examinons les
grands dragages faits dans les ports de Glascow ou de
Newcastle, nous voyons qu'on a simplement en vue Tenlè-
LES PORTS DU TONKIH. 387
vement de dépôts séculaires. Ces travaux de dragages fort
utiles, fort bien réussis, ont coûté plusieurs centaines de
millions; mais ce ne sont que jeux d'enfant, si on les com-
pare au travail qui aurait pour objet de creuser la ban*e d'un
des bras du Fleuve Rouge se développant sur des fonds aussi
plats que les fonds du golfe du Tonkin.
N'est-il donc pas complètement illogique de s'établir dans
l'un des bras du fleuve, et d'essayer ensuite d'améliorer son
embouchure par des travaux que nulle part ailleurs on n'a
osé entreprendre, quand à quelques milles de distance on
peut trouver l'emplacement d'un port où la profondeur peut
être obtenue sans aléa?
Je suis resté jusqu'à présent dans des considérations
toutes générales, et je ne vous ai pas encore fait connaître
le plus grand obstacle qui s'oppose à la réalisation du pro-
et dont j'ai voulu vous entretenir, de donner au Tonkin
son port définitif.
Cet obstacle, ce sont les intérêts privés des habitants
d'Haï-phong lésés par l'abandon du port actaeL II me faut
pour vous exposer la situation vous faire l'historique de la
ville d'Haï-^phong et vous en donner la description.
Lorsqu'on arrive au Tonkin par un navire qui se rend à
Haï-phong, on aperçoit un long îlot rocheux émergeant des
plaines basses du delta, c'est la presqu'île Doson et l'îlot de
Hone-dau; on contourne l'îlot, le navire franchit la barre,
et on pénètre dans les eaux jaunes du Cua-cam; le fleuve
est bordé de terres si basses qu'on a peine à distinguer les
rives; la terre et la mer se confondent et n'ont pas de limite
bien nette ; le sol est formé d'un^ boue rougeàtre sur laquelle
poussent quelques herbes*
Il est inondé ou il émerge suivant la saison, suivant l'état
de la marée.
368 LES PORTS DU TONKIN.
Sur la rive droite on aperçoit dans le lointain quelques
bouquets d'aréquiers signalant les villages qui sont bâtis sur
un terrain relativement moins bas ou plutôt non soumis aux
inondations d'eau saumâtre et où le riz peut pousser; on
remonte ainsi ce fleuve aux rives basses pendant une dizaine
de kilomètres, et l'on distingue les mâtures des quelques
navires au mouillage, les jonques chinoises, et sur la rive
droite tout un amas de paillottes sur lesquelles se détachent
nettement les maisons blanches de la concession, et les
maisons de commerce nouvellement construites. C'est Haï-
pbong, situé sur le terrain de boue au niveau des eaux du
fleuve, couvert de quelques herbes dont je vous ai parlé ; les
rizières viennent très près de la ville ; les villages signalés
par les aréquiers s'étendent jusque près du fleuve sur la rive
droite; mais en face d'Haï-phong, sur l'autre rive, le sol est
encore en formation, non complètement émergé.
Haï-phong n'existait pas avant 1873. Vous voyez que ses
titres ne sont pas très anciens: les deux berges du Gua-cam
étaient en cet endroit également désertes.
Lorsqu'en 1872, M. Dupuis vint chercher au Tonkin par
le Fleuve Rouge la route du Yunnan, et tenter l'entreprise
qui nous a amenés à sa suite dans ce pays, il arriva avec sa
Jlottille de bâtiments, guidé par un pilote chinois, devant les
embouchures du Fleuve Rouge. Il remonta d'abord la rivière
de Quang-yen, mais il s'arrêta devant la ligne de roches trans-
versale au lit du fleuve, qui est en aval de la ville et qu'il
n'osa franchir. S'il eût connu le chenal, il fût allé mouiller
à Quang-yen et Haï-phong n'eût jamais existé. Mais devant
les roches, il recula, sortit du Gua-nam-Trieu, remonta le
Gua-cam jusqu'à sa limite de navigabilité à l'entrée du Song-
tam-bac, et mouilla devant l'emplacement que devait occu-
per Haï-phong. C'est là que vint le retrouver le premier navire
de guerre français envoyé par l'amiral Dupré.
Vous connaissez l'histoire de la première expédition du
Tonkiu, et le traité de 1874 qui la termina. On fit une recon-
LES PORTS LU TONKIN. 869
naissance du delta qui montra qu'Haï-phong était biea le
point le plus rapproché d'Hanoï où puissent venir mouiller
les bâtiments de mer, qu'il était en communication avec la
capitale par le canal des Rapides et le canal des Bambous
aux hautes et basses eaux; la partie à Test de Quang-yen
comprenant la baie d'Halong était complètement inconnue;
et on demanda, dans le traité de 1874, la concession de
quelques hectares de terrain où furent bâtis le consulat, les
logements pour une ou deux compagnies, l'hôpital, les
magasins, etc. On se mit de suite à l'œuvre, et les Annamites,
les Chinois vinrent se grouper dans leurs sampans et leurs
paillettes, à quelque distance de la concession, le long du
Song-tam-bac. Telle fut l'origine d'Haï-phong.
Lorsquej'y arrivai pour la première fois en 1878, les navires
ailourchaient comme ils affourchent encore maintenant au
milieu de la rivière; on accostait en embarcation à un
misérable appontement aboutissant à une digue parallèle au
fleuve. En débarquant on voit de l'autre côté de la digue deux
trous d'eau d'un demi-hectare chacun environ et de forme
géométrique; on s'avance sur la digue qui les sépare et on
arrive sur le terre-plein où sont construits les bâtiments de la
concession ; après l'avoir traversé on trouve de l'autre côté
une digue séparant également deux sortes d'étangs de forme
géométrique et conduisant à la digue extérieure qui fait le
tour de la concession. Les trous d'eau, d'une surface au
moins égale à la surface du terrain solide, sont les parties
du sol que l'on a creusé pour prendre la vase nécessaire à
remblayer le sol où l'on a construit. Ainsi à Haï-phong, à
tout terrain où Ton a bâti et, par suite, à tout terrain
à remblayer, correspond une surface au moins égale for-
mant un trou rempli d'eau stagnante où l'on a pris la vase.
Au delà de la concession, trous et terrassements de même
nature, mais n'afTectant plus la forme régulière; à côté de
chaque maison se trouve une mare déplus ou moins grande
superficie.
'}
370 LES PORTS DU TONKIN.
Tel était Haï-pbong en 1878; tel il était fort peu aug-
menté en 1883, lorsque je l'ai revu. Il faut ajouter que,
chose plus grave encore, la couche de vase molle est très
épaisse, puisqu'à 30 mètres de profondeur on ne trouve
même pas le sol résistant, que le consulat qui était la cons-
truction la plus lourde s'est affaissé de 50 centimètres, que
pour bâtir une maison à deux étages, les fondations coûtent
aussi cher que le reste de l'édifice.
Vous voyez qu'il était difficile de trouver de plus mau-
vaises conditions pour fonder une ville.
Toutefois le mouvement produit par le corps expédition-
naire fut si important, les espérances sur l'avenir du com-
merce du Tonkin furent si grandes, qu'Haï-phong, malgré
tous ses inconvénients, s'agranditrapidementet môme s'em-
bellit; les banques, les maisons de commerce s'y installèrent,
chacune d'elles voulut avoir un terrain près du fleuve ou sur
leSong-tam-bac et y construisit une maison d'habitation* Et
la ville d'Haï-phong, créée, imposée par le gouvernement,
animée par le mouvement du corps expéditionnaire, con-
stituée par le solide noyau de commmerçants qui sont
venus s'y établir, s'accroît toujours; elle a pour défenseurs
tous ses habitants qui croient à son avenir et à sa prospé-
rité.
On prétend qu'une mère a d'autant plus d'attachement
pour son enfant qu'il est plus chétif, ou plus malingre, qu'il
a été plus difficile à élever, ou qu'il a quelque maladie or-
ganique qui doit l'enlever prématurément.
Je pense que c'est ce même sentiment qui pousse les
habitants d^Haï-phong à aimer et à défendre si vigoureuse-
ment leur cité.
Ils ont à leur tête un administrateur intelligent et habile,
M. Bonnal. D'une très grande activité et d'une surprenante
énergie, il s'est voué tout entier à cette idée de créer une
ville en plein marécage ; il a déjà beaucoup fait pour assainir
et embellir Haï-phong; et j'ai si grande confiance en ses
LES PORTS DU TONKIN. 371
qualités d'administrateur, que je ne serais pas surpris qu'il
réussît. Oui, il pourra rendre Haï-phong aussi propre, aussi
coquet que Saïgon. J'admets qu'il puisse en faire une ville,
mais il n'en fera jamais un port parce que la tâche est au-
dessus des forces humaines.
Ah! si Ton avait déployé à Ilone-gac la dixième partie
de rénergie dépensée pour s'établir à Kaï-phong! Gomme la
tâche eût été plus facile et le résultat meilleur! On eût tra-
vaille pour l'avenir.
Sans doute Haï-phong a prospéré et prospère chaque jour ;
mais il a prospéré malgré ses inconvénients, grâce à la vita-
lité même de la colonie, et à la nécessité où elle se trouvait
de se servir du seul port que lui a imposé le traité.
Il est certes impossible de ne pas rendre hommage au dé-
vouement et à l'esprit d'initiative des premiers commerçants
qui sont venus s'établir à Ha!-phoug, et ne pas prendre
intérêt à ceux qui ont eu confiance dans l'avenir de la co-
lonie, lui apportant le concours bien précieux de leurs res-
sources et de leur activité.
Mais comment ne pas protester quand toute leur ambition
se borne à considérer Hai-phong, dont la création et le dé-
veloppement sont purement factices, comme le port défini-
tif du Tonkin?
Gomment les approuver quand, pour la lutte commerciale,
ils s'arment d'une façon aussi insuffisante, et ils mettent la
colonie en tel état d'infériorité ?
Car nous ne sommes pas seuls. Prenons garde à nos re-
doutables rivaux, les Anglais ; ils s'avancent d'un côté par
la Birmanie et ils cherchent à péné.trer par là dans les pro-
vinces du Yunnan ; d'autre part ils veulent aussi s*ouvrir la
voie commerciale de la rivière des Perles, le fleuve qui abou-
tit à Can-ton. Ils demandent maintenant à la Chine que
leurs nationaux puissent venir s'établir à Nan-ning, dans le
Kouang-si, non loin de la frontière du Tonkin, à la limite de
navigabilité de la rivière des Perles. Ils cherchent à créer
374 LE8 PORTS DU TONKIN.
deux courants commerciaux àTouest et au nord du Tonkin,
faisant concurrence à la voie du Fleuve Rouge. Ils veulent
nous prendre entre deux feux.
Nous avons une situation avantageuse^ nous pouvons
soutenir la lutte, mais à une seule condition : c'est d'être
outillés convenablenpent, c'est d'avoir des moyens de trans-
port économiques.
C'est pourquoi, comme je vous le disais au début, cette
question du port est si importante pour l'avenir de notre
colonie, et c'est pourquoi je ne cesserai de demander, dans
l'intérêt même de son développement, l'abandon d'Haï-phong
et le choix d'un port profond.
VI
Je ne vous ai pas encore parlé des voios de communica-
tion par terre au Tonkin.
Les arroyos et canaux du delta du Fleuve Rouge n'offrent
pas au batelage et à la navigation fluviale les mêmes avan-
tages qu'en Cochinchine; les courants sont violents, les ri-
vières ont peu de profondeur. Il faut se servir de chaloupes
d'un faible tonnage et par suite le prix du fret fluvial est
assez élevé.
Vous connaissez les difficultés de navigation du Haut Fleuve
Rouge. En sorte que si le commerce du Tonkin prend
quelque importance, la construction d'un chemin de fer re-
liant Hanoï au port, s'impose; déjà on a mis en adjudication
un tronçon d'Hanoï aux Sept-Pagodes par Bac-ninh, et on
étudie le prolongement delà ligne jusqu'à la mer.
Or le chemin de fer ne peut arriver à Haï-phong qu'en tra-
versant plusieurs cours d'eau larges et à courants violents,
sujets à grandes crues, et en parcourant une partie du delta
dont le peu de consistance du sol rendraient les ouvrages
d'art si coûteux que toutes les ressources de la colonie s'y
engloutiraient. Nous avons vu par un récent exemple en Co
LES POUTS nu TONKIN. 373
cilinchine, ce que coùlaieiil les ponts d'un chemin de fer
traversant les arroyos du délia.
La voie ferrée doit donc dans son tracé laisser tous
les cours d'eau du delta dans le sud et par suite aboutir à
Quang-yen; de Quang-yeri à Hone-gac elle suivrait partout
le terrain solide sans traverser de cours d'eau importants,
longeant le pied des collines qui sont les premiers contreforls
de )a région montagneuse.
Considérés dans leurs relations avec l'intérieur du pays
par chemin de fer, deux ports seuls sont possibles, Quang-
yen et Hone-gac, le plus avantageux étant Quang-yen ; Haï-
phong est impossible.
N'est-ce donc pas là un désavantage considérable? Je
n'hésite pas à dire que cette impossibilité du port d'Haï-
phong d'être relié par voie ferrée à Hanoï ei au Haut Fleuve
Rouge est par elle-même une cause péremptoire d'élimina-
tion.
VII
J'aborderai maintenant un tout autre ordre d'idées et j'en-
visagerai la question du port du Tonkin au point de vue mi-
litaire, c'est-à-dire au point 60. vue de la facilité de défense
de la colonie.
A mon avis, et je crois de l'avis unanime, notre colonie
du Tonkin n'est pas destinée à posséder un port de guerre.
Nous avons déjà un arsenal à Saigon, qui a été dès le début
considéré comme le point de ravitaillement de nos forces
navales dans TExtrême-Orient, la base d'opération pour toute
expédition maritime en ces parages. Créer un port de guerre
a été un des buts de la conquête; la colonie n'est venu que
par surcroît. La position du port à la pointe même de la
presqu'île de l'Indo-Chine est très heureuse; situé sur les
rives d'un fleuve profond, accessible aux plus grands
navires, à 75 kilomètres de la mer, il est imprenable avec
les moyens de défense actuels, et nul ennemi ne peut
374 LES PORTS DU TONKIN.
songer à venir l'attaquer. Nous y avons construit un bel
arsenal, qui a rendu les plus grands services à l'escadre
pendant la dernière expédition ; on est en train d'y creuser
un des plus beaux bassins de radoub du monde; aous avons
donc là en excellente situation un outillage militaire
complet.
Tout autres sont les conditions de notre colonie au Ton-
kin. Nous avons surtout à garder les frontières de terre, et
il suffit pour la marine de guerre d'avoir un atelier de ré-
parations pour sa flottille des canonnières de fleuve, qui ne
peuvent aller se faire réparer à l'arsenal de Saigon. Si cet
atelier peut sans inconvénient s'établir dans les trois ports,
il est cependant préférable de le placer dans le port profond,
parce que les transports lui apporteront directement de Tou-
lon son matériel et ses canonnières démontables, les
approvisionnements, les vivres des troupes du corps d'occu-
pation, etc.
Mais ce n'est là qu'un point de vue secondaire, ce qui est
au contraire absolument essentiel, c'est que nos bâtiments
de guerre, sans trouver au Tonkin les ressources d'un grand
arsenal, puissent venir à un moment donné chercher abri
dans le port de notre colonie et s'y ravitailler.
Si le port est Haï-phong ou Quang-yen, tout navire à
grand tirant d'eau ne peut y entrer, il reste exposé à toutes
les attaques de l'ennemi. S'il va chercher un mouillage à la
baie d'Halongousurla côte nord, il y a là un tel dédale d'îlots
que toute surprise est facile, et qu'aucun service de sur-
veillance ne peut l'avertir du danger. On peut dire qu'au
point de vue militaire, il est en perdition même avec un
ennemi fort peu audacieux.
Que de fois ai-je entendu notre illustre chef, l'amiral
Courbet, exposer les dangers de cette situation !
C'est seulement avec le port d'Hone-gac que les grands
navires peuvent trouver les ressources et la sécurité qui
leur sont également nécessaires.
LES PORTS DU TONKIN. 375
Enyisâgée donc au point de vue militaire, la question des
ports ne présente qu'une seule solution : le port profond
d'Hone-gac,' Haï-phong et Quang-yen doivent être éliminés.
VIII
Il ne me suffirait pas de vous avoir présenté les argu-
ments qui militent en faveur d'Hone-gac, je voudrais aussi
vous montrer par quels moyens pratiques on peut arriver
à s'y établir sans léser aucun intérêt légitime, et quel devrait
être, à mon avis, le rôle de l'administration pour doter le
plus tôt possible le pays de l'outillage qui est nécessaire à
son complet développement.
£st-il d'abord besoin de vous dire qu'il ne s'agit pas de
créer à Hone-gac un port de toutes pièces; la chose est im-
possible dans l'état actuel des ressources du protectorat, et
fut-elle possible, la création serait illogique, car l'accrois-
sement du port ne doit venir que du mouvement com-
mercial de la colonie, de l'initiative privée; l'administra-
tion n'a d'autre rôle que de faire face à des besoins immé-
diats. Le gouvernement a créé Haï-phong et entraîné à sa
suite les premiers commerçants qui sont venus s'établir
au Tonkin et ne pouvaient s'établir que là ?
Tel qu'il existe, il faut se servir de ce mauvais port et même
le mettre en état de faire face aux nécessités du moment.
Aussi va-t-on y construire des appontenients et des ma-
gasins généraux; la mesure est excellente, puisqu'une
maison de commerce se charge de leur construction ; la
colonie ne peut qu'y gagner, et l'entreprise est d'autant
plus méritoire que le sous-sol vaseux d'Hai-phong rendra
les travaux plus coûteux.
Mais il faut aussi que les navires qui viennent d'Europe
puissent être déchargés économiquement. Ils ne peuventen-
trer à Haï-phong, c'est à Hone-gac qu'il faut les envoyer.
Pour atteindre le but, il sufflrût d'y construire un appon-
376 LES PORTS DU TONKIN.
tement qu'ils puissent accoster, et en même temps d'amé-
liorer le chenal entre la rade d'Ha-long et le port en
abaissant le seuil de 3"",40.
Voyons par quels moyens nous pourrons faire à Hone-
gac ces installations, et nous parviendrons à le peupler, y
amener le mouvement et le mettre en relations suivies avec
le Delta.
En premier lieu le département de ta marine cherche un
emplacement pour le petit arsenal ou atelier de montage et
de réparations de ses canonnières. Il a envoyé un ingéniem*
des ponts et chaussées pour en fairelesétudes; j'ignore quels
en seront les résultats. Mais à priorij ainsi que je le
disais il y a quelques instants, la sécurité de nos bâtiments
sur les côtes du Tonkin exige impérieusement que le dépar-
tement de la marine choisisse Hone-gac.
Tout doit céder devant cette considération qu'en établis-
sant le port à Haï-phong ou à Quang yen, un bâtiment
ayant un tirant d'eau de plus de 6 mètres ne peut trouver
abri dans notre colonie, non pas contre la mer, mais contre
l'ennemi. En temps de guerre, il serait en perdition.
L'arsenal de la marine^ voilà donc déjà un premier éta-
blissement à Hone-gac.
En second lieu, Hone-gac, comme vous le savez, est le
centre d'un bassin houiller. Ici même, M. Fuchs, ingénieur
en chef des mines, vous a fait le récit de son voyage d'explo-
ration, et présenté les résultats de ses savantes recherches.
Les concessions qui sont demandées par un certain nombre
de sociétés industrielles ne tarderont pas à être données.
La compagnie concessionnaire ou adjudicataire des mines
d'Hone-gac ne pourrait*elle pas être obligée par son cahier
des charges à construire un appontement et à abaisser le
seuil du chenal ? Elle serait la première à profiter de ces
travaux, qui sont en quelque sorte indispensables à l'ex-
ploitation de ses mines.
En admettant même que l'administration ne juge pas
LES PORTS DU TONKIN. 377
utile de lui imposer cette condition, le seul fait de l'exploita*
tion du charbon amènera à Hone-gac une population de plu-
sieurs milliers d'indigènes, on y bâtira des maisons, des usines
pour la fabrication des briquettes et des agglomérés, les ba-
teaux de commerce viendront dans son port; Hone-gac sera
en relations suivies avec Hanoï; la ville sera fondée; c'est le
mouvement, c'est la vie amenés par l'exploitation de lamine.
Ainsi donc établissement de Tatelier de la marine, adjudi-
cation des mines, et par suite, construction d'un apponte-
ment, creusement du canal d'accès par la compagnie conces-
sionnaire, tels seront les débuts du port de Hone-gac, ces
premières installations répondant uniquement aux nécessi-
tés actuelles.
Remarquez que je ne demande pour Hone-gac que ce
qui lui revient forcément comme port de charbon, en dehors
môme de ses perspectives d'avenir. Si même la thèse que j'ai
soutenue est fausse, Hone-gac n'en aura pas moins un port
pour exporter son charbon.
Ce seraitdonc résoudre la question des ports, indépendam-
ment de tout argument théorique, en s'abandonnant à la
méthode d'expérience, sans même se demander si l'un des
ports est le meilleur.
Le programme que je propose est donc bien restreint et
bien modeste. H a un premier avantage^ c'est de ne rien
demander au budget du protectorat, il n'engage pas l'avenir
puisqu'il ne préjuge pas la solution de la question ; il n'en-
lève rien à Haï-phong, il ne lèse pas ses intérêts immédiats.
Si les arguments que je présente ne sont pas exacts,
quelles craintes peuvent donc avoir les partisans d'Haï-
phong? Puisqu'ils ont une telle confiance dans les avan-
tages commerciaux de leur port, qu'ont-ils à redouter de la
construction d'un appontementpour grands navires à Hone-
gac puisque ces navires ne remontent pas à Haï-phong ?
N'auront-ils pas un outillage supérieur et l'avantage de la
position antérieurement acquise ?
378 LES PORTS DU TONKIN.
Si au contraire la théorie que je soutiens est juste, il y a
intérêt à faire prendre dès maintenant au mouvement com-
mercial la voie qu'il doit suivre plus tard. Il faut éviter
de laisser s'accumuler la masse des intérêts privés, qui seront
lésés par l'abandon d'Haï-phong.
A mon avis, le résultat de la lutte n'est pas douteux. Dès
que ce modeste programme aura été exécuté, l'activité com-
merciale saura trouver la voie économique qui lui convient,
et nous verrons s'arrêter l'accroissement factice d'un port
détestable.
Ce jour-là le Tonkin aura vraiment son port définitif,
l'outil indispensable à son développement, qui lui permettra
de faire pénétrer à meilleur compte les produits dont il a
besoiu, ou d'envoyer au dehors sur les marchés étrangers ses
nombreuses productions.
La question est pour lui de la dernière importance, et j'ai
trop de confiance en son avenir commercial pour ne pas voir
avec regret grandir ce port d'Haï-phong, qui n'est qu'un
port de caboteurs, et de ne pas essayer de lutter de toute
mon énergie contre l'inertie et l'indifférence qui sont les
seules forces de mes adversaires.
En résumé, prendre un port dans les bras du Pleuve Rouge,
oîi les alluvions mettent aux embouchures des barres infran-
chissables aux grands navires, c'est donner au Tonkin un port
de caboteurs, c'est donner à notre belle colonie un organe qui
n'est pas en rapport avec sa vitalité, avec son avenir ; c'est
la rendre commercialement tributaire de Saigon et de Hong-
kong; militairement, c'est la rendre incapable de donner
abri en temps de guerre à un bâtiment de fort tonnage, croi-
seur, cuirassé ou paquebot. Ce serait assumer pour l'avenir
la plus lourde responsabilité, ce serait encourir les plus
graves reproches de la part de la génération qui viendra
après nous, et qui ne comprendra jamais comment nous
avons pu nous établir en un point aussi défectueux. Ce serait
LES PORTS DU TONKIN. 379
certes rendre vraisemblable Topinion de ceux qui prétendent
que nous ne sommes pas colonisateurs, et que nous avons
le talent de nous installer toujours aux plus mauvais en-
droits.
Je vous ai déjà défini les conditions que doit remplir un
port : être facilement accessible aux navires du large, être
en relation par les voies les plus rapides et les plus écono-
miques avec les centres de l'intérieur du pays.
Or Haî-phong n'est pas accessible aux grands bâtiments,
c'est-à-dire à tous ceux qui viennent d'Europe, au plus grand
nombre de ceux qui fréquentent les mers de Chine. De plus il
ne peut être la tête de ligne d'une voie ferrée le reliant à
Hanoï.
Il est le plus mauvais des trois ports ; sa création a* été
imposée par le traité de 1874, son développement est factice,
sa décadence est certaine dans un avenir peu éloigné.
Quang-yen, beaucoup mieux situé topographiquement, a
l'irrémédiable inconvénient d'avoir comme Haï-phong son
fleuve barré.
Seul Hone-gac ou Port-Courbet peut devenir à très peu
de frais port profond; il est en communication intérieure
par eau avec les centres du delta, il peut être relié à Hanoï
par une voie ferrée établie économiquement. H est le seul
remplissant ces trois conditions. Il sera dans l'avenir le port
définitif du Tonkin.
Ma conclusion sera celle-ci :
Nous nous sommes établis au Tonkin au prix de grands
sacrifices d'hommes et d'argent.
Nous sommes les maîtres d'un pays certainement riche^
habité par une population intelligente et sympathique ; de
plus^ nous croyons avoir trouvé par la vallée du fleuve Rouge
une voie de pénétration vers les provinces méridionales de
la Chine.
Le seul but possible de notre entreprise^ la seule récom-
380 LES PORTS DU TONKIN.
pense que nous puissions espérer de tant d'etlbrtSy c'est
d'ouvrir tous ces pays à l'activité de nos commerçants, de
nos industriels; c'estde provoquer le plus grand mouvement
d'échanges possible.
Pour communiquer avec le reste du monde, notre nouveau
domaine a deux portes : Tune grande, largement ouverte ;
l'autre petite, étroite et basse, où Ton ne passe qu'avec diffi-
culté.
Notre but est d'ouvrir un grand passage d'hommes et de
marchandises.
Faisons donc passer par la grande porte, par celle où tous
peuvent entrer.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE
SUR LE
PAR
J. ïïj. DITTREIJII, DR RHIMPI
(Suite 1).
VII. CoMidératiMR séBéralen.
I^s positions principales, les cours d'eau, les grandes lignes hydrogra-
phiques et orographiques. — Système de raccordement des neuves
du Thibet avec ceux de l'Inde et de la Birmanie : !<» d'après la géo-
graphie chinoise; 2" d'après la reconstitution de la carte de d'Anville.
Un premier essai de reconstitution de la carte de d'An-
ville nous avait donné un tracé presque identique à celui
que nous venons de faire; leurs petites différences prove-
nant uniquement des différences de position adoptées dans
les deux cas pour Kiang ka et Tsiamdo, différences d'une
dizaine de milles.
A mesure que nous avions déterminé un certain nombre
de points principaux, nous y rapportions plus ou moins
facilement les détails fournis par la carte de d'Anville et
la géographie chinoise. La reconstitution ainsi complétée,
terminée, on comprend que, saisissant mieux l'ensemble
et les détails des documents, les ayant plus présents à la
mémoire, pouvant en tirer plus de rapprochements et d'in-
dications, et forts enfin de l'expérience acquise pour les
utiliser, nous avons recommencé plusieurs fois notre tra-
vail avec l'espoir d'arriver à plus d'exactitude.
1. Voir Bulletin de la Société de Géographie, ^*^ trimestre 1887,
page 172.
soc. DE GÉOGR. ~ 3* TRIMESTRE 1887. VIII. — 25
382 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
Le résultat définitif, différant à peine dans ses grandes
lignes du tracé représenté sur notre feuille de construction,
c'est avec cette carte sous les yeux que nous présenterons
les considérations suivantes :
Positions principales. — Quand on se rappelle la marche
suivie dans notre travail dont toutes les parties s'enchaînent
ou dépendent étroitement les unes des autres, on doit
reconnaître que la détermination de la position de Tsiamdo
était bien la pierre d'achoppement de la reconstitution non
seulement du principal itinéraire du Thibet oriental, mais
encore de toute la carte.
Mais cela suppose que les positions de Kiang ka ou
Bathang et de Lhassa sont exactes — et ces positions sont
encore douteuses aujourd'hui, au moins en longitude.
Il est peu probable que Terreur de chacune des positions
de Lhassa et de Bathang dépasse 10 milles, et quel que soit
le sens de ces erreurs, elles n'entraîneraient pas pour
Tsiamdo une différence de position supérieure à 6 ou
7 milles. Cette erreur répartie sur toute la longueur de
l'itinéraire de Tsiamdo à Lhassa en modifierait bien peu les
diverses positions et par suite celles du bassin de Ken pou
et du Tchitom tchou qui en dépendent.
Par conséquent, si Ton suppose exactes nos positions de
Bathang et de Lhassa, les diverses positions de notre carte
rectifiée ne doivent pas être erronées de plus de 10 milles.
— Exception faite du bassin du Tsan po de d'Anville et du
Tchitom tchou dont les tracés dépendent surtout de l'ap-
préciation des dislances fournies par la géographie chinoise.
Aussi, pour ces deux tracés, estimons-nous que les erreurs
de reconstitution peuvent être de 15 milles au maxi-
mum.
La position la plus douteuse de notre carte est certaine-
ment celle de Dardzoung.
D'après d'Anville, cette ville se trouverait à la source de
la rivière de Biambar, et à une distance de cette localité
MÉKOiRE GÉOGRAPHIQUE SUB LE THIBET ORIENTIL. 383
qui, d'après nos Ugaas rectificatives de latitude, serait
d'eoviron 15 milles.
Nos lignes rectificatives de longitude la mettraient par
93®. La géographie chinoise ne nous donne à son sujet
que trois indications trop vagues pour être utilisées :
a Dardzoung est au sud-est du Char Gong la, et à 1220 (?) lis
dans le nord-est de Bathang. y>
Ces diverses données ne s'aecordent pas du tout. Si
Dardzoung est réellement sur la rivière de Biambar, ainsi
que rindique d'Anviile, Terreur de notre interprétation ne
dépassera pas une dizaine de milles.
Grandes lignes hydrographiques et orographiques. —
Complétons d'abord par quelques observations ce que
nous avons dit sur les cours d'eau du Thibet oriental.
La rectification du tracé de la rivière de Lhassa et de ses
affluents n'a présenté aucune difficulté. L'accord qui règne
ici entre la carte de d'Anville et la géographie chinoise dis-
paraît quand nous arrivons à la rivière de Lhari.
D'Anville suppose que la rivière qui sort du Djamna you
mtso ou lac d'Adza se rend au lac Pasomtso qui dépend du
bassin de Yœrou dzang bo tchou.
Au contraire, la géographie chinoise en fait une des
branches de la rivière de Lhari. « Au nord-est de Ghiamda
le Tchouk tchou sort de la montagne de neige Tchou la
(près de la passe de Tola) ; il coule 30 lis vers le nord, entre
dans le lac Djamna you mtso et sort vers le sud est. Après
avoir parcouru l'espace de 250 li, il reçoit du nord le
Dziang la tchou ou la rivière des Osiers qui vient du mont
Djangar Soum ri, et le Sang tchou (rivière de Lhari) qui
vient du mont Sang dzian Sang tchoung ri. » C'est la ver-
sion que nous avons adoptée pour tracer la rivière d'Adza
ou Niou tchou.
Mais la géographie chinoise nous ouvre encore une autre
perspective à propos de la principale branche de la rivière
Lhari ou Ken pon (Gak bo). En effet les monts Sang tchoung
384 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
s'étendent du Tengrî nour au lac Moudik you mtso et dans le
nord de ce lac. Et alors on peut se demander si la rivière
de Lhari ne contourne pas cette chaîne et si elle n'est pas
liée au Nag tchou. Y at-il eu ici une inconnue pour les
Lama, et une confusion sur la carte de d'Anville entre le
haut Ken pou et le Kara Oussou qu'elle identifie avec la
haute Salouen ?
J'estime que c'est là un doute permis; mais, dans le
doute, nous admettrons, comme d'Anville, que le Nag
tchou et le Kara Oussou dépendent de la Salouen et non de
la rivière de Lhari ou Ken pou.
Nous avons déjà exprimé nos doutes sur la position de
Dardzoung et, par suite, sur la rivière qui y passe. Cette
rivière, d'après d'Anville, passerait aussi à Biambar (Pian
pa); et, avant d'aller se jeter dans la Salouen, elle recevrait
les petits cours d'eau de Lhadzé, Bari et Chobando.
D'après la géographie chinoise la plaine arrosée par ce
système de rivières serait la plus étendue du Thibet. Le
P. Hue, qui rappelle cette remarque, ajoute que, si elle
est exacte, le Thibet est un pays bien abominable.
Le fleuve que nous franchissons à Kia yu kiào, porte le
nom thibétain de Oïr tchou ou celui de Kara Oussou en
Mongol. Ces dénominations ne suffisent pas pour faire dis-
paraître le doute que nous avons exprimé plus haut. Les
Lama ne paraissent pas avoir descendu ce fleuve entre les
longitudes de 89" et 93°, et ils auraient pu relier le Kara
Oussou (dans le nord-est du Tengri nour) avec le fleuve
passant à Kia yu kiao au lieu de lui faire rejoindre la
rivière de Lhari. Entre 93° et 94°, il vaudrait donc mieux
conserver au fleuve passant à Kia yu kiao le nom de Souk
tchou que porte sa branche septentrionale.
En tout cas, on ne saurait douter que ce fleuve (rivière de
Kia yu kiao) est le même qui passe à Menkong sous le nom
de Loutzé ou Nou kiang et qu'on nomme Salouen en Bir-
manie.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 385
Le seul affluent important que nous lui connaissions est
la rivière appelée « Ou Kio » par Tabbé Desgodins, rivière
que la carte de d'Anville fait passer à Tsatsorgang(Tchrayul),
et dont la source serait sur la même latitude que Bathang.
Suivant la carte publiée en 1875 par l'abbé Desgodins, j'avais
d'abord prolongé le tracé du Ou Kio jusqu'à quatre jours de
marche au sud de Tsiamdo; mais en relisant son livre. « La
mission du Thibet (p. 171) je suis revenu à l'interprétation
pure et simple de la carte de d'Anville qui indique ici deux
cours d'eau presque dans le prolongement l'un de l'autre :
l'un, le Dzi tchou, affluent du Mékong; l'autre, le Ou Kio
affluent de la Salouen. Ainsi je reste fidèle d'une part à la
géographie chinoise et à la carte de d'Anville; et d'autre
part, on comprend maintenant que, après avoir suivi la rive
droite du Lan tsan kiang (Mékong) pendant trois jours et
traversé non le Ou Kio, mais le Dzi tchou, l'abbé Desgodins
ait été obligé de traverser au bout de quatre autres jours le
Ou Kio pour arriver à Fonda située sur la rive droite de
cette rivière.
A propos du Tchitom tchou et du Ken pou, nous ne ferons
ici qu'une seule observation; mais elle a son importance :
c'est que le Ken pou n'est pas le cours supérieur du Lo tchou.
Ces deux cours d'eau sont entièrement distincts jusqu'au
point où nous les avons suivis ; et, s'ils se réunissaient ce ne
pourrait être qu'au sud du parallèle de 28° et à l'est du mé-
ridien de 95°, ce qui placerait leur jonction dans le bassin
de riraouady.
Pour qu'il en fût autrement, il faudrait admettre que les
cartes des Lama, celle de d'Anville et la géographie chinoise
fussent erronées ici à un point qui dépasse infiniment trop
les limites habituelles ; il faudrait en effet que les distances
relatives eussent été doublées et l'orientation changée de
90° I J'ajoute que, tel qu'il ressort de notre interprétation,
le tracé du Tchitom tchou s'accorde avec le caractère
hydrographique et orographique du Thibet oriental que
386 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE tHIBET ORIENTAL.
nous coDnaissonSy et qu'il n*en serait plus de même si la
direction principale de ce réseau fluvial était le sud-ouest
et non le sud-est.
Je n'ai point parlé jusqu'à présent d'une rivière Talouka
que Wilcox supposait, il y a soixante ans, être le prolon-
gement de la rivière deBràhmakund et qui viendrait couper
notre tracé du Ken pou (Gak bo) à quelques milles au sud-
est de notre point F. Nous discuterons cette hypothèse
quand nous pourrons mettre en regard les hypothèses con-
tradictoires. Pour le moment nous ne tenons compte que
des données précises ou considérées comme exactes ; et,
sur le parallèle de 28% ces données se bornent, à Test, à la
Salouen, et, à l'ouest, au confluent de la rivière Brahma-
kund et du Lat thi.
D'après les constructions que nous avons faites pour dé-
terminer le bassin du Tsan po de d'Anville, Tareng dzoung
se trouverait par près de 28» nord et 90''25 sur un affluent
de la rivière Lopra tchou ou Monass.
Mais d'après le voyage de Nain Singh entre Ghétang et
Dirang dzong, nous devons reconnaîlre qu'ici les Lama
avaient confondu le tracé de différents cours d'eau. Nous
n'avons aucune donnée qui nous permette d'identifier Ta-
reng dzoung et Dirang dzong. Cependant cette identification
nous paraît probable quand nous remarquons rorientation
relative de Monadzona et Tareng dzong*.
Notons encore que sur la carte de d'Anville, entre lé Mon
tchou et son Tsan po les seules indications sont des chaînes
de montagnes et le plateau ou le temple Dsiri. Pas un trait
ne représente la rivière Soubansiri qui est restée inconnue
1. f Au moment où Bous terminions ce travail, nous avons eu con-
naissance du General Report on the opérations of the Survey of India
Département de 18S3-1884, qui contient (p. xliv) les notes du colonel
Tanner snr les voyages d'un lama entre Tlnde et le lac Palté. Nous avons
enu compte sur notre carte des indications que ce travail fournit sur la
région comprise entre le Tsanpo et le parallèle 28% à Touest du méri-
dien de 89«40'.»
MÉMOIRE GÉOGKAPHlQUE SUR LE THlBET ORIENTAL. 387
des Lama, et qui, pour nous, est le cours inférieur du
Moun tchou.
Que Ton suppose maintenant la feuille de construction
n" 2 du Thibet oriental rapportée sur une carte de l'Asie
centrale et on remarquera :
Que tous les grands fleuves dont nous avons parlé :
Kin cha Kiang, Mékong, Salouen, Ken pou (Gak bo), Yœrou
Dzang bo, prennent leur source dans la région centrale du
Thibet, à peu près sur une ligne qui relierait le lac Mansa-
rovar aux sources du Kin cha Kiang.
Cette ligne, dont la direction générale serait à peu près
le nord-est — sud-ouest, est environ deux fois et demie plus
longue que celle qui relierait Gya la Sindong à Tsiamdo,
positions entre lesquelles les fleuves viennent converger en
suivant les directions générales comprises entre le sud-
est et Test.
A partir de la ligne Gya la Sindong-Tsiamdo, les fleuves
coulent parallèlement au sud-est jusqu'à la rencontre d'une
ligne qui joindrait la rivière de Brahmakund à Bathang au-
dessous de laquelle le Yœrou dzang bo tourne brusquement
au sud-ouest, tandis que les autres fleuves, après avoir coulé
plusoumoins longtemps parallèlement au sud, divergent du
sud à Test pour se rendre à l'Océan, depuis le golfe de
Martaban dans la mer des Indes jusqu'à la mer Jaune dans
l'Océan Pacifique.
Nepeut-oD concevoir les mouvements du sol qui ont pu
modifier le cours général de ces fleuves ?
Peut-on supposer que les soulèvements dans le sens
est et ouest, tels que les Kuen-lun et les Himalaya, entre
lesquels s'étend le Thibet, sont antérieurs aux soulèvements
nord et sud ou nord-ouest — sud-est qui ont rapproché pa-
rallèlement les fleuves dans les régions indiquées plus haut?
Quoi qu'il en soit, les renseignements orographiques que
nous ont fournis tous les documents, depuis la carte de
d'Anville et la géographie chinoise jusqu'aux plus récents.
388 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
permettent de tracer à peu près les lignes des principaux
soulèvements et celles de partage des bassins.
A partir du Népaul le soulèvement méridional de l'Hima-
laya suit à peu près le 28* parallèle jusqu'à Tareng dzong
et semble passer ensuite par le plateau Dsiri, les sources du
Dibongy du Lo tchou, le lac Amdso et un peu au nord de
Kiang ka et Bathang.
La seconde chaîne de l'Himalaya S qui passe au sud du
haut Indus et longe la rive droite du Yœrou dzang bo, se
relève aussi dans le nord de Tareng dzong, au point où le
Tsan po de d'Anville doit prendre sa source, et semble se
diriger de là sur Tsiamdo.
Les grands fleuves du Thibet oriental traversent ces deux
soulèvements, et c'est précisément entre eux qu'ils coulent
parallèlement.
Je regretterais davantage ici que l'espace et le temps me
fissent défaut si je n'estimais que le résultat de mes obser-
vations et recherches sur la formation du plateau central
du Thibet est plutôt du domaine de la spéculation que de
celui de la science qui doit reposer sur des faits précis et
non sur des séries de déductions hypothétiques.
L'existence de lignes de hauteurs rehant dans le sens
nord-ouest — sud-est, ces deux soulèvements principaux ne
saurait être niée quand on lit la géographie chinoise indi-
quant l'orientation de ces chaînes, la plupart très élevées,
et leurs distances à des points que nous avons fixés. S'il en
est une parmi elles que nous puissions bien suivre d'un
bout à l'autre de notre feuille de construction n» 2, c'est assu-
rément celle qui borde à l'ouest le cours du Ken pou (Gak
bo).
De l'extrémité nord-est du Tengri nour, nous la voyons
se diriger vers Test-nord-est sous le nom de monts Sang
dzian tchoung ri jusqu'au nord du lac Moudik you mtso;
I. Elisée Reclus la nomme « Trans-Himalaya » dans le nord de Jlndo.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE. THIBET ORIENTAL. 389
de là elle prend la même directiou que le Ken pou, et nous
la trouvons décrite sous les noms de monts Choula gang
dzian, — Bouraisoung ou Singari — Anghiri et Sémaloung
la. Sa hauteur varie de 5500 mètres (par la latitude de
Lbari) à 4640 mètres lorsqu'elle atteint le soulèvement de
l'Himalaya méridional entre le Ken pou et les sources du
Dibong. En suivant sa direction à travers l'Himalaya, nous
rencontronsjustement l'extrémité septentrionale de la chaîne
des Patkai élevée de 4500 mètres à l'ouest de l'Iraouady.
De cette grande chaîne, le terrain descend vers le Niang
tchou et le Yœrou dzang bo, ainsi que le prouve la direc-
tion des rivières Ba tchou, Dimou, Dibong, etc.
Outre qu'entre cette chaîne et les sources connues du
Dibong il n'y aurait pas placé pour le cours d'un grand
fleuve, on ne peut admettre que^ des environs de Dzini,
le Yœrou dzang bo coule dans le sens opposé à la pente du
terrain et vienne décrire au nord du Dibong le grand arc
de cercle dont nous avons parlé précédemment. — Cette
observation déduite du caractère orographique de la région
confirme les résultats de notre étude hydrographique.
A l'est du Ken pou, les lignes de partage des autres bas-
sins suivent les mêmes directions que la précédente. De
Test, — de l'est-nord-est ou du nord-est, nous les voyons
converger sur la ligne Gya la Sindong-Tsiamdo, courir
ensuite parallèlement au sud-est puis au sud, pour diverger
enfin comme les grands fleuves.
A l'ouest du Yœrou dzang bo tchou, cette régularité dis-
paraît; la raison en est simple : Les deux soulèvements
principaux sont ici fort rapprochés, puisque l'Himalaya
méridional est par ^S° de latitude, et que l'autre se trouve
par29<* (monts Tamar la, Palungri...). Les cours d'eau se-
condaires compris entre ces deux soulèvements, rapproches
ici dans le sens nord-sud, sont donc obligés de prendre,
non plus la direction générale sud-est, mais une direction
presque est et ouest, ainsi que le montre bien notre cours
390 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
rectifié du Tsan po de d*Anville, jusqu'au moment où,
dans des gorges dirigées de nouveau vers le sud-est, ils
pourront s'échapper de THimalaya méridional.
Il serait donc tout à fait contraire au caractère orogra-
graphique du Thibet oriental tel que nous venons de l'ex-
poser, de supposer :
1° Que la chaîne du Ken pou s'arrête à l'Himalaya et ne
se telie pas dans le sud à celle des Patkai.
2° Que le Soubansiri puisse venir du nord (comme cer-
tains cartographes modernes Font représenté passant à
travers leTsan po de d'Aaville que les cartographes suppri-
maient ou identifiaient peut-être avec le vrai Tsan po ou
Yœrou dzang bo.
Raccordement des fleuves du Thibet avec ceux de VInde
et de la Birmanie d'après la géographie chinoise. — La
carte manuscrite de d'Anville (Bibliothèque du ministère
des affaires étrangères) porte, ainsi que nous l'avons dit,
quelques notices aux points où il a arrêté les principaux
fleuves, et ces notices extraites des notes des Lama ou de la
géographie chinoise par les jésuites de Pékin ont évidem-
ment inspiré à d'Anville l'idée de l'identification du Tsan po
et de riraouady, identification que Klaproth a adoptée plus
tard.
Voici, tels qu'on les trouve dans la géographie chinoise
traduite par Klaproth, les notes relatives au raccordement
des fleuves du Thibet.
l'Le Moun tchou a sa source dans les monts Tamar la,
coule à peu près de V ouest à Vest^ puis au sud-est en entrant
dans le pays de Wlokba ou K'iokabja habité par les Moun
où il se joint au Yœrou dzang bo.
io bis. Passage différent sur le même fleuve : des monts
Tamar la, il court au sud-est^ reçoit dans le voisinage de
Tarn dzong le Loubnak tchou qui vient de l'ouest, et entre
dans le pays de H'iokba.
2° Le Yœrou dzang bo tchou (Tsan po) après avoir passé
MÉMOIHE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 391
entre Naï dzong et Dzélagang, sort du Thibet par le défilé
de Singhiankhial pour entrer dans le pays de Hlokba habité
par les Moun. Il traverse ce pays du nord au sud, se dirige
ensuite au sud-sud-ouest, entre dans l'Inde et va se jeter
à la mer.
2» bis. Passage différent sur le même fleuve : du pays de
H'iokba le fleuve coule au sud-est, entre dans le Yunnan
près de Young tchéou et y devient le Pinlang kiang.
3« Le Gak bo dzang bo ou Ken pou, après avoir reçu le
Bo dzang bo, entre dans le pays de H'iokba habité par les
Mottn, (îoule vers le sud-est, entre dans le Yunnan, par
le nord-ouest, près du fort de Thian than kouan et y
devient le Loung tchouan kiang (rivière Choueîy, affluent de
llraouady).
3° bis. Passage différent sur le même fleuve : en sortant du
pays de H'iokba, le Gak bo coule au sud-est et se réunit au
Yœrou dzang bo.
4" Le Tchodh teng tchou ou Tchitom tchou (formé des
deux rivières Lo tchou et Man tchou qui coulent au sud)
coule également au sud et se réunit au Gak bo dzang bo
(Ken pou) dans le pays de H'iokba habité par les Moun.
4** bis. Passage différent sur le même fleuve : ce fleuve
coule au sud et entre dans le pays de H'iokba où il se réunit
au Yœrou dzang bo.
Je ne pousserai pas plus loin les citations.
On voit que, pour chaque fleuve, il y a deux explications
différentes à partir du point ott les fleuves entrent dans ce
fameux pays de Lhokbadja, Lhokaptra ou H'iokba, habité
par les Moun, pays qui s'étendait, pour les géographes chi-
nois, du Moun tchou par 89* jusqu'à la Salouen par 96**; et
de 25* à 29" de latitude entre les méridiens de 94» à 96^
Quelle que soit la signification particulière du mot H'io-
kabdja, sur laquelle on a beaucoup discuté depuis Klaproth
jusqu'à présent, le géographe doit y voir ceci : c'est que
H'Iokabdja était synonyme de terra incognita et que les
«392 MÉMOinK GÉOGRAPHIQUE SUR LE) TUIBËT ORIENTAL.
Moun sont les tribus sauvages qui habitent cette région
alors entièrement inconnue des Lama et des Chinois.
Le description même des auteurs chinois en est la preuve.
Tant qu'on est dans le Thibet, les descriptions peuvent être
inexactes, mais elles sont précises et les détails nombreux;
il en est de même quand onentre sur les territoires chinois.
Au contraire, en approchant du H'iokabdja les ambiguïtés
commencent (différence des textes 1, ^, 3, 4, et des textes
numérotés bis), les détails deviennent rares et manquent
complètement pour la traversée de cette région où le cours
des fleuves a été pour ainsi dire perdu et où leurs tracés
ont été facilement confondus.
Les mêmes faits se sont produits dans toutes les régions
peu connues ou inconnues des Chinois. C'est ainsi, qu'après
avoir décrit assez exactement la partie du Lan tsan kiang ou
Mékong qui traverse la Chine, la même géographie chinoise
le fait aller se jeter dans le golfe du Tonkin.
On comprend donc que, si la géographie chinoise doit
être considérée comme un document de quelque valeur
pour les régions que les Chinois connaissent, et elle nous
a été utile au Thibet, elle ne peut faire foi quand il s'agit
de régions qu'ils ne connaissaient pas, comme c'est ici le
cas. Il faudrait être ignorant ou manquer de sincérité pour
ne pas admettre cette différence de valeur que les textes
chinois trahissent eux-mêmes par leurs ambiguïtés.
J'ai assez souvent remarqué que ceux-mômes qui s'ap-
puient sur ces documents ne les avaient pas étudiés à fond
ou les avaient interprétés à leur fantaisie: nous en donne-
rons tout à rheure une preuve des plus remarquables.
Si nous comparons les notes 1, !2, 3, 4, et les notices bis
nous voyons que, malgré le vague des unes et des autres,
les secondes ne donnent aucun détail, mais affirment très
nettement que le Tchitom tchou et le Ken pou (Gak bo) se
jettent dans le Yœrou dzang bo qui, lui, serait le Pin lang
kiang. (D'après la géographie chinoise, cette rivière est I
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 393
rivière Taping, affluent de riraouady). Inutile d'ajouter
quMl n'y a pas un mot sur le cours du Yœrou dzang bo
entre le défilé de Singhian kialet le point de la Birmanie où
il deviendrait le Pin lang kiang. Or la distance à vol d'oi-
seau est de 300 milles à travers une région alors inconnue !)
Les notices 1, i, 3, 4, fournissent au contraire quelques
détails et donnent une théorie différente de raccordement
des fleuves : ainsi le Yœrou dzang bo en sortant du défilé
de Singhian kial tourne au sud-sud-ouest pour entrer dans
rinde. Il n'est plus question de jonction entre ce fleuve et
les suivants : Ken pou(Gak bo)etTchitomtchoUy assimilés :
le Ken pou au Loung tchouan kiang (rivière Choucly, af-
fluent de riraouady), et le Tchitom tchou à un affluent do
gauche du Loung tchouan kiang.
Ainsi donc les notices i, 2, 3,4, laissent envisager la
jonction du Yœrou dzang bo avec le Brahmapoutre et rat-
tachent le Ken pou (Gak bo) et le Tchitom tchou au bassin
de riraouady; tandis que les notices {bis) affirment l'iden-
tité du Yœrou dzang bo avec le Pin lang kiang (affluent de
riraouady) et font du Ken pou et du Tchitom tchou des
affluents du Yœrou dzang bo.
S'il eût fallu choisir entre ces deux systèmes absolument
hypothétiques, on aurait dû adopter le premier qui s'écarte
moins des résultats d'une reconstitution mathématique de la
carte de d'Anville ou de l'étude des documents les moins
inexacts sur le Tbibet.
Mais Klaproth qui ne s'était point soucié de faire des
calculs qui l'auraient empêché d'allonger de deux degrés
et demi vers l'est le tracé du Tsan po, choisit le plus vague
des deux textes parce qu'il répondait mieux à son idée pré-
conçue sur la grandeur du Tsan po; et c'est ainsi que, sur
une simple assertion, d'autant plus douteuse que la géo-
^aphie chinoise lui offrait ici une double hypothèse, il
dessina ou bouleversa la carte de la partie sud du Thibet.
La preuve qu'il prétend faire de l'identité du Yœrou
394 MÉMOIBE GH:OGaAPHIQUE SUR LE TflIBET ORIENTAL.
dzang bo et de Tlraouady est basée sur des considérations
absolument fausses, et personne n'aurait dû s'en aper-
cevoir mieux que Klaproth lui-même. On peut en juger
(Voir Magasin asiatique, p. 253-257) en lisant le passage
relatif au Ta kin cha kiang ou grand Kiucha kiang(Iraou»dy).
Il commence par dire que la source du grand King cha
kiang (qu'il ne faut pas confondre avec le King cha kiang
ou Yaug tsé kiang) se trouve dans la partie la plus occiden-
tale du Thibet, où il sort des monts Kouen lun, et qu'on
perd son cours à travers la Tartarie et le Thibet, Aussi, de
la source il passe de suite en Birmanie ou il nous décrit le
cours d'une rivière appelée également Ta kin cha kiang,
dont le principal affluent de gauche serait le Pin lang kiang.
A la description du Ta kin cha kiang de la Birmanie, des-
cription suivie jusqu'à son embouchure, on reconnaît
l'Iraouady. La description se termine par cette phrase sin-
gulière : c< II n'y a aucun doute que ce fleuve ne soit le
Yœrou dzang bo du Thibet, ajoutent les éditeurs de la
grande géographie impériale chinoise j), et Klaproth ajoute
cette note surprenante : a: Tout ceci démontre clairement
l'identité du Yœrou dzang bo et de Tlraouady ».
Pour tout géographe ceci démontrerait simplement que
Klaproth et les éditeurs de la grande géographie impériale
étaient faciles à contenter en fait de démonstrations, ou
qu'ils se moquaient de leurs lecteurs, à moins qu'ils n'eus-
sent pas le moindre souvenir de ce qu'ils avaient écrit
eux-mêmes.
Gomment, en effet, le Ta kin cha kiang qui prend sa
source dans les monts Kuen iun (Magasin asiatique, p. 253)
et le Yœrou dzang bo qui prend sa source dans les Hima-
laya {Magasin asiatique, p. 308) peuvent-ils n'être qu'un
seul et même fleuve?
Riep n'était donc moins démontré que l'identité du
Yœrou dz^ng bo(Tsan po) at du Takin cha kiang (Iraouady).
Nous n'avions pas de temps à perdre, et nous ne pou-
MÉMOIRE GÉoaRAPHIQUE SUR IS THI9ET ORIENTAL. 395
vioQs nous distraire à prendre constamment Klaproth en
délit de démonstrations imaginaires et d'interprétations
fantaisistes; mais, sur les questions les plus importantes, il
fallait bien prouver notre appréciation de son travail soi-
disant géographique. Nous n'y reviendrons plus maintenant.
De ce qui vient d'être dit, il convient de tirer cette
remarque : Si le Ta kin cba kiang était le Yœrou dzang bo,
celui-ci ne serait donc pas le Pin lang kiang qui est un
affluent de gauche du Ta kin cha kiang, de sorte qu'il y au-
rait encore contradiction entre ce texte et )a notice (bis).
Quand on rapproche la phrase pleine d'assurance des édi-
teurs de la grande géographie ioipériale des notices numé-
rotées (pis)f on se demande s'il ne faut pas voir ici l'œuvre
apocryphe, et maladroitement apocryphe, d'un géographe
fantaisiste chinois.
Enfin, nous dirons que le Takin cha kiang de la Tartarie,
n'étant ni le Kin cha kiang de Chine ni le Yœrou dzang bo
du Thibet, doit être un des fleuves intermédiaires. Et si
l'on suppose, vu l'identité de nom, qu'il soit le Ta kin cha
kiang de la haute Birmanie (l'Iraouady) il n'y aurait au Thibet
qu'un cours d'eau auquel il pourrait être identifié : ce serait
le Ken pou (Gak bo).
Rappelons ici que le géographe anglais Rennel a été le
premier à supposer que le Tsan po de d'Anville appartenait
au bassin du Brahmapoutre, et que le Nou kiang (haute
Salouen) pouvait être l'Iraouady. Ce n'était de sa part que
simples suppositions basées sur le rapprochement des
cours d'eau. La seconde hypothèse parait moins juste que
la première.
Raccordement des fleuves du Thibet j sur le parallèle de
SS"", d'après notre reconstitution de la carte de d'Anville.
— Nous devrions ici résumer tout ce que nous avons dit
sur chaque fleuve. Pour éviter de longues répétitions
nous supposerons qu'on Ta bien présent à l'esprit; et l'on
reconnaitra que, de notre reconstitution de la carte de d'An-
396 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
ville et de Tanalyse que nous avons faite des documents
thibétains ou chinois, il ressort que :
l"* Le Moun tchou coule de l'ouest à l'est et constitue la
principale branche du Soubansiri. Cette hypothèse fondée
sur la disposition orographique de la région et sur la
notice 1 de la géographie chinoise, suppose donc qu'il y a
eu confusion sur les cartes des Lama et de d'Anville entre
le haut Moun tchou et la rivière passant à Tareng dzong.
J'ajoute qu'il se peut que la rivière passant à Tareng dzong
dépende soit du bassin de la rivière Monass, soit du bassin
du Soubansiri.
^''Le Soubansiri ne s'étend pas dans le nord o^ il est
limité par la chaîne Dak bo ou Tac po sira gang tsian ri et
par le Tsan po de d'Anville.
3" Le Tsan po de d'Anville n'est qu'un afQuent du Yœrou
dzang bo ou vrai Tsan po. Il coule à peu près de l'ouest
à Test et se jette dans le Yœrou dzang bo près de Dzélagang.
4° Le Tsan po ou Yœrou dzang bo enveloppe au nord le
Tsan po de d'Anville, reçoit le Niang tchou près de Gholga
dzong et le Tsan po de d'Anville près de Dzélagang; puis
passant à l'est de Dzini (Ghaï) il coule presque du nord au
sud dans le défilé Singhian khial d'où il sort sous le nom de
Dihong-Brahmapoutre.
5° Les affluents principaux du Yœrou dzang bo (Dihong
ou Brahmapoutre) sont à l'est : le Ba tchou, la rivière de
Diraou dzong, le Dihong, le Lohit ou rivière de Brahma-
kund avec ses affluents Digourou, Tidding, Diri, Lathi.
Toutes ces rivières sont, d'après ce que nous avons dit,
limitées à l'est par la chaîne Anghiri, Sémaloung la et
Patkaï qui ferme ainsi à l'est le bassin du Brahmapoutre.
6o La rivière de L'hari (Ken pou ou Gak bo dzangbo), coule
à Test de la chaîne précédente et va se réunir à l'une des
branches de l'Iraouady nommées : Nam kiou, Nam disang,
Phong may, c'est-à-dire sur le parallèle 28" entre 95* etOS^^SO'.
Il ressort d'un travail spécial que nous avons fait sur la
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 397
région <!omprise entre les méridiens 95" et 97" et les paral-
lèles 24'^ et 29° que la rivière Ghouély ou Loung tchouan
kiang ne se joint ni au Ken pou (Gak bo) ni au Tchitom
tchou. (J'en dirai quelques mots plus tard.)
7° Le Lo tchou et le Man tchou se réunissent entre les
points Ho et H,. Par suite le Tchodteng ichou ou Tchitom
tchou dépend aussi du bassin de l'Iraouady, et peut être le
cours supérieur d'une des deux rivières suivantes : Phong
mai ou Nam mou (rivière Taping ou Pinlang kiang).
DEUXIÈME PARTIE
ACHÈVEMENT DE LA CARTE DU THIBET ORIENTAL
TIII. Beetifleation den baiisiiis du Tehitom tehou et du
HLen pou (Cak bo).
Résumé des divers renseignements recueillis jusqu'en 1883 sur la région
comprise entre la rivière de Bralimakund et la Salouen (voy. feuille de
construction n" 3). — Position de Samé et renseignements hydrogra-
phiques d'après les explorateurs de la Salouen. — Position de Samé et
renseignements hydrographiques d'après les explorateurs du Brahma-
poutre (Brahmakund). — Détermination des positions de Rima et de
Samé déduite des indications recueillies à Test et à Touest. — Rectifi-
cation des tracés du Tchitom tchou et du Ken pou (Gak bo).
L'analyse des documents originaux nous a fourni des
résultats que nous avons encadrés pour ainsi dire dans des
limites précises ou considérées comme exactes. Ce faisant^
nous avons tenu compte de tous les documents existants
jusqu'en 1883, sauf dans la région comprise entre les mé-
ridiens de 95^30' et ^T et au sud de 29*, région sur laquelle,
à défaut de documents précis, nous avons des renseigne-
ments plus ou moins vagues, que nous allons étudier. Mais
cette étude ne pouvant être faite avec quelque soin sur
une carte à petite échelle, nous refiorterons les résultats
déjà obtenus entre 95" et 97« et les parallèles 28» et 29»,
soc. DE GKOGR. — 3« TRIMESTRE 1887. YHI. -^ 26
398 MÊMOmE GÉOGRAPfilQUE SUR LE tHÎBET ORIENTAL.
sur la feuille de construction n** 3 (à échelle double des
autres cartes). Nous y traçons également le cours de la Sa-
louen et des divers branches del'Iraouady au sud du 28* de-
gré d'après un travail spécial que j'ai fait sur cette région,
travail que je ne saurais expliquer sans sortir du cadre de
ce niémoire.
Résumé des divers renseignements recueillis jusqu'en
1883 sur la région comprise entre la rivière de Brahmakund
et la Salouen. — Voyons maintenant les renseignements
dont nous disposions; nous ne les empruntons, bien
entendu, qu'aux voyageurs qui ont approché de la région
en question ; c'est-à-dire :
A Wilcox, Grifôth, Rowktt, Kriek et Bouri et Cooper qui
ont voyagea l'ouest (bassin de Brahmapoutre);
Aux officiers anglais, au pandit Alaga^ qui ont voyagé au
sud (bassin Iraouady) ;
Aux missionnaires français (particulièrement Mgr Desma-
zures et l'abbé Desgodins) qui, depuis trente ans, ont résidé
dans l'est (bassin de la Salouen).
En outre des ouvrages ou revues contenant les relations
de ces voyageurs, nous avons une longue correspondance
avec l'abbé Desgodins qui a bien vofilu discuter avec nous
la plupart des hypothèses que nous lui soumettions avec
croquis à l'appui. Ces discussions lui ont fourni l'occasion
de nous envoyer plusieurs renseignements que nous n'avions
point trouvés dans ses publications ou qui modifiaient ceux
qu'il avait primitivement donnés.
Ce que nous chercherons dans la correspondance de
l'abbé Desgodins ainsi que dans les relations des autres
voyageurs, ce ne sont point les théories fantaisistes^ les sys-
tèmes hypothétiques que nous trouverions généralement
bâtis sur des ressemblances de noms, mais ce sont des faits
iiîdubitables et des renseignements d'un caractère précis^
mathématique.
II est bien arrivé que des renseignements présentant ce
MÉIfOlBE oéOGRAPHIQIlE ISÛR LE tatEHEt ÔRfENTAL. 399
caractère étaient modifiés quelque tetnps après et qu'il nous
fallait à notre tour modifier notre travail. C'est ainsi que
les indications successivement données sur la position de
Sanggak tchoui dzong, qui joue dans notre reconstitution
du sud-est du Thibet un rôle aussi important que Tsiamdo
dans le nord, nous ont oUigé à recotîimencer souvent le
tracé du Tchitom tchou et du Ken pou (Gakbo).
Je ne ferai point passer le lecteur par tous ces essais, et
je me bornerai à expliquer le dernier tracé auquel je
m'arrêtai en 4882.
PosUion de Samé et renseignements hydrographiques
d'après les explorateurs de la Salouen. — En allant de la
Salouen vers l'ouest, nons prendrons nos premiers rensei-
gnements dans une lettre de Mgr Desmazures à M. Bi-
gandet.
ce Dans cette région^ dit Mgr Desmazures, à Fouest de la
Salouen, appelée Loutzé kiang, à environ 30 milles, se
trouve une haute chaîne de montagnes à l'ouest de laquelle
coule une rivière peu considérable appelée Koutzé kiang ou
Schété kiang. Ëile entre att sud dans le Tumari sous le nom
deLoung tchouankiang, et joint l'Iraouadyau sud deBhamo.
La Koutzé kiang prend sa source entre les sous-préfectures
de Tzarong et de Dzain ou Dzayul, qui font partie de la pré-
fecture thibétaine Song nga kieu dzong (Sanggak fchoui
dzong).
1 Entre la Koutzé kiang et une autre rivière considérable
appelée Oak bo dzang bo qui va se jeter dans Tlraouadj, il
y a plusieurs chaînes de montagnes dont la direction géné-
rale est nord-est. Le Gak bo dzang bo est appelé Ken pou
dzang bo par les Chinois, et rivière Dzain par les riverains
de la Salouen, parce quelle arrose la sous-préfecture thibé-
taine de ce nom.
> Dans la soud-préfecture de Dzain ou Dzayul, selon les
ThibétainSj se trouve le village de SatHé où fbrent assassinés
la» deux misÂonHaires français Krich et Bouri, en 1854*
400 MÉMOIKE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TH1B£T ORIENTAL.
» Il faut sept jours d'mi voyage très pénible pour aller de
la Salouen au Ken pou ou Gak bo ou rivière Dzain. A deux
jours de Samé se trouve Oua, dernier village thibétain dans
la direction des Michemis. »
Avant de traduire ces renseignements sur notre feuille
n"" 3, il convient de mettre en regard ceux que nous avons
puisés à d'autres sources.
L'abbé Desgodins affirme être allé en trois jours de Men-
kong à la Salouen; il ajoute que de Yang tsa, sur le
Mékong, à Lakongra, sur la Salouen , les pèlerins thibétains
qui passent par le mont Dokéla ne mettent pas plus de trois
jours.
(Ces deux indications précises, certaines, nous ont
d'abord engagé à reporter encore de 4 à 5 milles à Test le
cours de la Salouen entre Menkong et Tchamoutong.)
Il affirme encore, de visUj qu'à l'ouest de Tcbamou tong,
la frontière chinoise suit la grande chaîne qui court nord-
sud à l'ouest de la Salouen, et que de Tcbamou tong à la
frontière chinoise il n'y a pas plus de deux jours de chemin,
même pour des porteurs de bagages.
Ces deux jours de route, dans de pareilles conditions, ne
représentent certainement pas 14 milles en projection hori-
zontale sur la carte, soit à peu près la moitié de la distance
qu'indiquait Mgr Desmazures. Bien que le chiifre donné par
l'abbé Desgodins nous paraisse un maximum, nous suppo-
serons cependant que la grande chaîne est à environ
20 milles à l'ouest de la Salouen entre Menkong et Tcbamou
tong, et nous tracerons à l'ouest de cette chaîne la Koutzé
kiang ou Schété kiang qui, plus au sud, porte le nom de
Loung tchouan kiang ou Chouély. Étant donnée son altitude
par la latitude de 25° cette rivière ne peut être ni le Ken pou
ni le Tchitom tchou : sa source doit se trouver à peu près
par la latitude de Menkong sur le revers occidental de la
grande chaîne dont nous venons de parler, dans la sous-
préfecture de Djroupa, qui est bien située, ainsi que le dit
MÉMOIRE fiKOÛRAPHIQTTE SUR LE THTRET ORIENTAL. 401
Mgr Desmazures, entre celles de Tsarong et de Dzain
(Dzayul).
Mgr Desmazures ajoute qu'au delà de ia rivière Koutzé-
kiang, il y a plusieurs chaînes de montagnes courant nord
et sud, direction probablement exacte, car toutes les rivières
que nous connaissons déjà : Mékong, Sabuen, Koutzé kiang,
Nam disong, Nam kio ou Nam tchou ont cette direction
générale.
C'est derrière ces chaînes de montagnes — Mgr Desma-
zures ne nous dit pas combien il y en a — et, par consé-
quent, sans communication avec la Kontzé kiang, que
coulerait la rivière Ken pou gak bo ou Dzayul, qui traverse
la sous-préfecture de ce nom.
(Nous remarquerons ici que lenom de uDzayul tchou» ou
Dza tchou, rivière du Dzayul, est un nom qui s'applique et
a été appliqué à tous les cours d'eau qui arrosent cette sous-
préfecture, et que Mgr Desmazures, en disant que Samé se
trouve dans cette sous-préfecture, ne précise pas sur quelle
rivière du Dzayul est le susdit village.)
L'abbé Desgodins, aprèsavoir placé sur ses cartes Song nga
Kieu dzong (Sanggak tchoui dzong) à cinq jours de marche
à Touest de Menkong, a écrit que cette localité se trouvait
à environ sept jours de marche dans le nord-ouest de Men-
kong, soit 49 à 50 milles. Cooper indique aussi ïa direction
nord- ouest de Bonga à Sanggak tchoui dzong, et ajoute
qu'il faut dix-huit jours pour aller de Bathang à Samé, soit
six à sept jours de Menkong à Samé.
L'abbé Desgodins dit encore qu'il faut à peu près cinq
ou six jours pour aller de Sanggak Tchoui dzong à la sous-
préfecture de Dzayul.
Cette sous-préfecture étant comprise entre les directions
ouest et sud par rapport à Sanggak tchoui dzong, et à en-
viron 40 milles de cette localité, le bassin de notre Lo tchou
et notre Ken pou Gak bo doivent être dans le Dzayul.
L'abbë Desgodins affirme qu'il faut sept jours pour aller
402 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TBIBET ORIENTAL.
deMen kong à Rima ou Roemah située dans le voisinage de
Samé, qui est sur la route de TAssam.
Rima serait donc à environ 49 milles de Men kong, ce qui,
en supposant une direction ouest, placerait ce village près
de Sj sur notre Lo tchou ou sur son affluent le Dza tchou.
Nous remarquerons que Mgr Desmazures disait qu'il fal-
lait sept jours d'un voyage très pénible pour aller de la Sa-
louen au Ken pou (Gak bo) qu^il appelle aussi Dzaii^ ou Dza
tchou. Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que le Ken pou
vînt atteindre la longitude de 95«20' par la latitude de SS^'âO'
environ, ou rejoignît ici le Lo tchou, ou enfin que le cours
du Lo tchou fût aussi reporté plus à Test.
Or, la jonction du Ken pou et du Tchitom tchou ne peut
se faire que beaucoup plus au sud d'après tout ce que nous
avons expliqué dans la première partie de ce mémoire ; et,
d'autre part, si nous reportions plus à Test le cours du Lo
tchou^ nous nous heurterions à la chaîne de montagnes qui,
d'après Mgr Desmazures, ferme à l'ouest le bassin de la Kou-
tzé kiang.
Gomme les distances indiquées par renseignement ou de
la façon susdite sont toujours trop grandes, et que celle-ci se-
rait beaucoup trop faible, il ne nous reste plus qu'à suppo-
ser que la rivière indiquée à Mgr Desmazures sous le nom
de Dzain ou Dzayul était le Dza tchou, affluent du Lo tchou,
et non le Ken pou (Gak bo) ; cela paraît d'autant plus certain
quand on remarque que son chiffre de sept jours de marche
est donné entre deux phrases oti il est question de Samé
dont la distance à Menkong est bien telle d'après Cooper et
l'abbé Desgodins.
Notons enfin que Mgr Desmazures dit que le Ken pou (Gak
bo) se jette dans l'Iraouady, et que l'abbé Desgodins, avant
de quitter le Thibet, affirmait, d'après tous les indigèries
consultés, que les rivières du Dzayul coulaient à l'Iraouady
et non au Brahmapoutre. Il est vrai que le séjour de l'Inde a
influencé les souvenirs du vaillant missionnaire explorateur
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 403
et Ta porté, lui aussi, à appliquer à la géographie la théorie
des opinions fiuçcessives ; mais comme la géographie diplo-
matique des Anglais ne m'inspire pas confiance (on en
verra plus loin la raison), je m'en rapporte aux renseigna-
ments que l'abbé Desgodins dx)anait quand il voyageait antre
le Mékong et la Salouen*
Ainsi donc, d'après les renseignements des explorateurs du
Lan tsan kiang et de la Salouen :
1" Samé est à environ 50 milles dans l'ouest de Meokong;
soit en S^ sur le Dza tchou ou sur le du Lo tchou;
2» Les rivières du Dzajul (bassin Tchitom tchou et Ken-
pou (Gak bo dzwg bo) vont se jeter à l'Iraouady et non au
Brahmakund*
Position de Samé et renseignements hydrographiques d'au-
près les explorateurs du Brahmapoutre. — Voyons mainte-
nant quels renseignements nous donneront les voyageurs qui
se sont avancés dans l'est en remontant la rivière de Brah-
makund.
Le premier de ces voyageurs, Wilcox, remonta la rivière de
Brahmakund à quelques kilomètres en amont du village de
Jingsha.
Le premier, en 1826, il traça par renseignement le proton*
gament de la rivière de Brahmakund, que nous avons indiqué
en pointillé sur notre feuille 3. On voit que, d'après ces
renseignement6,cette rivière aurait deux sources principales,
laTaloudinget la Talouka^;et Wilcox prolongeait le cours
de celle-ci jusque par 28*^30' de latitude, ise qui la ferait
rejoindre notre Ken pou (Gak bo) et même notre Lo tchou.
Il est évident que si ces indications étaient exactes, nous
n'aurions plus qu'à déclarer que le Ken pou et le Lo tchou
sont des affluents du Brahmapoutre ; mais Wilcox lui-même
ne les a données que pour ce qu'elles valaient. Bans son
texte y il dit que la rivière de Brahmakund vient de Vest, au
1. Noms 80U8 lesquels les indigènes questionnés par Vilcox désignaient
évidemment le Man tchou et le Lo tchou.
40i MÉMOIRE OÉOGRAPHIOUE SUR LE THIRRT ORIENTAL.
sud des montagnes neigeuses. Pourquoi donc, sur son rro-
quiSy avoir fait venir la Talouka du nord-est ?
Depuis Wilcox jusqu'à présent, toutes les cartes ont
reproduit ce tracé ; mais si Wilcox était excusable de tra-
duire sur une carte des renseignements incertains qu'aucun
autre document ne contredisait à cette époque, on va voir
que ses successeurs auraient dû modifier considérablement
son tracé.
En 1837, G ri ffith remonte la rivière de Brahmakund un peu
en amont de Jingsha, premier village michemi; et il prétend
que le cbef du village de Primsong où il s'est arrêté lui a
dit : (( Au-dessus du confluent du Galoum, la rivière de
Brahmakund n'est plus qu'un cours d'eau insignifiant. »
En 1844 ,1e lieutenant Rowlatt remonte la rivière deBrah-
makund jusqu'à son confluent avec la rivière Dou, et il
déclare qu'à 30 milles en amont « la rivière de Brahmakund
n'est plus qu'un insignifiant torrent de montagne. »
On sait que les deux missionnaires français Krick et Bouri
furent assassinés en 1854 à Samé. En 1852 ils avaient fait
un premier voyage de la rivière de Brahmakund à Samé. De
leurrelation j'extrais les renseignements suivants:
c( 1^ A 5 ou 6 kilomètres à Vest de Jingsha, la rivière
Pramo vient du nord-ouesl se jeter dans le Brahmapoutre ;
» 2° Le jour suivant on arrive au village Michemi de Kotta;
)) 3° A une autre journée de marche se trouve le confluent
du Brahmapoutre et de l'Ispack, qui vient du nord-ouesi;
puis on arrive à Oualong, premier village thibétain. A partir
de Oualong, la vallée s'élargit sur les deux rives du Brah-
mapoutre ;
)) 4o A deux jours au delà de Oualong on arrive à Sommeu
(Samé). A 5 ou 6 kilomètres au nord de Samé se trouve
Rima (Uoema), au confluent du Brahmapoutre et d'une autre
rivière qui vient du nord-est. Le Brahmapoutre coule ici
du nord au sud entre de hautes montagnes parallèles qui
l'encadrent de tous côtés;
MÉMOIRE CKOr.RAPHlOÎTE SUR LE TTIIBET ORIENTAL. iOf)
» 5" Au mois de février 4852, nous lûmes obligés de quitter
Sommeu (Samé). Quatre hommes se chargèrent de nos
hottes, et nous reprîmes la direction des montagnes. »
Ce dernier extrait n'est pas moins important que les pré-
cédents. Pas un géographe sérieux qui aura fait de l'explo-
ration ne lira la relation des PP. Krick et Bouri sans être
certain qu'ils n'ont pas suivi du tout leur Brahmapoutre ou
la rivière Brahmakund entre Jingsha et Samé; et le dernier
extrait en est l'aveu. A chaque page on voit les deux
missionnaires escaladant ou descendant des montagnes
énormes au milieu desquelles ils se trouvent perdus. Pour
eux, tous les torrents qu'ils rencontrent sont des affluents
du Brahmapoutre ou le Brahmapoutre lui-même. Mais la
preuve ? Non seulement celte preuve n'existe pas : mais
encore, avec quelque habitude de lire en explorateur des
documents géographiques, on trouve des indications qui font
toujours supposer qu'on passe d'un bassin à un autre, mal-
gré que le brave missionnaire cite toujours le nom du Brah-
mapoutre. C'est bien, en effet, à travers les montagnes des
Michemis que le voyage a été fait à l'aller et au retour ; et
quiconque a voyagé en pays de montagnes, môme infini-
ment moins hautes, ne s'étonnera pas qu'on puisse très faci-
lement y confondre les torrents et les rivières qu'on y ren-
contre.
Ce que nous devons surtout retenir de cette relation ce
sont les distances :
De Jingsha à Oualong, trois jours, soit 21 milles sur la
carte ;
De Oualong à Samé, deux jours, soit 44 milles sur la carte;
Ou de Jingsha à Samé, cinq jours, soit 35 milles sur la
carte .
De Jingsha, un arc decercle de 35 milles viendrait rejoindre
à l'est l'extrémité du Nam kiou (Iraouady). Si donc la direc-
tion était l'est entre Jingsha et Samé, cette dernière localité
se trouverait sur l'Iraouady,
406 MÉMOIHE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
Supposons que la direction de Samé soit un peu plus
septentrionale, et nous placerons le Samé du P. Krick par
environ 28° 1 Of et %"" est. Rima se trouverait un peu plus au
nord, et sa distance à Jingsha serait double de celle qu'avait
indiquée le croquis de Wilcox.
Notons encore que Rima serait ainsi dans Talignemenide
notre Ken pou (Gak bo); et, comme de Samé le fleuve coule
au sud, il se trouve ici à moins de 10 milles du Nam kiou
ou du Nam disong qui semble en être le prolongement
naturel, tandis qu'un brusque détour vers Touest est non
seulement une bypothèse douteuse, mais encore une hypo-
thèse contraire au caractère orographique de la région.
En 1870, Cooper essaya de passer de i'Ass^m au Ttûbet. U
suivit à peu près la même voie que Krick et Bouri à travers
les montagnes des Michemis, pour arriver, dit-il, à Proum»
premier village thibétainy situé à 20 milles de Rima.
Nous avons vu précédemment que le premier poste thi-
bétain à la frontière des Michemis était Oua ou Oualong.
Oualong et Proun sont-ils deux noms différents donnés au
même village ? L'un d'eux est-il le nom du chef du village ?
Y a*t-il deux villages voisins qu'on puisse considérer comme
premier poste à cette frontière? Quoi qu'il en soit, la position
que Cooper assigne à Proun par rapport à Rima est à peu
près celle de Oua ou Oualong d'après Mgr Desmazures et le
P. Krick.
On sait enfin qu'un chef Khamti, envoyé d'Assam à Rima
en 1869, mit huit jours pour se rendre des environs de
Jingsha à Rima. On prétend que ce chef Khamti aurait suivi
la rivière de Bramakund ; mais rien n'est moins certain, et
la remarque que nous faisions à propos du voyage de
MM. Krick et Bouri s'applique également à celui du Khamti.
Presque tous les voyageurs qui se sont avancés de ce côté
ont déclaré, soit pour s'en être assurés par eux-mêmes, soit
d'après les indigènes, que les rives du torrent de Brahma-
kund en amont de Jingsha étaient impraticables. Les sen-
XÉMOiaE GéOéSMkPBlQUIù SUE LE •raiBET ORIEKTAL. 407
tiers sont au nord ou au sud de ce torrent que Ton perd et
qui se perd au milieu d'un fouillis de montagnes ; et quand,
à travers ces montagnes, on rencontre un torrent, celui-ci
est orienté nord-ouest — sud-est. Telle est l'impression qui
ressort de la lecture attentive des documents.
Sans doute, les indigènes à qui Ton demande d'où vient la
rivière de Bramakund peuvent indiquer Test ou la direction
de Samé : mais cela ne veut pas dire qu'elle y passe. Il ne
faut done pas poser en fait exact, acquis, ce dont personne,
sans exception, n'a encore pu s'assurer, surtout quand ce fait
serait en opposition avec le caractère hydrographique et
orographique de la région. Nous savons, en effet, que les
cours d'eau dirigés du nord-ouest au sud-est au Thibet
viennent ici faire un coude vers le sud et continuent assez
longtemps à suivre cette direction, identique à celle des
chaînes de montagnes. Celle qui borne à l'ouest le Ken pou
(Gak bo) doit probablement couper le 28" degré par environ
95** de longitude, ce qui laisserait à la rivière de Brah-
makund un développement un peu plus grand que celui des
autres affluents du Yœrou dzang bo : Ba tchou, rivière
Dimou, Dibong, etc. ; mais son cours paraît entièrement
limité à l'est par le prolongement de la chaîne Sémaloung
la et sa jonction avec les Pat kai. En regard de cette hypo-
thèse très fondée, on ne peut placer qu'un fait absolument
douteux et même contredit formellement par les déclara-
tions de Griffîth et Rowlatt.
Nous n'emprunterons donc au chef Khamti que l'indica-
tion des huit jours de marche qu'il y aurait jusqu'à Rima,
soit 56 milles ou 50 milles environ pour Samé, qui serait
ainsi en Sj. Nous sommes loin, on le voit, du croquis hypo-
thétique de Wilcox dont il n'y a plus lieu de tenir compte^
car maintenant nous sommes convaincu que son tracé de
rivière ne devait indiquer qu'une direction de route.
Détermination des positions de Rima et de Samé d'après
la comparaison des indications recueillies à Test et à P ouest.
408 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
— Comparons mainlenant les données recueillies à l'est et
h Toiiest.
A l'est, on est d'accord pour affirmer que les rivières du
Dzayul dépendent du basssin de Tlraouady.
A l'ouest, les uns soutiennent que la rivière de.Bramakund,
ou, si Ton veut, le Brahmapoutre, n'est plus qu'un torrent
insignifiant à partir de Jingsha ; d'autres se figurent que
cette rivière vient de Samé.
A l'est, on est d'accord pour fixer Samé à sept jours de
Menkongou en S^.
A l'ouest, Wilcox place d'abord Rima à 20 milles de
Jingsha; Krick le met ensuite à 35 milles; enfin, d'après les
indications du chef Khamti, il en serait à 52 milles.
L'accord des renseignements obtenus à Test et le sens des
indications recueillies à l'ouest nous préviennent en faveur
des premiers.
Cependant, contentons-nous de prendre la moyenne entre
les positions R^ R^ et S^ Sg et nous ne commettrons pas sans
doute une très forte erreur en fixant la position de Rima au
point RX28025' el 95M8') et celle de Samé en S. par 28M0'
et 95''18'. Nous placerons enfin Oualong à deux jours ou
environ 14 milles dans le sud-ouest de Samé.
Rectification des tracés du Tchitom tchou et du Ken pou
(Gakho). — Avant d'aller plus loin, il convient de modifier
notre feuille n"" 3, d'après les résultats que nous venons
d'obtenir.
Nous eflacerons d'abord le tracé hypothétique de Wilcox
en amont de Jingsha.
Passons ensuite à la grande rivière que Krick prend pour
le Brahmapoutre et qui (formée par deux cours d'eau : l'un
venant du nord-ouest, l'autre du nord-est) coule au sud en
aval de Rima. Dans ce système il nous est impossible de ne
pas reconnattre le Tchitom tchouformé par le Lo tchou et
1. Sur la feuille de construction n® 3, au lieu des lettres R et S, on
a mis les signos A et en regard les noms Rima et Samé.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TUIBËT ORIENTAL. 409
le Man tchou ; d'autant plus que notre position de Rima est
précisément tombée sur notre tracé du Lo tchou (confondu
à tort par Mgr Desmazures avec le Ken pou-Gak bo).
Qu'en concluerons-nous, sinon que notre point H doit se
confondre avec R et que nous devrons modifier en consé-
quence le tracé du Man tchou et de son affluent Teya tchou
entre Rima et Sanggak tchoui dzong .
Notre tracé du Lo tchou devra être simplement raccourci.
Au lieu de T H il deviendra T R^
Le Tchitom tchou ou Tchodhteng tchou sera représenté
par la ligne RS' prolongée de 3 à4 milles dans la direction
du sud; et le confluent du Lo tchou avec le Dza tchou devra
être reporté au nord de 28"30'. ( Voy. feuille n« 3, les lignes
de tirets remplaçant les lignes poîntiilées du premier tracé.)
Pouvons-nous modifier aussi notre tracé du Ken pou (Gak
bo)? Nous avons reconnu que Mgr Desmazures avait dû con-
fondre ce fleuve avec le Tchitom tchou quand il écrivait que,
de la Salouen, on pouvait l'atteindre en sept jours.
Nous n'avons donc aucune donnée nouvelle sur le Gakbo,
si ce n'est l'interprétation incertaine de la remarque faite
par le P. Krick que : près de Oua ou Oualong se trouve le
confluent du soi-disant Brahmapoutre avec un fort cours
d'eau, Is pack, peut-être Dis gak, venant du nord-ouest [Is ou
Di signifient « cours d'eau »].
Étant donné que le Ken pou (Gak bo) est dirigé suivant
CF ou suivant GK (pour conserver sa distance relative
au Dza tchou), et que sa direction doit le faire passer à
Qualong, pouvons-nous supposer que le Gak bo et l'Is pak
ou Dis gak sont le même fleuve ? Qu'il reçoive ici un affluent
du nord-est ou de l'est, et qu'il fasse un détour d'un mille
à l'ouest derrière une montagne pour reprendre ensuite sa
1. Voir la note de la page précédente au sujet des points R et S re-
présentés sur la feuille de construction n** 3 par les signes A accompagnés
des noms Rima et Samé,
2. Ibid.
MO MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE StJR LE THIBEt ORlENfAL.
diFeclion naturelle vers le sud-efst et le sud, rien n'est moins
impossible et le P. Rrick a bien pu croire que le fleuve qui
disparaissait ainsi à l'ouest était le Brahmapoutre.
Quant à moi, sans attacher de valeur à l'interprétation
que je viens de faire, je n'y trouve aucun fait contraire aux
conséquences des considérations générales hydrographiques
et orographiques que j'ai exposées, et c'est uniquement sur
elles que j'appuie ma conviction que le Ken pou (Gak bo)
doit passer aux environs deOnalong; ou, pour être plus
précis, qu'il doit atteindre le parallèle de 28« 10' par 95^ 10'
environ, c'est-à-dire en un point qui n'est pas à 10 milles au
nord des points où nous arrêtons actuellement le tracé des
branches occidentales de Tlraouady.
IX. CoHlimMrtion d« no» Identlllcattoii» de* fleitireë du
Thib«t avec eeux de l'inde et de la Bti*iimale.
Renseignements recueillis sur le bassin de Tlraouady au sud du
48® degré. — Identification du Tchitora tchou et du Phong mai. —
Identification du Ken pou (Gak bo) et du Nam kiou. — Renseignements
moins précis sur Tlraouady. — Identification des fleuves du Thibet avec
ceux de Tlnde et de la Birmanie.
Renseignements recueillis au sud du 28' degré (bassin de
VIraouady.) — Jusqu'à présent Wilcox est le voyageur
européen qui ait atteint le point le plus septentrional de
l'Iraouady (branche Nam kiou ou Nam tchou) au sud du
28" degré. On sait qu'il a donné pour Man ki* une latitude
de 27«29'16\
Au sujet des autres; branches de Tlraouadv, il obtint des
indigènes quelques renseignements qu'il traduisit sur sa
carte par un tracé hypothétique des rivières Nam disang et
Pong mai. On appelle aussi cette dernière rivière Sin mai et
Shou tchou mai kha. Après Wilcox, d'autres voyageurs l'ont
1 . Le nom est quelquefois orthographié « Man chi » mais il se prononce
Man ki.
MÉMOIRE GÉOGRAraïQtE SUR LE THlBET ORIENTAL. 4ii
appelée Sgin mai, Seng kha, Nam Bonn. Nous verrons que
ces différents noms répondent à deuxeOiirs d'eau différents :
le Phong mai ou Sengkha, et leTchou mékhaonNam Bonn
on Ponn. SuîTant que les rivières de cette région sqj^t
nommées par les Miehemis, les Singphos, les Birmans, etc.
leurs noms sont différents, mais ces noms ont à peu près la
même signification : eau, rivière, on grande et petite eau.
Ainsi une des branches de l'Iraouady est appelée : Myit gyi,
Mali kba, Nam kiou long, et ces mots ont la même signi-
fication, (( grand fleuve », en birman, M ichemi et Sing pho ou
Kakyen.
Une autre branche est au contraire appelée Myit ngé,
Mékha, Nam kiou, et ces mots ont la même signification :
petit fleuve. Quelques autres locutions signifient simple-
ment la rivière rivière, le même mot étant emprunté à
deux idiomes différents.
Ces noms nous fixeraient à peu près sur l'importance re-
lative des cours d'eau; mais c'est leur position que nous
cherchons. Nous n'essayerons pas non plus de trouver dans
la ressemblance plus ou moins grande de leurs noms avec
ceux d'autres fleuves ou localités des indications qui n'ont
rien de probant. Dans tout pays les mots, comme les indi*
vicitss, ont un air de famille. Pour l'étranger ils se ressem-
blent tous, et c'est faire de la géographie ou de l'anthropo-
logie de fantaisie que de bâtir des systèmes sur de telles
indications, à moins qu'elles ne soient corroborées par
d'autres données.
Ainsi, de ce qu'une branche de Tlraouady, le Phong mai,
porte aussi le nom de Seng kha, nous ne concluerons pas
tout de suite que cette rivière est la même qui passe à Sang
gak tchoui dzong. Seng kha est formé de deux mots qui
appartîennetit à deux idiomes différents et signifiant chacun
€ rivière i», Sanggàk tehoui dzong (car telle est d'après
Klaproth l'orthographe de cette loealHé) veut dire «ville de
la mystérieuse doctrine de Bouddha » .
4l!2 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBËT ORIENTAL.
Malgré le rapport éloigné des significations^ admettons
que les sons se confondent et que les indigènes aient préci-
sément voulu donner à la rivière le nom de la ville. S'en-
su^t-il forcément que la rivière Seng kha passe à Sanggak?
Gela est possible ; mais il est également possible, et nous
avons vu ailleurs des preuves de faits de ce genre, que la
rivière Seng kha se trouve dans la direction que suivent les
indigènes pour se rendre à Sanggak tchoui dzong sans que,
pour cela, elle soit le même cours d'eau qui passe dans celte
localité.
Si j'ai insisté sur ces questions d'orthographe et de res-
semblance de mots, c'est que, jusqu'à présent, toutes les
hypothèses géographiques sur cette région n'ont eu que cette
base (ou des rapprochements entre les débits des cours d'eau,
question que nous traiterons plus loin).
Laissant donc de côté les identifications basées sur des
noms, nous continuerons, suivant notre système, à ne
demander aux textes des voyageurs que des indications pour
ainsi dire mathématiques.
Identification du Tcthitom tchou et duPhong mai. — Sur
sa carte Wilcox place le confluent du Nam disang et du Nam
kiou par 25^ AO' ; et trace le Nam disang à une dizaine de
milles à l'est du Nam kiou. Plus à Test, à environ 60 milles
du Nam kiou, il trace le Phongmaî ou Shu mai et lui fait re-
joindre le Nam kiou par environ 25 degrés de latitude, tandis
que son texte indique que : le confluent se trouve à deux
journées au-dessus de la rivière de Maing koung.
Plus tard, Hannay plaça le même confluent par 26 degrés
de latitude.
Récemment le Pandit Alaga plaça par 25"* 46' le confluent
d'une rivière Mékha dont la source se trouverait à 60 milles
dans le nord de Maing koung (soit par environ 27® 10') et il
place la rivière de Maing koung par 26<' 08'.
Si, comme le dit Wilcox, le confluent du Nam kiou et du
Phong mai se ti ouve à deux journées au-dessus de la rivière
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 413
de Maing koung, nous pouvons admettre qu'il se trouve par
26* 28' environ, et que, de ce point, il incline légèrement à
l'est pour passer k une journée de marche du Mékha.
Le Phong mai coulerait donc à peu de distance entre le
Nam disang et le Mékha; et, puisqu'ici, la direction générale
des montagnes et des fleuves entre la Salouen et le Nam
kiou est à peu près le nord, nous voyons (feuille 3) que le
Phong mai doit être tout au plus à une vingtaine de milles
à Test du Nam kiou, de telle sorte qu'entre les parallèles de
57 et 28 degrés, le Phong mai doit suivre à peu près le mé-
ridien de 95» 30'.
Le Pandit Alaga, qui ne dépassa point la latitude de 26"* iC,
déclare en outre que, près de leur confluent (25''46'), le Mékha
n'a que 100 pas de largeur, tandis que le Nam kîou, ou Mali-
kha, est cinq fois plus large ; que le Méka naît tout au plus
à six journées ou 60 milles dans le nord de Maing koung,
tandis que le Malikha naîtrait à vingt-trois journées de
Kakhyoou à dix-huit journées de Maing koung, c'est-à-dire
que le Malikha serait trois fois plus long que le Mékha.
Le Malikha du Pandit Alaga n'est autre que la branche
de riraouady qui se trouve immédiatement à l'ouest du
Mékha, c'est-à-dire le Phong mai ; et la conséquence de la
donnée précédente, si elle est exacte, est que le Phong mai ou
Seng kha naîtrait par 29 degrés de latitude. Or nous ne
voyons qu'un fleuve qui ait ici ses sources par 29 degrés :
c'est le Tchitom tchou.
Ainsi donc l'identification du Seng kha et de la rivière
de Sanggak tchoui dzong, présumée d'après la ressem*
blance des noms, est corroborée par des indications d'une
nature plus sérieuse.
De tous les renseignements donnés sur cette région par les
voyageurs européens ou par les Pandit qui s'en sont le plus
approchés, il est absolument impossible de tirer d'autres
indications précises.
Nous nous en tiendrons donc au résultat que nous venons
soc. DE 6É0GR. — 3* TRIMESTRE 1887. MU. — 27
414 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR L£ TflIBET ORIENTAL.
d'obtenir, et notia admettrons que le Phong mai est le cours
inférieur du Tchitom tchou.
Identification du Ken pou {Gak bo) et du Nam kiou. —
De tout ce que nous avons dit précédemment, il ressortait
que le Ken pou (Gak bo), fleuve distinct duLo tchou, dépen-
daitdu bassin de l'Iraouady. Or, il ne nous reste plus à l'ouest
que deux branches de l'Iraouady auxquelles nous puissions
identifier le Ken pou (Gak bo) : le Nam disang et le Nam
kiou ou Nam tchou ; et c'est évidemment à la jonction du
Ken pou avec l'une de ces deux branches qu'est due la
grande différence d'aspect entre le Mali khaet leMékha, que
le Pandit Alaga a observée à leur confluent par 25o46'. A dé-
faut de donnée plus sérieuse nous permettant de choisir
entre le Kam kiou et le Nam disang, nous nous en rappor-
terons au nom de Mali ou Mili kha (Grande rivière) que les
Singphos conservent au Nam kiou; et sur notre feuille 3
nous joindrons le Ken pou (Gak bo) à cette branche de
riraouady dont les sources sont ainsi bien au nord de THi-
malaya, ce qui explique, comme on le verra plus tard, son
énorme débit.
Pour en finir avec le Ken pou (Gak bo), je ferai remarquer^
à la grande satisfaction, je l'espère, des amateurs de res-
semblances de noms, que ce fleuve entre au Thibet oriental
par la ville de Lhari où il porte le nom de Sang tchou, qui a
la même signification que Seng kba, nom de son principal
affluent à sa sortie du Thibet.
Renseignements moins précis sur riraouady. — Wilcox,
Hannay et le Pandit Alaga doivent être considérés comme
des témoins oculaires en ce qui concerne la partie de
riraouady comprise entre les latitudes de 24° et de 28».
Plus au sud ou plus à l'ouest, d'autres voyageurs, tels que
Anderson, Kreitner, ou Peal,Lepper, etc., n'ont pu recueillir
que des renseignements de seconde main, qui n'infirment
pas d'ailleurs les résultats que nous venons d'obtenir.
Ainsi : Anderson (Exploration à la frontière nord-ouest du
MÊilOIRE GÉOGBAPHIQUE SUR LE THOST ORIXICf 4L. i1&
Tiinnsn) dit que le nom de la branche orientale de riraonad;
est c Kew hom > ou Kion hom. On sait que Ido, kioa on
tcbou sont des termes employés indifféremment par les
voyageurs ou les écrirains pour le mol thibétain signifiant
rivière. Entre Tchou hom et Tchitom^ on trouvera au moins
autant de ressemblance qu'entre Seng Kha et Sapggak
tcbouidzong.
En allant de Taly à Bbamo, Kreitner recueillit quelques
informations auprès du mandarin chinois de Teng yné
(Momein) et auprès du P. Faure dont la mission est située
à huit journées au nord de Bhamo. Ces informations con-
cordent en ce sens que toutes font venir Tlraouady du Thi-
bet. Au bas d'une carte chinoise, Kreitner aurait lu aussi
que c riraouady vient de Lhassa sous le nom de GaoH
tchou :!^.
Evidemment le nom de la capitale est mis ici pour le
nom du pays^ et dans le a Gaou tchou i nous devons recon*
naître le Gak bo dzang bo tchou (Ken pou).
Peal pense que la branche orientale de l'Iraouady (Tchou
ou Shumai, ou Phong mai kha) est la principale branche de
ce fleuve et qu'elle prend sa source dans le Thibet oriental;
mais c'est une simple opinion qu'il émet sans apporter un
nouveau renseignement précis sur la question. Dans son
étude, intéressante au point de vue ethnographique (Voy.
Proceedings de la Société asiatique du Bengale, mars 1882),
M. Lepper, quiavait voyagé avec l'abbé Desgodins aux confins
de l'Assam, identifiait le Phong mai ou Seng kha avec le
Mé kha, et faisait de ce fleuve le cours inférieur de la rivière
qui passe à Sanggak tchoui dzong, en se basant sur la
ressemblance des noms dont nous avons parlé.
Nous croyons avoir démontré que le Phong mai et le Mé
kha sont deux branches différentes de l'Iraouady, et que le
Phong mai, et non le Mékha, peut être identifié avec le
Tchitom tchou.
Que reste-t^il maintenant des renseignements de la géo-
416 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
graphie chinoise sur la jonction du Loung tchouan kiang, et
du Pin lang kiang avec les fleuves du Thibet?
Nous avons vu, d'après les renseignements de Mgr Des-
mazures, que le Loung tchouan kiang (Koutzé kiang ou
Shété kiang) devait prendre sa source à la latitude de
Menkong. Quant au Pin lang kiang, que nous avons iden-
tifié au Nam mou, branche de la rivière Taping, nous ne
savons absolument rien de son cours entre les parallèles de
25 et 28 degrés, si toutefois cette rivière remonte aussi loin
vers le nord.
On peut admettre qu'il en soit ainsi, car, certainement,
^ntre le Phong mai et la Koutzé kiang, il reste assez de place
pour un cours d'eau qui prendrait sa source par environ
28 degrés de latitude*
Faut-il, dans ce cours d'eau supposé, voir la rivière Phong
mai phong gong qui, suivant les renseignements donnés à
M. Lepper, coulerait à l'est du Phong mai? Nous en resterons
sur cette dernière interrogation, car nous sommes arrivé
ici à l'extrême limite des déductions ou interprétations
géographiques. Aller au delà serait tomber dans le domaine
des spéculations qui n'ont rien de scientifique.
En reportant sur notre feuille de construction n® 2 les
résultats acquis, nous les résumerons ainsi qu'il suit en ce
qui concerne l'identification des fleuves du Thibet avec ceux
de rinde et de la Birmanie :
Identification des fleuves du Thibet avec ceux de VInde et
de la Birmanie. — 1® Le Moun tchou de d'Anville est pro-
bablement le cours supérieur du Subansiri;
2o Le Yœrou dzang bo tchou (Tsan poj est le Dihong-
Brahmapoutre;
3» Le Ken pou (Gak bo dzang bo) est le Nam kiou ou
branche la plus occidentale de Tlraouay
4« Le Lo tchou et le Man tchou forment le Tchodh teng
tchou ou Tchitom tchou qui est le Phong mai ;
5' Le Pin lang kiang ou Nam mou, branche de la rivière
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 417
Taping, affluent de Tlraouady, remonte peut-être soas lenom
dePhong mai phong gong jusqu'au 28" degré de latitude;
6» Le Loung tchouan kîang (Koutzé ou Shété kiang) prend
sa source par environ 28® 30' et 95'^ 50', et devient en Birma-
nie la rivière Ghuuély, affluent de Tlraouady.
X. Complément de l'étude séog^rapliiqae.
Ëtude critique du voyage exécuté dp 1878 à 1882 par le Pandit Krichna
(A.-K.). — Erreurs de la carte dressée d'après les notes de Krichna. —
Comparaison de ses positions principales avec les nôtres. — Bathang et
Tchrayul. — Rima, itinéraire de Tchrayii! à Rima. — Identification du
Rong thod et du Lo tcbou, du Ken pou (Gak bo) et de Tlraouady. —
Ghobando. — Itinéraire de Rima à Chobando ; identification des rivières
Baloung et Nayoung tchou, lac Amdso et Sang gak tchoui dzong. —
Lhari. — Achèvement de la carte du Thibet oriental.
Étude critique du voyage exécuté de 1878 à 1882 par le
Pandit A.'K. (Krichna). — Nous allons voir maintenant que
les renseignements récemment obtenus par le Pandit A.-K.
n'entraîneront que de simples modifications de détail dans
notre travail.
On a pu lire dans la Revue scientifique (n^" du 27 février
1886) l'intéressant résumé que M. H. Jacottet a présenté du
voyage du Pandit A.-K. d'api-ès le compte rendu qui en a
été fait à la Société de géographie de Londres par M. Wal-
ker, ex-directeur général du Service topographique de Flnde,
exposé suivi d'une discussion plus particulièrement hydrolo-
gique entre M. Walker et M. Gordon, bien connu par ses
beaux travaux sur l'hydrologie de Tlraouady.
En lisant le résumé de M. H. Jacottet, on se fait une juste
idée du magnifique voyage du Pandit qui, de Darjeeling, se
rendit à Lhassa en 1879, traversa le Thibet septentrional
pour atteindre Sa tchou en Mongolie, d'où, par Tatsien lou,
Bathang, Rima, Ghobando, Lhari, Ghiamda et le Yœrou
dzang bo il revint à Darjeeling en novembre 1882. En son-
geant aux difficultés de ce voyage, à l'esprit de ressources.
416 HËVOIRE GÉOGRAPHIQUE SUIt LE THI8GT ORIESTÀL.
àTénergie eti la persé^ance da Pandit A^K., il n'est aucun
voyageur qui ne s'associe sans réserve aux éloges que lui
ont adressés tes membres les plus distingués et les plus com«
. pétents de la Société de géographie de Londres.
Mais, après avoir suivi avec un intérêt palpitant, avec une
passion enthousiaste, je l'avoue, le récit de M. H. Jacottet,
j'ai dû tout récemment, en reprenant mon travail sur la
géographie duThibet, me reporter aux textes originaux, et
étudier avec calme les renseignements scientifiques con-
densés sur la carte des itinéraires du Pandit A.-K., publiée
en juin 1884 par le Service topograpbique de l'Inde, et dans
les "numéros de février et mai i885 des Proceedings de la
Société de géographie de Londres.
Erreurs de la carte dressée diaprés les notes du Pandit
Krichna. — Jetons donc un premier coup d'œil sur ces do-
cuments, afin de voir dans quelle mesure ils pourront nous
servir.
On comprend que mon premier soin, après avoir suivi la
longue ligne rouge de l'itinéraire du Pandit, a été de jeter un
coup d'œil sur celles de ses positions et des positions voi-
sines que j'avais eu assez de peine à déterminer.
Or, que vois-je? Tsiarado, Sanggak tchoui dzong. Rima
dont les distances à Menkong et à Jingsha sont connues,
le Tsan po de d'Anville, le Soubansiri, le Ken pou (Gak bo
dzang bo), etc., tous les points fondamentaux, toutes les
lignes principales de la géographie du Thibet oriental sont
placés ou tracés de telle façon qu'on peut assurer que l'au-
teur de cette carte n'avait pas étudié la géographie du Thi-
bet; et, par conséquent, qu'il n'était pas bien préparé à
l'interprétation des notes géographiques du Pandit dont
l'instruction est, on le sait, un peu élémentaire.
Espérant trouver quelques explications dans le texte, nous
ouvrons les Proceedings, et nous voyons qu'en effet legéné-
^ti\ Walker fait des réserves sur les positions calculées et les
difficultés rencontrées pour estimer les routes levées au
VÉMOniE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TUBET ORDSIITÂL* 419
pas et à la boussole. Or, dès l'instant que les notes du Pan*
dit étaient de cette natare, leur interprétation ne pouvait
avoir quelque valeur que si elle était confiée à des géographes
ayant fait une étude approfondie du Thibet. Mais, allons
plus loin. Dans le numéro de mai i885 des ProceedingSy
nous trouvons Fintéressante discussion de M. Gordon qui
vient confirmer entièrement dos doutes en signalant Terreur
considérable commise en traçant la route du Pandit entre
la Salouen et Rima.
Exceptionnellement ici, le cartographe a marqué sur sa
carte une distance beaucoup plus considérable que celle que
le Pandit avait inscrite sur son carnet de route. Cette erreur
est évidemment voulue; elle vient là, en dépit des notes du
Pandit et de tous les renseignements acquis antérieurement
sur la distance de Rima à la Salouen, uniquement pour
faire admettre que le Le tchou et le Tchitom tchou dé-
pendent du Brahmapoutre et non de Tlraouady.
Je ne veux pas, dans un mémoire purement géographique,
m'étendre sur ce sujet, parce qu'il me faudrait montrer à
quelle considération politique ou diplomatique on a obéi
en celte occasion; mais qu'il me soit permis de regretter
qu'un établissement aussi distingué que le Service topogra-
phique de rinde ne se renferme pas dans son rôle scienti-
fique et qu'il ne laisse pas à d'autres le soin de faire ce que,
par euphémisme, nous appellerons de la géographie écono-
mico-diplomatique.
Bien souvent nous avons regretté que les notes scienti-
fiques des explorateurs ne fussent pas publiées, telles qu'on
les trouve dans leurs carnets quand ils ne peuvent pas
dresser eux-mêmes leurs cartes. Par la reproduction fidèle
des carnets du Pandit Â.-K., le Service topographique de
l'Inde aurait rendu un meilleur service aux géographes et à
la géographie que par la publication de la carte à laquelle
nous allons essayer d'emprunter au moins les détails de
l'itinéraire du Pandit.
420 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
Comparaisondes principales positions du Pandit Krichna
avec les nôtres. — Nous commencerons par comparer nos
principales positions : Lhassa, Ghiamda, Lhari, Chobando,
Rima, Dayul (Tchrayul) etBalhang; et, quand nous serons
fixés sur ces positions, nous pourrons rapporter entre elles
les détails de chaque tronçon d'itinéraire.
Lhassa et Ghiamda se trouvent à peu près placées de
môme sur la carte du Pandit et sur notre carte préparatoire
(feuille 2). Mais Lhari est à 20 milles à l'ouest de la position
que nous lui avons assignée ; Chobando se trouve plus au
nord d'environ 10 milles; Rima plus au sud-ouest d'environ
^2 milles; Bathang est d'environ 10 milles au nord de notre
position; el quant à Tchrayul (Dayul) je l'ai placée d'après
le Pandit. Ces différences ainsi constatées, j'ai maintenu
mes positions pour les raisons qu'on va apprécier.
Tout d'abord le Pandit a levé sa route à la boussole de
poche et en comptant ses pas ou ceux de son cheval.
Les distances estimées de cette façon dans un pareil pays
ne peuvent donner un bon résultat qu'à la condition d'être
rapportées très souvent à des positions observées ou déter-
minées en latitude et longitude. Or, le Pandit ne savait pas
prendre de longitudes; et, en fait de latitudes, il n'a observé
que celles de Bathang, de Tchrayul et du lac Adza (près de
Lhari), ce qui est on ne peut plus insuffisant pour appuyer
son itinéraire à Testirae.
Sans doute ce levé estimé a été fait avec soin; mais au
point de vue de la construction d'une carte, il doit être
traité de la même façon que les itinéraires officiels chinois,
par exemple, entre des positions déterminées par ailleurs,
puisque le Pandit n'a pas lui-même déterminé sérieusement
un nombre suffisant de points de repère et n'a pris que
trois latitudes sur l'énorme distance de Bathang à Ghiamda.
Certes, ce n'est pas là un reproche que nous lui faisons;
nous sommes bien persuadé que le Pandit A.-K. a fait tout
ce qu'il pouvait faire; mais nous sommes bien obligé de
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 421
noler tout ce qui peut être utile dans notre discussion.
Le premier point acquis, c'est que les longitudes du Pan-
dit dépendent de son itinéraire à l'estime, dont la valeur dé-
pend elle-même de l'interprétation qui en a été faite. Le se-
cond point, c'est que les latitudes sont en trop petit nombre
sur la distance totale pour appuyer le levé à l'estime. Nous
ne savons enfin quel degré d'exactitude on doit reconnaître
à ses latitudes.
Bathang et TchrayuL — Les jésuites avaient placé Ba-
thang par 29 degrés. Les calculs de l'abbé Desgodins met-
tent cette ville par 30 degrés. Le capitaine Gill l'a fixée par
29» 54'; aujourd'hui le Pandit A.-K. donne 30 degrés.
Il ne me paraît pas que la latitude la plus récente doive
être la meilleure, et, jusqu'à preuve du contraire, je préfère
la latitude d'un observateur européen tel que le capitaine
Gill à celle du Pandit.
J'ai dit plus haut que j'avais adopté la position que le
Pandit a donnée à Tchrayul (Dayul). Ce faisant j'ai tenu
compte des renseignements très précis que fournit sur ce
point Tabbé Desgodins quand il dit : « Tchrayul se trouve
juste dans le nord-ouest de Yerkalo. » Or Yerkalo est fixée en
latitude par l'abbé Desgodins et en longitude par ses itiné-
raires combinés avec celui du capitaine Gill qui passa à peu
dedistance dans l'est.Gomme l'orientation indiquée par l'abbé
Desgodins coïncide avec celle qu'on obtient en adoptant la
position donnée à Tchrayul par le Pandit, et que de plus les
distances de cette localité ainsi fixée à Pétou et à Menkong
sont ainsi respectées, nous avons considéré comme exacte
la position de Tchrayul; et, entre celle-ci et Bathang, nous
avons rapporté l'itinéraire du Pandit, dont la longueur se
trouve ainsi un peu diminuée.
Rima, Itinéraire de Tchrayul à Rima. — M. Gordon, qui
a eu la bonne fortune de prendre connaissance des carnets
du Pandit, a pu démontrer péremptoirement que sa carte
était radicalement fausse entre Tchrayul et Rima. Nous
422 MÉMOIHE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
voyons en effet dans le numéro de mai 1885 des Proceedings
de la Société de géographie de Londres, page 318, un ta-
bleau présentant dans une colonne les distances estimées
par le Pandit entre Bathang et Rima, et, dans la colonne
suivante, les distances qu'on a prises pour dresser sa carte.
Or, tandis que de Bathang à Tchrayul ou à la Salouen, on
a porté avec raison sur la carte des distances moindres que
celles du carnet de route; entre la Salouen et Rima les dis-
tances non seulement n'ont pas été réduites, mais encore
elles ont été considérablement exagérées!
C'est-à-dire que la projection horizontale sur la carte
d'une route avec détours, montées et descentes perpétuelles
dan s un pays excessivement accidenté, se trouve de beaucoup
plus grande que la longueur effectivement parcourue par
le voyageur!
Le général Walker n'a pas hésité à reconnaîU'e qu'une
erreur avait pu se glisser ici dans le travail d'interprétation
des notes du Pandit,, et que Rima pourrait bien se trouvera
une trentaine de milles plus à Test que ne l'avait supposé
Wilcox! (n"" de mai 1885 des Proceedings, page 327).
Nous savions que Menkong, sur la Salouen, et Jingsha.
sur la rivière du Brahmakund, sont distantes de 100 milles
à vol d'oiseau, et que Rima se trouvait à sept jours de Men-
kong et à sept ou huit jours de Jingsha. Ce renseignement
seul aurait dû suffire pour ne pas mettre Rima à 75 milles
de Menkong et à 28 milles de Jingsha, et pour le fixer à
10 milles près entre les deux points extrêmes.
Quoi qu'il en soit, en présence de l'erreur manifeste com-
mise ici, nous avons dû nous en tenir à notre position de
Rima, position qui se trouve environ à 22 milles dans le
nord-est de celle du Pandit. Puis, nous avons rapporté entre
Tchrayul et Rima les détails de son itinériaire.
Identification du Rong thod et du Lo tchoUy du Ken pou
{Gak bo) et de Vlraouady. — J'ai naturellement identifié le
« Dzayul tchou ou rivière Dzain > du Pandit avec le Man
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBKT ORIBHTAL. 423
tcbou, et son c Rong Ibod tchou i avec le Le tchou dont
la rénnion forme à Rima le Tchodteng tchon ou Tcbitom
tchoa qui conle au sud vers Tlraouady d'après ce que nous
savons, et non à Tonest vers le Brahmapoutre, comme le êup'
pose sans preuve et contre toute preuve Fauteur de la carte
du Pandit.
Nous avons prouvé également que le Lo tchou ou Rong
thod du Pandit était absolument distinct du Ken pou (Gak
bo) qui lui aussi dépend du bassin de l'Iraouady d'après l'é-
tude raîsonnée de tous les documents. Nous sommes donc
absolument du môme avis que M. Gordon quand il croit que,
d'après son débit, llraouady traverse les Himalaya ; mais au
lieu de supposer que l'Iraouady est le cours inférieur du
Tœrou dzangbo ouTsan po, nous avons démontré que celui-
ci était le Dihong et que l'Iraouady était le Ken pou (Gak bo),
et le résultat du levé du Pandit A.-K. ne peut en rien infir-
mer notre démonstration, puisque, loin de modifier notre
tracé d'après ses positions, il nous a fallu rapporter son
levé à nos propres positions.
Quant à la partie de la carte de M. Gordon qui accompagne
son article en réponse àla communication du général Walker,
nous ne pouvons nous attarder à la discuter, persuadés
d'ailleurs qu'après avoir pris connaissance de notre étude,
M. Gordon sera des premiers à reconnaître que, jusqu'à pré-
sent, ou n'avait étudié que d'une façon très superficielle tous
les documents existants sur le Tbibet oriental, et que les
cartes de cette région ont été fabriquées au pouce et à l'œil,
comme disent les marins.
Nous avons vu que, dans la discussion qui a eu lieu au
sujetdesrivièreis duDzayul entre le général Walker et M. Gor-
don, le général Walker a essayé de soutenir que, malgré
l'énorme correction à faire subir à la position de Rima, les
rivières du Dzayul coulaient vers le Brahmapoutre et non
vers riraouady; mais j'ai exposé précédemment à propos
des voyages deWilcox, Rowlatt, Griffith, Krick etBouri, etc.,
424 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
les raisons pour lesquelles cette hypothèse n'est pas fondée;
et, comme le général Walker ne présente pas d'arguments
nouveaux dans le débat, il n'y a pas de motifs pour le con-
tinuer au moins sur le terrain de la géographie proprement
dite, car nous le reprendrons au point de vue hydrologique
dans un chapitre spécial.
Chobando. — Passons maintenant à la position principale
suivante : celle de Ghobando.
Il est assez curieux que notre position soit sur le même
méridien que celle du Pandit: mais sa latitude non obser-
vée (30°50') est de !9 milles plus forle que la nôtre. Nous
ne verrons aussi qu'un hasard dans les différences égales et
de même sens que nous avons sur nos latitudes respectives
de Bathang et Ghobando, puisque nous avons considéré
comme exacte la latitude que le Pandit a trouvée pour la
position intermédiaire de Tchrayul.
Devions-nous prendre pour Ghobando la position du
Pandit ou conserver la nôtre?
Après notre étude de la route de Tsiamdo à Lhassa, nous
ne pouvons admettre l'interprétation du lever à l'estime du
Pandit. Sur sa carte, les distances de Tsiamdo à Ghobando
et de Ghobando à Lhari ne sont pas dans un juste rapport
avec celles de Lhari à Ghiamda, soit qu'on les compare avec
les distances des itinéraires officiels chinois, soit qu'on les
compare avec ces distances réduites en raison des difficultés
que présentent ces diverses routes.
Mais, laissant de côté des considérations trop longues à
développer ici, nous nous rappellerons seulement que nos
études antérieures nous donnaient pour Ghobando des lati-
tudes comprises entre 30° 30' et 30o41'. D'autre part on doit
admettre comme suffisamment démontré que les distances
estimées par le Pandit ont été exagérées ou n'ont pas été
suffisamment réduites dans la construction de sa carte. Il
est donc probable que nous nous rapprocherons davantage
de la réalité en conservant notre position de Ghobando
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 4!25
(latitude maximum, 30«41')y ce qui ne réduit que d'une di-
zaine de milles l'itinéraire du Pandit entre Rima et Gbo-
bando.
Itinéraires de Rima à Chobando. Identification des
rivières Baloung et Nayoung tchou.Lac Amdso et Sanggak
tchoui dzong. — Après avoir rapporté les détails de cet itiné-
raire entre nos positions de Rima et Chobando, nous ferons
remarquer que notre rivière Baloung (branche du Bodzangbo,
affluent du Ken pou (Gak bo) se confond précisément avec
la rivière Nayong tchou qui, sur la carte du Pandit, va se
jeter dans le Yœrou dzang bo ou Dihong en coupanl le
Kenpou (Gak bo) et la chaîne Semaloung la ! ! !
Me voilà obligé de convenir que les fantaisies de Klaproth
sont absolument dépassées.
Il est plus intéressant de constater que notre lac Amdso
se trouve situé un peu à Test du point où le Pandit indique
des glaciers, à la limite nord du soulèvement de l'Himalaya
méridional, et que notre position de Sanggak tchoui dzong
doit être reportée un peu dans le nord-est, par 28** 55' et en-
viron 95** 33', pour conserver le rapport des distances sur
la ligne A A^ Ai ou A'i lac Amdso et Sanggak tchoui
dzong, localité placée, d'après la carte du Pandit, sur un
affluent de la Salouen !
Lhari. — N'insistons pas et passons à la position princi-
pale suivante : celle de Lhari .
D'après nos calculs la position de Lhari devait être com-
prise dans le petit triangle opq (feuille de construction n" 2),
et nous y avions choisi la position Lj (30° 46',91o 20') comme
satisfaisant le mieux aux diverses conditions du problème :
orientation entre Gbiamda et Lhari, distances à Ghiamda et
Chobando, et latitude déduite de nos lignes rectificatives.
Lhari se trouve près du lac Adza dont la latitude observée
par le Pandit concorde à 2 milles près avec la nôtre.
Aussi notre latitude de Lhari ne diifère-t-elle pas pour ainsi
dire de celle que lui donne le Pandit; mais entre nos deux
426 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
positions, de même latitude, il y a une différence d'environ
20 milies en longitude, puisque je place Lhari par 91o20' et
qu'il le met par 90*» 59'.
Si le Pandit avait été à Tsiamdo, ou si, pour construire sa
carie, on eût essayé de déterminer cette position, on aurait
vu que le rapport des distances entre Tsiamdo*Chobando-
Lhari n'était pas observé ; mais puisqu'on n'a pas fait cette
étude, nous démontrerons d'une autre façon quela longitude
de Lhari dn Pandit est trop occidentale de 20 milles.
Nous avons vu que le Pandit et moi placions Chobando
sur le même méridien avec une différence de dix milles en
latitude. 11 s'ensuit déjà que nos distances à Lhari, qui est
presque en latitude avec QhobandOi ne devraient pas différer
d'un mille. D'autre part nos positions de Ghiamdasoiitsen*
siblement les mêmes à 1 ou 2 milles près, nos distances de
Ghiamda à Lhari devraient donc être égales.
Les itinéraires officiels chinois donnent :
De Ghiamda à Lhari 360 lis représentés par 47 milles sur
la carte du Pandit ;
De Lhari à Chobando 880 lis représentés par 128 milles sur
la carte du Pandit.
Si nous admettons que le Pandit ne se soit pas trompé
sur la petite distance de Ghiamda à Lhari, et si nous sup-
posons que les difficultés de marche soient les mêmes sur
les deux routes, nous dirons que :
Le nombre de milles de Lhari à Chobando ou x doit être
à 880 comme 47 à 360; d'où x= 115 milles.
Or, comme il est absolument certain que la route de Lhari
à Chobando, une des plus mauvaises du Thibet, est bien plus
mauvaise que celle de Ghiamda à Lhari, nous devrions avoir
pour X une valeur encore plus petite que 115 milles. Nous
voyous donc que la distance de 128 milles qu'on a estimée
entre Chobando et Lhari pour dresser la carte du Pandit a
été aussi exagérée que ses distances de Tchrayul à Rima, et
de Rima à Chobando.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 427
Il se troave que la distance de Chobando à Lhari relevée
sur notre carte préparatoire (feuille 2) est précisément de
115 milles; mais nous devons remarquer que le rapport des
distances eu égard à l'état des routes est observé de notre
côté^ parce que notre distance de Lhari à Ghiamda se trouve
être de 55 milles au lieu de 47.
D'où vient maintenant que la seule route qui n'ait pas été
exagérée sur la carte du Pandit, la seule môme qui ait été
peut-être réduite, soit celle de Lhari à Ghiamda ? La raison
en est simple : on a dressé la carte du Pandit en suivant
l'ordre de son itinéraire ou de son voyage ; et c'est dans ce
sens, c'est-à-dire de Test à l'ouest, que ses positions ont
été fixées. En exagérant les distances, ses positions devaient
être trop occidentales.
Nous avons donc conservé encore ici notre position de
Lhari, malgré la grosse différence de 20 milles, qui n'est
d'ailleurs pas plus forte que celle que nous avions trouvée
sur la position de Rima.
Achèvement de la carte du Thibet oriental. ^Quiconque
aura suivi de près cette discussion comprendra maintenant
que la carte du Pandit ne pouvait servir de base à une nou-
velle carte du Thibet oriental, et ne pouvait être utilisée que
dans la mesure que nous indiquions au début de ce travail,
c'est-à-dire pour rapporter un plus grand nombre de détails
entre les positions de notre carte. <
* Est-ce à dire que nos positions soient exactes ?
Évidemment non. Bien que les ayant démontrées préfé-
rables aux positions correspondantes de la carte du Pandit,
nous n'avons eu garde, tout en évitant de rentrer dans de trop
longs détails, d'indiquer la limite et le sens des erreurs que
nous avions pu commettre sur nos positions, erreurs que
nous déclarions ne pas dépasser 10 milles, si nos positions
de Bathang et de Lhassa sont exactes.
Peut-être aura-t-on trouvé d'abord bien exagérée, de la
part d'un voyageur qui a étudié le Thibet sans sortir de sa
428 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
chambre, la prétention de reconstituer la carte d'un pays
presque inconnu, en réduisant à une dizaine de milles des
erreurs qui atteignaient un degré et même un degré et
demi. Cependant, j'espère qu'on jugera mieux cette préten-
tion, après avoir étudié ce mémoire qui résume simplement
les grandes lignes d'un bien long travail; et que ceux-là au [,
moins lui accorderont quelque conûance, qui ont pu appré-
cier notre interprétation des documents pour établir la carte
de rindo-Chine orientale. En tout cas, observations, raison-
nements, calculs et constructions se tiennent ici d'un bout
à l'autre ; et ce ne sera plus, je le pense, avec des supposi-
tions en l'air, des interprétations fantaisistes ou des hypo-
thèses sans fondement qu'on bouleversera ou qu'on fera dé-
sormais la géographie duThibet oriental.
Ayant ainsi fixé mathématiquement toutes les principales
positions et le tracé des grands cours d'eau, et y ayant rap-
porté les détails hydrographiques, orographiques, ainsi que
les localités citées dans la géographie chinoise et les itiné-
raires des voyageurs européens et asiatiques, nous voyons
que, jusqu'à présent, notre carte définitive du Thibet orien-
tal, très différente des cartes publiées jusqu'à ce jour, ne dif-
fère que par un plus grand nombre de détails de celle que
nous avions dressée en 1883, et qu'elle n'apporte aucun chan-
gement aux résultats que nous avions obtenus (chap. IX) en
ce qui concerne l'identification des fleuves du Thibet orien-
tal avec ceux de l'Inde et de la Birmanie.
Notre étude géographique est terminée. Rien de ce qui
va suivre ne nous autorisera à apporter le moindre change-
ment à notre carte ; car si nous ouvrons ici un chapitre
spécial pour examiner, au point de vue hydrologique, la
question du raccordement des fleuves du Thibet avec ceux
de l'Inde et de la Birmanie, nous verrons que l'étude des dé-
bits de ces fleuves confirmera les résultats de notre étude
géométrique ou mathématique.
f
MÉHOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THiBET ORIENTAL. 429
. . TROISIÈME PARTIE
XI. Étade hydrolo^lqiie et eonclonlons.
Uexamen, au point de vue hydrologiquBy des hypothèses
d'identification des fleuves du Thibet avec ceux de VInde
et de la Birmanie confirme les résultats de Vétude pure-
ment géographique.
m
Aucune étude géographique approfondie du Thibet orien-
tal n'ayant été entreprise jusqu'à présent^ on se croyait en
droit de faire toutes les hypothèses et de joindre sur la carte
tel fleuve avec tel autre sans tenir compte de leur tracé en
pays thibétain.
Pour nous le tracé des fleuves du Thibet est mathéniati-^
quementfixé jusqu'au 28* degré de latitude et, qui plus est,
leur identification ne fait pas de doute. Ce n'est donc pas
sans un certain étonnement que nous nous surprenons à
aborder, nous aussi, la question de l'identification des fleuves
au point de vue de leurs débits, d'autant plus que les chiffres
de ces débits sont discutables et que les surfaces des bas^
sins de ces fleuves étant inconnues, on n'en peut déduire
aucune donnée certaine sur leurs débits. Nous ne discute-
rons pas les chiffres des débits, car alors autant vaudrait
résoudre une équation dont tous les termes seraient incon-
nus que de discuter la question hydrologique.
> C'est un peu ce que M. Gordon a essayé de faire (Voir nu-
méro de mai 1885 des Proceedings de !a Société de géogra-
phie de Londres) dans le but de démontrer que l'Iraouady
était le cours inférieur duTsan poou Yœrou dzang bo tebou.
Bien d'autres d'ailleurs, avant M. Gordon, avaient ausçi établi
ou défendu tel ou tel système d'identification sur des données
aussi incertaines. Quelques-uns même n'allaient pas jusqu'à
tenir compte des débits et se contentaient de comparer la
soc. UE CÉOGR. - 3" TRIMESTRE 1887. . Mil. — 28
à
430 MÔMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL.
largeur des cours d'eau en différents points pour les joindre
sur la carte par une bonne ligne pleine. • . de fantaisie.
Bien que j'aie noté avec soin les indications de toute na-
ture que je relevais dans les documents, on me permettra
de ne pas discuter sérieusement sur des données par trop
insuffisantes. La largeur des cours d'eau rentre dans cette
catégorie quand elle n'est pas accompagnée d'autres indi-
cations. Je suis persuadé, par exemple, que la largeur du
Ken pou et celle du Tcbitom tchou peuvent varier beaucoup
d'une saison à l'autre, et que le voyageur qui traverserait
ces cours d'eau dans la saison la plus favorable à la marche
c'est-à-dire quand ces rivières sont à leur niveau le plus
basy se ferait une fausse idée de leur importance en l'appré-
ciant d'après la largeur.
Je m'en rapporterai donc aux données plus complètes ,
c'est-à-dire aux débits que je supposerai exactement cahu-
tes. S'il en est ainsi, impossible de n'être pas immédiatement
convaincu que l'Iraouady prend sa source au nord de l'Hi-
malaya inférieur; mais, quelque cas que nous fassions des
travaux hydrologiques de M. Gordon sur le bas Iraouady,
c'est tout ce que nous pouvons admettre dans sa discussion
sur l'identification des fleuves du Thibet.
Gomme, d'autre part, l'hypothèse reproduite par M. le
général Walker de la jonction du Tcbitom tchou et du
Brahmapoutre contredirait l'opinion précédemment émise,
il devenait nécessaire de prouver non seulement que l'étude
des débits des fleuves ne conduit pas absolument aux résultats
indiqués par leurs auteurs, mais encore qu'elle confirme
ceux que nous avons trouvés dans la première partie de notre
travail. Telle est la raison ou l'excuse que le géographe peut
donner en contrôlant une étude de géographie mathéma-
tique au moyen de données hydrologiques incertaines.
Ges données, nous les trouvons dans les ouvrages de :
MM. le colonel Yule, Gunningham, Hannay, Sandeman,
Gordon pour l'Iraouady; de MM. le colonel Montgomery^ et
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUtt LE THIBET ORIENTAL. 431
lieutenant Harman pour le Tsan po ; de MM. le lieutenant Har-
man , Walker et Gordon pour le Brahmapoutre et ses affluents.
Après avoir réduit les mesures anglaises en mesures fran-
çaisesy nous reportons celles-ci sur notre feuille n" 4 sur
laquelle nous avons tracé les principaux cours d'eau et
les principales lignes de partage de leurs bassins. La ligne
FA R B... représente la limite nord du soulèvement de
THymalaya inférieur ; D S G. le prolongement à l'est des Pat
kai dans l'hypothèse de M. Walker; R S la limite orien-
tale du bassin du Ken pou suivant une autre hypothèse; enfin
les raccordements hydrographiques de MM. Walker et Gor*
don sont indiqués en pointillé.
Cette feuille 4 est un véritable tableau qui nous permet
d'embrasser d'un coup d'œil toutes les données du problème ;
et si j'avais eu l'idée de la dresser quand j'étudiai pour la pre-
mière foi^ la question, je me serais évité bien des pages de
calculs heureusement inutiles à faire maintenant.
J'avais en effet procédé en calculant, dans chaque hypo-
thèse hydrographique, la quantité d'eau que les pluies et la
fonte des neiges donnaient par degré carré suivant les régions ;
et examinant ensuite quelle hypothèse se rapprochait le plus
des résultats de ces calculs, j'étais arrivé à établir que le
Tchitom tchou devait dépendre de Tlraouady ; mais il y avait
incertitude pour le Ren pou (Gak bo).
Reposant sur des calculs empiriques, puisque nous ne
connaissons qu' approximativement les conditions du sol et
du climat des diverses régions, ces résultats ne pouvaient
nous satisfaire; mais ils nous donnèrent l'idée d'une repré-
scntalion graphique qui devait conduire plus simplement et
clairement au but.
Je ne retiendrai des calculs dont j'ai parlé ci-dessus que
run de ceux que je fis sur l'Iraouady, parce qu'il montre
bien que ce fleuve doit venir du Thibel et que son bassin
ne peut être limité à la ligne DSC.
ABhamo, les débits minimum (février) et maximum (août)
432 MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIDET ORIENTAL.
de riraouady sont de 1320 et 28315 mètres cubes pour un
bassin hypothétique M N G D Ë d'environ 6 degrés carrés.
A la tète de son delta les débits minimum et maximum de
riraouady sont de 2355 et 36 105 mètres cubes pour un bas-
sin dont la surface est de 6 degrés plus 22 degrés carrés,
soit 28 degrés carrés. Il en résulte que la région comprise
entre Bhamo et la tête du delta, soit 22 degrés environ, doit
fournir des volumes d'eau de 2355 — 1320 ou 1035 mètres
cubes, et de 36105 — 28305 ou 7800 mètres cubes; et si à
22 degrés carrés correspondent ces volumes, à 6 degrés carrés
(surface M N D C E) devraient correspondre des volumes
d'eau de 282 et 2127 mètres cubes au lieu des 1320 et
28 315 mètres cubes que l'on a observés à Bhamo. Les
difiérences de 1038 et 26 1 88 mètres cubes ne peuvent donc
s'expliquer qu'en admettant que le bassin supérieur de
riraouady s'étend bien au delà de la ligne DSC.
Arrivons à notre nouvelle étude de la question.
Ce qui nous frappe le plus quand nous jetons un coup
d'œil sur notre feuille ou tableau n® 4, c'est la grande diffé-
rence entre les débits mînima de l'hiver et les débits
maxima de l'été, saison des plus 'grandes pluies et de la
fonte des neiges. Quelques auteurs ont prétendu que < la
fonte des neiges donnait peu d'eau aux rivières du Thibet
parce que la liquéfaction se produisait peu à peu sur de vastes
surfaces planes; et qu'ayant ainsi le temps de s'infiltrer
en tet're, l'eau ne descendait pas jusqu'aux torrents ou
rivières » . Ceci peut être exact pour les hauts plateaux de
la Tartarie, d'une partie du Thibet septentrional ; mais ne
saurait s'appliquer aux terrains excessivement accidentés du
Thibet oriental dont nous nous occupons ; aussi nous ran-
geons-nous entièrement du c6té de ceux qui soutiennent;
d'accord en cela avec la géographie chinoise, que la fonte des
neiges gonfle au contraire énormément le Tsan po et ses
allluents ; et il ne paraîtra pas étonnant qu'il en soit ainsi
pour les cours d'eau voisins: Ken pou, Tchitom tchou,
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TUIBET ORIENTAL. 433
Salouen, etc., compris entre les mêmes latitudes dans des ré-
gions reconnues comme très accidentées.
II est un autre fait sur lequel on s'accorde heureusement :
c'est que la plus forte quantité de pluie tombe précisément
sur les régions hymalayennes sur lesquelles vont se résoudre
en pluies les nuages poussés par les moussons ou les vents
qui, de la mer, remontent les bassins des fleuves.
Ceci posé, nous allons examiner successivement, au point
devUe hydrologique, les diverses hypothèses d'identification
des fleuves du Thibet avec ceux de l'Inde et de la Birmanie.
Ces hypothèses sont au nombre de quatre:
l"" Les rivières du Dzayul, Tchitom tchou et Ken pou (Gak
bo) dépendent du bassin du Brakmapoutre (hypothèse Wil-
cox reproduite par M. Walker) et, dans ce cas, les monts
Patkaî se continueraient suivant DSC.
2» Le Ken pou (Gak bo) dépend seul du bassin duBrahma-
poutre, et le Tchitom tchou dépend du bassin de l'Iraouady.
Dans ce cas la chaîne des Patkaî se continuerait suivantDSR.
3^ Le Tchitom tchou et le Ken pou (Gak bo) dépendent
du bassin de Tlraouady. Dans ce cas les monts Patkaî se
relient aux monts Sémaloung la, à travers le soulèvement de
l'Himalaya inférieur (c'est l'hypothèse conforme au résultat
de notre étude géographique).
i" Le Tsan po dépend du bassin de l'Iraouady (hypothèse
d'Anvilleet Klaproth reproduite par M. Gordon) ».
Première hypothèse. — Dans cette hypothèse la chaîne des
Patkaî se continuant suivant la ligne D S G, le Ken pou (Gak
bo) et le Tchitom tchou se reliant à la rivière du Brahma-
kund; le bassin de cet affluent du Brahmapoutre est repré-
senté sur la carte par la surface FAOBCDE d'environ
9 degrés carrés ; et le bassin de l'Iraouady en amont de Bhamo
est représenté par la surface M N C D E d'environ 6 degrés
carrés.
Or, les débits minimum et maximum des cours d'eau qui
arrosent la première région (9 degrés carrés) sont égaux à
434' .MÉMOrUE GÉOGRAPHIQUE SUR LE TIIIBET ORIENTAL.
ceux du Dibong et du Brahmakund réunis au point P, soit
1727 et 13308 mètres cubes.
D'autre pari, les débits minimum et maximum des cours
d'eau qui arrosent la partie MNCDE (6 degrés carrés) du bas-
sin de riraouady sont 1320 et 28 315 mètres cubes.
Par suite, un degré carré dans la première région donne-
rait 192 et 1478 mètres cubes et dans la seconde 147 et
3146 mètres cubes. A la rigueur on peut admettre le rapport
des débits minima ; mais le rapport des débits maxima
est inexplicable, puisqu'il tombe beaucoup plus d'eau dans la
première région que dans la seconde.
Deuxième hypothèse. — L'hypothèse reproduite par
M. Walker étant inadmissible, nous supposerons que, seul,
le Ken pou (Gak bo) dépende du bassin du Brahmapoutre,
tandis que le Tchitom tchou dépendrait du bassin de
riraouady.
^ Dans cette hypothèse les bassins du Brahmapoutre et de
riraouady sont représentés sur la carte par les surfaces
FAOBRSDEetMNBRSDE.
Les débits minimum et maximum des cours d*eau qui
arrosent la première région (d'environ 8 degrés carrés) sont
encore de 1727 et 13308 mètres cubes.
Ceux de la deuxième région (d'environ 7 degrés carrés)
sont de 1320 et 28 315 mètres cubes.
Et nous voyons, comme dans l'hypothèse n» 1, que si l'on
peut admettre le rapport des débits minima, il est abso-
lument impossible d'admettre celui des débits maxima,
puisque pour deux surfaces presque égales, le débit maximum
de celle qui reçoit la plus grande quantité de pluie serait
plus de deux fois plus petit que le débit maximum de l'autre.
Troisième hypothèse. — La seconde hypothèse étant
aussi fausse que la première, nous envisagerons celle qui se
présente naturellement ensuite à notre examen : le Tchitom
tchou et le Ken pou dépendant de l'Iraouady. Dans cette
hypothèse les bassins du Brahmapoutre et de l'Iraouady
MÉMOIRE GÉOGRAPUIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 435
sont respectivement représentés par les surfaces : FAD E et
MNBOADE.
Pour la première région (d'environ 2 degrés et demi
carrés) les débits minimum et maximum sont 1727 et
13308 mètres cubes. Pour la seconde région (d'environ
12 degrés carrés) les débits minimum et maximum sont
1320 et 28 315 mètres cubes.
Ici, au moins, nous trouvons qu'à la plus grande surface
correspond le plus grand débit maximum ; et il est facile de
comprendre qu'à la plus petite surface peut correspondre
un débit minimum plus grand que celui de la surface la plus
étendue.
En efTet, dans cette hypothèse, la haute chaîne qui borde
à l'ouest le Ken pou (Gak bo) se continue en AD à travers
le soulèvement de l'Himalaya dont la direction est F A R B.
La région des pluies excessives n'est donc plus F A B C
D E, mais F A D E ; car c'est sur la première chaîne A D E
(jonction du Sémaloung la et des Patkaï) que vient se con-
denser en pluie la plus grande masse des nuages qui remon-
tent la vallée du Brahmapoutre. Les torrents de la région
FADE doivent donc être, à surface égale de bassin^ consi-
dérablement plus grossis par les pluies que ceux de la
région A B G D.
Or, en hiver, alors qu'il pleut encore en F A D E, il pleut
à peine ou beaucoup moins en A B G D, et, comme les
neiges n'alimentent pas les cours d'eau en cette saison, on
voit que le débit minimum de la petite région FADE peut
élre supérieur au débit minimum de la grande région M N B
OADE.
En été, au contraire, sur cette dernière région, la fonte
des neiges et les pluies qui tombent en A B C D fournissent
au Ken pou (Gakbo) l'énorme débit de 28315 mètres cubes
qu'on relève à Bhamo, tandis que l'extrême abondance des
pluies dans la petite région F A D E y élève le débit maxi-
mum à 13308 mètres cubes.
436 HÉHOIRE GÉOGRAPHIOOË SUR LE THIBET ORIEHTAI.
L'hypothèse de la jonction du Tchiiom tchou et du Ken
pou (Gak ho) à l'Iraouady satisfait donc aux conditions by-
drologiques, même en supposant le bassin du Ken pou (Gak
bo) limité en 0, ce qui est encore hypothétique, ainsi que
nous l'avons dit dans la première partie de notre étude.
Quatrième hypothèse. — A quoi bon dès lors examinerla
quatrième hypothèse de la jonction du Yœrou dzang bo ou
Tsan po et de Tlraouady ? Sans doute celte jonction ne serait
pas inadmissible au point de vue hydrologique, vu le rapport
des débits de l'Iraouady à Bhamo et du Tsan po à Chétang.
Mais si l'on suppose un instant qu'il en soit ainsi, il faut se
demander quel serait le cours d'eau qui fournirait au Oihong
ses débits minimum, moyen et maximum de 1569, 10264
et 12 742 mètres cubes, à son confluent avec le Brahma-
poutre.
Entre le Ken pou (Gak bo) et le Soubansiri, il n'existe
qu'un coursd'eau capable de fournir de pareils débits : c'est
le Yœrou dzang bo tchou ou Tsan po.
De sorte que si l'on suppose que le Tsan po soit l'Iraouady,
on résout le problème hydrologiqne à l'est, mais on eu pose
un d'insoluble à l'ouest avee le Dihong.
Que faut-il donc conclure de cet examen ? Qu'une seule
hypothèse satisfait à toutes les conditions des problèmes
multiples do raccordement des fleuves thibétains au point
de vue hydrologique, et que cette hypothèse : l'idetitité du
KeH pou (Gak bo)etde riraouady confirme précisément les
résultats de notre étude purement géographique.
En publiant aujourd'hui une carte du Tbibet oriental
dont toutes les parties ont été mathématiquement déduites
de tous les documents et contrôlées par une étude hydro-
logique, nous pouvons dire que, dans les limites ainsi déter-
minées, il ne reste plus aucun grand problème géographique
à résoudre. Tout est maintenant œuvre de détails et de rec-
liiications de détails, c'est-à-dire œuvre de topographe et de
aéodésîen.
MÉMOIRE GÉOGRAPHIQUE SUR LE THIBET ORIENTAL. 437
Telle qu'elle ressort de notre reconstitution, la carte du
Thibet oriental inspirera peut-être quelques réflexions
utiles à ceux qui s'intéressent aux questions économiques et
politiques de l'extrême Orient,
Lors des voyages de MM. Golquhoun et G. Bock, j'avais
signalé inutilement les dangers que notre indifférence pour
les affaires de Siam et de Birmanie faisait courir à Tlndo-
Chine française. En insistant, aujourd'hui, sur les dangers
que notre ignorance et notre indifférence au sujet du Thibet
oriental font courir à la Chine et à l'Indo-Ghine française,
aurai-je plus de succès?
Le Gérant î^esponsable,
Ch. Maunoir,
Secrétaire général de la Commission centrale.
BoURLOTON. — Imprimeries réunies, B, rue Mig^non,
.lîTrimcsU* 1887,
l^iSf
M
;/îv3v;
'r^îlî
"TV
UNE MISSION
AU
CHOA ET DANS LES PAYS GALLAS
,1
PAR 1
AVBRY
INGÉNIEUR CIVIL DBS MINES*.
En janvier 1883, à ma sortie de l'École polytechnique et
de FÉcole des naines,^ j'étais chargé par une société de
rechercher des mines dans le royaume de Ghoa et dans les
pays Gallas, au sud de TAbyssinie. L'éminent et sympa-
thique M. Daubrée, membre de l'Institut, avait bien voulu
me recommander à M. le Ministre de l'Instruction publique
et j'avais obtenu une mission dont l'objet était des éludes
topographiques et géologiques.
Avec moi partait le docteur Hamon, de la Faculté de
Paris, également chargé par le gouvernement de faire des
observations de médecine et d'histoire naturelle. Hélas !
mon excellent compagnon devait avoir toutes les infortunes :
à peine débarqué à Aden, il apprenait la mort de son père;
après une année et demie de séjour en Afrique, il se mit en
route pour la France, espérant consoler sa pauvre mère de
ce deuil récent; mais la mort en avait décidé autrement, il
ne devait pas non plus la revoir; au retour, il contractait les
fièvres et expirait sur les bords de la rivière Aouache.
A de grandes capacités médicales, le docteur Hamon joi-
gnait un grand désintéressement et un grand cœur; que de
malades et même que de grands personnages (d'Afrique)
a-t-il soignés, recevant à peine un remerciement ! Bien
heureux encore quand ceux-ci, après guérison, ne venaient
1. Communication adressée à la Société de Géographie dans sa séance
du 21 mai 1886. — Voir la carte jointe à ce numéro.
SOC. DE GÉOGR. — 4* TRIMESTBEliS?. VIII. — 29
440 UNE MISSION AU CHOA
point lui demander une chemise ou un vêtement pour
entretenir leur amitié. Il aurait certainement rapporté en
France des études d'anthropologie et de zoologie très
intéressantes, ainsi que d*imporlantes recherches de théra-
peutique; mais, constamment appelé auprès des malades,
le temps ne lui permit pas de noter ses nombreuses obser-
vations. Qu'il me soit permis de rendre hommage à la
mémoire d'un ami et d'un savant dont le talent aurait pu
donner à notre mission un plus grand éclat. Après l'avoir
quitté en juillet 1884, je restai encore une année en Afrique,
bien décidé à ne revenir en France qu'avec une étude nou-
velle et approfondie de ces contrées'jusqu'alors peu explo-
rées au point de vue géologique; quel plus noble désir, en
efTet, que de résoudre ce grand problème de la nature, la
formation de notre globe?
L'appétit vient eu mangeant, dit un vieux proverbe, aussi
le désir de voyager s'accroît en voyageant; on s'accoutume
au danger; l'amour de l'inconnu, et, peut-être, un peu d'am-
bition, vous entraînent; on a déjà surmonté bien des
obstacles et des périls, pourquoi ne pas en affronter de
nouveaux? On se sent attiré vers cette mystérieuse Afrique
qui, môme après tant de voyages, a encore l'irrésistible
prestige du mystère. Si de hardis explorateurs, A. d'Abba-
die, Livingstone, Gameron, Nachtigal, ttohlfs, Schweiufurth,
de Brazza, Stanley, Ivens et Capello ont parcouru cet
immense continent dans tous les sens, le Centre et TEst
sont toujours restés inconnus; entre l'Abyssinie et l'océan
Indien, de Kaffa à Zanzibar, vivent des peuples dont nul ne
sait les noms; d'intrépides voyageurs, von Decken, Julietti,
Lucereau, Arnoux, Bianchi, Barrai, tentèrent de soulever
un coin de ce voile impénétrable; mais à peine se furent-ils
avancés dans l'intérieur de ces terres brûlantes, qu'ils furent
massacrés; seul, Révoil, après avoir couru les plus grands
dangers, nous fut heureusement rendu.
C'était un dimanche, le 21 janvier 1883, par une magni-
fique matinée d'hiver; les abords de la Joliette étaient
ET DANS LES PAYS G ALLAS. 441
encombrés de voitures, de marchandises^ de bagages; sur
le pont du paqu<)bot un grand nombre de parents el d'omis
causaient à voix basse avec les passagers, leur adressant
leurs recommandations et leurs encouragements. Enfin tout
est prêt, dix heures sonnent, le moment de la sépara tioa
est arrivé; le docteur Hamon et moi nous serrons la mata
à quelques savants et négociants qui sont venus nous
accompagner jusqu'au départ; une fumée noire s'élève dans
Tair, on lève l'ancre, un coup de canon retentit, VIrraouadiy
des Messageries maritimes quittait le port de Marseille.
Ce n'est pas sans une poignante émotion que nous regar-
dions s'éloigner les dernières maisons de la vieille cité
phocéenne; nous sommes restés longtemps sur le pont,
rêveurs et agités par des pensées tristes et amères; enfin te
côtes ont disparu à nos yeux et nous adressions unadiiea,le
dernier peut-être, à la France et à tous ceux qui nous j
étaient chers. Qu'on nous pardonne ce moment d'angoàsao
bien légitime quand Ton quitte toutes ses affections poer
s'élancer dans l'inconnu ; mais la joie d'accompilfr ce vojage,
le désir de voir des mœurs et des coutumes si diiféientes
des nôtres, et peut-être même la cloche du déjeuner nous
firent bientôt oublier ces sombres pressentinaeiiAs^ Ib
n'étaient cependant, hélas! que trop fondés: car la maladie
et la cruauté des peuplades que nous aidions traverser
devaient nous créer bien des obstacles et des peines ; mon
malheureux camarade ne devait plus revoir son pays et les
siens; quant à moi, attaqué au retour par une bande de
sauvages Somâlis, je dus me frayer un chernifii à coups de
fusil et ce n'est qu'après de grands périls que j'ai pu rega-
gner la côte au commencement de septembre «derBier.
Cependant le début de notre voyage fut des plus agiiéables :
un temps splendide, une mer calme, tout nous faisait pré-
sumer une fort belle traversée. Nous n'avons eu d'ailleurs
qu'à nous louer de la bienveillance et de la sympatbîe
qui nous ont été prodiguées par MM. les officiers >de l'ir-
raouaddy^ accueil certainement dû au bon et ineffaçable
442 UNE MISSION AU CHOA
souvenir que leur avait laissé notre savant maître, M. Fuchs,
ingénieur en chef des mines, à son retour de Goehinchine.
Arrivés la nuit à Naples, nous avons pu, le matin au
départ, admirer cette baie magnifique et le grandiose cra-
tère qui en ferme l'entrée; quelques heures après nous
passions le détroit de Messine, mais un épouvantable contre-
temps nous empêcha de jouir de sa splendeur. A peine
étions-nous à table, qu'un léger balancement, qui nous
troubla l'appétit, se fit sentir; peu à peu il s'accrut et bientôt
une ierrible tempête se déchaîna sur le navire. Enfin, après
cinq jours d'orage, nous étions le dimanche à midi à Port-
Saïd, à l'entrée du canal de Suez ; c'est la première ville
arabe que nous rencontrions et, il faut l'avouer, elle nous fit
une impression assez désagréable. Elle est en plein désert,
au milieu des sables mouvants; à l'entrée quelques belles
maisons où sont situés les consulats, les agences maritimes,
les hôtels, les cafés et les habitations des fonctionnaires du
canal : c'est le quartier européen ; mais, si l'on va plus avant,
on pénètre dans le village arabe, repoussant de salelé Les
cahutes offrent à peu près la forme rectangulaire, elles se
composent d'une seule pièce et d'une cour sur le derrière,
les étages sont absolument inconnus. Dans ce petit espace
habite une nombreuse famille : hommes, femmes, enfants,
tous plus malpropres les uns que les autres, y grouillent
pêle-mêle; devant les portes en plein air, de nombreux
marchands vendent les produits du pays: grains, fruits,
toiles, vêtements, coiffures, sandales, colliers, perles, etc.,
tout s'y trouve réuni, recouvert d'une épaisse couche
de poussière, aussi ce spectacle est-il peu attrayant pour
l'acheteur; il est heureux que, dans la ville nouvelle, des
boutiques bien achalandées dispensent de recourir aux
indigènes.
Le lendemain matin, après avoir échangé nos encourage-
ments et nos souhaits avec quelques camarades d'école
qui étaient arrivés siu* un bateau de guerre se rendant au
Tonkin, je m'embarquai pour Aden. Nous pénétrons dans le
.^^
ET DANS LES PAYS GALLAS. 443
canal, et, bien qu'au milieu du désert, la vue est égayée par
les nombreuses gares échelonnées comme autant d'oasis où
croissent les dattiers, les bananiers, les gommiers et autres
arbustes; nous avons été frappés de Tordre et de la régula-
rité qui président à cette traversée, aussi n'était-ce parmi
les passagers qu'un sentiment d'admiration pour Thomme
de génie, notre gloire nationale, à qui nous devons ce tra-
vail prodigieux, et que la Société de Géographie est ôère
d'avoir comme président.
Après quinze jours de traversée, nous arrivons à Aden,
la colonie anglaise est bâtie sur une presqu'île de formation
volcanique, située à une quarantaine de lieues à l'est du
détroit de Bab-el-Mandeb ; ce sont des rochers abrupts,
incultes, où Ton ne rencontre pas un arbre, pas un brin
d'herbe, pas même une goutte d'eau. Les Anglais ont réparé
à grands frais de vastes citernes creusées à une époque
très reculée par les Portugais, mais elles ne pourraient suf-
nre que dans une contrée où le ciel laisserait tomber Teau
avec moins de parcimonie. Il ne pleut que très rarement,
tout au plus deux ou trois fois par an; aussi doit-on avoir
recours à Teau distillée pour Talimentation. En dépit de
cette situation éminemment défavorable, nos voisins
d'outre-Manche, après avoir enfoui des millions dans ce
terrain desséché, ont su en faire surgir une ville de vingt
mille habitants, protégée par un surprenant système de
défense; ils Tout divisée en trois parties reliées entre elles
par des routes à travers lu montagne, des tunnels et d'im-
menses tranchées.
Cette colonie est le rendez-vous de tous les indigènes
des contrées environnantes; les Européens y sont peu
nombreux, tout au plus le centième de la population;
l'Afrique y envoie des Égyptiens, des Somâlis, des Danakils
et des Abyssins; l'Asie donne des Arabes, des Chinois, des
Persans, des Indiens et des Birmans; ces deux derniers
peuples sont eux-mêmes divisés en Mahométans, Juifs;
Parsis, Indous et Beels. Aussi trouvons-nous dans cette ville
444 UNE MISSION AU GHOA
cosmopolite des mœurs très variées; tous les cultes de
l'Orient, avec leurs curieuses et bizarres cérémonies, y sont
représentés, depuis les idolâtres jusqu'à ceux qui adorent le
feu et qui croient à la métempsychose. Hais ces descrip-
tions ayant déjà été faites par de nombreux voyageurs, je
-n'y insisterai pas et je passe en Afrique.
Après un séjour de trois semaines à Aden, nous nous
embarquions le âS février à bord d'un vapeur de la Com-
pagnie française des steamers de l'Ouest, le Landore,
chargé de marchandises diverses, de produits manufacturés
et de denrées alimentaires, à destination de notre entrepôt
d'Obock; le lendemain nous arrivions sur notre territoire,
qui, bien que nous appartenant depuis 1862, était encore
inoccupé.
Notre débarquement s'opéra avec quelque difficulté, car,
pour amener nos marchandises et nos bagages à la côte,
nous avons dû avoir recours aux Danakils, gens fort peu
travailleurs et très maladroits, qui, entre autres accidents,
sans aucun souci de l'art, ont laissé tomber à la mer
une caisse de produits photographiques; aussi dois-je
m'excuser, mesdames et messieurs, de ne pouvoir vous dis-
traire quelques instants en faisant passer devant vos yeux
la reproduction des contrées et des types que j'ai rencontrés
durant un long voyage; je vais cependant essayer de vous
en donner une idée juste, si incomplète qu'elle soit.
Bien qu'aujourd'hui les conditions soient changées et que
le gouvernement ait bien voulu s'intéresser à notre posses-
sion, je crois cependantutile de résumer en quelques mots le
rapport que, le 26 avril 1883, j'adressais à M. le ministre de
l'instruction publique et dans lequel M. de Lanessan, l'hono-
rable député de la Seine, a puisé quelques renseignements
pour son savant et remarquable traVjiil au sujet de l'orga-
nisation de notre colonie.
Sans vouloir entrer dans les détails scientifiques, j'insis-
terai cependant sur l'hydrographie de cette contrée, car elle
« été le sujet de nombreuses controverses.
ET DANS LES PAYS 6ALLAS. 445
Si à partir de Ras Bir, à rentrée du golfe de Tadjourah,
on se dirige vers l'ouest, on aperçoit une ligne de falaises
madréporiques qui laissent entre la mer et une chaîne de
hautes montagnes volcaniques un plateau qui constitue le
territoire d'Obock; il est composé d'une roche calcaire
imprégnée de sels magnésiens, de sel marin et de sulfate de
•chaux contenant des polypes, des échinadermes, des fora-
minifères ainsi que de nombreuses coquilles appartenant à
des espèces vivant encore actuellement dans les eaux de
l'Océan, aussi sa formation résulte du soulèvement d'un
ancien rivage marîn qui peut être attribué à l'époque qua-
ternaire.
En certains points ces bancs de coraux sont ravinés par
des torrents généralement à sec, mais qui, aux époques de
pluies, roulent des masses d'eau considérables et donnent
naissance à un immense delta dirigé sensiblement du nord-
ouest au sud-est, recouvert d'un limon argileux présentant
quelque végétation et qui peut être livré à la culture ; au-
dessus de cette couche on observe dans les lits des torrents
des sables, graviers et galets venant des montagnes.
On voit donc que notre colonie se compose de terrains en
grande partie perméables, aussi peut-on préjuger l'existence
d*une nappe d'infiltration donnant de l'eau douce. Celle-ci
est d'ailleurs reconnue déjà depuis longtemps ; quelques
années après l'achat d'Obock en d862, le commandant
Salmon,du Surcouf, fit creuser deux puits au bas de la fa-
laise; Tun d'eux, le moins profond, donnait de l'eau potable,
tandis que l'autre donnait de l'eau saumâtre; ils étaient
abandonnés à mon passage; j'en fis creuser deux nouveaux
à quelque distance et j'observai encore que l'eau du plus
profond était impure.
Cette prétendue anomalie de deux puits distants de
quelques mètres, donnant des eaux si différentes, avait
étonné de nombreux voyageurs qui s'imaginaient que l'eau
douce était due à la purification des eaux salées traversant
des sables ; mais il est facile de l'expliquer : de même que
446 UNE MISSION AU CHOA
dans la région des Ghotls sahariens, obserTée par M. Dru,
la nappe d'infiltration se relève à mesure qu'on s'éloigne
de la côte et forme dans l'ensemble une surface continue
avec celle de l'Océan; or nous sommes là très voisins de la
mer, aussi les puits trop profonds dont le niveau descend
en dessous de celui des grandes marées recevront-ils des
infiltrations saumâtres. On a remarqué aussi que l'eau de ces
puits est souvent plus chaude que latempérature ambiante;
cela résulte de son mélange avec des sources thermo-miné-
rales. Ce fait e^t d'ailleurs surabondamment prouvé par
l'existence à quelques mètres de la côte d'une source thermo-
minérale dégageant de l'hydrogène sulfuré et dont la tem-
pérature est de 80 degrés. ^
Je ne parlerai pas des avantages que présente l'occupation
définitive de notre possession, question minutieusement
étudiée et largement traitée dans le travail précédemment
cité ; je terminerai sur notre colonie en reproduisant ici quel-
ques points du rapport que mon infortuné camarade Hamon
adressait à l'époque de notre passage; on y reconnaîtra une
observation scrupuleuse et impartiale, une description juste
et précise des lieux et des faits que nous avions sous les
yeux, dans un style vif, alerte, et sans prétention.
Il n'entre pas dans mon sujet de faire valoir ici ce que
notre politique nationale extérieure pourrait gagner à une
prise de possession plus efiective d'une de nos colonies,
ni de parler des grands avantages que notre commerce
pourrait trouver en nouant des relations avec l'intérieur de
rAfrique. Je me contenterai donc aujourd'hui de résumer
mes impressions sur le pays et sa salubrité, et en présentant
une rapide esquisse de la vie à Obock, de la flore et de la
faune dans la contrée.
Sans offrir l'aspect verdoyant de nos prairies de Norman-
die^ le territoire d'Obock offre des traces de végétation qui
sont un véritable soulagement pour l'œil attristé du voyageur
longeant pendant des journées entières la côte déserte,
sablonneuse et désolée de l'Afrique orientale.
ET DANS LES PAYS GALLAS. 447
Durant notre séjour à Obock (mars et avril 1883) la
température diurne a été de 30^ G. Pendant la nuit on con-
state un abaissement thermométrique de quelques degrés;
mais aussitôt le lever du soleil, la température atteint
rapidement son maximum qui persiste pendant toute la
journée.
Néanmoins, grâce à sa position et à la brise de la mer
qui atténue l'effet de sa situation intertropicale, la chaleur
à Obock est beaucoup plus supportable qu'à Aden.
 partir de cinq heures de l'après-midi la température
devient réellement fort agréable et c'est là un fait que nous
avons tous constaté avec le plus grand plaisir. Les soirées
sont délicieuses et je n'ai jamais observé ces brusques chan-
gements de température qui ont, dans les pays chauds, une
influence si désastreuse sur la santé.
Obock me paraît être dans d'excellentes conditions sa-
nitaires. Il n'y a ni marécages, ni eaux stagnantes, ce qui
écarte toute possibilité de miasmes paludéens, si dan-
gereux dans les pays intertropicaux.
Après les grandes pluies, la plaine est quelquefois inondée;
mais, sous l'action puissante du soleil et grâce à la consti-
tution du sol dont la surface présente une couche profonde
de sable, l'eau disparaît rapidement sans porter aucun pré-
judice à la santé des habitants.
Je n'ai eu à soigner ni hépatite, ni dysenterie, ni fièvre
typhoïde, ni insolation. Les maladies de l'appareil respira-
toire doivent être fort rares, car je n'ai eu à soigner qu'un
seul phtisique. Grâce à l'uniformité de la température, les
bronchites et les pneumonies doivent être peu fréquentes.
Les affections les plus communes chez les indigènes sont les
maladies de l'estomac et les manifestations d'un sang vicié;
mais toutes ces affections sont dues à la misère physiolo-
gique dans laquelle ils vivent et à leurs écarts de régime.
Quant aux rares Français qui ont séjourné à Obock,
leur santé a toujours été satisfaisante ; j'ai même été sur-
pris de n'avoir jamais eu de complications dans les affec-
448 UNE MISSION AU GHOA
lions chirurgicales que j'ai eu à soigner, complications que
me faisait redouter la température élevée du pays*
Je puis donc conclure en toute sincérité à la salubrité
du pays pour les Européens qui n'auront, là, comme partout
ailleurs dans les pays chauds, qu'à se prémunir contre les
écarts de régime. Les lois élémentaires de l'hygiène devront
y être scrupuleusement observées.
A Obock, l'alimentation journalière peut trouver ses élé-
ments ailleurs que dans les conserves dont l'usage continu
constitue toujours un danger pour la santé du colon.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, l'eau y est douce, abondante
et potable. On pourra se procurer en grande quantité delà
viande fraîche de bœuf, de mouton, de veau et de chèvre.
Le lait et les œufs s'y trouveront facilement : on aura, si l'on
veut y faire pousser quelques végétaux alimentaires, l'en-
semble d'une nourriture saine et hygiénique.
La population d'Obock est nomade et son chiffre peut
être difficilement évalué. Quelques indigènes n'y séjour-
nent que pendant le temps nécessaire pour abreuver leurs
troupeaux. Cependant, depuis rétablissement des Français,
un certain nombre de familles ont abandonné leurs mon-
tagnes et se sont fixées à Obock.
L'installation de ces nouveaux colons se fait à peu de
frais : quelques branchages circonscrivant un cercle déter-
minent le lieu d'élection de domicile; d'autres plus soigneux
cherchent un abri dans de petites huttes dont la hauteur
n'atteint pas plus de 1™,50. Mohammed Dlnih, fils de
l'ancien chef de la contrée qui a vendu Obock à la France,
a seul une case dans laquelle on puisse pénétrer sans se
baisser.
Cette population indigène appartient 'à la grande tribu
des Danakils, qui occupe un immense territoire compris
entre l'Abyssinie, le pays des Gallas, le pays des Somàlis
et la mer.
Celte vaste contrée mal limitée a été peu explorée.
- Sans vouloir m*étendre aujourd'hui sur les caractères
ET DANS LES PATS 6ALLAS. 449
de cette race, laîssez-rooî Toas dire que j'ai été surpris de
rencontrer une intdligencè aussi développée chez des indi-
vidus aussi dépourvus de culture intellectuelle. De bonnes
institutions et le frottement de notre civilisation seraient
cependant nécessaires pour améliorer leur caractère vain-
dicatif et rancunier.
La seule richesse de la population indigène est la pro-
priété et rélevage des troupeaux dont le soin est leur uni-
que préoccupation. Ils s'occupent surtout de l'élevage du
chameau et de Tâne, mais ils n'ont que peu de chevaux et
leurs mulets viennent d'Abyssinie. Ils ne s'occupent pas de
rélevage des oiseaux de basse-cour et ne se livrent à aucune
espèce de culture. Ils passent leur temps à discourir entre
eux et à jouir d'un far niente qui parait leur être tout
particulièrement agréable ; quelques-uns cependant s'em-
ploient comme ouvriers terrassiers, tout en déployant fort
peu d'énergie.
Nous restons plus de deux moisàObock, puis nous nous
mettons en route pour A mbobbo sur le golfe de Tadjourah,
point d'où devait définitivement partir notre caravane.
M. Barrai, qui se trouvait avec nous, nous accompagna
pendant une journée; il enviait notre sort, disant que
nous étions bien heureux de faire un si beau voyage. Aussi,
trois années plus tard, voulut^il lui-même l'accomplir; il
ya un mois à peine, nous apprenions qu'il avait été massacré
près de là frontière de Choa, grossissant encore la liste déjà
trop longue des voyageurs victimes de la lâcheté et de la
férocité des habitants du désert.
Pendant deux jours nous suivions le bord de la mer.
Cette première partie de notre route est assez pittoresque :
à notre droite sont des montagnes volcaniques se rappro-
chant de la mer, couvertes d'une assez belle végétation;
plus près de nous aboutissent de larges vallées sillonnées
de nombreux torrents à sec remplis d'un sable fin, qui des-
sinent des massifs de verdure où poussent les arbustes de
la contrée; on y rencontre des palétuviers, des gommiers,
450 UNE MISSION AU CHOA
des palmiers, deseuphorbiacées et ea particulier le Cassia
acutifoliay produisant le séné ; de nombreuses espèces
d*aigles, de vautours, de milans suivent les voyageurs, espé-
rant quelques miettes de leurs festins; quelques passereaux
et gallinacés, entre autres la perdrix d'Afrique et trois belles
variétés de tourterelles, égayent ce paysage dont la vue
repose des fatigues de la route ; l'imagination aidant^ on
pourrait se croire transporté au milieu d'un jardin anglais,
au pied des montagnes d'Auvergne; malheureusement un
soleil de plomb, les chameaux et les Bédouins vous rappel-
lent bien vile à la réalité.
Nous recevons la visite du chef de la tribu, qui nous ap-
porte un mouton, du lait, et nous souhaite la bienvenue;
celle offrande n'est d'ailleurs pas désintéressée et elle nous
sera souvent répétée: nous devons y répondre par quelques
cadeaux ; le bacschich, ainsi nommé en arabe, se compose
de quelques vêtemenls, de perles et de tabac dpnt ils aiment
à mâcher les feuilles presque constamment ; tout cela, assai-
sonné de beaucoup de bonnes paroles, suffit généralement
pour vous faire obtenir un libre passage; quelquefois ces
sauvages sont beaucoup plus difûciles, ils vous demandent
de l'argent et si l'on n*accède pjis à ces désirs, ils vous font
rebrousser chemin en vous engageant à prendre une autre
route. Il est alors prudent de suivre leurs conseils ou de payer
la somme lorsqu'elle n'est pas trop exagérée: car, si Ton vou-
lait passer outre, on risquerait fort d'être attaqué ou tout
au moins volé, et comme chaque jour on traverse une
nouvelle tribu qui a les mêmes exigences, on arriverait
difficilement au but de son voyage. Ne croyez pas cependant
que lorsque vous avez acquitté ce droit de passage vous
soyez à Tabri de tout danger, vous pouvez fort bien être
assailli par ceux-là mêmes qui ont reçu le bacschich quel-
ques jours auparavant, comme nous en avons eu la preuve
au retour.
Avant de gravir les montagnes nous marchons dans le
lit d'un torrent desséché au fond d'une gorge resserrée
ET DANS LES PATS GALLAS. 45i
entre deux hautes montagnes escarpées, d'une hauteur
moyenne de 100 mètres; ces masses s'élevant fièrement
dans les airs, ce torrent encombré de blocs volcaniques
énormes, la demi-obscurité produite par ces immenses
falaises nous cachant les rayons du soleil, une chaleur
d'autant plus accablante qu'elle n'est tempérée par aucun
souffle d'air au fond de cette gorge profonde, tout donne
au paysage que nous traversons un aspect horrible. Enfin,
par un chemin abrupt à peine praticable, au milieu des
mimosas armés de terribles épines qui entrelacent leurs
branches sur notre passage, des roches informes et cou-
pantes qui nous meurtrissent, nous arrivons, non sans de
grandes difficultés et de nombreuses égratignures, au som-
met, à 260 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Là le spectacle change, une légère brise se fait sentir, nous
sommes sur un plateau pittoresque et couvert de quelque
végétation; nous nous arrêtons dans un taillis, séjour favori
d*une multitude de singes, de makis, qui viennent nous
saluer de leurs plus gracieuses grimaces; nous avons aussi
la visite du sultan du pays, Hassa-Ouatou, le plus fripon
des fripons, au dire de ses amis; il nous donne des marques
de son profond attachement et nous offre d'envoyer des
femmes chercher de l'eau pour notre route, car les puits
étaient à quelque distance ; nous acceptons avec em-
pressement, tout en prenant la précaution d'y envoyer
aussi nos hommes pour être plus sûrs de n'en pas manquer.
Je dois dire à la louange d'Hassa-Ouatou qu'il a tenu sa
parole et que nous avons eu de l'eau en abondance; au sein
de Topulence, nous l'avons répandue à profusion sans nous
inquiéter du lendemain ; nous ne pensions pas qu'il nous
faudrait souvent prendre notre repas sans nous désaltérer
et qu'un jour nous nous disputerions à coups de fusil la
goutte d'eau qui devait nous rendre nos forces.
Le sultan prit congé de nous, nous emportant quelques
thalaris, des vêtements et du tabac, et nous reprenons notre
route en nous dirigeant sur Mangaiilé, point où de nombreux
452 UNE MISSION AU CHOA
•
Toyageurs avaient signalé des couches de charbon ; certain
même m'avait dit avoir chauffé un bateau avec ce combus*
tible. J'avoue cfu'à Obock, j'étais fort étonné de trouver
pareil gisement ; mais, désirant m'en rendre compte de visu^
je gravis une nouvelle pente escarpée avec d^autant plus de
fatigue que c*était la seconde de la journée^ et j'arrivai au
fameux gtte; je n'y rencontrai, hélas! qu'une magnifique
couche d'obsidienne trachytique, qui fond bien au chalu-
meau en se boursouflant et devenant blanchâtre> mais qui
ne se réduit nullement en cendres.
Le 4 mai nous arrivions à Ambobbo. Ce village, ancienne
résidence d'Abou-Bekre, pacha de Zeylah, est assez bien
situé sur le bord du golfe de Tadjourah et circonscrit par
une chaîne de montagnes gracieusement découpées présent
tant sur quelques mamelons des massifs touffus de mimosas ;
à quelques pas de notre case est un petit vallon couvert d'un
gazon assez vigoureux, planté de chaque côté d'arbustes
verts dessinant de gracieux massifs à l'ombre desquels on
peut échapper aux rayons ardents du soleil; des dattiers
plantés çà et là promettent une abondante récolte. En sa
qualité de médecin, mon compagnon avait toute facilité
pour pénétrer dans l'intérieur des habitations danakiles.
Je l'accompagnai un jour dans une de ses visites chez un
jeune chef de dix-sept à dix-huit ans; la case qu'il habitait
était tenue fort proprement et même avec un certain luxe,
les murs étaient tapissés avec goût de nattes de diverses
couleurs et de nombreux ornements y étaient placés ; à
notre vue, sa jeune femme s'est caché le visage ; mais peu
à peu, sa crainte s'étant dissipée, elle écarta son voile; elle
pouvait avoir de quinze à seize ans, ses traits étaient forts
réguliers, ses oreilles petites et gracieuses; ses lèvres, assez
épaisses sans être lippues, laissaient entrevoir des dents fort
belles et régulièrement plantées, les mains sont étroites et
allongées, la poitrine est large et bombée, le regard doux,
expressif et animé, les yeux sont bordés d'un noir factice,
car, il faut le dire, l'usage de corriger la nature par l'artifice
£T DANS LES PAYS GALLAS. 453
existe aussi dans ces contrées ; malgré ta couleur bronzée
du teint et des cheveux gras et légèrement crépus, tout cet
ensemble était assez agréable.
Elle portait une robe d'indienne dont la façon est des plus
simples, les baleines, plombs, ressorts et autres perfection-
nements de nos grands couturiers à la mode y sont inconnus*
Supposez une sorte de sac renversé, Torificeen bas, au milieu
et au fond un trou pour passer la tète, de chaque côté et en
haut deux ouvertures auxquelles on adapte des manches
deux fois plus longues que le bras, de sorte qu'une fois mises,
elles sont plissées jusqu'au coude, serrez le tout à la taille
par une ceinture, et vous aurez le costume des femmes de
distinction du pays. Quanta celles du peuple, une peau de
bœuf retenue à la ceinture par une lanière de cuir est leur
seul vêtement, encore est-il souvent en lambeaux.
Je profitai de notre séjour à Ambobbo pour étudier les
caractères de la race danakile; c'est d'ailleurs le même type
que nous avons rencontré dans les populations de Fintérieur*
Le Denkali est de taille moyenne, il est rarement obèse, sauf
pour quelques grands seigneurs de la côte; la peau bronzée
ressemble à celle des Arabes, elle est quelquefois de couleur
noire; les cheveux sont bouclés et laineux et, s'ils poussaient
naturellement, ils seraient longs et ondulés; les chauves n'y
sont pas rares et quelquefois la calvitie est précoce ; chez les
vieillards les cheveux blanchissent comme dans nos con-
trées; les gens âgés portent seuls la barbe, les jeunes se
rasent et s'épilent. Les bras sont longs et les mains fines,
les jambes droites et le mollet musculeux; les pieds sont
larges et plats, quelquefois cambrés chez les femmes ; le
gros orteil est très volumineux, détaché et dépassant les
autres doigts; il est aplati du haut en bas au niveau de la
première phalange.
Le crâne est bien conformé, le visage ovale, le front bombé,
les yeux généralement bruns, grands et placés horizonta-
lement; le nez est droit, les narines dilatées, l'angle facial
ouvert, les pommettes peu saillantes, les lèvres voluptueuses
454 UNE MISSION AU CHOA
plutôt que lippues; les dents sont implantées yerticalement,
quelquefois fort belles, fines et blanches, mais souvent
jaunâtres et présentant des stries transversales très pro-
fondes. Les sourcils sont peu épais, mai dessinés, peu
séparés vers la racine du nez, le regard vif et animé; le
système osseux est assez développé, mais les muscles pa-
raissent au contraire très faibles.
Le caractère de ces populations, nous ne le connaissons
que trop, hélas! Dans ces derniers temps, deux de nos com-
patriotes, tous les membres d'une mission italienne ont été
victimes de leur cruauté, et mon ami, M. Ghefneux, Français
sympathique et dévoué, fut retenu quelque temps au milieu
de ces sauvages qu'il traitait avec une douceur et une bonté
inépuisables. M. Ghefneux est aujourd'hui de retour à Paris,
j'ose espérer qu'il voudra bien nous raconter son périlleux
voyage.
Le docteur Hamon disait que ces tribus étaient vindicatives
et rancunières. Il était encore très loin de la vérité : ce sont
des bêtes fauves, tuant pour le plaisir de tuer, pour la vue
du sang; douceur, morale, conseils, amitié même, elles ne
veulent rien comprendre : le matin vous donnez vos soins
à un malade, la nuit il cherche à vous assassiner. Dans ces
contrées on honore le meurtre; celui qui a tué porte une
plume d'autruche dans les cheveux, blanche si le sang est
récent, noire s'il est plus ancien ; il orne aussi son bouclier
d'une queue de cheval; enfin, quand il a commis un certain
nombre d'assassinats, il se perce les oreilles et à l'aide de
morceaux de bois agrandit le trou jusqu'à ce qu'il ait à peu
près la largeur d'une pièce de cinq centimes. Il va sans dire
que si la victime est un blanc, le mérite est bien plus grand;
le meurtrier est alors un grand personnage, il est choyé, ho-
noré et jouit de la considération publique.
Ces sauvages n'attaquent même point leurs ennemis en
face; à la faveur de la nuit, ils se glissent comme des ser-
pents au milieu d'une tribu voisine, pénètrent dans les cases
et massacrent tous ce qu'ils rencontrent, ils mutilent les
ET DANS LES PAYS 6ALLAS. 455
cadavres, puis rentrent chez eux où ils se livrent à des orgies
effrénées; mais comme tous, les gens lâches, le lendemain,
ils déménagent, emmenant leurs familles et leurs troupeaux,
afin d'échapper à une juste vengeance.
Quelquefois, le cas est rare, ils font la guerre face à face,
tribu à tribu, famille contre famille ; ce sont alors des luttes
interminables : la loi du sang les régit, dent pour dent, œil
pour œil; un mort en réclame un autre, et ainsi de suite,
jusqu'à ce qu'un jour, fatigués de ces combats incessants, ils
demandent la paix d'un conàmun accord ; celui des camps qui
doit alors des morts à l'autre s'acquitte soit en angent, soit
en bestiaux, soit enfin (j'en demande pardon aux demoi-
selles) en jeunes filles.
Ces vengeances sont malheureusement trop fréquentes;
sans vouloir insister sur ce lugubre sujet, j'en donnerai
cependant un exemple arrivé pendant notre séjour à Am-
bobbo et qui troubla pour quelques instants le calme et la
tranquillité qui avaient régné depuis notre départ. Le
dimanche matin 20 mai, des Danakils et des Abyssins vien*
nent nous apprendre que dans la nuit, au milieu d'une cara-
vane campant à quelques kilomètres de nous, un de leurs
compagnons avait été assassiné. Gomme pour donner plus
d'horreur à ce sombre drame, la nuit avait été terrible; nous
avions eu un orage épouvantable et c'est la première fois que
nous avions eu un spectacle aussi effrayant : les éclairs se
succédaient avec une extrême rapidité et un éclat inaccou-
tumé, le ciel paraissait en feu et le bruit du tonnerre faisait
trembler la terre. L'eau tombait avec une violence extraordi-
naire et les nattes qui couvrait nos cases étaient bien faibles
pour nous garantir, aussi avons-nous été treftipés jusqu'aux
os; mais je reviens à mon récit.
Il y avait quelque temps, un Denkali avait été tué au
royaume du Choa. Son cousin Moussa-Fouréh se rendit
auprès de l'abagas, gouverneur de la province, et lui réclama
le prix du sang; ce dernier n'ayant pas satisfait à sa demande,
Moussa-Fouréh revint, jurant de se venger sur un Abyssin de
soc. DE 6É0GR. — 4* TRIMESTRE 1887. VIII. — 30
i56 UNE MISSION AU GHOA
la tribu où son parent était tombé mortellement frappé.
C est la loi du pays : qu'il y ait crime ou imprudence, les
innocents sont solidaires d'un bomicide commis par un des
leurs.
De retour, le Denkali trouva sa victime à Tadjourah;
c'était un jeune Abyssin faisant du commerce à la côte ; il
était môme venu à Obock nous offrir quelques marchan-
dises. Pendant plus de vingt jours, le meurtrier erra autour
de l'habitation du malheureux, mais la crainte et la lâcheté
l'empochèrent d'accomplir sa tlche ; enfin une occasion se
présente : Tennemi qu'il s'était improvisé devait partir avec
une caravane pour le royaume du Gboa. Il conçut son plan
de vengeance avec une intelligence et une hypocrisie
rares ; il s'engage dans la caravane, se lie avec le jeune
Abyssin, se fait son ami ; tous deux conviennent de vivre
comme deux frères, de partager leur nourriture et leur
couche. Ils étaient à peine partis de Tadjourah, que la tem-
pête éclate; force fut de camper à moitié chemin de Am-
bobbo; ils s'arrêtent à Agarafleh oîi nous-mêmes nous étions
passésquelques jours avant. Sur le conseil deMoussa-Fouréh,
l'Abyssin cache ses armes afin de les garantir de la pluie,
puis se couche côte à côte sous le même vêtement^ près de
son nouveau mentor ; mais à peine est*il endormi que son
bon camarade le laboure à coups de lance et de couteau et
prend la fuite; le lendemain la malheureuse victime expirait
dans des souffrances atroces.
Ck)mment régler maintenant le prix du sang? la famille s'y
oppose, alléguant que ce crime n'était qu'une légitime reven*
dication, Abagas ayant refusé de payer leur parent assassiné
dans son pays ; la question ne pourra se résoudre que par
un nouveau meurtre et ainsi de suite pendant de longues
années. Triste loi que la peine du talion qui, cependant, à
l'époque de Moïse et même aujourd'hui dans ces contrées
évite de nombreux crimes par la crainte de la vengeance, et
les Abjssins quoique chrétiens y sont toujours soumis.
Le 22 mai nous quittions Ambobbo, nous nous arrêtions
ET DANS LES PAYS 6ALLAS. 457
encore quelques jours à Endedallo^ dans un site assez agréa-
ble. A quelques pas de notre campement est la source Abaha,
qui donne naissance à un ruisseau qui court sur une ving-
taine de mètres et à une mare assez grande, d*où Teau se
perd ensuite ; nous pouvons nous livrer aux délices de Th;-
drolhérapie, et, dans ces contrées brûlantes, ce n'est pas une
des moindres joies. En cet endroit croissent de fort beaux
arbres, probablement des Ûguiers sycomores d'Egypte ; ils
sont de grande taille et couverts de nombreux fruits, qui
malheureusement n'étaient pas encore à maturité ; d'ailleurs,
dans les pays gallas, nous en retrouverons d'immenses pou-
vant abrités un régiment tout entier.
Enfin le 29 mai nous nous dirigeons définitivement au
9ud-ouest vers Ankober ; nous avions mis plus de quatre mois
à faire nos préparatifs. Nous traversons un pays désolé, formé
d'une série de montagnes rocailleuses de production volca-
nique ; quelques malheureux arbustes rabougris, vainqueurs
de la stérilité de la terre, sont les seules traces de végétation
que rencontre Uvue attristée. Nous arrivons au lac Assal;
là le spectacle est encore plus sombre et plus efi'rayant : point
de vie ni de végétation, nul animal, aucun oiseau, pas un
brin d'herbe ne croît dans ce chaos épouvantable de roches
volcaniques que l'on croirait à peine refroidies; des chemins
abrupts et escarpés où il faut souvent se hisser avec les mains,
une température écrasante de 45* à l'ombre, et comme par
dérision vers le soir un vent chaud et violent venant du sud-
est, qui vous couvre de poussière et vous empêche de jouir
de la fraîcheur de la nuit, telle est la vie insupportable qui
attend le voyageur au sortir du golfe de Tadjourah. Le lac
Assal, à 170 mètres au-dessous du niveau de la mer et entouré
de tous côtés de hautes montagnes, forme le fond de cette
fournaise, et si cet endroit eût été connu aux époques mytho-
logiques, il est certain que c'est là que les anciens auraient
placé les Enfers.
Les explorateurs qui ont parcouru ce pays sont unanimes
dans leurs appréciations. Rochét d'Héricourt, en 1841, en
458 UNE MISSION AU CHOA
traçait un portrait des plus désolants et mon compagnon,
l'infortuné docteur Hamon, écrivait quelques notes malheu-
reusement trop courtes que je reproduis ici :
(( Quelle vie mon Dieu ! que fa nôtre, loin des siens et de
son pays, avec des soucis et des ennuis, nous avons outre
rintempérie du climat à nous sauvegarder contre les indi-
gènes et veillera notre conservation, car notre existence est
menacée. J'écris ces lignes à l'ombre d'une espèce de tente
que je n'ose quitter, la chaleur s'élevant du sol comme d'un
]>oêle et le sable nous brûle les pieds; rien que de sombre,
de triste; l'éclat de la lumière donne au site un ton brûlant
qui blesse la vue, mieux vaudrait mourir que de vivre au mi-
lieu de cette contrée qu'on peut regarder comme le vestibule
de l'enfer. Mes compagnons sont comme moi tristes et
maussades, nous avons l'air de gens à qui l'existence est bien
à charge, mais l'inconnu sert d'espérance et peut-être de-
main vaudra mieux qu'aujourd'hui, à moins qu'il n'y ait pas
de demain pour nous. »
Je pourrais ici multiplier les détails sur les Danakils, mais
le temps réservé à cette communication me force à passer
à vol d'oiseau sur ces contrées; on éviterait bien des mas-
sacres, s'il pouvait en elrc de même en réalité; espérons
qu'après les magnitîques expériences de M. le commandant
Renard, il nous sera bientôt permis d'effectuer ce voyage
en toute tranquillité et de tomber au milieu du doux et paci-
fique royaume du Choa, nous riant du couteau et de la lance
des lâches assassins danakils et somâlis.
Nous quittons le massif volcanique du lac Assal et nous
continuons notre route au milieu du désert : nous passons
ainsi à Gahar, Sékaïlo et Boundourah ; là nous apprenons
qu'une bande de soldats danakils, eavoyés par Mahomet
Amphalé, sultan d'Aoussa, était à notre poursuite; la pru-
dence, mère de la sûreté, dit la Fable, nous conseilla de nous
dérober plutôt que de livrer un combat où quelques-uns des
nôtres auraient pu rester; nous avens rejoint la route de
Zeylah, faisant des écarts dans tous les sens pour dépister
ET DANS LES PAYS GALLAS. 459
ceux qui nous poursuivaient et nous sommes heureusement
arrivés à Adagallacbez les IssahsSomâlis, qui à cette époque
nous firent bon accueil ; il ne devait pas en être de même
au retour. Nous rentrons au Errer dans les pays danakils^
nous passons à Moyssa où fut assassiné Barrai, puis àMouIlou
pays des Assobas de la famille de Mahomet Abou-Bekre, où
nous fûmes très bien reçus. Nous voyagions de nuit, nous
dirigeant rapidement vers les montagnes d'Abyssinie; mais
dans la soirée qui suivit notre départ de Moullonnous avons
eu une vive alerte; nous avions constaté les traces fraîches
de nombreux pas de chevaux des Itou-Gallas en expédition
belliqueuse sur le territoire denkali; aussi connaissant les
terribles mutilations que font subir à leurs prisonniers ces chi-
rurgiens d'un nouveau genre, nous avons pressé le pas pour
éviter leur rencontre, n'osant élever la voix de peur de don-
ner réveil; après avoir marché dix-sept heures sur vingt-
quatre, nous arrivions à la rivière Aouache à l'abri de tout
danger.
L'endroit où nous campons sur le bord du fleuve est d'as-
pect imposant et grandiose; on croirait être dans la vieille
propriété seigneuriale, aux spacieuses allées sablées^ dessi-
nant au milieu d'arbres séculaires des massifs de verdure et
de bosquets ombragés; de jolis petits singes sautant de
branches en branche^ ajoutent encore à l'éclat de ce site qui
nous remet en bonne humeur.
Enfin nous pénétrons dans le royaume du Choa ; il est diffi-
cile, après avoir parcouru les pays danakils et somâlis, de
passer par une transition plus brusque à un plus ravissant
contraste : ce sont de hautes montagnes couvertes d'im-
menses forêts et d'une luxuriante végétation; des torrents
formant de nombreuses cascades serpentent au milieu de
magnifiques prairies et de champs de coton, de maïs, de
douraby de tte^(graminée du pays)^ de blé, d'orge, de fèves
et de pois ; des oiseaux aux vives couleurs parsèment ce tapis
de verdure de perles éclatantes; un printemps éternel règne
sur ces admirables contrées*
4&i UNE MISSION AU GHOÀ
En sortant de TAouache, nous nous trouvons à 700 mètres
au-dessus du niveau de la mer, tandis que le sommet le plus
élevé de la chaîne TEmambrat atteint 8310 mètres; on
devine les changements qu'amène un exhaussement aussi
prodigieux s'accomplissant sur une étendue d'une quinzaine
de lieues. On escalade cette pente par une roule, à chaque
instant coupée de rochers, se déroulant en mille replis,,
rasant souvent le bord d'effroyables précipices et que Ton
ne traverserait pas sans péril si Ton n'était protégé par l'a*
dresse merveilleuse des mules d'Abyssinie,
Le 7 juillet 1883 nous arrivions à Ankober, après avoir
quitlé Paris le 4 janvier. Nous sommes reçus avec beaucoup
de courtoisie par Vazage Ouelda-Tadick, premier ministre du
roi; c'est un homme de haute taille, à physionomie intelli*
gente et distinguée; il était revêtu du costume national des
Abyssins, une sorte de grande étoffe blanche de coton à
frange rouge, appelée chamay qui le jour sert de vêtement et
dans laquelle on s'enveloppe la nuit en guise de couverture;
par-dessus il avait un burnous en velours bleu, et ces trois
couleurs se mariant entre elles nous rappelaient notre dra*
peau national.
Tous les grands personnages ont des azageSy ce senties
intendants de leur maison; mais celui dont nous parlons est
une des plus importantes perèonnalités du pays; c'est un
véritable premier ministre; il est en effetchargé des relations
extérieures, des affaires commerciales, de l'administration
du domaine personnel du roi, de la sous-intendance des
douanes et marchés, de la surveillance des musulmans tolé-
rés dans le royaume du Ghoa, du gouvernement de la ville
d'Ankober et des provinces avoisinantes
Ankoberest bâtie sur deux mamelons ; l'un d'eux, auquel
on parvient par un chemin affreux et rapide, est occupé par
la maison du roi ou guéby, l'autre forme la ville ; de petites
maisonnettes rondes, couvertes en chaume, gracieusement
échelonnées sur le flanc de la colline et entourées de baies
vives, de petits enclos disposés en gradins où l'on cultive de
ET DANS LES PATS GALLAS. 461
Forge dont la couleur tranche heureusement sur ce fond de
verdure, donnent à cet endroit vu de loin un aspect asser
pittoresque; malheureusement des rues étroites, tortueuses^
remplies de pierres, où l'on peut difficilement marcher à
pied^ et dans lesquelles, si l'on passe à mulet, on a le visage
déchiré parles branches, une odeur nanséabonde provenanc
de l'agglomération d'habitants malpropres, rendent ce sé-
jour assez désagréable. La population d'Ankober est station*
naire : ce sont des ouvriers du roi et des artisans dont la
position est sédentaire, des tailleurs, des bijoutiers, des
tisserands, des forgerons^ des tanneurs, des corroyeurs, des
selliers, des fabricants d'instruments de musique (tam-
bourins, cythares, flûtes, etc.), d'anciens fonctionnaires son-
vent infirmes, qui ne peuvent suivre le roi dans ses expédi-
tions, des marchands qui font le commerce avec la côte, et de
vieilles femmes qui vivent modestement d'un petit terrain
qui leur appartient, tout en mendiant et exerçant toutes
sortes de métiers : la fabrication du pain, de la bière, de
l'hydromel, de l'araki, des parfums, etc., etc. — Malgré leur
misère, les gens de ce pays sont gais et rieurs; pourvu qu'ils
aient de la mauvaise bière à boire et quelques galettes d'orge
à se mettre sous la dent, ils se livrent à des chants nasillards,
à des battements de mains et des danses grossières, qui tra-
duisent leur joie ; mais sont loin de faire le charme des Euro-
péens, auxquels ils écorchent les oreilles.
Nous étions arrivés en pleine saison de pluie, qui dure quatre
mois consécutifs, aussi avons-nous attendu une éclaircîe pour
nous rendreàEntotto,actuellementrésidence royale. Pendant
ce temps, le docteur Hamon et moi, nous avons été invités par
l'azage Ouelda-Tadick à aller passer quelques jours dans
une de ses propriétés dans la province de Sodé; cette visite
n'était pas désintéressée, car le premier ministre de Sa Ma-
jesté Ménélick me priait de lui trouver de. l'eau dans son
pays; il parut fort étonné lorsque je lui dis que l'on devait
creuser en certains endroits que je lui indiquai et que proba-
blement on trouverait une nappe d'inftltration ; il pensait
46â UNE MISSION AU CHOA
qu'un Européen, un ingénieur surtout, devait du bout d'une
baguette magique faire jaillir l'eau du sein de la terre.
C'est malheureusement un des graves inconvénients que
rencontre le voyageur dans ces contrées. Les indigènes
croient qu'un Européen est un dieu, qu'il doit tout savoir faire ;
ils ne connaissent ni machines ni outils, et comme ils voient
des quantités de produits fabriqués venant de nos contrées,
ils s'imaginent qu'avec dos mains seules nous pouvons les
fabriquer absolument comme pour un tour d'escamotage.
Puisque je suis sur ce sujet, excusez-moi d'anticiper un
peu et de vous raconter une anecdote qui m'arriva quelque
temps après. Le jour de ma première entrevue avec le roi.
Sa Majesté manifesta le plaisir d'avoir un ingénieur, et, m'ap-
portant un sabre en fort bon acier d'une fabrique européenne,
il me demanda si je pouvais en faire de pareils ; à ma
réponse affirmative, il manifesta une grande joie et me dit
de lui en confectionner un et de le lui apporter. Je lui objec-
tai qu'il me fallait construire des fourneaux, employer un
nombreux personnel d'ouvriers que je devais former et que
cela me demandait un certain temps. «Ah ! me répondit le
roi, je croyais simplement qu'il n'y avait qu'à mettre dans
le foyer où l'on fondait le fer quelque poudre pour obtenir
le produit désiré. )> Je lui démontrai que chez nous, c'était
par le travail et l'intelligence que nous étions arrivés à de
si grands progrès et nullement par des moyens surnaturels;
Sa Majesté comprit assurément, mais n'a pas encore con-
vaincu son peuple, car il m'est arrivé maintes fois depuis
des aventures analogues.
J'étais un jour chez un chef qui se plaignait amèrement
d'avoir constamment le feu chez lui. « Vous qui savez tout,
me dit-il, donnez-moi donc un médicament pour éviter les
incendies. » Je partis d'un grand éclat de rire, lui assurant
que je n'en connaissais point; il parut vivement contrarié.
D'après lui je refusais de lui rendre un service, car il m'aurait
été facile de lui écrire quelques mots pour prévenir de
pareils accidents. Ne voulant point déplaire à ce brave
homme, je dus m'exécuter; d'un air absolument convaincu,
j'écrivis sur un morceau de papier une épithète qui dénotait
ET DANS LES PAYS G ALLAS. 463
son ignorance et le lui remis entre les mains ; il me fit force
remerciements, roula le précieux talisman dans un petit
morceau de cuir et l'altacha à son cou; j'eus la mo*
destie de refuser les cadeaux qu'il m'offrait en échange de
cette cure merveilleuse. Nous avons dans ces régions une
bien mauvaise réputation ; les habitants, certes, admirent nos
produits, nos armes, nos horloges, etc., mais ils s'expli-
quent notre supériorité très facilement en disant que nous
avons le diable au corps ; pour ma part, j'ai été bien souvent
exorcisé.
Devant les dépenses et les inconvénients qu'allait lui
causer la préparation de l'acier, le roi y renonça pour long-
temps peut-être; car si Sa Majesté est très désireuse de voir
entrer la science et le progrès dans son pays, il n'en est pas
de même de son entourage, de ses parents mêmes, qui
voient d'un très mauvaisœil tousles Européens;ilscraignenl,
à bon droit peut-être, si leurs richesses étaient connues,
de devenir la proie des ravisseurs. 11 faut avouer cependant
que je n'avais point d'idées belliqueuses; notre belle France,
qui a déjà porté son drapeau sur tant de pays différents, n'a
pas besoin, je crois, de cette nouvelle possession qui ne
pourrait que lui coûter beaucoup d'argent et de sang.
Resserrer les liens d'amitié formés par Rochet d'Héricourt
sous Louis-Philippe, faire pénétrer pacifiquement la civili-
sation chez ces peuples, y établir de solides relations com-
merciales, ce serait déjà un résultat considérable et digne
de nos efforts.
Mais je m'aperçois que je sors de mon sujet et je reviens
à notre voyage aux propriétés de l'azage Ouelda-Tadick, qui
nous réservait une grande surprise : il allait présider les fêtes
données par son neveu à l'occasion du baptême de son
enfant; ce fut là notre première étape. A notre arrivée, des
domestiques se sont emparés de nos montures et nous ont
conduits dans un petit pavillon qui nous était réservé ; puis
le frère de l'azage, grand-père du jeune enfant, est venu
nous chercher et nous a introduits dans la salle du festin.
464 UNE MISSION AU CHOA
Nous pénétrons dans une grande pièce où sont réunies une
centaine de personnes ; au bout d'une longue table de bam-
bous entrelacés est le grand chef abyssin ; lui seul est assis
sur un lit du pays nommé ai^a, sorte de cadre rectangulaire
soutenu sur quatre pieds et tendu de lanières en peau de
bieuf ; dès qu'il nous aperçut, il nous fit appeler et nous fit
asseoir à côté de lui sur son divan présidentiel. Plusieurs
domestiques nous entourent de chantas 2iûn de nous garantir
du mauvais œil, puis on nous apporte une corbeille en paille
tressée, sur laquelle est une pile de galettes de farine de
tief, appelées ihgéraSy qui devaient nous servir d'assiettes;
en guise de cuiller et de fourchette nous avions nos doigts,
aussi pour notre premier repas à la mode abyssine, étions-
nous fort embarrassés de ce nouveau mode d'ingérer nos
aliments.
Les autres convives, rangés suivant leurs dignités, étaient
assis par terre sur de la paille, devant la table garnie de piles
d'ingéras de tief, de blé ou d'orge ; les serviteurs passent
dans les rangs, prennent une galette qu'ils ploient dans une
écuelle en bois ou en terre, contenant de la viande coupée
en petits morceaux, assaisonnée d'une sauce au piment, puis
la replacent devant chaque invité; celui-ci fait avec le tout
des boulettes qu*il avale avec la plus grande adresse. Lors-
qu'un grand personnage reçoit et qu'il veut honorer son hôte,
il prépare lui-même ces boulettes et vous les entonne dans
la bouche de sa main toujours noire et souvent sale; une
parCile distinction m'a souvent été accordée dans la suite,
mais songeant aux habitudes primitives de ces peuples, ce
n'était pas sans quelque dégoût que je me voyais forcé
d'accepter.
Cette nourriture épîcéeest arrosée de copieuses libations,
chaque convive a une immense corne de bœuf remplie de
boisson du pays et il la vide en un instant. Nous passons
ensuite au bœuf bouilli, aux tripes et enfin au plat national,
Ja viande crue appelée ^oundo; un domestique maintient
un quartier lie bœuf au-dessus de la tête des invités, ceux-
ET DANS LES PAYS G ALLAS. 465
ci s^empressent de couper une large portion dans la chair
pantelante et sanguinolente et la dévorent avec avidité; na-
turellement on plaça, selon Vusage, notre part de broundo
devant nous, mais, n'ayant pu nous résoudre à y goûter,
nous l'avons donnée à un jeune esclave de sept à huit ans,
dont les fonctions étaient de tenir les cornes contenant notre
boisson ; en quelques instants le morceau, qui pesait bien
deux livres, fut englouti.
Tous ces mets pimentés ou crus ne pouvaient guère être
supportés que par des estomacs abyssins et nous y faisions
tri.«te mine; aussi notre amphitryon qui était avec nous de
la plus parfaite courtoisie, buvant de temps en temps dans
notre verre comme marque de distinction et d'affectiony
nous fit préparer spécialement de la viande grillée sur un
feu vif ou tebSy mélangé avec un peu de iiel qui lui donnait
un goût asi^ez agréable.
Pendant ce temps, les propos sont vifs et paraissent même
être assez plaisants, car toute l'assemblée se livre à de
bruyants éclats de rire; un rapsode,appelé^5man, chante les
louanges de l'amphitryon en s*accompagnanl$urlacythare;
souvent il lui adresse les réclamations des subordonnés,
lui demande la grâce d'hommes condamnes aux fers, lui fait
même quelquefois des repix)ches : c'est le troubadour de
notre ancienne féodalité. Le chant est monotone et nasil-
lard,mais les paroles sont vives et animées, et l'azage Ouelda-
Tadick y prêtait parfois une certaine attention. Ce premier
repas terminé, les grands personnages se rangent autour du
premier ministre, et on passe au service des soldats et des
domestiques, puis ensuite à celui des esclaves; chacun pé-
nètre dans la salle, le haut du corps à découvert, lecAama,
replié autour de la ceinture ; il leur est offert avec les ingéras
du ragoût au piment ou ouhoite^ du broundo et une corne de
bière; ensuite l'amphitryon se rend avec ses intimes dans
un petit pavillon où l'on termine dans de folles débauches
cette journée si bien commencée. L'hydromel et Tarait
Ou hydromel distillé coulent à flots; c'est le moment des ré-
466 UNE MISSION AU CHOA
jouissances et des amusantes histoires ; Vasmari improvise
]essujets les plus divertissants et les plus légers, les propos
deviennent plus que grivois, jusqu'au moment oti, la tête
alourdie par les fumées de l'alcool, chacun juge le moment
propice pour rentrer dans ses foyers.
Le lendemain de ce jour de fête, nous nous rendons à la
propriété de l'azage dans le bas pays ou Kolla; nous y
avons admiré ses magnifiques plantations de colon et nous
l'avons vivement félicité de l'intérêt qu'il prenait au progrès
de cette culture.
Quelques jours après notre rentrée à Ankober nous par-
tions pour Antotto, où nous arrivons aubout de neuf jours;
en temps ordinaire quatre jours suffisent, mais il nous a
fallu faire de grands détours pour éviter les rivières qui,
à cette époque de l'année, ne permettent point le passage
à gué; quant aux ponts, ils sont encore inconnus au Choa.
Le 27 août nous sortons nos chapeaux à claque, nos habits
noirs assez fripés après la traversée du désert, et nous allons
nous présenter à Sa Majesté Ménélick. Précédés d'un cham-
bellan, nous nous dirigeons vers la salie de réceptions;
l'azage Oulda-Tadick nous introduit. La pièce est ronde; les
murs, crépis à la chaux et couverts de tentures; le roi est
couché sur un lit de parade de velours violet et s'appuie à
l'orientale sur des coussins de soie brochée or; il a la tête
couverte d'un morceau de mousseline également de soie
blanche, appelé dans le pays ras massaria (mouchoir de
tête); il porte une chemise de velours violet et se drape dans
un chama de soie blanche à large bordure brochée; il est
nu-pieds comme tout le monde; cependant, lorsqu'il sort, il
porte généralement des souliers, sauf quand il assiste aux
fêtes religit^uses où il doit porter le costume national. Sa
figure, ravagée par la petite vérole, est agréable à cause de
l'expression des yeux qui sont fort beaux, intelligents et
doux.
Puisque nous parlons du monarque, donnons sa généalo-
gie. A Tépoque de Salomon, la reine de Saba était allée
riH
ET DANS LES PAYS GÀLLAS. 467
trouver le roi sage afin de suivre ses leçons et d'y puiser sa
règle de conduite; de retour de ce voyage, elle eut un fils
qu'elle nomma Ménileek qui, en langue du pays, signifiait :
«Dieu me l'a donné ». Le jeune enfaot alla s'instruire à la
cour de Salomon, son père, dit la tradition, et, de retour
dans son pays, fut proclamé roi d'Ethiopie. La succesaion
des princes depuis cette époque n'est certes pas connue ; on
sait cependant que vers le iv® siècle le christianisme rem-
plaça le judaïsme en Ethiopie, vers le milieu du xvi* siècle^
Hamed Gragne, chef musulman du Harar, s'empara d'une
grande partie de l'empire; c'est alors que les Gallas venant
du Sud, et trouvant un immense territoire absolument
désert, en prirent possession. Mais des hommes d'élite,
envoyés par le Portugal au secours de la chrétienté, vain-
quirent les musulmans, tuèrent leur chef et les forcèrent à
reculer. Quelque temps après cette défaite, le fils de
l'empereur de Gondar,Zéra-Jacob, vint s'établir dans la pro-
vince de Mens; ses descendants prirent peu à peu le pays
sur les Gallas; ils portaienlle titre deMeraz-matche. Ce sont :
Ghanco et Nogassé, puis Sévestiéqui fonda Dokakit et Ka-
hotte ; Abié et Amma Jassous fondèrent Aramba et Ankober.
Ce dernier prince était celui qui gouvernait le Choa à l'époque
du voyage de l'Écossais Bruce, puis Asfa Ouossen dont le
tombeau est à Ankober s'empara deTegoulet, Guiché, Gua-
dema,Oréillo; enfin c'est le Ras Ouossen-Saguède qui donna
un corps au royaume du Choa.Son fils Sahala Sélassié fonda
Angolalla et prit le titre de Négous : ce fut un roi éclairé qui
cherchait à s'attirer le plus grand nombre d'Européens; il
signa sous le règne de Louis-Philippe un traité de paix et
d'amitié avec le gouvernement français.
AielléMalakotlui succéda en 1849, mais il fut détrôné en
1857 par Théodoros qui emmena son fils Sahala Mariam
prisonnier. En 1866 ce dernier parvint à s'échapper de la
forteresse de Debra Thabar, rentra au Choa et se proclama
roi sous le titre de Ménélick II.
Depuis cette époque il a considérablement agrandi le do-
maine de son grand-père et il possède maintenant l'État le
468 UNE MISSION AU GHOA
plus grand, le mieux policé, le mieux administré et le plus
riche de rAfrique orientale.
Sa Majesté nous reçoit avec dignité et nous iuTite à nous
asseoir sur des chaises apportées là à notre intention; elle
est entourée de ses pages et de ses grands généraux portant
des chemises de soie, des sabres garnis d'argent. Tous sont
debout et ont le chama à la ceinture. L'entretien fut court
et cordial, le roi s'informa si nous avions heureusement
accompli notre voyage, nous félicita d*étre venus chez lui et
nous demanda quelques nouvelles de notre pays.
Un dimanche malin, quelques jours après notre arrivée à
Antotto, Sa Majesté nous fit prévenir qu'elle nous attendait
à déjeuner à onze heures; nous reprenons de nouveau
l'habit noir et le chapeau à claque, et, accompagnés du chef
des pages, nous nous rendons à la salle à manger ou adérage.
Une table en bambou longue de 30 à 40 mètres ploie
sous les piles dHngéraSy qui doivent être mangés dans
la journée par les officiers subalternes et les soldats. A gauche
le roi se tient dans une espèce de cabinet séparé de la grande
salle par une tenture; il est couché sur un lit de parade re-
couvert de tapis et de coussins, et devant lui les pages lui
servent à manger; nous allons lui présenter nos hommages
et, selon l'habitude qu'il a contractée avec les Européens, il
nous tend la main; mais il ne faut pas que les gens du pays
se permettentcette licence, ils seraient aussitôt flagellés; de
même tout individu qui adresse la parole au roi doit mettre
son chama devant sa bouche afin d'empêcher son souffle
d'atteindre son auguste Majesté.
On nous fait asseoir à sa droite. Une table et des chaises
de nos pays y avaient été placées; de jeunes pages, fils de
grands généraux nous servaient à la française, avec une cer-
taine aisance même; assiettes, cuillers et fourchettes en ar-
gent, couteaux, verres, carafes, rien n'y manquait; notre
cuisine était peu épicée et le bifteck excellent; en guise de
dessert on nous offrit de Télixir Combler. Auprès de nous,
assis par terre sur des tapis, sont les généraux et les per-
ET DANS LES PAYS 6ALLAS. 469
sonnalités du royaume. Dans la suite c'est aussi la place que
nous occuperons, le monai'que n'ayant fait tout cet apparat
que pour notre réception et peut-être un peu pour nous
éblouir. Le repas des grands terminé, on lève la tenture qui
cache le roi et plusieurs services continuent ; c'est ainsi tous
les dimanches : chaque individu qui se présente à la porte
de Yadérage a droit au repas, mais à tour de rôle, suivant sa
dignité; il n'est pas rare qu'aux jours de fête on tue cinq ou
six cents bœufs dans la maison royale. Pendant ce temps
des astnaris jouent de la cithare ou de la flûte, chantent
les louanges de Sa Majesté et des bouffons lui racontent
d'amusantes histoires. Quinze jours après nous étions in-
vités à assister aux fêtes de JUascale ou fêtes de la Croix;
tous les grands du royaume, le Ras Gobvenab, gouverneur
des pays gallas, le Ras Dargué, oncle du roi, beaucoup de
généraux, de gouverneurs ou choumes viennent prendre
part à la fête.
Le roi est somptueusement paré ; il est monté sur une mule
grise splendidement carapaçonnée et portant des colliers et
des ornements en argent doré. Marchant à pied àcAlé de lui,
un page tient ouverte au-dessus de sa tête une ombrelle en
soie rouge brochée d'or et d'argent, à manche en argent
ciselé. Cette couleur rouge est l'insigne de la puissance
et de la grandeur; les princes du sang royal et les tabots
(pierres sacrées) peuvent seuls en être abrités, les autres per-
sonne) ges doivent porter des ombrelles de couleur diffé-
rente.
A sa droite est le Ras Sahala Sellassié, fîls de l'empereur
Johannès d'Abyssinie et gendre de Ménélick; c'est un jeune
homme de seize à dix-sept ans, de taille moyenne, svelte et
élancée; il est lui-même très richement vêtu de velours et
de soie.
Les deux princes marchent de front au milieu d'un qua-
drilatère formé par une haie de soldats; derrière prennent
place les généraux et les pages.
Nous arrivons à l'endroit où doit avoir lieu la cérémonie
470 UNE MISSION AU CHOA
religieuse; de petits arbres dépouillés de leur écorce sont
réunis en faisceau et plantés sur un monticule, ils représen-
tent la croix; au pied se tient le clergé. Le roi et son gendre
descendent de leurs montures, ils sont nu-pieds, ils s'arrêtent
à 40 mètres de cet endroit et leur suite forme cercle
autour de cet emblème sacré, le grand prêtre le bénit, puis
en fait plusieurs fois le tour accompagné des autres prêtres,
des moines et des abbés qui chantent des rapsodies; le roi
et son entourage s'avancent et se mettentàlasuitedu clergé,
puis viennent les soldats et enfin une foule compacte; pen-
dant plus d'une demi-heure tout le cortège tourne autour
du calvaire.
Cette cérémonie terminée, nous passons aux divertisse-
ments : lous les cavaliers de distinction, auxquels se mêlent
ie roi, son gendre et les princes de sa famille, se livrent à
une fantasia effrénée ; ils se divisent en deux camps, les ca-
valiers de l'un d'eux avancent au galop contre ceux de
•
l'autre et en guise de lance leur jettent un bâton en bambou,
puis, faisant pivoter rapidement leurs chevaux, ils prennent
la fuite, poursuivis par les cavaliers qu'ils viennent d'at-
taquer et qui à leur tour renvoient ia lance; les premiers
cherchent alors à se garantir à Taide du bouclier et, arrivés
au bout de la piste, retournent leurs chevaux contre leurs
assaillants, et ainsi de suite; chaque parti prend tour à tour
Toûensive entre les deux camps. Nous avons pu remarquer
qu'ils se tiennent fort bien à cheval et qu'ils arrêtent fort
adroitement leurs montures, à quelques mètres de la foule
des spectateurs; le roi lui-même est un des plus agiles, des
plus audacieux et des plus adroits cavaliers.
Le beau temps revenu. Sa Majesté Ménélick fit appeler ses
paysans ou ^afrarre^, afin de lui construire une nouvelle de-
meure royale beaucoup plus grandiose. Les anciennes cons-
tructions vont disparaître, un large fossé circulaire et une
sorie d'épaisse fortification en pierres, bois et branchages,
doit entourer le nouyeau guéby. Plus de cinq mille ouvriers
répondent à cet appel, emportant leur nourriture pour un
ET DANS LES PAYS 6ALLAS. ' 471
mois : quelques poignées de grains, blé, orge ou pois chiches
grillés, comme boisson Teau du torrent, constituent leur
alimentation journalière ; cette sorte de prestation terminée
ils retournent dans leur pays et sont remplacés par cinq
mille nouveaux gabarres.
Nous ne pouvons plus nous entretenir avec le monarque,
tant il est absorbé par la direction des travaux qu'il fait exé-
cuter; il va, vient, surveille, encourage de la voix et du geste,
prend des mesures et n'hésiterait pas à mettre la main au
travail; il est fort intelligent et fort habile, dessine lui-même
les plans et les élévations des bâtiments, construit de petits
modèles en bois et paraît avoir un faible tout particulier pour
le métier d'ingénieur, d'architecte et d'entrepreneur.
Je profitai aussi de la belle saison pour explorer les pays
gallas et le 28 novembre je me mettais en route en compagnie
d'un ami, M. Jules Hénon, qui devait s'occuper d'échanges
commerciaux; notre compagnon le docteur Hamon n'avait
pu être des nôtres, le roi ne voulait pas se priver de ses
soins.
Nous nous rendons d'abord à Fallé, chez le Has Gobvenah,
gouverneur des pays gallas, afin d'obtenir un guide pour
notre route ; le grand chef était à son tribunal, sorte de
tréteau élevé et couvert d'où il peut dominer ses administrés
massés en plein air autour de lui ; à ses pieds se trouvaient
ses juges, ses avocats, ses agafarri ou porte-paroles et ses
pages. La façon de tendre la justice au Choa est assez ana-
logue à la nôtre. Nous y trouverons l'équivalent du tribunal
de première instance, de la cour d'appel et de la cour de
cassation. Si un différent survient entre deux habitants d'un
même pays, ils demandent justice à leur chef immédiat,
qui est le maire ou choume; s'ils ne sont pas satisfaits de
leur jugement, ils ont recours dans l'ordre hiérarchique
au chef immédiatement supérieur et ainsi de suite; ils
peuvent en dernier ressort en appeler aux juges du roi et
au roi lui-même.
Le lendemain nous prenons congé de ce gouverneur géné-
80C. DE GÉOGR. — i* TRniKSTRE 1887. VIII. — 31
47S UNE MISSION AU CHOA
raï c|iii devait rejoindre quelques jours après le roi pour son
expédition chez les Aroussis gallas et nous nous dirigeons
aasvd-ouest vers lés propriétés du FtfaoterartGarrado, chef
de rayant-garde du Ras Gobvenah ; comme guide nous avions
Âba-Bouhra, oncle du roi de Limmou.
No4K traversons quelques petits bois de mimosas et de
nombreux torrents dont le passage est facilité par des ponts
et BOUS arrivons à Méta^ ob nous sommes reçus par le chef
du pays, Tchangari Sokéné. La construction de son habita-
fmi est très soignée, les toits sont en bambous reliés par des
fiens en spirale et régulièrement espacés; les bois qui forment
lesliaies sont rapprochés et très proprement enchevêtrés les
uns dans les autres ; les cours sont nettoyées et nivelées ;
tocrty respire un air de progrès et de civlisation et si la force
est enHre les mains des Ambaras, grâce aux fusils que les
isarchandsleur apportent, je crois qu'en fait d'habileté et
d^ntelligence les Gallas n'ont rîôn à envier à leurs voisins.
Tchangari Sokéné nous reçoit avec beaucoup d'amabilité, il
nous reproche de ne point l'avoir prévenu de notre arrivée,
ear il aurait voulu nous faire une grande fête; malgré cela
il met toute sa maison à notre disposition, nous offre de
FexceHent hydromel et un ihagnifique mouton : nous
sommes au sein de l'opulence. Le chef galla aime beaucoup
les Européens, car^ dît-il, malgré leur supériorité sur nous,
ils demandent l'hospitalité avec douceur, se contentant de
ce qu^onîeur offre, tandis que les Abyssins, des noirs comme
nous, exigent qu'on les reçoive, pillent et dépouillent toutes
nos maisons. Nous traversons la rivière Aouache près des
Sources à Taltitude de 2000 mètres au-dessus de la mer et
nous arrivons le soir à la ville de Dandy, résidence du
Fitaourari Gavrado; elle est bâtie sur une hauteur et
en€onrée d^ùne haie élevée et d'un fossé ; l'entrée est com-
mandée par deux portes, au-dessus desquelles se trouvent
une petite maison carrée en forme de pigeonnier avec une
ouverture sur chaque face : c'est là que se tient le veilleur
de nuit. Ces villes amharas sont bien souvent encore l'objet
ET DANS LEg( PAYS GALLAS. 473
d'attaques de la part des Gallas ; il y a quelques années ces
derniers se révoltèrent, mais bien mal leur en pril, car ils
furent vaincus et massacrés et maintenant leurs dépouilles
ornent la porte d'entrée de la salle à manger du Pitaonrarî,
exposées à la vue de tous comme un avertissement et une
menace.
Le chef de cette forteresse est un des personnages les plus
sympathiques et les plus gais du royaume, tout en étant un
de ses plus fermes et de ses plus courageux défenseurs ; il
nous reçoit avec une extrême courtoisie, fait tuer en notre
honneur un bœuf magnifique, un superbe mouton et veut
nous faire goûter à tous les mets de son pays; il arrive
même au tour du brounûo, il me découpe délicatement un
petit morceau de filet, l'assaisonne de moutarde, probable-
ment pour me le faire mieux avaler, puis de sa main me le
présente à la bouche. Que faire ? refuser déplairait à mon
amphitryon et en voyage il faut tout connaître ; j'acceptai
et mangeai quelques morceaux de viande crue, mes com-
pagnons firent de même; un mois après, j'en subissais les
inconvénients; je^ gagnai le tœnia, maladie commune aux
gens de ce pays et ce n'est pas sans peine que je pus m*en
guérir, aussi je jurai, mais un peu tard, qu'onne m'y repren-
drait plus. Le lendemain matin nous assistions au départ
du Fitaourari pour l'expédition : les tambourins battent aux
champs, les trompes résonnent, le chef parcourt sa ville,
rassemble ses guerriers, va faire une dernière visite à l'église
puis se met en roule versAntolto suivîd'une foule nombreuse
de cavaliers armés de la lanc(;, du couteau et du bouclier,
de carabiniers n'ayant pour la plupart que de vieux fusils à
mèche ou à pierre; tous ces soldats fort sales, les cheveux
couverts de graisse, portant comme fétiches des dépouilles
d'animauxj s'en vont chantant, criant, comptant déjà les
esclaves et les troupeaux qu'ils vont ramener en butin.
Quant à nous,nous nous dirigeons vers le premier royaume
galla de notre route, celui de Limmou, nous remontons
sur la rive droite de l'Aouache à quelque distance du fleuve,
474 UNE MISSION AU CHOA
nous en traversons de nombreux affluents, puis nous arri-
vons dans le bassin du Gouder, affluent de i'Abaî ou Nil
bleu ; en l'absence du chef ou malkagnat du pays, nous
sommes reçus par sa jeune femme qui vient heureusement
au devant de nous, car les habitants nous refusaient même
de Teau; elle tions fit donner tout ce qui lui était possible,
du pain et de la viande pour nos hommes; de la paille et du
grain pour nos bêtes ; en guise de boisson nous avions Teau
claire du ruisseau. Cette femme était fort gracieuse, elle
portait une jupe de coton a larges bandes de couleur, un
chama fin et fort blanc, ses cheveux pendaient en longues
frisures sur ses épaules, encadrant un charmant visage ; ils
étaient noirs, mais teints en blond à l'aide du fruit d'une
variété de solanum à feuille épineuse qui dans nos pays sert
à orner nos jardins, cette nuance seyait très bien à la
physionomie qui était douce et avenante.
Les femmes de cette contrée sont en général 1res jolies,
elles ont le teint clair, aussi sont elles très recherchées par
les Amharas qui attachent une grande importance à la cou-
leur de la peau ; dans les peintures mêmes, tant est grande
leur admiration pour nous, le roi et les grands personnages
sont toujours représentés avec le teint blanc qui contraste
singulièrement avec la physionomie noire de la foule des
soldats.
Nous traversons le Gouder, passons à Dabeur, ville am-
hara analogue à Dandy et arrivons dans le pays de Danoh
où nous sommes très bien reçus par le Malkagnat Oassana
Bocqua, fort bel homme d'ailleurs; il nous présente sa femme,
une princesse car elle était précisément la sœur de notre
guide Aba Bourah, oncle du roi de Limmou; son costume
différait de ceux que nous avions vus jusqu'alors dans ce
pays; ici comme plus loin dans les pays gallas, les peaux
remplacent les étoffes de coton et de laine, la jupe est en
cuir gaufré au couteau, ornée à la ceinture de bandes de
grosses perles multicolores qui viennent retomber devant le
milieu du corps, et l'on peut dire que la position et la fortune
ET DANS LES PAYS GALLAS. 475
se mesurent au nombre de ces rangées de perles ; aussi cer-
tains de ces vêtements sont-ils très lourds, celui que nous
avions devant les yeux pouvait contenir cinq cents de ces
ornements vénitiens ; en guise de camisole ces femmes por-
tent une sorte de pèlerine en peau tannée ornée de brode-
ries, attachée sur Tépaule gauche, le bras nu de ce côté,
tandis que le bras droit est couvert. Oassana Bocqua nous
raconte que son pays était autrefois fort riche, qu'il possé-
dait beaucoup de bestiaux, mais que constamment pillé et
détruit par les Amharas il est maintenant à peu près désert;
il fut d'abord victime d'une excursion de Ras Darassau,
grand guerrier du roi du GodjamTécla-Manot qui massacra
presque tous les habitants et s'empara de leurs richesses; il
est maintenant sous la domination du roi de Ghoa et de Ras
Gobvenah, il préfère beaucoup le gouvernement de Ménélick,
mais il se plaint de la dureté et des vexations continuelles
des Choumes, Après avoir traversé une première source du
Guibié qui en cet endroit coule sensiblement du nord au sud,
nous rencontrons des populations pauvres, ruinées par la
guerre; j'ai vu des hommes à peine couverts d'un petit mor-
ceau de cuir, d'autres même n'ont absolument rien pour
cacher leur nudité, certain s'entourent de feuilles de figuiers
sycomores. Nous pénétrons dans le royaume de Limmou ;
de nombreux cavaliers viennent au devant de nous, leurs
longs cheveux incultes et pleins de graisse tombent sur leur
visage, leurs vêtements sont sales et en désordre, leurs
chevaux couverts de nombreux débris d'animaux; hommes
et bêtes présentent un aspect sauvage qui pourrait nous
effrayer^ si depuis longtemps déjà nous n'étions pas habi-
tués à voir ces nègres à l'aspect repoussant.
Nous arrivons le matin à Saka, capitale du royaume de
Limmou, nous voulions nous rendre immédiatement à
l'habitation royale située à une heure de la ville, mais Aba-
Bourah veut absolument nous garder la journée dans une de
ses propriétés et nous offrir à déjeuner; force nous fut d'ac-
cepter et devant une telle insistance, nous nous attendions
476 UNE MISSION AU CHOA
à un régal ; on nous apporte de l'hydromel ; mais il était
tellement aigre que nous ne pouvions y tremper nos lèvres
c'était un véritablevinaigre;on nous sert ensuite du beurre
rance fondu et salé ; comme nous paraissions étonnés de
c^t aliment par trop rudimentaire, le prince nous montra la
façon de s'en servir, il détache quelques morceaux AHngé-
ras, les trempe dans ce breuvage sans nom et les avale
ensuite avec délices, nous essayons à notre tour, et en faisant
d'horrible grimaces, nous en mangeons quelques bouchées,
car nous avions très faim, mais nous ne pouvons continuer
et comme nous sommes forcés de lui déclarer que son
beurre n'était pas frais et était exécrable, il nous en fait
servir du nouveau ; amère déception, il était aussi rance.
Enfin vient le moment du café; nous pensions au moins
l'avoir excellent, car dans ce pays ily a des forêts entières de
cette précieuse denrée et l'on n'a que l'embarras du choix ;
nouvelle désillusion, on nous sert du café salé. Ce festin
nous rendit rêveurs, c'était mal augurer de notre voyage si
l'on mangeait ainsi chez un grand, un prince môme ; à quoi
devions-nous nous attendre chez de plus modestes person-
nages ?
Nous allons rendre visite au roi Aba Boguibo; c'est un
jeune homme de vingt-cinq à trente ans, couleur café au
lait ; il porte des anneaux d'or aux oreilles, au poignet et au
petit doigt, ce sont les insignes de son rang, il nous parle de
sa famille, de son père qui aimait beaucoup les Européens
et avait été très inlimement lié avec notre illustre et vénéré
maître, M. Antoine d'Abbadie; il nous raconta aussi ses mal-
heurs, ses luttes incessantes avec les Amharas: c'est toujours
le même récit; tout en le plaignant nous prenons congé de
lui et nous traversons une nouvelle source du Guibiéqui, en
cet endroit, coule vers le no;:'d et nous nous dirigeons au sud-
ouest vers le royaume de Djimma. Pendant quelque temps
nous remontons sur la rive droite le cours de la Dédissa,
affluent de l'Abaï ou Nil bleu; elle vient de l'ouest, puis
tourne vers le nord et. s'infléchit de nouveau vers l'ouest.
ET DANS LES PATS GALLAS. 437
Les coiffoces des habitants de ces contrées sont des plus
originales : les hommes réunissent souvent leurs dieveiu:
crépus en les nattant de façon à former des tranches fié|^-
rées par de nombreuses raies venant de la partie postédeurs
de la tête jusqu'au front; l'ensemble présente à peu près
Taspect extérieur d'un melon, dont les côtes seraient neite-
ment dessinées par des sillons profonds; je ne sais si leur
ignorance et leur naïveté enfantine ne sont poimt les mi>ti&
qui leur ont fait adpp.ter ce genre de .CQ^ffure; d'autres cal
encore une tète plus grotesque : à force de patience, ils arrî-
venty en tressant leurs cheveux, à leur donner ls{, forme de
petits cônes circulaires dont les bases accolées les unes aux
autres reposent sur le cuir chevelu, certains, ont jusifu'à
quinze et môme vingt de ces pointes sur la tête et l'effet est
absolument diabolique ; enfin, les derniers^ probablement les
plus paresseux, divisent leurs cheveux en trois bouffet(es
comme celles des clowns, l'une sur le milieu de la tète et
les deux autres de chaque côté.
lia coiffure des femmes ne le cède point en originalité à
celle des hommes : les unes tressent leurs cheveux en sorie
de bonnets à poil creux dans le milieu et encadrant exacte-
ment la forme de la tête, dans la profondeur sont planitéei»
des épingles à boules rouges simulant un diadème au-dessus
de leur chevelure; ce système convient tout particulièremeni
aux plus âgées, car il leur permet de se faire confectiOBfter
des chignons, soit avec leurs cheveux qu'elles conservent à
mesure qu'elles les perdent, soit avec les fibres teintes en
noir d'une plante bien connue, le musa ensete, qui fait en
France l'ornement de nos pelouses; les jeunes femmes réu-
nissent leurs cheveux par des.nattes faisant le tour de la tôte
et formant des couronues étagées les unes au-dessos 4o§
autres comme autant d'auréoles.
Le roi de Djimma, Aba Hohré» est un tout jeune homme;
son visage est gracieusement encadré par une belle chevelure
arrangée avec soin et éclairée par de grands yeux châtains.;
son trône est une sorte de lit en bois sculpté incrusté d'argent;
478 UNE MISSION AU GHOÂ
& côté se trouve aussi un grand fauteuil du même travail,
taillé dans un seul tronc d'arbre; les pieds, le siège, le dos-
sier et les appuis sont d*une seule pièce, il porte le chavna
en coton blanc orné de très belles broderies en couleur;
ces différents travaux gallas se font avec beaucoup de
finesse et de goût.
Le prince nous reçoit avec affabilité, amitié même, et
nous retient plusieurs jours ; bien que son pays soit le plus
riche, le mieux civilisé des contrées avoisinantes, ses ques-
tions sont empreintes de cette naïveté de l'homme sauvage ;
il ne peut comprendre qu'il y ait des races aussi différentes ,
il nous demande s'il y a des nègres en France; il veut nous
faire déchausser pour s'assurer que nous avons bien les
pieds blancs comme le visage, ce que nous évitons en lui
expliquant que ce serait manquer aux convenances, surtout
devant un grand personnage.
La région de Djimma est très fertile et pourrait produire
du grain en quantités énormes; mais les Gallas sont fort
paresseux, les grands passent leur journée à discourir entre
eux, couchés dans les cours de l'enceinte royale; quant au
peuple, il ne cultive que juste ce dont il a besoin pour sa
nourriture et pour payer les impôts.
Le pays de Guéra est gouverné par une femme. Il y a dix-
neuf ans, leroiÂbaMagal mourut, laissant un garçon de deux
ans; la mère fort intelligente et d'un caractère énergique
prit en main les rênes du gouvernement; depuis cette époque
elle a conservé la régence et parait ne pas vouloir l'aban-
donner, bien que son fils soit en âge de régner; elle a pro-
bablement bien raison, car Âba Hago est un garçon aux
dimensions énormes, passant son temps à manger et à
dormir et dont Tintelligence est plus qu'ordinaire.
La reine mère fut fort aimable avec moi et ine fit des
protestations d'amitié, me parlant constamment d'un Euro-
péen, le capitaine Secchi, qu'elle avait beaucoup aimé et
dont elle s'était séparée avec grand chagrin; elle oubliait
dédire qu'elle l'avait retenu prisonnier deux ans ainsi qu'un
ET DANS LES PATS GALLAS. 479
de ses infortunés compagnons, Tingénieur Ghiarini, mort
durant sa captivité; elle voulut aussi me retenir quelque
temps pensant que je lui fabriquerais des fusils, des revolvers,
de la poudre, des meubles même, mais ne voulant point
subir le sort de mes devanciers, je lui déclarai que je ne
savais absolument rien faire de ce qu'elle désirait. Entre
autres questions, elle me demanda s'il était vrai que nous
avions en Europe des pays gouvernés par des femmes? A ma
réponse affirmative, elle parut être très heureuse de n'être
point la seule; la pauvre femme, dont le territoire se tra-
verse à pied en moins d'une journée, osait se comparer à
S. M. la reine d'Angleterre.
Avant de terminer, permettez-moi, mesdames et messieurs,
de vous dire quelques mots sur la religion des pays gallas»
On y trouve deux croyances; les États du Sud que nous
venions de visiter sont fidèles au mahométanisme, ceux du
Nord qui se rapprochent de Antotto ne reconnaissent point
le Créateur, mais ils adorent les choses créées; les fleuves,
les montagnes, les arbres sont dieux pour eux, aucun Galla
de ces tribus ne fait une ascension où ne traverse une rivière
sans faire une prière, de nombreux arbres épais et touffus
sont entourés de fils de coton marquant ainsi les autels où
les habitants doivent faire leurs dévotions.
Quelques préceptes dont je vous donnerai la traduction
exacte montreront que ces peuples ne sont point exempts
d'idées morales; la forme en est originale et on y trouve au
fond bien des analogies avec les vertus chrétiennes; c'est
ainsi quç l'amour filial est exprimé par les deux allégories
suivantes : .
1. Je n*ai qu'un enfant, c'est toi ; tu me voles, cela ne fait
rien, garde ma maison. .
2. On ne dit pas à sa grand'mère : tu m'as volé mon âne;
mais : mon âne. se serait-il, égaré chez toi?
Deux autres maximes se. rattachent à la modestie et à
l'amitié. .
3. Quand on aime les gens, on ne re{u$e point d'aller les
480 UNE MISSION AU CHOA
voir et l'on doit s'humilier devant eux quelque grand que
Ton soit.
4. On se réfugie auprès d'un arbre qui a des branches, il
en de même de l'homme riche.
L'hospitalité y est représentée par l'image suivante :
5. On ne voit pas plus dans les ténèbres que dans le cœur
des étrangers, il faut cependant être bon avec eux et les
bien recevoir.
Citons enfin deux idées peut-être un peu avancées :
6. Parce que je suis ton ouvrier, crois-tu que je meure de
faim?
7. L'homme qui laboure porte le joug; pourquoi mange-
t?il, le paresseux qui vit dans l'oisiveté?
. De retour au royaume du Ghoa, je trouvai une caravane
prête à se rendre à la côte; mes deux compagons, le docteur
HamonetM. Jules Hénon désiraient revoir la France; après
les avoir reconduits jusqu'à la frontière danakile, je rentrai
à Antotto, désireux de rester encore quelque temps dans ce
pays ; à l'ouest je voulais visiter les immenses plaines du Nil
bleu et ses affluents qui pouvaient receler quelques richesses
géologiques et minéralogiques; à l'est une immense plaine
d'où émergeaient de nombreux cratères et au fond de laquelle
se trouvait la rivière Âouache attirait mon attention.
Je fus assez heureux dans ces explorations pour parcourir
des contrées nouvelles, relever le cours d'une importante
^ivièrey le Mougueur, jusqu'ici mai déterminée, constater en
dessous des masses volcaniques qui forment le plateau, la
présence de bancs calcaires fossilifères puisssants de l'épo-
que jurassique, formation niée jusqu'ici, pour étudier les
sources de la rivière Aouache, en suivre le cours sur une
étendue de plus de 300 kilomètres.
: Je ne parlerai pas ici des usages et des mœurs de ces nou-
velles régions, les. descriptions que j'ai déjà faites vous en
donnent une idée suffisante; je vous demanderai^ mesdames
et messieurs, encore quelques instants pour vous entretenir
de l'anthropologie, la nosographie, la faune et la flore de ces
ET DANS LES PAYS GALLAS. 481
contrées. La race du Cboa et des pays gallas possède à très
peu près les mêmes types que les Somâlis et les Danakils;
ils diffèrent beaucoup plus par la physionomie, la façon de
se vêtir, de se loger, de porter les cheveux et la barbe, par
les gestes et les expressions du visage que par les caractères
physiques et physiologiques. Nous devons cependant dire à
leur louange qu'ils sont beaucoup plus honnêtes, plus
doux, plus serviables et plus hospitaliers que leurs voisins
et ce n'est pas un des moindres bienfaits de leur civilisation
relative.
Quant aux maladiesque nous rencontrons dans ces régions^
elles proviennent plutôt de la malpropreté et de la misère phy-
siologique dçs habitants -que du olimat ou d'une mauvaise
constitution, c'est ainsi que les maladies de la peau et du
sang sont fréquentes. On y rencontre la lèpre, Téléphantiasis,
.reczéma, la gaufrène des extrémités, la scrofule, etc. Les
maladies d'estomac sont le résultat de leur manque de nour-
riture saine et fortifiante; dans ces contréies pluvieuses et
humides, les rhumatismes articulaires et la goutte ne sont
pas rares ; la fièvre sévit avec violence daps les pays peu éle-
vés et les Abyssins en ont une grande frayeur, c'est un motif
qui empêchait souvent mes domestiques de me suivre.
La variole, le typhus, les fièvres thyphoïdes et cérébrales
n'y sont pas très répandus, mais les maladies nerveuses,
l'épilepsie, l'éclampsie, l'hystérie, la folie y sont fréquentes;
les indigènes attribuent ces maladies aux mauvais génies
Bmidha et Gatmelle ;le& ophtalmies et les conjonctivites y
sont assez nombreuses, quant aux affections de poitrine elles
sont rares.
Enfin: il paraît que la rage existe : les médedns du pays
prétendent même en connaître le reinède, et vous donnent
,des preuves non irréfutables de votre guérison. Que notre
illustre savant leur pardonne, ils ne savent ce qu'ils disent t
Je désirais cependant, un peu par ironie, me rendre compte
.de ce traitement, il est des plus simples : le médecin fait
avaler au malade un vomitif énergique tiré du suc d'une
482 UNE MISSION AU CHOA
euphorbiacée très répandue; le patient est pris de nausées
horribles et rejette tout ce qu'il a dans le corps jusqu'à
des lambeaux de muqueuse ; c'est alors le triomphe du mé-
decin; celui-ci montrant les parcelles rouges dit d'un ton
sacramentel : « Allez! vous êtes guéri, car vous venez de
rendre les petits chiens. »
Tous les animaux de la création, les plus doux et les plus
féroces, les plus beaux et les plus hideux, se sont donnés
rendez-vous dans ces contrées; le lion, la panthère noire,
l'hyène rayée, le léopard, le chacal, le sanglier sont nombreux
et font souvent des victimes ; on y rencontre aussi des lézards
et des serpents, le boa et la terrible vipère à collier ou
trigonocéphale dont la blessure est mortelle ; les eaux sont
le séjour des hippopotames, des crocodiles et des caïmans,
terreur des populations voisines des rivières; les immenses
plaines des pays chauds, où croissent de hautes herbes, sont
habitées par des troupeaux d'éléphants, de bufQes, de zèbres,
d'onagres, d'antilopes et de gazelles ; les cimes des arbres les
plus élevés sont le domaine de nombreuses variétés de
singes, gorezzas, cynocéphales, totas, singes-lions; les
gorezzas sont curieux, ils ont une magnifique fourrure noire
et blanche, leur pelage est long et soyeux, leur agilité est
extrême, ils sautent à des distances prodigieuses, s'élançant
dans le vide et s'accrochant aux branches les plus ténues;
quand ils sont effrayés ils poussent de grands cris, ana-
logues au mot qui en langue galla signifie Dieu (Ouac, Ouac),
aussi les gens du pays vénèrent-ils beaucoup les gorezzas
qui sont des moines parmi les singes, car, disent-ils, ils
prient constamment le Seigneur.
On trouve de nombreuses variétés d'oiseaux : aigles,
vautours, corbeaux, hiboux, chats-huants, ibis, grues, oies
et canards sauvages, autruches, passeraux et gallinacés,
merles à fort beau plumage.
Les animaux domestiques sont à peu près les mêmes que
dans nos contrées : chevaux, mulets, ânes, bœufs, vaches,
moutons, chèvres, poulets, chiens et chats; le cochon con-»
ET DANS LES PAYS GALLAS. 483
sidéré comme un animal immonde est seulement connu à
rétat sauvage. Parmi les arbres des forêts, nous distin-
guerons le figuier-sycomore, le mélèze, le pin d'Âbyssinie,
les oliviers sauvages et les mimosas; on y trouve aussi le
guescho dont la feuille sert à parfumer Thydromel et la bière,
Vendot dont les graines réduites en poudre donnent une
matière savonneuse qui nettoie fort bien les étoffes de coton
et de laine, le café qui pousse à l'état sauvage et sans culture,
la vigne malheureusement détruite par Théodoros, le cousso
dont la fleur est employée contre le ver solitaire, le bizanna,
succédanée du coussou, arbuste dont l'écorce blanchâtre
est aussi un vermifuge.
Dans ce pays poussent également les bambous et les
roseaux servant à la construction des maisons, le myrte et
différentes plantes dont les feuilles servent à fabriquer des
pommades et des parfums.
Le sol serait 1res propice à la culture de nombreuses
espèces d'arbres à fruit venant de nos contrées, mais
actuellement le Ghoa et le pays gallas n'en contiennent
que peu de variétés ce sont: les bananiers, citronniers,
orangers, cédratiers, auis, cannes à sucre et pêchers.
Les plantes médicinales sont assez nombreuses et Fou
pourrait en obtenir bien d'autres ; on y trouve: le ricin,
l'opium, la coloquinte, le cousso, le bourgeon de ronces,
le diitura stramonium, la menthe, le thym, la gomme
l'hysope, le séné et différentes variétés d'aloès et d'euphor-
biacées; on voit aussi des taillis épais où croissent les magni-
fiques plantes qui, en Europe, font l'ornement de nos pro-
priétés: les palmiers phœnix et chamœrops, le gynerium,
le phormium, le caladium, le musa eusete y atteignent des
dimensions colossales ; on y remarque quelques fougères,
orchidées et broméliacées.
Au royaume de Ghoa et dans les pays gallas, il y a deux
saisons de pluies, on pourrait par suite faire deux récoltes ;
grâce à la variation de température résultant de l'éche-
lonnement de cette contrée, il serait facile d'obtenir les fruits
484 VUE MISSION AU GHOA
les plus variés. Le bas pays donne déjà le bananier^ le coton,
le maïs, le doarah, la canne à sucrerie citronnier, Toranger,
le cédratier, le café, le piment et quelques plantes oléa-
gineuses; ces cultures sont abandonnées au hasard et avec
quelques améliorations ou aurait certainement des produits
supérieurs et nouveaux; le riz, le cocotier, le dattier, et
autres plantes intertropicales y croîtraient parfaitement.
Sur les plateaux sont de nombreux champs de blé, orge,
tief, fèves, pois, haricots, choux, etc. ; la terre est livrée à
la seule influence de la nature et travaillée par les moyens
les plus primitifs; de vastes espaces incultes ne demandent
que des bras pour être défrichés et donner une abondante
moisson.
En juillet 1885, en compagnie de deux compatriotes,
MM. Longbois et Labatut, je quittais le royaume du
Ghoa reprenant mon ancienne route, car nous ne voulions
point arriver en terre étrangère; j'étais aussi très désireux
de revoir le lac Assal dont la très curieuse formation
m'avait laissé quelques doutes.
A quinze jours à peine de la cète, nous avons été attaqués
par une bande d'Issahs-Somalis; nous avons eu malheureu-
sement à déplorer la mort d'un serviteur ; nos chevaux,
mulets et chameaux, effrayés par les chants de guerre et le
cliquetis des lances, ont rompu leurs liens et pris la fuite ;
le lendemain matin nous nous trouvions entourés par ces
sauvages, nos bagages à terre, sans monture et sans bêtes
de somme; je pus heureusement réunir deux chameaux, j'y
chargeai mes collections, abandonnant tous mes objets par-
ticuliers. Nous reprenions notre route vers Obock, tenant à
distance respectueuse nos lâches agresseurs qui nous sui-
vaient; moitié morts de faim et harassés de fatigue nous
arrivions dans notre colonie au commencement de septembre
dernier.
Pendant ce grand voyage, sans me préoccuper des dan-
gers auxquels je ^pouvais être exposé, je me suis souvent
éloigné de notre caravane, l'espérance de grandes décou-
ET DANS LES PAYS GALLAS. 485
vertes me poussant en avant; à chaque pas j'ai sondé les
terrains, examiné les rives à pic et les lits de torrent pensant y
rencontrer quelque richesse minérale. Tout en me félicitant
des résultats obtenus, je regrette qu'ils ne soient point pro-
portionnés à tant de fatigues et de périls.
Mes recherches seront je Tespère de quelque utilité pour
la science, car j'apporte de nouveaux matériaux au domaine
de la géologie déjà si vaste depuis le puissant mode d'inves-
tigation de MM. Fouqué et Michel Lévy, Je n'insisterai point
ici sur ces études, on pourra consulter à ce sujet les bro-
chures parues récemment à la Société géologique et les
collections que j'ai déposées à l'École supérieure des mines;
j'ai fait aussi quelques observations géographiques impor-
tantes et je dois adresser mes plus vifs remerciements à le
Société de géographie pour avoir bien voulu se charger de
l'impression de mes cartes.
Quant au commerce à faire avec ces contrées je le crois
hasardeux, les voies de communication n'étant point sûres;
depuis longtemps des Arabes ont amené au Choa des mar-
chandises de la côte^ et, comme ils se contentent d'un
modique bénéfice, ils rendent difficile la concurrence euro-
péenne. L'ivoire, l'or et le musc sont les seuls produits qui
puissent supporter le transport à dos de chameau ; pour
exporter utilement les autres richesses du pays, les grains
entre autres, il faudrait créer des routes, les défendre à
main armée; aussi ne peut-on actuellement songer à ces
entreprises de longue haleine.
Tel est en abrégé le récit de ce voyage qui ne sera pas sans
utilité scientifique. Heureux d'avoir été le premier à par-
courir des pays dont je n'ai point voulu exagérer les
richesses, je laisse aux spécialistes le soin d'examiner quel
profit le commerce peut en tirer.
Je suis fier, dans ma sphère plus modeste, d'avoir pu
marcher sur les traces de ces illustres explorateurs qui dans
les régions lointaines ont fait connaître et aimer le nom
français.
NOTICE GÉOGRAPHIQUE
SUR LE SOUDAN FRANÇAIS'
PAR
Chef de bataillon (finfaDterie de marine.
Paris, 25 septembre 1887.
La dernière campagne dans nos possessions du Soadan
français a fait faire à notre jeune colonie des progrès con-
sidérables. L'insurrection de l'an dernier a été comprimée,
le territoire accru , l'organisation intérieure activement
poursuivie et la sécurité des frontières assurée. Il serait
téméraire d'avancer que notre domination y est désormais
à l'abri de toute tentative armée, mais on peut affirmer que
sous la ferme et intelligente direction du nouveau comman-
dant supérieur, le lieutenant-colonel Gallieni, il s'est pro-
duit une véritable accalmie qui sera des plus profitables à
l'organisation intérieure de notre possession, tant au point
de vue civil que militaire.
Au début de la campagne 1886-87, la situation présentait
de graves embarras. La longue et fragile ligne de postes
qui de Bakel se poursuit jusqu'à Bammakô d'une part, et à
Niagassola de l'autre, était gravement menacée. A l'origine
même de cette ligne, entre Bakel et Kayes, l'insurrection
des Sonînkés fanatisés par les prédications enflammées du
marabout Mamadou-Lamine, bien que très rudement châtiée
l'année précédente par le lieutenant-colonel Frey, était loin
d'être comprimée. Les Soninkés hésitaient à se soumettre;
le marabout, retiré dans sa forteresse de Dianna, avait
reconstitué son armée et, avec la bonne saison, allait
reprendre la campagne. Au nord, notre défiant et ombra-
1 . Voir la carte joiate à ce numéro.
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 487
geux adversaire, le cheik Ahmadou, roi de Ségou, avait
concentré une forte armée à moins de trois journées de
marche de Médine, et ne laissait rien transpirer de ses
intentions. A Test, une troupe de pillards bambaras et
maures battait le pays, semant l'agitation et l'incertitude
parmi les populations. Enfin, au sud, notre puissant ennemi
Samory, que trois années de luttes sanglantes avaient fait
reculer mais non abattu, ne tenant compte ni de la présence
de son fils Karamokô parmi nous, ni du traité conclu l'année
précédente avec les Français, envoyait ses agents parmi les
populations de la rive gauche du Niger, avec mission de
leur laisser entrevoir un prochain retour de ses armées.
Indépendamment de ces graves soucis extérieurs, le nou-
veau commandant supérieur devait assurer, comme tous
les ans, le ravitaillement des postes, Tachèvement et l'amé-
lioration des voies de communication, la continuation de
la voie ferrée, des lignes télégraphiques, etc.
Nous n'entrerons pas dans le détail des opérations de
cette laborieuse expédition, nous nous bornerons à en faire
connaître les divers résultats. A la fin de la campagne, en
juillet, le lieutenant-colonel Gallieni laissait la colonie dans
une situation complètement changée et améliorée. Le ma-
rabout Mamadou-Lamine poursuivi jusque dans le Niani,
avait vu sa capitale détruite, son armée dispersée et son
fils Soïbou passé par les armes. Les Soninkés pacifiés,
soumis, avaient repris librement leurs travaux ordinaires.
Le cheick Abmadou, en présence de ces premiers succès,
guidé par la crainte, et aussi par les intérêts de sa souve-
raineté, avait demandé spontanément à signer avec les
Français un traité d'amitié et de commerce. Après lui avoir
tenu rigueur en raison de son attitude passée, le comman-
dant supérieur avait accueilli ses propositions et obtenu
une convention plaçant toutes les possessions actuelles et
futures du roi de Ségou, sous notre protectorat. Ce pré-
cieux résultat était acquis sans engager en rien les finances
soc. DE CÉOGR. — 4» TRIMESTRE 1887. VIU. — 32
488 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
de l'État. Les pillards maures et bambaras en présence de
nos forces s'étaient dispersés, regagnant les uns leurs vil-
lages, les autres leurs solitudes. Enfin, résultat extérieur
plus considérable encore, Samory, après mille tergiversa-
tions, avait fait taire son incroyable orgueil, et consenti,
par le nouveau traité signé avec le capitaine Péroz, à
l'abandon complet des territoires de la rive gauche du
Niger et du Tankisso ; il plaçait même ses États actuels et à
venir sous le protectorat français.
Les progrès intérieurs de la. colonie n'étaient pas moin-
dres. Les travaux de toute nature avaient reçu une impul-
sion jusqu'alors inconnue. Kayes voyait s'édifier des cons-
tructions pour abriter le personnel européen, la voie ferrée
atteignait le kilomètre 94 ; des écoles étaient fondées ou
agrandies, le ravitaillement des postes assuré, etc. .
Diverses missions d'officiers envoyés dans les régions
inexplorées du sud avaient considérablement élargi nos
possessions géographiques, en découvrant de nombreux
villages, et en passant des traités avec de nouveaux États
placés sur nos côtés, mais encore sans relations officielles
avec nous. En un mot, l'étroite bande de terpe que nous
pctôsédions entre Bakel et Bammakô, s'étendait désormsas
jusqu'au Niger et au Tankisso. De même, une partie des
vastes régions encore figurées en blanc sur les cartes était
relevée.
Nous résumons ci-dessous les travaux géographiques des
diiférentes missions, travaux qui sont consignés sur la
carte dressée par M. Plat, sous-lieutenant d'infanterie de
marine, sous notre direction.
. BoNDOu. — Le Bondou n'était connu jusqu'à ce jour que
par d'anciens itinéraires datant de MungQ-Parck, de Rafienel
et de quelques autres voyageurs ayant presque toujours
suivi les mêmes routes. On s'inquiétait peu de ce pays placé
sous l'autorité de notre fidèle allié Boubakar-Saada. Les
rf"
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 489
événements qui ont suivi la mort de ce chef, les troubles
de ces derniers temps, la situation de ce pays dans le voisi-
nage immédiat de Bakel, nous ont mis dans l'obligation
d'avoir sans cesse notre attention fixée de ce c6té; de là la
nécessité d'en mieux connaître la géographie^ Les colonnes
expéditionnaires s'étant portées jusqu'au sud du Bondou
. et sur les confins du Ouli, de nombreux itinéraires ont été
levés principalement par MM. Fprtin et Lefort. La compa-
raison de notre carte avec les cartes anciennes permet de
.se rendre compte des progrès géographiques réalisés dans
cette région. ;. , ^
Nous ne dirons, rien de l'intérieur du Bondou, connu
depuis longtemps. comme un État agricole et guerrier, et
dont la population est en majeure partie toucoulôut^ et
.musulmane* Sa très réeUe prospérité profondément atteinte
pendant la dernière insurrection de Mamadou-Lamine, qui
convoitait la souveraineté au détriment des fils de Boubakar
Saada^ ne sauriiit tarder à se rétablir. Il suffira que la f^ix
se prolonge quelques années.
' - *
Bambougk. — Au début de la.campagne> nous ne savions
presque rien du BaipbQuck^ea dehors des rives de la Falémé
inférieure déterminées autrefois par M', firossard de Gor-
bigny, des itinéraires Pascal ^t Tourelte, et de l'établisse-
ment miqier de Kéniéba. Le docteur Golin, en 1884, s'était,
il est vrai, enfoncé assez avant vers le sud ; mais ses travaux
cartographiques n'étant pas publiés, nous ignorions ses
déQOUTertes. Ce territoire, bien ^que coptigu à nos posses*
sîons du Khasso, da Natiaga 3t de Bafoqlabé, restait ignoré ;
aujourd'hui il est peut-être le plus connu du Soudan fran*
çais. La seconde colonne expéditionnaire du Diakha,
MM. Quiquandon, Martin, Audéoud, Oberdorf, Reichemberg
et Levaillaqt, officiers d'infanterie et d'artillerie de marine,
Vont parcouru. dans tous les sens et leurs travaux ont per*
mis d'en jdresser une carte à peu près complète. Nous pou-
490 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
vons en faire une description d'ensemble et donner le
chiffre approximatif de sa population.
I. Le Bambouck n'est pas le nom d'un ancien royaume
comme divers voyageurs l'ont écrit; c'est la désignation
d'un vaste territoire compris entre les cours de la Falémé,
du Sénégal, du Baûng et le pays de Konkadbugou. On y
distingue deux régions différentes. La première, très mon-
tagneuse, est constituée par un plateau affectant la forme
d'un massif rectangulaire, limité par des falaises verticales
d'un relief variant entre 60 et 200 mètres. Des vallées d'éro-
sion, des échancrures, des écroulements festonnant ces
falaises à l'est et au sud, laissant debout des monts isolés
aux formes les plus pittoresques; vers l'ouest au contraire,
la falaise se dresse comme une muraille à crémaillère, mais
dont la direction générale se continue en ligne droite de
Farabana à Kassama et se prolonge ensuite jusqu'à Tombé.
Ce singulier mouvement de terrain se nomme le Tam-
baoura.La deuxième région, plus basse, comprend la vallée
de Falémé (rive droite) et la vallée (rive gauche) du Bafing.
Là sont des plaines, quelques ondulations, et de petits
massifs montagneux isolés.
Ces deux régions diffèrent par leurs produits comme
dans leur aspect. La partie montagneuse, à côté dé vastes
plateaux pierreux à végétation rabougrie, présente des val-
lées d'érosion fertiles, bien arrosées, où la terre végétale
s'est amassée en grandes profondeurs. Vers Sadiola et
Tinké, le sol est des meilleurs. La région basse est supé-
rieure à la précédente. Les terres propres à l'agriculture y
abondent et c'est vraiment pitié qu'elle ne contienne pas
plus de villages. Les bords de la Falémé, magnifique rivière
poissonneuse au delà de toute idée, sont d'une fertilité
telle qu'ils pourraient faire vivre une population des plus
pressées; sur les points cultivés on fait jusqu'à trois récoltes
de mil ou de mais, les deux premières très abondantes.
Malheureusement les indigènes ombrageux, craintifs, faibles
I^OTIGE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 491
et défiants, délaissent ces beaux pays pour se réfugier
dans les hautes vallées où ils trouvent un abri plus assuré
contre les invasions. L'examen de la carte montrera que
c'est au pied des falaises que la population est la plus
dense.
En dehors de la Falémé et du Bafiog, deux grands
affluents du Sénégal, le Bambouck est arrosé par une mul-
titude de ruisseaux et de petites rivières qui, descendant
du Tambaoura, s'écoulent à Touëst vers la Falémé, à Test
vers le Bafing. Bon nombre de ces petits cours d'eau sont
à sec en été, et certains villages n'ont en cette saison que
l'eau des puits ; mais il reste un peu partout des mares
assez abondantes pour fournir l'eau nécessaire aux trou-
peaux.
II. La population du Bambouck est compp.s.ée de tri-
bus mandingues (branche malinkée) disséminées sur tout
le territoire et divisées en confédérations plus ou moins
importantes. La race peule a pénétré là comme $iilleurs,
mais faiblement; aussi les usages et la langue mandingues
ont prévalu. Les confédérations du Bambouck, même les
plus petites, conservent une autonomie jalouse ; les divi-
sions politiques y sont extrêmes et le faible lien qui les relie
n'est qu'un vague reflet de leur communauté d'origine.
Elles se font entre elles de petites guerres perpétuelles peu
sanglantes, il est vrai, mais qui créent un obstacle au déve-
loppement de leur prospérité. L'esprit d'autonomie gagne
même les villages d'une même confédération ; de là le peu
d'autorité des chefs de confédération. Cette manière de vivre
par petits groupes, farouches, isolés, rend la sécurité précaire
aux étrangers. Notre action sur des peuplades sans cohé-
sion a vite été prépondérante; la conviction de leur fai-
blesse nous les a livrées sans combats ; elles sont venues à
nous spontanément comme vers le plus, fort et le plus
juste. Toutefois l'éparpillement et le manque d'autorité des
chefs indigènes nécessiteront de la part de notre adminis-
492 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
tration une très active sarveillance. Nous devons nous
réjouir des premières expériences. Sur nos injonctions la
circulation des caravanes s'est faite cette année avec assez
dC' sécurité ; un seul pillage a été coin mis et le butin en a
été restitué. Des chefs ont même consenti à Tenvoi de
leurs enfants dans nos écoles. Tout le Bambouck est main-
tenant lié à nous par des traités et notre domination y est'
acceptée avec joie par les uns, avec résignation par d'au-
très, sans hostilité apparente par tous.
Le tableau ci-dessous indique les confédérations du Bam-
bouck avec leur population approximative.
Noms Chefs-lieux Nombre
des ou de Population
confédérations. capitales. villages, approximative.
Niagala Sadiola 15 4.400
Makana Kassoufco. ...... 7 1.100
Niambia Khorokoto 32 2.500
Tambaoura Diokéba 10 2.500
Kilé Guesscba 1 300
Kamana Diali-Mangana. . 6 1 .400
Diébédougou... Kassama 26 3.000
Bambougou. . . . Guagué ? 1.600
Koundian Koundian 1 800
Villages divers.. d ? 600
Total....; 18.000
Bien que certains villages perdus hors des routes suivies
aient échappé aux premières investigations de nos officiers,
on peut admettre que le chiffre total ne dépasse pas 20 000 ha-
bitants, soit un peu plus de 2 habitants par kilomètre
carré. Tout le monde dans le pays attribue cette moyenne
peu élevée, non au manque de ressources, mais aux mas-
sacres de la prédication armée d'Ël Hadj Omar et au grand
nombre de jeunes hommes qui s'engagèrent à sa suite pour
aller périr au loin.
III. Les Malinkés du Bambouck vivent de leurs récoltes,
de la vente des troupeaux et du trafic de For de leurs
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 493
mines. Il existe dans le pays d'autres produits négligés par
euXy tels que la liane caoutchouc^ assez^ abondante dit-on
dans le Tambaoura. Ils n'ont pas su jusqu'à ce jour tirer
profit de cette - dernière plante industrielte si recherchée
actuellement par le commerce européen. Le monvement
des. caravanes de Dioulas est assez actif. Les routes allant
des pays maures et de nos comptoirs vers la Gambie, le
Niokolo et le Fouta-Djallon passent par les villages du Bam-
bouck. Une remarque à faire, c'est que dans ce pays si
rapproché de nos possessions, les produits manufacturés
d'Europe, notamment lesfusilsycn usage chez les indigènes,
«ont presque tous de marque anglaise. Ne faut-il pas voir
dans ce fait un défaut d^activité de la part du commerce
français? Les mines d'or du Bambouck passent pour abon-
dantes; il est certain que notre escale de Médine reçoit une
certaine quantité de ce précieux métal, mais nous n^avons
pas d'éléments pour estimer même approximativement le
rendement de ces mines. A notre avis, il faut faire recon-
naître par un spécialiste les divers gisements exploités par
les indigènes, alors seulement on pourra évaluer la fortune
aurifère de ce pays. Les gisements principaux sont dans le
Niagala et le Dièbédougou; les sables de la Falémé au-
dessous des cataractes sont également, aux très basses eaux,
l'objet de lavages.
EXPÉDITION DU DUKA
I. Les colonnes expéditionnaires envoyées dans le
Diaka pour combattre le marabout Mamadou- Lamine nous
ont fait connaître la région à peu près inexplorée située au
sud du Bondou et au nord de la Gambie. Le Ouii, le Diaka
et le Niéri ont été visités ainsi qu'une partie du Tenda et
de Gamou. Ces petits États sont à cheval sur la ligne de
partage des eaux du Sénégal et de la Gambie : ligne géné-
ralement basse, consistant en plateaux onduleux, couverts
494 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
d'une végétation arborescente avec de grandes clairières
pierreuses de loin en loin. De chaque côlé s'étendent de
vastes plaines herbeuses et marécageuses où la terre culti-
vable abonde; mais qui, étant peu peuplées, laissent désertes
de grandes surfaces parcourues seulement par les éléphants
et des fauves de toutes sortes; c'est par excellence un pays
de chasses.
IL Le Ouli (pays des marais), le Diaka (du nom des
Diakantés, Peuls conquérants), le Niéri (pays des sorti-
lèges), le Tenda et le Gamou présentent les mêmes carac-
tères. Les villages sont presque toujours construits dans la
boucle d'un ruisseau ou près d'une mare et se font remar-
quer par la beauté de leurs cultures. Ils n'ont d'autres for-
tifications qu^une enceinte continue en clayonnage, suffi-
sante pour les préserver contre un coup de main. Le pays
récolte beaucoup de grains et les troupeaux y sont nom-
breux. Boubakar Saada, le roi du Bondou, ne l'ignorait
pas, aussi venait-il tous les ans les armes à la main perce-
voir des contributions forcées que les habitants refusaient
de lui payer de bon gré. Le marabout Mamadou-Lamine a
particulièrement été funeste à cette région parcourue pen-
dant deux ans par ses bandes. Au moment où nous l'avons
traversée, la population vivait dans les bois en proie à la
plus profonde désolation. Actuellement, la confiance renaît,
les chefs de confédérations ont signé avec le commandant
supérieur des traités les plaçant sous notre protectorat, et
cette année même les cultures ont pu être reprises en toute
sécurité.
III. Les populations sont des Mandingues parmi lesquels
les Peuls conquérants et les Toucouleurs se sont établis ea
assez grand nombre. Cependant c'est encore, comme dans
le Bambouck, la langue mandingue qui domine. Les Peuls
et les Toucouleurs ont introduit l'islamisme dans le pays et
'même ily affecte, particulièrement dans le Diaka, un certain
caractère de fanatisme. Cette circonstance explique Tac*
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 495
cueil trouvé par Mamadou-Lâmine à Diannab, chef-lieu du
Diaka, dont le faux prophète avait fait sa forteresse .Malgré
l'état de guerre qui gênait nos moyens d'information, nous
avons recueilli sur le chiffre de la population certains ren-
seignements que nous inscrivons dans le présent tableau.
Désignation Noms Nombre Chiffre
des des de de la
confédérations. Gbofs-lieux. villages, populatiou.
Ouli Delafine 19 4.200
Diaka Diannah 19 5.000
Niéri. Diddé 11 1.800
Tenda ? 6? 1.500^/
Gamou Gamou 1 1.000
Total 13.500
MISSION DE DIN6UIRAT
Cette mission a été sans contredit des plus profitables aux
intérêts de la colonie et 4es sciences géographiques. Le
capitaine Oberdorf, seul officier de cette mission, a quitté la
seconde colonne expéditionnaire du Diaka, au village de
Bountou (Bambouck), et le 10 janvier 1887 s'est mis en
route pour Dinguiray. Ses instructions lui prescrivaient :
l"* de traiter avec Aguibou, roi de ce pays et frère du cheick
Ahmadou, roi de Ségou, ainsi qu'avec tous les chefs man-
dingues demeurés jusqu'à ce jour sans relations officielles
avec les Français ; â^ de lever rapidement la carte des pays
parcourus.
M. Oberdorf sortit du Bambouck par le gué de Tombi-
fara sur la Falétné, traversa le Sier imana, le petit Bélédougou
et le Badou. Jl pénétra ensuite dans la boucle de la Gambie
supérieure par le Niocolo et le Tamgué. Après avoir franchi
la Gambie une deuxième fois à Doubaya, il marcha vers
Test à travers le Sangala. Parvenu à Erimalo sur la Haute-
, Faiéméy il reprit la direction sud, ce qui lui permit de visiter
le Foutofa et le Koï; il atteignit ainsi l'État du Dinguiray.
496 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
Ayant appris la présence da roi Aguibou à Tamba, il fran-
chit le Haut-Baflng et marcha à la rencontre du jeune sou-
verain à Tamba. Pour rejoindre Kita, le capitaine Oberdorf
prit à travers le Dinguiray, le Koulou, le Bamaka, le
Gadougou et arriva au poste français deux mois et demi
après son départ du Bambouck. Sur les 300 kilomètres
qu'il venait de parcourir, plus des deux tiers étaient en pays
complètement inconnu.
Ce voyage a fait déterminer la grande boucle de la
Gambie, les cours supérieurs de la Falémé et du Bafîng.
Les cartes existantes subiront des changements notables
surtout en ce qui concerne la Falémé. Cette rivière ne sort
pas du plateau de Timbo,mais des moots de Roy ; la rivière
Tené, considérée jusqu'ici comme son cours supérieur, est
un affluent du Bafing, Il est également démontré, mainte-
nant, qu'on ne peut compter sur la navigabilité des grands
affluents du Sénégal ; leurs cours présentent très en amont
de beaux biefs larges et profonds; mais ils sont séparés par
de fréquents barrages rocheux et des chutes importantes. Il
ne peut y avoir de navigation continue.
Au point de vue de notre extension territoriale, tous les
pays visités ont consenti des traités h l'exception du KoI; il
est vrai que cette province fait partie du Fouta-Djallon
dont le souverain est lié à nous depuis le voyage du doc-
teur Bayol.
Les notes ci-après feront mieux connaître les divers États
nouvellement acquis à notre influence :
I. La région entre la Falémé et la Gambie n'est que la
continuation du Ouli et du Diaka que nous avons décrits
plus haut. On y rencontre quatre petits États mandingues
dont les populations ne difièrent en rien de celles du Bam-
bouck. Elles travaillent peu et n'ont d'autres produits que
ceux du reste du Soudan : riz, mil, arachides, niébés^ coton,
beurre végétal, etc.
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FlTANÇAIS. 497
1» Le Sirimana est arrosé par deux ruisseaux importants,
affluents de la Falémé. On compte dans leurs yallées douze
villages d'une population totale de 2 000 habitants. Ce pays
recueille un peu d'or au confluent du Ûialé-Kô et de la
Falémé.
3^ Le Petit Bélédougou est dans la partie rocheuse de la
ligne de partage des eaux, il ne comprend que deux gros
villages ayant en tout 1 200 habitants.
3® Le Badou n'a aussi que deux villages donnant une
population de i 400 habitants. Le chef-lieu est une place
forte.
4* Le Deutila n'a pu être visité complètement. Les ren-
seignements recueillis donnent une population totale de
5 000 habitants répartis dans. vingt villages.
IL La grande boucle de la Gambie enserre un pays fort
intéressant : le Niocolo. On y constate deux régions dis-
tinctes : les plateaux et la plaine ; d'où le haut Niocolo et
le bas Niocolo. Le premier est sur les contreforts des
monts de Tamgué qui viennent finir sur la plaine avec deux
ou trois cents mètres de relief seulement^ tandis que vers
leur origine ils atteignent jusqu'à huit cents mètres. Au
point de vue de la population il faut considérer trois groupes
différents :
1* Niocolo peuL — Les Peuls habitent une série de vil-
lages ouverts éparpillés sur les hauts plateaux. La race s'y
est cx>nservée avec une rare pureté ; les femmes y sont
d'une beauté remarquable. L'élève du bétail est considé-
rable; les chef? de case ayant cent bêtes à cornes n'y sont
pas rares. Cette population vit dans la paix et l'aisance,
préoccupée surtout d'avoir de bonnes cultures, et de suivre
fidèlement les pratiques de la religion musulmane. Nous
connaissons de cette contrée diX'^neuf villages donnant
ensemble 3 000 habitants.
2* Niocolo mandingue. — Les Mandingues sont au pied
des hauteurs et débordent un peu vers la plaine. Ce sont
498 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
les mêmes hommes que dans le Bambouek, défiants^ sau-
vages et sordides. Cependant» le contact des Peuls leur a
appris l'élève du bétail et ils ont d'assez beaux troupeaux.
Leurs villages sont, dit-on, au nombre de treize et con-
tiennent environ 4000 habitants.
3» Niocolo dioula. — Les villages de cette partie du Nio-
colo sont riverains de la Gambie ou situés sur les routes
des caravanes. Ils contiennent une population fort hétéro-
gène où domine l'élément soninké. Ces hommes sont des
marchands intelligents, des colporteurs audacieux, et vont
faire des échanges dans tout le Soudan occidental. Leurs
villages,où se tiennent des marchés à jours fixes,deviennent
le rendez-vous des populations environnantes. Kédougou,
le plus grand de ces marchés, fixe pour toute la région
les prix des divers produits qui, comme en tous pays,
subissent des fluctuations. La civilisation et le commerce
trouveront dans le Niocolo un champ tout préparé. On
compte six gros villages marchands ayant en tout 3,500 ha-
bitants.
IlL !<" Le Sangala s'étend entre la Gambie et la Fa-
lémé. C'est une ancienne province de l'empire du Diallon-
kadougou, empire qui couvrait autrefois tout le pays
entre la Gambie, le Bakhoy et le Tankisso. El Hadj Omar
ayant pris Tamba, la capitale de cet empire, parcourut
ensuite toutes les vallées, ne laissant derrière lui que des
cadavres et des ruines fumantes. Après son passage, les
provinces dévastées restèrent indépendantes. Le Sangala
est coupé en deux régions basses par la chadne de partage
des eaux de la Gambie et de la Falémé; les monts.de cette
chaîne atteignent 700 mètres de hauteur. Les montagnes
de ce pays sont plus boisées que dans le reste du Soudan ;
quant aux plaines, elles n'ont de remarquable que la pré-
sence de lianes-caoutchouc. Trois tribus mandingues peu-
plent ce territoire et constituent des groupes séparés, savoir :
Les Kamaras ont huit villages et 3 000 habitants ;
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 49U
Les Keitas ont cinq villages et 1 750 habitants;
Les Niacasso ont quatre villages et 1 000 habitants; soit
6 000 habitants environ pour le Sangala. Il serait désirable
que ce classement par tribus ou familles pût être fait par-
tout ; car alors on pourrait dresser la carte ethnographique
de ces contrées avec un peu de certitude. Jusqu'à ce jour
le désordre ethnographique nous paraît complet ; il est
impossible de nous reconnaître an milieu de cet éparpille-
ment des familles, et des mélanges infinis des diverses
races.
3^ Le Gounianta est situé au nord du précédent et relié
avec le Dentila. On le dit fort peu peuplé ; il ne contien-
drait que trois villages ayant en tout à peine 600 habitants.
S"" Le Gadaoudou est au sud du Sangala; c'est une
annexe du Labé et il relève par suite de la suzeraineté de
l'almamy du Foûta Djallon. Le pays est physiquement
semblable au Sangala dont il est le prolongement. La popu-
lation est surtout composée de Peuls; on y compte seule-
ment trois villages mandingues. M. Oberdorf n'ose se pro-
noncer sur le chiffre de la population que l'on dit assez
pressée. Il a recueilli les noms des deux chefs-lieux Niara
et Médina, plus ceux de onze villages. Ces renseignements
ne donneraient que 3,000 habitants.
IV. Entre la Falémé et le Bafing, le capitaine Oberdorf
nous fait connaître :
i"" Le Fontofa^ pays très montagneux, présentant un
réseau inextricable de chaînons, monts, massifs, etc., véri-
table chaos orographique; les altitudes ne dépassent pas
800 mètres. On trouve dans ce pays des ruisseaux s'écoulant
en cascades dans des vallées fort pittoresques. La population
est composée de Diallonkés, branche mandingue qui se dit
distincte des Malinkés. Il est certain que leur dialecte^ bien
que paraissant être la môme langue que la malinké, en
diffère par des mots nouveaux et des altérations de pro-
nonciation. Nos renseignements, fort incomplets, donnent
50(> NOTlClb QÉOGIUPHIQDE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
au PoDtofa dix villages avec 3 600 habitants. La popolatîoii
vil paisible» possède de beaux troupeaux et confectioiue
d'as»e2& remarquables travaux de vannerie.
3"" Le Koff fait suite au sud de Fontofa. C'est un terri-
loire dont l'orographie est tourmentée jusqu'aux abords
du Batlng où ce cours d'eau a ouvert une superbe vallée de
iO à 30 kilomètres de largeur, bien cultivée et couverte de
beaux pâturages et de troupeaux. L'allilude moyenne des
montagnes est de 600 mètres. L'hydrographie comprend
les sources de la Falémé, un grand nombre de ruisseaux et
deux grands affluents du Bafing : la Kioma et le Fari..La
population est composée de Peuls qui ont chassé les Dial-
lonkés restés en très petit nombre. Le Koy passe pour très
peuplé; nous ne connaissons que vingt~cinq villages don-
nant 12 000 habitants. Cette province appartient à l'al-
mamy de Timbo qui en nomme le chef; aussi ce dernier
n'a*t-il pas voulu signer notre traité sans consulter son
maître. Il ignorait sans doute que Talmamy était déjà
notre allié.
y. — Le Dinguiray est situé au sud et à l'est du précé-
dent. Il est compris entre le Bafing et le Tankisso^ se con-
tinue le long du Bafing et est séparé du Bouré par une
solitude étendue. Le terrain est couvert de montagnes
allant en s'élevant de plus en plus vers le sud-ouest. Entre
ces hauteurs circule la large et belle vallée du Bafing.
A part ce grand cours d'eau, le pays n'est arrcfsé que par
une multitude de ruisseaux peu importants. La population
est un mélange de Toucouleurs et Diallonkés; la fusion
entre les conquérants et les vaincus est telle que les
deux langues sont indifféremment parlées. Le Dinguiray a
été le berceau de la fortune d'Ël Hadj Omar; c'est de là
que le prophète s'élança à la conquête du Soudan occi-
dental. Son premier soin fut de détruire l'empire barbare
du Diallonka gouverné alors par le féroce Boukari. Ce der-
nier chef a laissé les plus odieux souvenirs : on dit qu'il
i
L
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 501
précipitait dans le Bafing, du haut du rocher de Gimatodi,
tous ses prisonniers de guerre. Sa famille même n'était
pas exempte de ses cruautés : douze de ses fils furent
châtrés par ses ordres; de même .il faisait enterrer vives,
parées de leurs plus riches bijoux, les plus belles de ses
filles. Ce monstre une fois pris (et mis à mort, El Hadj
Omar put atteindre le Bambouck et la vallée du Sénégal.
Le Dinguiray est aujourd'hui tenu par Aguibou, le plus
jeune des fils du conquérant. Ce souverain, après avoir été
un brillant guerrier adoré dé ses ftalibés, a reçu son
royaume, en vassalité, des mains de son frère Ahmadou,
roi de SégQu^ qui le tient éloigné par crainte de sa gênante
popularité. Aguibou est l'autocrate le plus aimé du Sou-
dan : fils du grand prophète noir, il est un chef religieux
respecté, sa bravoure en fait un chef d'armée incontesté,
et sa générosité et sa douceur sont citées par ses sujets diai-
lonkés et toucouleurs. Sous sa domination le pays est en
paix et prospère journellement. Le capitaine Oberdorf aété
frappé de sa distinction et de l'expression de franchise
répandue sur son visage : ce dernier caractère est très rare
chez les Toucouleurs. Il s'est montré d'une extrême afiabi-
lité avec notre ofQcier qu'il a fait soigner très attentivement
pendant une maladie grave. Aguibou a fait néanmoins quel-
ques difficultés pour signer un traité avec nous. Ses sujets
et lui-même ont des relations commerciales déjà anciennes
avec les Anglais de Sierra-Leone; des lettres communiquées
k nq^re envoyé ne laissent .aucun doute à cet égard. Il a
fallu de l'habileté à M. Oberdorf pour obtenir le traité qu'il
en a rapporté. Il est tout ^ fait désirable que la question
religieuse ne soulève pas de conflits entre le Dinguiray et
nous ; car, à notre avis, grâce au jeune roi, la civilisation
et le commerce trouveront vite accès dans ce pays.
Le royaume a deux capitales : Dinguiray et Tamba ; le
souverain va de l'une fi l'autre, c'est dans la dernière quç
la mission l'a rencontré. Dinguiray. dans la montagne serait
502 NOTICE GÉOGHAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
le chef-lieu de dix-huit villages^ et Tomba, dans la plaine,
compterait seize villages. Ces chiffres ne représentent pas la
totalité de ceux qui existent, personne n'a pu en faire la
nomenclature complète. En comptant 14300 habitants
pour les localités connues, on reste au-dessous de la réalité.
Dinguiray à lui seul a 2 000 habitants et Tamba plus d'un
millier. Cet État, un des plus prospères du Soudan, donne
en abondance les produits de ce pays ; les orangers y sont
fort beaux.
YI. Le territoire de Kolou^ au nord-est du Dinguiray,
est à cheval sur la route de Kita. Le pays est montagneux
sans présenter de hauts sommets. Des ruisseaux, rejoignant
leKouragué-Kô, affluent du Bafin g, arrosent de pittoresques
vallées. Les habitants sont des mandingues indépendants de
toute souveraineté ; ils rappellent absolument les gens de
Kita. On compte dans cet État seize villages avec une popu-
lation totale de 6700 habitants.
Nous ne dirons rien du Bama et du Gadougou parcourus
par le capitaine Oberdorf, mais connus déjà par des tra*
vaux antérieurs.
MISSION REICHEMBERG
M. le lieutenant Reichemberg de l'artillerie de marine, en
outre de ses excursions qui ont tant contribué à nous faire
connaître le Bambouck, a parcouru une région restée
ignorée jusqu'alors. Cette région est située entre le Bam-
bouck et les pays parcourus par M. Oberdorf. Elle comprend
quatre confédérations de Mandingues, de la branche malin-
kée. Ce sont :
VLe KonkadougoUy État assez important comptant plus
de 11000 habitants répartis dans trente-neuf villages. Il
existe peu d'unité politique dans cette confédération; presque
toutes les localités aspirent à Tautonomie. També est con-
sidéré comme la capitale. Les rapports faits à notre envoyé
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 503
semblentéiablir que le pays possède des gisements aurifères
d'une grande Taleur. C'est un fait à vérifier, car M. Reichem-
bourg a très rapidement traversé la contrée.
2« Le Baféy sur la rive gauche de la Falémé. La capitale
nominale éstKolia. Ce pays à cause de son extrême faiblesse
est en butte aux attaques de ses voisins plus forts. 11 conâ-
prend sept villages, la plupart dévastés; aussi n'a-l-il qu'un
millier d'habitants.
• 3** Le Solou est encastré entre le cours du Bafing et le
Koukadougou. Pays faible, vassal du Bambougou, possède
quatre petits villages et 300 habitants environ.
4» Le Bafing (rive gauche) déjà placé sous notre protec-
torat par le traité du capitaine Bonnier en 1882 : comprend
quinze villages de cultures extrêmement petits. La popula-
tion totale ne dépasse pas 1000 habitants. Ce pays récolte
relativement beaucoup de mil et en vend à ses voisins.
MISSION DU OUASSOULOU.
La mission du Ouassoulou avait pour objet principal la
revision du traité signé dans la campagne précédente entre
Samory, souverain de l'empire du Ouassoulou, et le capitaine
Tournier, délégué du lieutenant-colonel Frey. On se souvient
que ce traité avait été apporté à Paris par le prince Kara-
mako, fils du grand chef noir. La convention consentie à
cette époque ne donnait pas satisfaction à nos intérêts; il
était de la dernière nécessité pour la sécurité de notre fron-
tière de repousser Samory au delà du Niger et du Tankisso
et ce résultat n'était pas atteint par le traité en question. Le
capitaine Péroz fut chargé de reprendre les négociations.
On lui adjoignit M. Plat pour dresser la carte du pays, et le
docteur Fras fut plus particulièrement chargé des observa-
tions scientifiques.
LLa mission partit de Kayes le 5 décembre 1886, pré-
cédée par le prince Karamakoqui devait rejoindre son père
soc. DE GÉOGR. — 4* TRIMESTRE 1887. VIH. — 33
504 NOTICE 6É06RAPHIQDE SUR LE SOUDAN FRANÇàlS.
le plus tôt possible et lui faire part de l'accueil flatteur
qu'il avait reçu en France. On comptait beaucoup sur les
récits du jeune prince pour persuader à Samory qu'il n'au-
rait jamais raison d'une nation forte et civilisée comme la
nôtre, et que les intérêts de sa souveraineté lui dictaient
d'entrer complètement dans nos vues. L'avant-garde prin-
cière marcha lentement et nos envoyés ne purent fran*
chir le Niger à Danka qu'à la fin de janvier. Ils traversèrent
le Dioma et le Bâté et atteignirent Bissandougou, capitale
de l'almamy Samory.
ir. L'almamy malgré ses défiances avait envoyé le per-
sonnel de sa maison au-devant de la mission. Une foule
bariolée vêtue de ses plus beaux vêtements fit cortège à nos
officiers; on remarquait» dans ses rangs, trente-quatre jeunes
princes fils de Samory, vêtus dérobes de soie et montant de
très beaux chevaux. Le lendemain l'almamy reçut le capi-
taine Péroz et son personnel en audience solennelle, entouré
de ses frères, généraux et hauts dignitaires. Le chef noir
étala dans cette entrevue tout le faste de son étrange cour.
Les négociations furent longues et difficiles.. Nos officiers
eurent à lutter contre un souverain orgueilleux, intelligent,
retors, ne voulant rien céder de ses prétendues conquêtes
sur la rive gauche du Niger. Un instant il eat la velléité de
passer par-dessus les pouvoirs dn capitaine Péroz, l'autorité
du commandant supérieur du Soudan, et n'admettre de
relations directes qu'avec le chef de tous les Français que
son fils avait vu à Paris. Pour en finir, le lieutenant-colonel
Gallieni lui écrivit une lettre énergique, et Samory signa
enfin, le 23 avril 1887,1e traité qui place ses États sous notre
protectorat, et donne pour frontières, à nos possessions,
les cours du Tankisso et du Niger.
III. Pendant leur séjour à Bissandougoa, nos oificiers
étudièrent de leur mieux l'empire de notre nouvel allié.
Leur tâche était rendue difficile par le peu d'empressement
des indigènes à les renseigner. Us ont cependant rapporté
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SDR LE SOUI>AN FRANÇAIS. 505
des observations d'un grand intérêt et dont nous ne pouvons
donner qu'un rapide résumé.
L'empire actuel du Ouassoulou est fort étendu. II se
compose de cent soixante anciens petits États dont les plus
éloignés, formant la ceinture extérieure, sont :
l"" A Touest, le Timini, le Lokko, le Tamberka, le Talia,
le Tamiso, le Houbou, le Morébélédougou, le Baleya, le
Kolakouta, le Diouma et le Kéniëra.
2"* Au nord, le Manding, le Bana et le Banikô.
3" A Test, le Kabadogou, le Ouorodougou et le Kenli-
lédougou ;
4* Au sudj.Ie Bouley,. Je. Moursadougou et les fron-
tières de la R<§publique de Libéria (Voy. la carte de de Lan-
noy de Bissy).
Cet immense territoire ne suffit pas à l'ambitieux almamy
qui convoite tout le Soudan occidental. Cependant il lui
est difficile désormais de s'étendre. A Touest, il ne peut
songer à déposséder les Européens de la côte, ni l'almamy
de Timbo. Au nord-ouest, trois ans de sanglantes défaites
et le nouveau traité lui donnent pour barrières la fron-
tière française. Au. nord, il a. devant lui les talibés du roi
de Ségou, imposants- par leur nombre et leur bravoure.
A l'est, il est actuellenierit aux prises avec Tiéba, roi du
Kanadougouy et les. dernières, nouvelles sont loin d'être
favorables à Samory. Le sud est pour nous mystérieux, mais
la République de Libéria n'a sans doute rien à redouter de
son puissant voisin.
La surface de l'empire tout entier est d'environ 360 000 ki^-
lomètres carrés ; sa population totale est estimée par M. Péroz
à i 500000 habitants, soit 4 habitants 5 par kilomètre carré ;
ce chiffre fort vraisemblable constitue une population relative-
ment dense pour un pays africain* Dans le Soudan on ren-
contre il est vrai des centres très populeux, mais ils sont
toujours séparés par de grandes solitudes. Certaines régions,
comme la vallée du Milo suivie par la mission, sont très peu-
506 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
plées; en effet de Danka à Bissandougou nos officiers ont
traversé :
Habitants.
Tagui i 400
Kéaiéba-Kouta. • 550
Fari Kamaya 1 00
Dialiba ^ 100
Kouama 800
Sansando 2.000
Dialiba-Koro 300
KéDiéro 500
Dalaba 400
Sodé-Karia 600
Tacilman 400
Kafoulani 250
Soila 600
Bakouko-Kouta 150
Niafadié 700
Bangalan 450
Diaagana 600
Karfa-Mouraïa 700
Kankan 5.000
Dabadougou 200
OulouDdougou 400
Sirasédougou 450
Tlnté-Oulou 1 .200
Bamakou 100
Sana 600
Villages de culture 1.000
Bissandougou 3.000
Total 21.150
c'est-à-dire vingt-sept villages d'an total de 21 000 habi-
tants. Ces chiffres nous donnent, pour les 170 kilomètres
parcourus, une moyenne de un village tous les 6 kilomètres
et près de 130 habitants par kilomètre courant. Si le reste
dupaysétait à l'avenant la population serait énorme. Malheu-
reusement, il faut supposer de grands vides sur les flancs
de cette ligne. Il y a tout lieu de croire aussi que les abords
de la capitale du conquérant ont dû recevoir un fort con-
tingent de ses captifs de guerre et que par suite d'autres
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 507
contrées sont dépeuplées au profit de la vallée du Milo.
Quoi qu'il en soit, le Ouassoulou conserve parmi les indi-
gènes la réputation d'un pays où les villages sont très pres-
sés et le chiffre de M. Péroz, de 1 500000 habitants, doit
être près de la vérité. Trois villes méritent une mention spé-
ciale: Sansando^ capitale du Diouma, 2000 habitants, gros
village essentiellement agricole; Kankan, capitale du Bâté,
5000 habitants, le plus grand marché du Soudan, centre de
tout le mouvement commercial; Bissandougou, capitale
politique et militaire de l'empire, population très variable.
lY. Les peuples de cet immense empire sont générale-
ment de race mandingue. Les Peuls y ont des groupes
importants rarement conservés purs, le plus souvent ils
sont composés de leurs métis. Les Soninkés assez nombreux
sont établis dans les marchés et sur les routes parcourues
parles caravanes. La religion dominante, et la plus ancienne,
est le fétichisme ; mais l'islamisme y fait de grands progrès.
Samory entreprend volontiers ses guerres sous le prétexte
peu sincère de convertir les infidèles à la religion de Maho-
met; il a pris le titre pompeux et peu justifié d'almamy
Emir El Moumenin. Sa cour et ce qu'on appellerait ici c les
classes dirigeantes > deviennent de plus en plus musiiK
mânes. Le peuple des villages reculés garde ses sorciers et
reste attaché aux grossières pratiques du fétichii^me. D'ail-
leurs il faut reconnaître que l'islamisme suivi par les chefs,
et même par les marabouts, est fortement imprégné des
anciennes superstitions. Les ardents disciples de Maho-
met de l'Afrique orientale reconnaîtraient difficilement des
croyants dans les sauvages soudanais.
V. Les États de Samory couvrent toute la partie supé-
rieure du bassin du Niger, passent par-dessus les monts
Loma et viennent déborder dans les vallées des fleuves de
l'Atlantique. Au point de vue physique, ce vaste territoire
comprend donc trois régions : les montagnes, les plateaux
et les plaines. Du côté du Niger, le seul dont nous nous
508 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
occupions, le terrain affecte la forme générale d'an vaste
amphithéâtre concave, dont l'arête supérieure est constituée
par les monts Loma et du Fouta-Djallon, les gradins par les
plateaux qui vont en diminuant d'altitude, et le pied par les
faibles collines qui viennent se terminer h Bissandougou*
La plaine, qui suit, se prolonge vers le nord en ondulations
variables, jusqu'aux immenses surfaces herbeuses du
Macina. De loin en loin cependant quelque massif à falaises
verticales dresse ses assises de gré» à quelques centaines de
mètres au-dessus des villages et sert de citadelle naturelle
aux populations des environs traquées par les conquérants
noirs. Les deux premières régions, situées plus au sud, bien
arrosées par de nombreux ruisseaux et les grands affluents
du Niger, possèdent la belle et puissante végétation des
pays équatoriaux. Les plaines présentent, au contraire, une
grande analogie avec nos possessions sénégambiennes ; tou-
tefois la fertilité y est plus grande et les produits plus abon-
dants. C'est d'ailleurs une remarque à faire : plus on mar-
che vers le nord moins la terre est bonne; elle finit par
n'être plus que du sable dans le Sahara.
Pour l'hydrographie de ce pays encore si obscur, nous
renvoyons à la carte qui donne, par renseignements, les
principaux cours d'eau. L'empire du Ouassoulou est presque
entièrement à reconnaître et laisse un vaste champ à l'acti-
vité de nos explorateurs.
VL Dans un pays où les peuples semblent aimer la vie
par petits groupes, où les confédérations même restreintes
sont difficiles à se former, où l'isolement semble l'idéal po-
litique, on se demande comment un empire comme celui de
Samory a pu naître, il est donc intéressant de donner les
quelques indications historiques, péniblement recueillies par
M. Péroz dans un pays où les générations se succèdent, sans
laisser derrière elles autre chose que des récits qui ne tardent
pas à s'altérer.
Avant 4840, le Niger supérieur ne comprenait que des
9 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 509
Etats épars sans cohésion; leOuassoulou seul était une assez
grande confédération. Vers cette époque, un jeune marabout
né à Kankan, Ville musulmane, vint changer la face des
choses ; il se nommait Hahmadou. Ayant quitté son pays
pour rejoindre Bl Hadj[ Omar^ il était devenu un de ses plus
remarquables disciples, puisTavait quitté pour songera sa
fortune personnelle. Bon chef de guerre, marabout instruit,
il ne tarda pas, par ses prédications enflammées, à entraîner
ses compatriotes à la guerre sainte. Il conquit ie Ouassoulou
et tous les petits Etats environnants, mais son armée vint
se briser contre les forces d'un roi bambara nommé Diéri.
Ce dernier le battit et alla jusqu'à assiéger Kankan; mais,
heureusement pour Mahmadou, Diéri fut tué dans un assaut
et ses soldats se dispersèrent. Mahmadou assagi par ses
revers régna ensuite paisiblement pendant dix ans, se bor-
nant à répandre l'islamisme parmi ses sujets. Il fut ainsi le
premier souverain important du Haut-Niger.
A sa mort, ses fils ne surent pas maintenir l'unité de
l'empire. Battus par le Ouassoulou soulevé, ils virentsueces-
sivement les anciennes provinces en faire autant et leur
échapper. Pendant ces guerres, un disciple de Mahmadou,
le marabout Sori Ibrahima, s'était taillé une principauté au
détriment des fils de son maître; il possédait le Konia, le
Gankonma, le Toronkoto et le Kabadougou. C'était le seul
chef un peu puissant. Il avait été aidé dans ses conquêtes
par un jeune guerrier doué de facultés exceptionnelles : rare
intelligence, bravoure brillante, sens réel du commande-
ment, esprit d*intrigue, rien ne manquait au jeune Samory.
Sori Ibrahima admirait ses qualités et voulait se rattacher
pour toujours, mais l'ambitieux chef de troupes avait com-
pris que dans le désordre général de la succession du grand
Mahmadou, il pouvait se créer une belle situation person^
nelle. Il n'avait pour contrarier ses projets que l'obscurité
de sa naissance. A vrai dire c'était là un obstacle important.
Dans les sociétés civilisées, la naissance est la première des
510 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
conditions pour prélendre à la souveraineté; il en est de
même dans cette société sauvage où uahomme de race, cou-
vert de loques sordides, énumère la liste de ses aïeux avec
autant de fierlé que pourrait le faire un fiourbon. Or, Sa-
mory était fils d'un pauvre dioula de Sanankoro et il appar-
tenait à Sori Ibrahima qui l'avait accepté comme rançon de
sa mère, faite captive dans une expédition du marabout.
Deveuu un guerrier renommé, adoré des sofas auxquels il
distribuait généreusement tout le butin, l'almamy actuel
résolut d'utiliser sa réputation naissante. Il quitta son maître
et alla offrir ses services àBitiké, roi du Torou,qui3'empressa
de les accepter. Ce dernier chef n'eut pas à se réjouir de
son acquisition : l'intrigant Samory l'annihila complète-
ment, le fit enfermer, et lui ravit le pouvoir à l'aide des
guerriers qui le voulaient pour seul chef. En possession
d'une armée, il commença aussitôt ses conquêtes : le Kona-
dougou fut pris et le roi tué ; le Konia se donna volontaire-
ment au vainqueur. Dès lors, sa troupe grossit par la déser-
tion des meilleurs sofas des rois ses voisins; il entreprit avec
elle le siège de Sanankoro, sa ville natale ; à la suite d'assauts
brillants la forteresse se rendit à discrétion. Ce coup d'éclat
accompli, il marcha sur le Ouassoulou où ses agents avaient
déjà ourdi des intrigues; cet important royaume se soumit
sans coup férir.. Enfin une alliance qu'il contracta avec les
Mambi du Manding fit de lui le chef le plus redoutable du
Haut-Niger.
Pendant ce temps, les pâles successeurs du grand Mahma-
dou de Kankan voyaient leur capitale isolée et ruinée. Le
Sankaran, la dernière province éloignée restée fidèle s'étant
soulevée à son tour, le roi Modi réunit une dernière armée
qui, après quelques succès, fut bloquée par les insurgés dans
la forteresse de Bagué qu'elle avait conquise. Cette armée
détruite, c'était l'écroulement définitif des restes de l'em-
pire de Kankan. Modi, désespéré, fit appel aux forces de
Samory en lui envoyant les dernières ressources de son
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 511
trésor. Ce dernier accepta, et prévoyant Tavenir, passa avec
Modi un- traité par lequel lés deux chefs s'engageaient à se
prêter un mutuel appui jusqu'à la réalisation de leurs pro-
jets. Pour Modi, ces projets consistaient à ouvrir les routes
commerciales, sources de la richesse de Kankan. Quant à
Samory il négligea de faire connaître les siens.
Les deux alliés débloquèrent l'armée assiégée dans Bagué
et de conserve s'emparèrent du Diouma et du Baté-Makana.
Au partage, Samory garda le Diouma et exigea la moitié de
la population du Baté-Makana, dont il fit des captifs pour
servir à Tachât de chevaux. Son timide allié s*inclina.
Pendant la durée de cette expédition, Sori Ibrahima, Fan-
cien maître de Samory, profitant de l'absence de son ex-fa-
vori, prit les armes dans le but de lui ravir le Konia et de
lui couper la retraite; Le jeune conquérant demanda à son
allié Modi de l'aider dans cette nouvelle guerre; mais le roi
de Kankan refusa, disant que sa foi religieuse lui interdisait
de combattre un saint marabout comme Sori Ibrahima. Sa-
mory se tut, et dans une vigoureuse campagne battit com-
plètement le marabout qui fut fait prisonnier et vit mettre
à mort ses deux fils; lui-même succomba plus tard dans les
douleurs de la captivité. Ces événements poussèrent à
l'extrême la puissance et le prestige militaire de Samory;
c'est alors que se retournant vers Kankan, il exigea du roi
qu'il vint à Bissandougou lui demander pardon et se pro-
clamer son vassal pour avoir violé leur traité d'alliance en lui
refusant des contingents contre Sori Ibrahima. Modi et ses
guerriers indignés d'un tel outrage, refusèrent. Samory
satisfait de ce refus, entra aussitôt en campagne et investit
Kankan. Après un siège de dix mois, la pauvre cité se rendit
à discrétion. L'empire du Ouassoulou était fait et l'héroïque
aventurier en devenait le souverain incontesté.
On sait le reste : l'audacieux parvenu prit le titre d'al-
mamy Emir ElMoumenin, organisa ses États, confia des ar-
mées à ses fk*ères, à ses meilleurs lieutenants, et continua
512 NOTICE GSOGRAPHIQDE SUR LB SOUIMJf rRANÇAIS.
au loin la conquête. Son ambition insatiable yint se briser
contre les armes françaises sur les rives du Niger : à Bam-
makô contre le colonel Borgnis Desbordes, dans le Manding
contre le commandant Combes et le lieutenant* colonel Frey.
C'étaient là ses premières défaites et on comprend que son
indomptable orgueil ait souffert en signant le traité où pour
]a première fois il subissait les lois du vainqueur. A l'heure
actuelle^ son étoile semble pâlir et le roi Tiéba du Ganadou-
gou lutte avantageusement contre ses forces réunies. Sa pro-
digieuse et rapide fortune est menacéede subir le même sort
que celle du grand Mahmadon de Kankan. Peut-être verrons-^
nous un nouvel écroulement de l'empire du Ouassoulou.
VU. En résumé, la mission du capitaine Péroz a com-
plété, vers le sud, la mission du capitaine Oberdorf, en don*
nant pour frontière à nos possessions du Soudan les cours
du Niger et du Tankisso, et en prolongeant notre protectorat
jusque sur les conâns de la république de Libéria. Notre
jeune colonie est désormais de ce côté à Tabri de toute com-
pétition rivale. Au point de vue géographique, M. le sous-
lieutenant Plat a levé une partie de notre nouvelle frontière,
la vallée du Milo jusqu'à Bissandoogou et, au retour, le
Bouré et la vallée du Bafing supérieur. Le capitaine Péroz,
de son côté, a étendu ses investigations sur tout l'empire
du Ouassoulou et a dressé de la partie centrale par rensei-
gnements une intéressante carte qui est jointe au présent
travail. Enfin pour ajouter à ces précieux résultats, M. le
docteur Pras a fait des observations météorologiques, étudié
la flore et la faune de ces contrées, et rapporté d'utiles col-
lections qui sont actuellement à l'exposition permanente
des colonies.
HISSION LIOTARD
t
Pendantla même campagne, M. Liotard, aide-pharmacien
de la marine, a parcouru les régions du Gangaran, du Ga-
NOTICE GÉOGRAPUIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 513
dougou, du Manding et du Bouré dans un but plus particu-
lièrement scientifique. Il n'a pas dressé la carte de son
voyage, mais ses travaux ont une réelle valeur géologique
et botanique.
Au point de vue géologique, il conclut que, d'une façon
générale, le Soudan français repose sur des roches primi-
tives et de transition séparées souvent par des éruptions et
des laves ferrugineuses. Lesalluvions quaternaireset récentes
ont, dit-il, peu d'épaisseur •*- cette affirmation n'eût pas été
faite si M. Liotard ayait visité certaines vallées où on a
constaté de grandes épaisseurs alluvionnaires. — La végé^
tation, reprend M. liotard, est tardive et ne présente pas
les spécimens équatoriaux. Les grès sont très répandus.
Ils sont le plus souvent de formation détritique et quelque^
fois riches en fer.
Le sous-sol est presque exclusivement composé de schistes
cristallins disposés en. couches horizontales, verticales ou
obliques. Les soulèvements des couches verticales donnent
naissance à des monts en forme de table à flancs verticaux
et dénudés. Les schistes cristallins sont ardoisés sur certains
points et très durs dans d'autres. Les micaschistes de Kita
sont durs, compactes et ont l'apparence de granit.
Les roches éruptives se montrent sur les assises de grès
et de schiste. Les roches ferrugineuses sont partout; les
quartz dans le Bambouck et le Bouré. Les coulées de lave
se composent d'oxyde de fer empâ.té dans une. gangue sili-
ceuse. La richesse en fer est variable, mais M. Liotard es-
time que l'exploitation par les indigènes, toute imparfaite
qu'elle est, est la seule à continuer en la perfectionnant.
Les Européens n'y trouveraient pas une rémunération suffi-
sante pour couvrir les frais d'installation d'un outillage
compliqué. Le quartz se présente en mamelons isolés, ou en
collines souvent parallèles.
Les gisements aurifères du Bouré ont été l'objet d'études
sommaires : l'or qui semble provenir des quartz se trouve
514 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANQAIS.
en paillettes très fines dans les intervalles des cristallisations
de quartz, en cassant des blocs de cette roche on en trouve
d'adhérentes à leurs parois intérieures. L'or existe dans
toute l'étendue du Bouré.
Nous ajouterons qu'il en est de même dans le Bambouck
occidental, dans le Konkadougou et le Ouassoulou. Dans le
Bouré, il est en petits grains très fins et à l'état pulvérulent.
Il est mélangé à des alluvions composées de sables micacés
et comprenant des fragments de quartz et d'oxyde de fer;
le tout repose sur du talc imperméable. Les indigènes, dans
leur exploitation, creusent des puits et retirent les roches et
sables aurifères; ils font un triage des roches, et par trois
lavages successifs des terres, obtiennent l'isolement du pré-
cieux métal. Ils font des pertes en mettant de côté, dans le
triage, des blocs de quartz qui doivent contenir certaine-
ment de l'or; en second lieu les lavages, malgré une cer-
taine dextérité des ouvriers, sont encore imparfaits. Néan-
moins les gens du Bouré, d'après M. Liotard, retirent de
0^, 50 à 2 grammes d'or par 10 kilogrammes de terre tra-
vaillée. Une analyse qu'il a faite à Didi, dans les plus
mauvaises conditions possibles, à l'aide des faibles ressources
d'un laboratoire improvisé, a donné pour un kilogramme
de terre 0»% 08 d'or métallique.
Au point de vue botanique, notre envoyé a étudié quelques
plantes industrielles, notamment les lianes-caoutchouc, à
gutta-percha, et le karité. 11 en a trouvé des spécimens très
variés mais peu abondants, sauf vers le sud. A ce point de
vue, il est regrettable que M. Liotard n'ait pu visiter les
hautes vallées de laFalémé et du Bafing où les mêmes plantes
sont en plus grande quantité. Nous ne pouvons nous étendre
sur ses découvertes sans nous entraîner dans de longs détails.
A sa rentrée en France, M. Liotard ne manquera pas de
faire une communication spéciale sur ces questions qui in-
téressent vivement le commerce et l'industrie.
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 515
MISSION DE l'est
Le lieutenant-colonel Gallieni, tout en portant son activité
vers le sud, ne négligeait rien pour s'assurer de bonnes po-
sitions vers l'intérieur, au delà des extrêmes limites de notre
territoire. Dans le but d'éclairer notre marche avant, il com-
posa une mission paciGque avec le docteur Tautain, com-
mandant supérieur de Bammako pour chef, et le lieutenant
Quiquandon. Nos envoyés devaient visiter le nord du grand
Bélédougou et la rive gauche du Niger aussi loin que le
temps et les événements le leur permettraient.
Cette mission, rentrée récemment à Bammako, n'a pas
encore fait parvenir tous ses travaux. On sait qu'elle a visité
Mourdia, Goumba, Ségala, Sokolo, et qu'elle est rentrée à
notre poste du Niger par Nyamina. Ses premiers renseigne-
ments détruisent certaines allégations du docteur Lenz,
notamment sur Goumba qui ne serait qu'un village de
1500 à 2000 habitants au lieu de la grande ville signalée
par le voyageur autrichien. Le sol de ces contrées en allant
vers le nord-est est de moins en moins fertile; à Goumba on
entre dans les sables. L'eau fait défaut pendant toute la
saison torride; en avant de Sokolo les puits dépassent
50 mètres de profondeur et l'eau en est saumâtre au point
d'enflammer les gencives et les lèvres des buveurs. Nos
voyageurs ont rencontré des lits de rivières entièrement
desséchés; pendant les pluies le courant de ces cours d'eau
se perd dans les sables. Les Maures nomades tiennent la
plaine jusqu'à Tinàbouctou. En un mot ces parages sont la
fin de la Nigritie; le Sahara commence. Le pays a une
parfaite analogie avec le sud algérien.
Les résultats de cette mission, en dehors du compte
rendu du docteur Tautain et de la carte du lieutenant
Quiquandon, sont des traités passés avec les différentes
peuplades noires et les Maures jusqu'au delà de Sokolo. La
516 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
carie sera remise à la Société de géographie dès qu'elle
sera dressée.
De ce côté aussi, notre colonie du Soudan français s'est
couverte par des alliances et notre influence s'étend jus-
qu'à plusieurs centaines de kilomètres vers le nord-est sar
la route de Timbouctom
MISSION DU NIGER
Une des premières conditions pour assurer notre marche
vers le Soudan central est de connaître la seule voie d'accès
qui semble praticable, c'est-à-dire le cours du Niger. Dans
ce but le lieutenant-colonel Gallieni a fait remettre à flot la
petite canonnière le Niger et en a confié le commande-
ment à M« Caron, lieutenant de vaisseau. Ce vigoureux
officier qui a déjà fait ses preuves, s'est promis d'atteindre
Kabara, le port de Timbouctou» et d'en revenir avec des
renseignements définitifs sur le degré de navigabilité du
grand fleuve. M. Lefort, de l'infanterie de marine, lui a été
adjoint pour les levés topographiques, et le docteur
Jouenne, de la marine, s'occupera des observations scienti-
fiques.
Le Niger remorquant un chaland a quitté son mouil-
lage de Manambougou vers la fin de juin. Nous avons
appris que la mission avait dépassé Sansandig sans rencon-
trer d^obstacles sérieux* Depuis cette époque, aucune
nouvelle n'est parvenue en France.
La sécurité de la marche de nos envoyés a été assurée
par tous les moyens en notre pouvoir : Abd-el-Kader, venu
& Paris il y a quelques années comme ambassadeur de
Timbouctou, a été chargé de suivre la voie de terre, et
d'engager les populations à faire bon accueil à la mission
en lui fournissant le bois et les vivres nécessaires. Deux frères
du roi Ahmadou, échappés de Ségou, envoyés chezTidiani,
roi de Hacina, devront le prier de fournir de bons pilotes à
irOnCfi GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 517
la canonnière. Enfln les chefs de Timbonctou ont été
informés par lettre de l'arrivée de nos voyageurs, et, pour
dissiper tout équivoque, du but de leur mission.
Nous avons la ferme espérance que M. Garon réussira
dans son audacieux voyage, et déchirera enfin le voile qui
nous cache le cours centrai du Niger*.
RÉSUMÉ GÉNÉRAL
En lisant la présente notice la carte en main, il est aisé de
se rendre compte de Timportance de nos dernières acquisi-
tions dans le Soudan, et de Tavenir réservé à la colonie du
Sénégal. Pour obtenir les résultats que nous allons indi-
quer il suffit que les pouvoirs publics de la métropole
consentent à continuer d'une façon mesurée et méthodique
l'œuvre commencée il y a cinq ans et poursuivie pendant la
dernière campagne avec un réel succès.
Nous avons vu que la longue et étroite ligne des postes
français établie entre Bakel et Bammako s'était élargie vers
le sud, au point de placer sous notre domination tous les terri-
toires entre le Nieri-K6, la Gambie supérieure, les monts de
Tamgué, le Tankisso et le Niger. Que faut-il faire pour
rendre ces acquisitions définitives et durables? A notre
avis, il suffirait de construire un poste à Sîguîri, au confluent
du Tankisso et du Niger. Toutes nos récentes conquêtes
seraient ainsi englobées dans une série d^établissements
militaires et commerciaux qui les mettraient à Pabri de
toute tentative armée de la part des grands chefs noirs qui
pourraient en convoiter la souveraineté. Une bonne orga-
nisation administrative, la création de voies de communi-
cation plus praticables en assureraient la sécurité et la
prospérité intérieures. Voilà pour le présent.
1. Oa Yient d'apprendre rarrivée de la canonnièrd le Ifiger. EUe a
atteint le but de st misùen*
518 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
Quant à ravenir, il est tout indiqué par le^s positions que
la France a su acquérir. En effet, le Fouta-Djallon qui
sépare Siguiri du poste de Benty en Mcllacorée, au sud de
nos provinces sénégambiennes, est lié à nous par divers
traités, notamment par celui que le docteur Bayol a signé
au nom du gouvernement français. Or, le Fouta-Djallon
deviendra, si on le veut, territoire français. De Siguiri on
pourra se porter à Timbo et y établir avec le consentement
de l'almamy un poste semblable à ceux de Kitaet Bammakô.
De Timbo, il sera possible de donner la main à notre
établissement de Benly, sur la côte atlantique. L'accomplis-
sement de ce programme ne présente aucune difficulté
insurmontable; il suffira défaire appel au dévouement de
nos officiers et de nos administrateurs qui, jusqu'à ce jour,
n'a pas fait défaut.
La France entrera alors en possession du vaste triangle
géographique qui a ses sommets à Saint-Louis, Bammakô
et Benty. Les limites de notre influence ne s'arrêteront pas
là; les derniers traités entourent le triangle d'un cordon
d'États indigènes ayant accepté notre protectorat : le roi
Ahmadou nous donne l'influence dans le Nioro et le Ségou;
les Bambaras du grand Bélédougou nous l'ont accordée
depuis longtemps; Sokolo, Ségala ont été acquis par le
docteur Tau tain ; enfin le souverain du Ouassoulou, Samory,
a accepté cette année les mêmes conditions. Ces résultats
ne sont-ils pas encourageants et de nature à faire tomber
les critiques souvent passionnées qui entravent l'œuvre com-
mencée ?
Mais, objectera-t-on, que contient le grand triangle
géographique dont la propriété peut être exclusivement
française? Il est impossible de répondre actuellement
chiffres en main. Le pays n'est pas entièrement connu, les
populations n'ont pas été recensées, les routes ne sont pas
déterminées, les produits sont loin d'être évalués. Mais
peut-on admettre qu'un territoire dont le transit commerr
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 519
cial, même à ses débuts, a donné naissance à des maisons
aussi importantes que celles que Ton pourrait citer à
Marseille et à Bordeaux, qui a fait vivre ou enrichi tant
d'autres petits négociants, soit un pays où il n'y a rien? La
question conamerciale n'est pas, comme on dit, de notre
compétence, mais nous croyons à la possibilité d'échanges
avantageux pour notre commerce.
On a avancé sans preuves que ces vastes contrées étaient
désertes. Ici, nous répéterons ce que nous avons dit dans le
corps de cette notice : Oui, il y a dans lé Soudan des
solitudes étendues, mais il y existe aussi de fortes agglo-
mérations de peuples. Le capitaine Péroz évalue à 4 habi-
tants par kilomètre carré la population de l'empire de
Samory ; le Hâut*Sénégal n'en a que 2, 5, mais nous savons
que c'est là un pays montagneux dévasté par les guerres
religieuses; dans le Ségou, il faut compter 15 habitants;
le capitaine Oberdorf en a constaté entre 6 et 8 dans les
haut^ vallées; enfin les rivières de l'Atlantique et du
Fouta-Djallon sont d'après les voyageurs remplies de beaux
villages;
Nous pouvons déduire de ces faits positifs une moyenne
générale de 5 habitants par kilomètre carré, qui ne dépas-
sera pas la réalité. La surface habitée du triangle géogra-
phique dont nous parlerons étant environ 358500 kilo-
mètres carrés, nous obtiendrons comme population probable
1850 000 habitants.
Voilà le chiffre minimum des indigènes de ce grand ter-
ritoire dont la France possède les extrémités et dont elle
peut prendre possession, à Texceplion des quelques en-
claves laissées aux autres nations européennes, à la suite de
la conférence de Berlin. Quant aux peuples que les traités
placent sOus son influence, ils dépassent 2000000 d'indi-
vidus. , . .
Nous n'insisterons pas autrement sur le côté pratique de
cette œuvre, mais nous ferons ressortir, dans une autre
sue. DE ftÉOGR. -*- i* TRIMESTRE 1887. Vm. — 34
520 NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS.
ordre d'idées, que, parmi les nations qui ont pris pied
dans TAfrique du nord, la France a conservé jusqu'ici une
situation privilégiée. Sa civilisation a pénétré dans le Sou-
dan sans provoquer d'inutiles massacres, elle lutte avanta-
geusement contre la barbarie et l'esclavage par raction lente
et progressive de ses principes.
Dans les guerres que Tignorance et l'aveuglement des
souverains noirs nous ont forcés de soutenir, nous n'enre-
gistrons que des succès suivis d'une pacification sans repré-
sailles sanglantes.
D'autres nations moins heureuses ont dû reculer ou
venger des revers. L'Angleterre a eu Kartoum, l'Italie a Mas-
souah, noms lugubres qui sonnent à nos oreilles comme le
glas de la civilisation dans le Soudan oriental. La France,
elle, a toujours avancé vis-à-vis les mômes adversaires, ses
armes n'ont subi aucune humiliation, et si son trésor a été
éprouvé, elle possède en compensation un domaine colonial
élendu, créant de vastes débouchés que le commerce et l'in-
dustrie de notre pays ne manqueront pas de faire fructifier.
On ne saurait dire sans injustice que l'œuvre du Soudan
occidental est inutile.
NOTE ADDITIONNELLE
PAR L. SEVIN-DESPLACES
A la suite de sa campagne sur le haut Sénégal en 1886-
1887, le lieutenant-colonel Galliéni avait fait, sous la direc-
tion du commandant Yallière, une Carte du Soudan fran^
çai$ à 1/750 000% établie d'après les travaux antérieurs et les
levés de MM. les officiers Oberdorf, Martin, Péroz, Quiquan-
don, Reichemberg, Le Vaillant, Lefort et Plat. Cette carte,
exécutée par M. Plat, était de trop grande dimension pour
prendre place au Bulletin. C'en est une réduction ii
NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LE SOUDAN FRANÇAIS. 521
1/1250000* qui accompagne le présent numéro. La réduc-
tion a été établie avec grand soin et de manière a repro-
duire tout ce que renferme de plus essentiel la carte origi-
nale.
DEUXIÈME CAMPAGNE SGCËNTIfIQUE
DE (( Ij^HIIiONDBIjIjB t>
DANS l'atlantique NORD
PAR
m. A. le prinee bérédlliiire ALBERT d« MOIVACO ^
L'an dernier j'ai fail connaître à la Société de Géographie
le bul et les premiers résuUats d^une campagne que j'avais
poursuivie en 1885, sur ma gog'ette VEirondellSj avec le
concours de M. le professeur Poucbet.
Il s'dgissait d'établir par dos expériences de flottage
scientifiquement conduites, les rapports des grands cou-
rants superficiels de l'Atlantique nord avec la côte de
France et plus généralement, de vérifier à quelle impulsion
obéit la nappe de surface au-delà du 40 degré de longitude
ouest.
On fit encore de la zoologie, en recueillant sur toute la
longueur des 3800 milles parcourus, de nombreux échan-
tillons ae faune pélagique.
Mais ce premier essai de flottage n'était pas suffisant, et
j'ai continué en 1886, au cours d'une seconde campagne,
les recherches commencées.
Ce sont les résultats de ces derniers travaux que je viens
faire connaître à la Société ; j'y joindrai les résultats connus
de la première campHgne.
En 1885, nous avions placé dans le nord ouest des Açores
cent soixante-neuf flotteurs en bois, en métal et en verre,
1. Communication adressée à la Société dans sa séance du 6 mai 1887.
— Voir la carie jointo à ce numéro.
CAMPAGNE SCIENTIFIQUE DE « l'HIRONDELLE » 531
contenant chacun un bulletin renfermé Iui*mème dans un
tube de verre sourie à la lampe. Ce bulletin portait une invi-
tation reproduite en dix langues, à toute personne qui trou-
. verait ce papiers de le faire parvenir aux autorités de son pays.
Le matériel employé la deuxième fois se compose de
cinq cent dix. bouteilles ordinaires, munies d'un bulletin
presque semblable au précédent.
L'Birondelh a commencé le lancement de ces flotteurs,
par.20 de lougitude ouest et à la latitude du cap Finisterre
en Galice, pour finir au 50* degré de latitude nord, après
avoir longé le méridien susdit. L'exécution de ce travail a
. demandé six jours et demi : du 29 août au 5 septembre.
Les flotteurs numérotés de 209 à 719, ont été immergés
par séries de quarante, à la distance d'un demi mille les
uns des autres; les séries étant séparées par 20 milles.
Voici les résultats connus à l'heure présente, pour ces
deux expériences. Les cent soixante-neuf flotteurs de 1885
ont d'abord gagné l'archipel des Açores, oti onze d'entre
eux se sont arrêtés, fournissant les moyennes suivantes :
Direction. eqtre le S. 30* E. et
le S. i9« E.
Durée da flottage 118 jours.
Distance parcourue 379 milles.
Vitesse ; :. .. 3,83 (en ^heures).
Trois autres, qui ont paru à Madère, dans le sud du Por-
tugal et aux Canaries, ipontrent des moyennes différentes.
Direction. entre le S. 40^ E. et
le S. 760 E.
Durée du flottage > 403 jours.
Distance parcourue 1087 milles.
Vitesse. 2,70 (en %i heures).
Sur les cinq cent dix flotteurs de 1886, trente-six me
sont revenus après avoir suivi des directions apparentes
presque toutes voisines du sud 80*^ est.
532 CAMPAGNE SCIENTIFIQUE DE € L'HIRONDELLE 3»
Neuf appartenant à la moitié inférieure de la rangée sont
venus dans le nord*ouest de TËspagne et l'ouest du Por-
tugal, avec une vitesse de 5,5 (en vingt-quatre heures) sui-
vant la moyenne que donnent les sept premiers recueillis.
Vingt*cinq appartenant aux régions centrale et supérieure
se sont répandus dans le golfe de Gascogne. Parmi ceux-ci,
les cinq premiers arrivés (du 10 au 14 décembre 1886), et
qui étaient partis le même jour (30 août), accusent tous la
même vitesse de 6,43, à quelques dixièmes près. Neuf
autres relevés entre le 29 décembre et le 9 janvier, accusent
une vitesse de 5,32, sans doute parce qu'ils n'ont été vus
sur les plages que longtemps après leur arrivée. Enfin,
six flotteurs trouvés du 12 au 20 janvier, sont exclus des
moyennes comme ayant subi à l'excès les influences irré-
gulières de courants littoraux avant d'être ramassés.
Parmi les vingt-cinq flotteurs du golfe de Gascogne, je
fais une place spéciale à cinq d'entre eux. qui sont allés sur
la côte nord de l'Espagne, ou qui ont été relevés en mer,
les uns après une durée moyenne de flottage, les autres
après avoir manifestement erré.
Quant au sommet de la rangée des flotteurs, il a envoyé
trois de ceux-ci dans la Manche. Ce petit nombre ne permet
pas d'établir une bonne moyenne pour leur vitesse qui est
très irrégulière; 3,11 ; 4,59; 5,86;. Gela tient sans doute à
l'action forte et variable de la marée dans cette région.
Mais les trois faisceaux que trace la course des flotteurs de
1886, ne sont nettement tranchés que dans leur partie cen-
trale, les bords se pénètrent mutuellement.
Il s'est produit dans le fond du golfe de Gascogne une
accumulation et un mélange de flotteurs partis de la région
moyenne, mais avec une tendance générale ^ers le sud.
L'ensemble de ces deux expériences fait voir que la nappe
d'eau comprise entre le 35* degré de longitude ouest au
moins et les côtes d'Europe, et depuis le 50^ degré de
latitude nord au moins, jusqu'aux Canaries, se dirige vers
DANS l'atlantique NORD. . 533
Test et vers le sud en faisant avec la ligne est et ouest un
angle d'autant plus fermé que cette nappe se rapproche da-
vantage des côtes d^Europe.
Nons devrons affecter ces résultats de plusieurs correc-
tions. La première sera fournie par une recherche suffisante
des vents qui ont plus spécialement régné sur le passage
des flotteurs. L'obligeance de M. Mascart, directeur du Bu-
reau central météorologique, et de M. Pereire, président de
la Compagnie transatlantique, nous a fourni tous les maté-
riaux nécessaires pour ce travail compliqué.
Une autre correction nécessaire résulte de la comparai-
son des vitesses accusées par les différents genres de flot-
teurs employés dans nos expériences. Il semble, en effet,
que les bouteilles, flotteurs légers, cheminent avec plus de
vitesse que les sphères métalliques et les barils. Les bou-
teilles de la première expérience, recueillies aux Açores ont
indiqué une vitesse supérieure de 4"*"",3 (en vingt-quatre
heures) à la vitesse des autres objets. Les bouteilles de
1886 confirment cette remarque.
Le fait peut s'expliquer de la manière suivante : un objet
léger, tel qu'une bouteille, profite pour avancer de l'impul-
sion que lui donne chaque ride de la surface, chaque petite
lame. Un objet pesant et dense, tel que nos sphères mé-
talliques ou nos barils lestés, plonge quelque peu chaque
fois qu'il retombe dans le creux des lames, et, durant cette
disparition, la volute de la lame suivante n'agit pas sur
lui.
Il faudra donc poursuivre les essais comparatifs qui mo«
difieront encore un peu les résultats exposés plus haut.
Deux incidents qui viennent de se joindre à ces expé-
riences leur donnent un intérêt inattendu.
Le Gouvernement espagnol m'a envoyé une petite note
contenue dans une bouteille recueillie le 3 août 1886, au
fond du golfe de Gascogne, près du cap Machicbaco. Ce do-
cument portait l'indication suivante :
[)34 CAMPAGNE SCIEKTIFIQUE DE C l'hIRONDELLB >
Ship Sierra Blanca
Dec. 9 1883
Lat. 28»i7' N.
Long. 2IM(/ 0.
Sound East
H. DE Gruchy. Masler.
11 s'agit, comme on le voit, d'nne expérience improvisée
par un marin qui n'y mettait sans doute pas une intention
bien nette.
Yoici néanmains ce que le flotteur en question dé-
montre.
Immergé dans le voisinage des Canaries, où le flotteur
n" 3 lancé par YHirondelle au nord des Açores, est venu
aboutir, il prend la continuation de nos expériences et par-
court l'itinéraire suivant :
Porté dans le sud et le sud-ouest par la prolongation du
courant qui avait entratné jusque-là le flotteur n® 3, et par
l'action des vents alizés, il tombe dans la prolongation du
courant équatorial qui enveloppe les Antilles et mène au
((GulfStream ».
Ainsi parvenu aux courants que VHirondelle observe de-
puis deux ans, il vient sans doute rejoindre les flotteurs de
notre dernière expérience et faire route avec ceux qui ont
échoué dans le fond du golfe de Gascogne.
Le flotteur anglais a employé deux ans sept mois et
trois jours pour faire ce voyage. J'ai mené une petite en-
quête sur la légitimité du fait, et^ tous renseignements pris,
il se trouva qu'efl'ectivement la Sierra Blanca passait à la
date indiquée tout près des Canaries.
D'autre part le gouvernement anglais m'a envoyé la se-
maine dernière une communication du gouverneur de la
Jamaïque, annonçant la découverte sur une des tles Galcos,
en juin 1886, d'nne bouteille qui renfermait un document
conçu h peu près ainsi :
< Cette bouteille est immergée le 29 août 1884, par
DANS l'atlantique NORD. 535
39"* 49' de latitude nord et Sâ'^SS' de longitade ouest, à bord
du navire allemand Caroline Behr^ de Hambourg, capitaine
Agrim (?) pendant une traversée de Hambourg à Iquique,
Celui qui trouvera cette bouteille est prié d'envoyer le docu-
ment inclus, après avoir exécuté les instructions suivantes,
aux soussignés à Hambourg, ou au consul allemand le plus
voisin, l^
Ainsi donc, ce flotteur lancé comme l'autre, près des Ca-
naries, a également traversé l'Atlantique, mais il nous ré-
vèle que le flotteur anglais avait probablement gagné le
Gulf Slream après avoir traversé les Antilles ou longé leur
front oriental.
Je tiens à remercier ici les officiers de la marine fran-
çaise, ainsi que les agents diplomatiques et consulaires,
qui, par leur 'intelligente bonne volonté, ont facilité le
succès de nos expériences.
Voici maintenant un résumé succinct des travaux zoolo-
giques réalisés à bord de YHirondelle pendant la dernière
campagne. Ils doivent être envisagés surtout comme une
expérience à laquelle succéderont des tentatives plus auda*
cieuses. Un savant courageux et infatigable, qui se dissi-
mule parmi vous, M. Jules de Guerne, m'a prêté son con-
cours assidu. Par ses soins, la précieuse collection, d'abord
préparée et entretenue au milieu de^ circonstances météo-
rologiques particulièrement défavorables qui ont troublé la
majeure partie de notre campagne, fut mise, dès notre retour,
en état de présenter ses faces les plus intéressantes.
Il semble juste de l'établir ici : jamais encore un bâtiment
aussi petit et à voiles n'avait exploré des eaux profondes, si
ce n'est avec des engins très réduits.
Si les entreprises futures deV Hirondelle réussissent comme
la première, 'il demeurera certain que, sans disposer de
puissances telles que ia vapeur et un nombreux équipage,
de modestes navigateurs peuvent rendre à la zoologie les
plus grands services.
soc. DE GÉ06R. — 4» TRIMESTRE 1887. VIII. — 35
536 CAMPAGNE SCIENTIFIQUE DE C l'HIRONDELLE )>
Pour travailler dans la profondeur, deux installations
principales furent faites à bord, par l'arsenal de Lorient :
un chalut, copié sur le modèle plusieurs fois employé dans
les grandes explorations, mais quelque peu réduit, et une
nasse particulièrement vaste, à double entrée, construite
sur mes plans.
Notre cbalut est un filet sac en très gros fil et à maille très
serrée, dont l'entrée quadrangulaire est maintenue ouverte
par un cadre métallique de 1™,60 sur O^jTô. Un câble de
0'°,10 de tour et 800 mètres de longueur, pesant 800 kilo-
grammes, accompagne cet engin lesté pour atteindre le fond
rapidement. Il y arrive bien étendu et ouvert si Ton a eu
soin de laisser au navire quelque vitesse pendant la descente
de ce filet.
Le cbalut était remonté après un traînage d'une demi-
heure ou d'une heure.
Sur un steamer comme le Talisman ou le Travailleur^
ce relèvement est exécuté par un treuil à vapeur. Sur l'ffî*
rondelle^ Téquipage tout entier s'attelait au cabestan et
tournait pendant plusieurs heures, quelquefois sous les
coups de mer et les orages.
Le chalut fui envoyé un jour avec succès jusqu'à la pro-
fondeur de 510 mètres; on lui avait filé 800 mètres de câble.
Sans parler du travail qu'une opération semblable impose
aux bras et à la poitrine de chaque homme, elle exige de
celui-ci une marche de 2 kilomètres et demi autour du
cabestan. Ce chiffre multiplié par 17, nombre des hommes,
montre au total 41 kilomètres et demi fournis par l'ensemble
des travailleurs. Mais le coup de sonde précédant ce coup
de chalut, et qui exigeait une manœuvre semblable, avait
déjà fait faire à quatre hommes une marche de 1 kilomètre
et demi autour du même cabestan.
Ce jour, on fit par conséquent 48 kilomètres dont 41 et
demi avec une charge de 1500 kilogrammes d'engin, de
câble et de vase, à ramener de 510 mètres de profondeur.
DANS l'atlantique NORD. 537
Le second appareil employé dans cette campagne m'a
été suggéré par les inconvénients da chalut II est certain
que ce filet détache, ramasse ou capture des organismes
plus ou moins inertes, lents ou enfouis dans le sol, mais les
animaux agiles se laissent rarement envelopper par lui.
D'autre part, la fragilité de beaucoup d'entre eux ne leur
permet pas de traverser une aussi rude épreuve sans de
graves mutilations. Ils arrivent souvent à la surface écrasés
par les pierres, les polypiers, le sable ou la vase accumulés
dans le filet.
J'ai pensé qu'une nasse convenablement garnie d'amorces
séduisantes pour la vue et l'odorat, c'est-à-dire bien cor-
rompues, nous ramènerait, parmi des animaux voraces,
certains spécimens nouveaux. En tous cas, ceux qui remon-
teraient à bord par ce moyen seraient indemnes de dété-
riorations autres que celles provenant de la décompression.
Dans les deux seules expériences que j'aie pu mener à
bien, les résultats ont été favorables; toutefois des difficul-
tés nouvelles surgissent. Les animaux qui pénètrent dans
cet appareil, guidés par leur appétit, et qui n'y perdent rien
de leur santé, s'abandonnent trop à des instincts que favo-
rise d'ailleurs une occasion exceptionnelle ; il arrive ià-bas,
au fond de cette nasse, ce que nous voyons si souvent chez
nous : les gros mangent les petits. On y trouvait, parmi
une foule bien vivante et remuante, des squelettes et des
membres rongés. Afin d'atténuer ce mal, il y aura désormais,
à l'intérieur de la nasse, d'autres petites nasses en gaz ou
en toile métallique très fine qui serviront de refuge aux
faibles.
Mais là encore, sur une moindre échelle sans doute,
auront lieu des scènes de carnage; là comme partout, il y
aura des mangeurs et des mangés.
Et nous-mêmes qui remonterons à bord ce petit enfer,
pour noyer dans l'alcool les uns et les autres, nous consa*
crerons une fois de plus cet axiome fondamental de la lutte
538 CAMPAGNE SCIENTIFIQUE DE <( L'HIRONDELLE f
pour TexisteDce : « La force prime le droit. » Une aulre
difficulté, inhérente à l'emploi de la nasse en eau profonde,
c'est qu'elle exige une bouée puissante dont la force ascen*
sionnelle résiste au poids d'une grande longueur de câble,
augmenté de la tension que produit le courant.
J'espère vamcre cet obstacle par la substitution au câble
en chanvre, du fil métallique beaucoup moins pesant, et
qui présente à l'action du courant une surface très réduite.
L'industrie fait maintenant un fil d'acier qui, pour 0"',0016
de diamètre, résiste à une traction de 320 kilogrammes.
Mais il faudra toujours que la bouée soit grande et visible
de très loin, car les eaux profondes se trouvent rarement en
vue de la côte, et l'absence de points de repère constitue
une difficulté sérieuse quand il s'agit de reprendre cette
bouée, après l'avoir perdue de vue toute une nuit, par
exemple.
Dès la troisième expérience de notre nasse, très primi-
tivement installée d'ailleurs, le câble se rompit sur un point
défectueux, et tout fut perdu. La profondeur était d'environ
400 mètres.
Pendant six semaines nos engins ont exploré jusqu'à
510 mètres différentes profondeurs du golfe de Gascogne,
au large des côtes de Bretagne et de Galice.
L'aspect général des résultats zoologiques de ces travaux
est sommairement indiqué dans les comptes rendus de
l'Académie des sciences du 14 février. J'avais rédigé cette
note à la suite d'un premier coup d'œil jeté sur les matériaux
que nous rapportions, par MM. Milne Edwards, de Guerne,
Vaillant, Fischer, Dolifuset Brongniart.
Il s'en dégage que nos pêches contiennent beaucoup
d'animaux très rares et que l'habitat fixé jusqu'ici àcertaines
espèces subira des modifications importantes, pour la
profondeur comme pour l'étendue.
Mais depuis ce premier travail, des points nouveaux ont
été signalés. M. Ghevreux, qui étudie les amphipodes (c'est
DANS l'atlantique NORD. 539
un groupe voisin de celui auquel appartiennent les cre*
vettes), annonce la présence dans un seul de nos coups de
chaluty donné par 510 mètres, de sept espèces nouvelles,
dont beaucoup sont aveugles.
Ces dragages donnaient lieu parfois à des scènes humo-
ristiques.
Un jour, sur la côte d'Espagne, le chalut rentra chargé
de crabes (Polybius Henslowi) grands comme des souris.
Le cubage de cette masse nous apprit qu'elle contenait
environ 5000 individus, et le chalut, crevé sur plusieurs
points, avait dû en perdre beaucoup pendant les quarante-
cinq minutes que dura son retour du fond. Ce crustacé
brandit des pinces aussi aîguSs que les griffes d'un chat
et l'abus qu'il en fait le rend odieux. Répandus sur le
pont, se traînant partout, de l'avant à l'arrière, nos Poly-
bius s'accrochaient aux pieds nus des marins, ou se suspen-
daient à leurs doigts.
Le dépouillement du chalut offrit beaucoup d'animation
cette fois.
Pendant plusieurs jours, ensuite, on retrouvait des crabes
jusque dans ses poches ou son chapeau, mais je ne garantis
pas qu'ils y fussent tous venus spontanément.
Quand rHirondelle gagna la haute mer pour les expé-
riences de flottage, elle poursuivit encore ses recherches
zoologiques, mais avec des outils plus simples. On s'occupa
des animaux pélagiques, c'est-à-dire de ceux qui vivent
dans les régions voisines de la surface. Un filet fin, en gaze
de soie, fréquemment traîné, rappoi^ta des organismes
rares, et tout au moins un spécimeiï nouveau qui appartient
également au groupe des amphipodes.
Par le moyen d'un mécanisme spécial, le petit filet, essayé
à des distances variées en profondeur, nous apprit qu'une
foule d'espèces répandues à la surface durant la nuit se
retirent le jour dans les couches inférieures.
La méduse (Pelagia noctiluca) est de ce nombre. On la
540 CAMPAGNE SCIENTIFIQUE DE « l'hIRONDELLE >
rencontrait de jour par individus isolés, tandis que la nuit
elle flottait par bancs épais, semblables à des coulées d'encre
noire. Je m'assurai du fait vers 50^ de lat. N. et 20* de
long. 0. Au moment où le navire coupait une de ces taches
qui, plusieurs nuits durant, avaient excité mon attention,
un petit filet à main plongé dans cette bizarre matière faillit
crever sous le poids des méduses qui le remplirent aussitôt,
et nous dévoila le mystère. Par instants, de^ ondulations
lumineuses parcouraient ces masses noires ; c'était quand
l'action des vagues inclinait suffisamment les ombrelles
des méduses, pour que les organes phosphorescents fussent
visibles d'en haut. La méduse dont il s'agit offre une autre
particularité intéressante : elle est habitée intéripurement
par un crustacé parasite % gros environ comme une abeille,
dont il est facile de suivre, à travers la transparence gélati-
neuse du milieu où il vit, les ébats autour de la cavité sto-
macale de cette pauvre méduse, qu'une semblable gymnas-
tique doit souvent exaspérer.
Un autre jour, vers 350 milles au large du Portugal, on
mit en panne auprès d'une grande épave que recouvrait une
couche de cirripèdes, de 0™,50. Les marins savent que ces
objets flottants, barriques ou pièces de bois, garnis d'une
végétation abondante, sont presque toujours entourés de
poissons plus ou moins grands qui les accompagnent indé-
finiment.
Cette fois, le canot chargé de la visite rencontra deux
groupes de poissons qui se tenaient collés à l'épave. Les
uns, de grandes dorades, s'en écartèrent aussitôt pour
croiser à une certaine profondeur; les autres, des méros,
{Polyprion cemius), se montrèrent moins farouches, et une
douzaine d'entre eux furent harponnés immédiatement.
Durant cette petite expédition, un détachement des mêmes
poissons entoura le navire et se fit harponner ou prendre à
l'hameçon par l'équipage.
4. Hyperia galba.
DANS l'atlantique NORD. 541
Nous quittions la place au bout d'une heure avec trois cents
Hyres de poisson, et le nombre de ceu5-ci, comme leur ardeur
pour se faire prendre, n'avaient nullement diminué.
Vers les mômes parages, un poisson lune (Orthagoriscus
mola) qui pesait environ 160 livres^ fut également har-
ponné et nous procura sept ou huit espèces de parasites
intéressants. Il avait eo outre l'estomac rempli de mol-
lusques (Garinaria mediterranea) dont la coquille seule
était revenue jusqu'ici dans les dragages de l'Atlantique.
Nos pêches pélagiques ne nous en avaient jamais donné.
Enfin, parmi les observations importantes de notre cam-
pagne, il faut mentionner celle-ci : sur presque tout son
parcours en plein océan, V Hirondelle sl constaté la présence
de poissons qui viennent à la surface la nuit et disparaissent
le jour, avec toute cette faune pélagique que je citais plus
haut. Ils semblent avoir la taille d'une sardine, mais faute
d'engins convenables, nous n'avons pu en capturer un seul.
Et puisque le nom de la sardine survient, voici certaines
observations concernant ce poisson. Biles ne sont peut-être
pas hors de propos, car la sardine occasionne maintenant
de bien graves soucis aux nombreux travailleurs du littoral
français, que sa diminution prolongée prive de leur moyen
d'existence durant une partie de l'année.
J'ai fait, pendant la dernière campagne, une relâche à la
Corogne, en Galice, pour examiner attentivement la pêche
et l'industrie des sardines, très prospères dans cette baie,
oh elles se pratiquent d'une manière toute spéciale.
Il m'a semblé utile de joindre ces remarques à certaines
vues personnelles sur les causes probables de la ruine des
pêcheries françaises.
On se sert, à la Corogne, d'un immense filet nommé ce-
dazOy qui semble un rideau, long de 1600 mètres, haut de
30, manœuvré par cent hommes et une trentaine d'embar-
cations.
De jour ou de nuit, lorsqu'un banc de sardines est signalé
542 CAMPAGNE SCIENTIFIQUE DE € L'hIRONDELLE »
en baie par des guetteurs, on lui coupe la retraite au moyen
de ce filet que l'on haie ensuite progressivement vers la côte
avec des câbles de 2500 mètres virés aux cabestans fixés sur
le rivage.
Quand le filet se trouve assez rapproché de la côte pour
s'appuyer sur le fond de la mer, on le divise eu trois parties;
les deux ailes se détachent et s'en vont, tandis qu'avec la
partie centrale on forme une enceinte circulaire dans la-
quelle le banc de sardines reste prisonnier et vivant, aussi
longtemps qu'on veut.
A cet effet, des ancres mouillées tout autour du filet, le
maintiennent sur place dans la forme donnée.
Il faut dix à quatorze heures de manœuvres pour exécuter
cette opération.
La sardine est ensuite retirée avec une seine et livrée aux
fabriques de salaisons suivant la disponibilité de leur ou-
tillage.
On fait souvent des prises remarquables par la quantité,
certains coups de filet fournissant trois ou quatre millions
de sardines. Le plus considérable, fait en 1834, atteignit
neuf millions. On a vu les trois filets de ce genre fonction-
nant à la Gorogne prendre ensemble douze millions de sar-
dines dans la même journée. Il faut ajouter que cette baie
n'a que 3 milles de profondeur sur 1 mille 1/2 de largeur.
L'exploitation de chaque filet repose sur un capital d'en-
viron 150000 francs, mis par l'entrepreneur; les marins
apportent leur force musculaire, ils ont une part propor-
tionnelle dans les bénéfices, une paye fixe et diverses gra-
tifications. En cas de déficit, c'est l'entrepreneur qui le
subit, mais d'un autre côté, le dividende de la partie ou-
vrière est limité.
Pour découvrir les eauses d'un mal tel que l'éloignement
d'une espèce migratrice naguère très nombreuse, il faut
s^assurer que l'on ne s'égare pas à la recherche d'un remède
qui n'existe peut-être pas. Il est bon d'étudier certaines
DANS l'atlantique NORD. 543
conditions physiologiques particulièrement favorables à
l'existence de cette espèce.
C'est pourquoi j'ai réuni, durant la campagne, des docu-
ments sur la température du golfe de Gascogne, et j'ai re-
cueilli des estomacs de sardines, en Espagne, pour exami-
ner la nourriture, assez peu connue, de ce poisson.
Les températures prises, à diverses profondeurs, nous ont
montré que, sur sa route d'Espagne en France, la sardine
devrait, pour se maintenir dans la même température, se
rapprocher de la surface. Autrement dit: à la profondeur
de 130 mètres par exemple, sur la côte d'Espagne, la tem-
pérature est de ll'',75, tandis que sur là côte de Bretagne,
cette même température se trouve déjà à 70 mètres : la
sardine, en supposant qu'une température de 15* ou IG** lui
convienne, serait donc forcée, pour atterrir en Bretagne,
de venir la chercher tout près de sa surface.
Mais d'autre part, son goût pour les eaux calmes des
grandes baies, reconnu par les pêcheurs anciens et mo-
dernes de la Galice, permet de supposer qu'elle redoute la
surface agitée des côtes bretonnes.
A la suite de modifications survenues peut-être dans la
marche des courants^ la sardine se verrait en face de ce
dilemme : ou bien naviguer dans une température agréable,
mais avec toutes les conséquences pénibles du roulis et du
tangage, ou bien traverser des régions paisibles, en gre-
lottant.
Quant à la nourriture des sardines dans la baie de la
Corogne, les estomacs étudiés par MM. Pouchet et de Guerne
ont montré qu'un très petit organisme, le Peridinium po-
lyedricum Pouchet, la constitue presque entièrement, à
cette saison tout au moins. D'après le cubage exécuté par
les deux savants, le contenu d'un seul des intestins (non
compris l'estomac) peut être évalué à vingt millions de
péridiniens.
Si l'on admet pour chacune des unités qui forment un
544 CAMPAGNE SCIENTIFIQUE DE € L'HIAONDELLE »
banc de sardines une consommation semblable, trois fois
renouvelée dans un jour, et si Ton songe à tous les autres
organismes plus ou moins grands que les péridiniens, et
vivant dans leur compagnie, il ne sera guère possible de se
faire illusion sur la limpidité de l'Océan.
Les amoureux et les poètes en contemplation devant la
mer bleue frémiront à la pensée de ce qui grouille sous
leurs yeux.
Malgré les chiffres élevés des prises que je citais tout à
l'heure, la sardine diminue beaucoup moins en Galice qu'en
Bretagne, mais aussi les conditions d'existence qui lui sont
faites par les règlements delà pêche méritent d'être signalées.
D'abord la maille de ces grands .filets plus large que celle
des filets de Bretagne est disposée de la manière suivante :
la maille des ailes aO^'yOSO, pour donner à la petite sardine
le moyen de fuir pendant Texécution du mouvement tour-
nant qui enveloppe tout ou partie du banc. Lorsque ce
mouvement est fini, les ailes détachées laissent la masse
utilisable de la sardine emprisonnée dans du filet à mailles
beaucoup plus serrées, de 0^,015, entre lesquelles il lui est
impossible d'introduire son corps et par conséquent de
s'abîmer ou de s'étrangler.
Puis, au point de vue de la pêche en général, l'intégrité
du fond est sauvegardée, l'absence de plateaux et de bancs
favorables empêchant l'usage de ces milliers de chaluts et
filets de traîne qui bouleversent Therbier sur une partie de
la côte française. Or l'herbier protège beaucoup d'animaux
marins, comme les forêts protègent les animaux terrestres.
Que l'on se représente l'effet produit sur les récoltes et
les taillis, sur les maisons, les troupeaux, les nids et les
couvées par des milliers de ballons qui, pendant plusieurs
mois, chaque année, traîneraient après eux sur quelques
départements de forts engins construits en fer et en corde;
on pourra comprendre alors ce qui se passe sur certains
fonds de la côte française.
DANS L'ATLilEf TIQUE NORD. 545
Tout ce que le passage de ces étrilles n'aurait pas éclopé
fuirait vers des régions plus confortables. Les êtres les
moins faciles à impatienter se retireraient devant la déso-
lation et la famine consécutives à l'anéantissement perpé-
tuel de leur progéniture et des produits du soL
En Galice, on protège le fond jusqu'au point dTnterdire
aux filets en contact avec lui le «lest de plomb qui fouille,
brise et arrache. Celui-ci est remplacé par une triple ra-
lingue ou bordure en filin, qui(.glisse sur. les végétations
après les avoir courbées doucement.
Sur la côte .frantQ^iise il existe aussi une réglementation,
insuffisante peut-être, mais en, tout cas stérilisée par une
tolérance fatale aux intérêts du plus grand nombre.
Si Ton n'y prend garde, le dépeuplement des côtes s'a-
joutera au dépeuplement déjà consommé des rivières, des
champs et des bois. La France, aujourd'hui tributaire de
l'étranger pour le poisson d'eau douce et le gibier, quand
elle pourrait au contraire en avoir à exporter, deviendra
encore tributaire de ses voisins pour le poisson de mer.
Le mal est évident pour le homard et la langouste au-
trefois répandus à profusion sur les côtes de Bretagne; il
résulte de mes investigations que depuis plusieurs années
un groupe de caboteurs importe annuellement d'Es-
pagne 500000 de ces animaux, pour une valeur de plus d'un
million.
Rien de ce qui touche à la prospérité des pêcheries ne
doit être négligé, car derrière l'intérêt commercial, on en
voit d'autres non moins puissants. La pêche maritime est la
meilleure école pour toute cette jeunesse des côtes fran-
çaises qui doit un jour équiper les escadres; l'abnégation,
le courage, la discipline, l'orgueil du drapeau, tout cela
s'apprend abord de la moindre chaloupe, où le vieux patron
fait voir au mousse comment on hisse l'emblème national,
comment on l'honore par le plus noble travail.
Ces vues que je viens d'exposer sur un coin des pêcheries
546 CAMPAGNE SCIENTIFIQUE DE € l'HIRONDELLE > ETC.
françaises n'appartiennent sans doute pas essentiellement
au programme des études que vous vous imposez, aussi je
m'en excuse à deux titres :
D'abord il me parait que vos réunions, si intéressantes
déjà pour les amis de la science, doivent être aussi pour
les jeunes pionniers que vous encouragez sur terre et sur
mer, l'occasion de voir comment on doit tirer le meilleur
parti de ses voyages.
J'ai cru ensuite que votre Société, où règne un esprit
scientifique éclairé par un sentiment profond des divers
intérêts du pays, serait une confidente parfaite des craintes
et des réflexions survenues, pendant ses campagnes, chez
un ami très modeste, mais très dévoué de la France.
LE TONKIN
LE HAUT FLEUVE ROUGE ET SES AFFLUENTS
PAR
A. «•UIM
Lieutenant de vaisseau, résident à Sontay
Sontay, le 6 janvier 1887.
Le Fleuve Rouge, que les Annamites appellent Song Tbao
et les Français, Song Goï (bien que ce dernier nom soit
absolument inconnu des indigènes), reçoit deux grands
affluents : la rivière Glaire ou Song Ca et la rivière Noire
ou Song Bo. Ces deux cours d'eau viennent se jeter dans le
Fleuve Rouge entre HungHoa et Sontay, et l'Importance de
chacun d'eux, en apparence au moins, est égale à celle du
Fleuve principal dont ils triplent ainsi le débit sans en
rendre toutefois la navigation beaucoup plus aisée.
Ces trois rivières qui, par leurs affluents particuliers, des-
servent tout le haut pays, donnent accès en Chine avec des
difficultés que la nature a faites grandes et que l'état
troublé du pays et l'existence de bandes chinoises pirates
ont longtemps aggravées.
La navigabilité de ces rivières n'a jamais été jusqu'ici
étudiée avec soin, et, pendant longtemps, l'importance en
fut exagérée, surtout en ce qui concerne le Fleuve Rouge,
par les promoteurs de l'expédition du Tonkin.
Beaucoup ont pensé que la navigation à vapeur était pos-
sible jusqu'à la frontière chinoise. Il est cependant certain
que depuis treize années que nous sommes dans ce pays,
avec des navires de rivières dont la bizarrerie des formes
prouve de la part de ceux qui les ont construits le ferme
548 LE TONKIN.
désir d'obtenir des calaisons exceptionnellement faibles,
aucun bâtiment à vapeur n'est remonté jusqu'à Lao-Kay ;
nous n'avons jamais montré àLao-Kay la fumée d'un navire
à vapeur. Encore que s'il en était autrement, s'il était arrivé
qu'un de ces bâtiments étranges qui ne portent que leur
machine et leur armement fût parvenu jusqu'à la frontière
chinoise, ce fait ne pourrait être considéré que comme une
manœuvre curieuse, un exploit de sport, sans influence sur
le mode de transactions entre Lao-Kay et le Delta.
11 est cependant à remarquer que l'impossibilité de la
navigation à vapeur dans le haut Fleuve Rouge provient,
non du peu de profondeur de l'eau (puisque les jonques in-
digènes qui remontent à Lao-Kay calent environ 0'',80 en
pleine charge et quelques-unes, jusqu'à un mètre, tandis
que beaucoup de nos canonnières calent moins), mais bien
des difficultés de navigation que présentent les rapides,
surtout à la descente.
C'est à la suite de la marche sur la rivière Glaire, lors-
qu'il s'est agi de débloquer Tuyen Quan, que l'on s'est exa-
géré les conditions de faible calaison que doivent remplir
les bâtiments, et il serait préférable, si Ton tient absolu-
ment à monter à Lao-Kay avec des bateaux à vapeur, de ne
pas diminuer plus qu'il n'est nécessaire leur tirant d'eau
ce qui ne peut se faire qu'au détriment de leurs autres
qualités nautiques.
Au point de vue de la navigation, il convient de diviser
le Fleuve Rouge en deux régions : la première, qui va de
Hanoï jusqu'à Hahoa environ, a possédé de tout temps un
chemin de halage. Ce chemin se trouve tantôt sur une rive,
tantôt sur l'autre et l'existence de ce chemin, soit à droite,
soit à gauche du fleuve est commandée par la forme qu'af-
fectent les rives. Voici comment :
Dans toute cette partie du cours du fleuve, les deux
rives sont toujours, Tune, rongée par le courant, l'autre,
en formation; il est évident que, sauf de rares exceptions,
LE HAUT FLEUVE ROUiyK ET SES AFFLUENTS. 549
le chemia de halage se trouve sur la berge haute et rongée;
mais ce chemio n'a môme pas besoin d'être tracé, car nous
nous trouvons là en un terrain cultivé où la marche est
toujours possible et d'ailleurs la démarcation du chemin
serait inutile, le lendemain peut-être, dans quelques jours
sûrement, le terrain délimité serait tombé dans l'eau et
emporté par le courant.
Ce chemin de halage,d'aillears, est naturellement indiqué :
les malheureux propriétaires, en effet, devant l'effondre-
ment imminent de leur terrain^ s'empressent de le débar-
rasser de tout ce qu'ils peuvent replanter en arrière.
Sur la bei^e en formation, sur les bancs qui émergent à
la berge convexe, il est quelquefois possible, surtout en
hiver, de haler à la eordelle, mais le peu de profondeur
dans le voisinage immédiat des bancs, fait que les jonques
sont obligées de se tetiir à une certaine distance de la rive
et la eordelle tirant obliquement sur elles, perd ainsi une
partie de son effet utile.
Les Annamites aiment beaucoup^ cependant, lorsque cela
est possible, à rallier la berge plate où l'eau est peu pro-
fonde, parce que le courant, non seulement y est atténué,
mais quelquefois même renversé par suite des remous, et il
n'est pas rare dans la partie du fleuve qui nous occupe de
voir les jonques se servir des perches sur les grandes éten-
dues d'eau tranquilles qui recouvrent les bancs, tandis que,
sur la berge opposée, le halage à la eordelle est possible,
mais dans une eau plus rapide.
11 me sembla résulter de toutes les considérations précé-
dentes qu'il n'y a guère à apporter d'amélioratrons dans
la navigation de cette partie du Pleuve Rouge qui s'étend
depuis Hanoï jusqu'à Ha-Hoa.
Mais à ce point et surtout au-dessus de Than Quan, lé
régime du fleuve change, les berges sont constituées par
de petites collines, et la rivière plus encaissée est animée
sur toute la largeur d'un courant dont la violence rend bien
550 LE TONKIN.
désirable rétablissement continu du chemin de balage.
En outre, par suite môme de cette disposition différente
des berges formées d'un terrain montagneux et plus solide,
les déplacements latéraux du fleuve sont beaucoup moins
sensibles et le chemin de halage que Ton y pourrait prati-
quer ou rétablir aurait des chances de durer.
Souvent ce chemin existe et il n'est inutilisable que parce
qu'il est envahi par la végétation, par les broussailles.
Dans cette région qui se continue jusqu'à Lao-Kay avec
des difficultés grandissantes, il y a lieu de faire entrer dans
la solution de la question de l'établissement du chemin sur
une rive ou sur l'autre les considérations suivantes :
1^ Existence antérieure d'un chemin de halage devenu
impraticable en ces dernières années ;
2* Facilités extérieures relatives qu'offre à l'établissement
d'un chemin de halage la rive qui sera choisie;
3** Profondeur de l'eau sur l'une ou l'autre berge (en
comptant un mètre comme tirant d'eau maximum des jon-
ques);
4"^ Violence comparée du courant sur les deux berges.
Enfin on devra apporter quelque attention à l'inconvé-
nient énorme qu'il y a pour ces lourdes jonques à être
obligées de changer de berge, et garder le plus longtemps
possible le chemin de halage sur la môme berge.
Les études doivent être faites pour la navigation de toute
Tannée et le chemin de halage devra pouvoir être utilisé,
môme pendant les hautes eaux de l'été, dont la différence
avec le niveau des eaux de l'hiver est donnée par des indices
naturels sur les berges.
Passage des rapides. — Si les difflcultés sont considéra-
bles sur tout le cours du fleuve, elles s'accroissent encore
aux rapides, qui sont nombreux depuis Than Quan jusqu'à
Lao-Kay. Ces rapides sont constitués, soit par une dénivella-
tion, soit par un étranglement du cours du fleuve, quel-
quefois par ces deux causes réunies. Ils sont presque tous
LE HAUT FLEUVE ROUGE ET SES AFFLUENTS. 551
situés à un coude du fleuve et la difficulté de les franchir
parait en général consister en ce fait que la seule rive sur
laquelle il soit possible d'envoyer les coolies pour tirer à la
cordelle est souvent celle sur laquelle le courant pousse la
jonque. On cherche actuellement à obvier à cet inconvé-
nient par rétablissement de points fixes placés sur la rive
ou sur des jonques mouillées dans le fleuve, permettant de
garder la jonque en plein chenal au moment du fort cou-
rant du rapide. Tous les rapides ont d'ailleurs une configu-
ration différente, et il est bien difficile de trouver, pour les
franchir, une méthode générale; chacun de ces passages
devra être Tobjet d'une étude spéciale.
Des postes de haleurs ont été récemment établis à chaque
rapide ; ils ont pour but, en facilitant le passage, de per-
mettre aux jonques de diminuer leur personnel. Mais celles-
ci ne pourront opérer cette réduction que lorsque le che-
min de halage sera lui-même établi sur tout le cours du
fleuve, facilitant ainsi la marche de chaque jour, pour
laquelle des équipages nombreux sont encore nécessaires.
Le déblaiement des roches qui obstruent en rétrécissant
certains rapides devra également être entrepris.
Un entrepreneur, M. Huchet,se propose d'établir un ser-
vice de louage depuis Than Quan jusqu'à Lao-Kay. Le
projet a chance de réussir' et de prospérer tant que la voie
ferrée ne viendra pas y faire concurrence. Il est à craindre
en outre que l'enfouissement très rapide de la chaîne sous
l'ailuvion que dépose le fleuve, ne soit un obstacle sérieux
au bon fonctionnement de ce système.
Mais si le fleuve n'est pas navigable pour les vapeurs de-
puis les premiers rapides jusqu'à Lao-Kay peut -on admettre,
à la rigueur, que les commerçants puissent trouver avantage
à faire remorquer les jonques de marchandises depuis le
Delta jusqu'au premier rapide, c'est-à-dire jusqu'à Than
Quan? Rien n'est moins certain, car il ne serait guère pos-
sible d'utiliser tout le long de l'année, à cette besogne, la
soc. DE GÉOGR. — 4* TRIMESTRE 1887. VIII. — 36
552 LE TONKIN
flotte actuelle des chaloupes de commerce du Délia, les-
quelles sont presque toutes d'une trop forte calaison, ayant
été en majorité achetées d'occasion en Chine, où les ports
sont profonds.
Si Ton considère en effet que ces chaloupes, d'un tirant
d'eau de 1*^,50 à 2 mètres en moyenne, sont capables de
remonter à Than Quan pendant la saison des hautes eaux,
il faut remarquer que cette époque est défavorable pour la
navigation consécutive des jonques de Than Quan à Lâo-
Kay. Les forts courants qui sont la conséquence des crues
auraient bien vite fait perdre au voyage total le bénéfice
des quelques jours d'avance procurés par le remorquage à
vapeur.
Il ne faudrait pas s'imaginer d'ailleurs que les voyages
entrepris par les jonques de Lao-Kay aient lieu fructueuse-
ment à des époques quelconques de l'année. Le commerce
avec la frontière chinoise était plutôt commerce intermit-
tent et le moment de l'entreprendre était déterminé par des
considérations où il entrait des facteurs dont il fallait tenir
compte et qui sont: la force du courant, la direction du
vent régnant, etc. Mais, si un commerce dans de pareilles
conditions est rémunérateur avec des jonques, est-il pos-
sible de supposer que l'on puisse faire les frais d'une flot-
tille de vapeurs dont Tutilisalionne pourrait être continue?
Gela est douteux.
Il est donc à peu près certain que le commerce ne se
fera pas, à moins qu'un chemin de fer ne soit construit sur
le haut Fleuve Rouge, autrement que par les jonques de
Lao-Kay, telles qu'il en existe encore un assez grand
nombre.
Ce matériel a naturellement dépéri pendant ces dernières
années, tant parce que les gens ne l'ont pas renouvelé que
parce que les accidents de guerre en ont hâté la destruction.
Il semble donc que la reconstruction de ces jonques doive
être favorisée par tous les moyens.
LE HAUT FiBUVE ROUGE ET SES AFFLUENTS. 553
Ces jonques sont d*ttne vingtaine de tonneaux, très
étroites et à formes très fines; olles mesurent souvent plus
de 20 mètres de long, et sont faites î'qu bois que les Anna-
mites appellent Gay-Chô.
Elles tirent en pleine charge 0™,80 d'eau ^ vont de Hanoï
à Lao-Kay en un laps de temps qui varie de èf^is semaines
à deux mois suivant l'époque de Tannée.
Ces bateaux marchent à la cordelle ou à la perche lors-
qu'il n'existe pas de chemin de halage. Pendant toute la
saison d'été, ils sont favorisés, durant le voyage, d'aller par
la mousson du Sud qu'ils utilisent en établissant de hautes
voiles carrées en coton.
Le retour s'effectue en quelques jours seulement sous
l'influence du courant. Les chargements pour Lao-Kay
se composent de sel, de coton égrené ou filé, d'étoffes de
coton importées et de tabac pour la pipe à eau. Au retour
les jonques sent chargées d'opium du Yunnan, de tour-
teaux de thé, qualité inférieure à celui de Chine, de
cunao, de plantes médicinales apprêtées et d'étain. Les
Chinois du Drapeau noir accordaient la franchise à l'étain,
mais seulement à celui de seconde qualité, en sorte qu'on
a ignoré longtemps à Hanoï qu'il en existât d'une qualité
supérieure à cette qualité courante. Le meilleur étain est
dirigé sur la Chine centrale, ainsi que le cuivre qui, comme
on le sait, est un monopole de l'Etat.
Les Pavillons Noirs frappaient de droits assez onéreux les
marchandises en transit sur le cours du fleuve, en retour ils
assuraient une sécurité qui suffisait à ne pas anéantir tout
commerce.
Le mouvement, sans être aussi important qu'à des époques
plus éloignées, ne s'était pas complètement arrêté. — Lao-
Kay était le théâtre non d'un commerce, mais d'un échange
assez considérable entre les marchandises venant du Delta
et celles qui arrivaient par voie de terre de différents points
des provinces chinoises.
554 LE TONKIN.
Sur les bords du fleuve, depuis Hanoi jusqu'au huyen de
Thanh Ba et de Gam-Khé et même jusqu'à Ha-Hoa, c'est-
à-dire dans toute la région en aval des forêts, le pays était
cultivé et peuplé; plus haut s'organisaient ces trains de
bambous et de bois' qui naissent sur le cours supérieur de
tous les arroyos au Tonkin.
• Aujourd'hui il n'en est plus de même. L'occupation chi-
noise d'abord, puis les pirates ont fait déserter le pays rive-
rain du fleuve. Les villages ruinés par les exactions et les
réquisitions qui leur ont été infligées par ceux qui tenaient
le pays, se sont dissous. Les habitants ont fui les bords de
la rivière et il faudra probablement beaucoup de temps et
de prudence pour qu'ils y veuillent revenir.
Le voyage de Mang Hao à Lao-Kay dure pendant les hautes
eaux cinq jours en descendant, et de vingt à ving1/-cinq en
montant. Le cours du fleuve est obstrué de roches. Mang-
Hao achète des cotonnades de Hong-Kong et des cotons du
Tonkin pour tisser des étoffes sur place. Quelques barques
descendent de Mang-Hao, des caravanes provenant de Kai-
Hoa-Phu viennent, sur la route de terre, chargées d'opium
et de médicaments.
Dans la région de Lao-Kay les exploitations minières sont
généralement abandonnées depuis longtemps, sauf une mine
d'or peu importante du sud du chaû de Ghien-Thanh.
Le riz, à Lao-Kay, coûte 3 piastres le picul. L'opium
du Yunnan se paie 17 piastres. La piastre s'échange contre
5 ligatures.
La rivière Noire ou Song-Bo. — Le mouvement commer-
cial de la rivière Noire n'off*re pas le môme intérêt que celui
du Fleuve Rouge. Cette rivière est obstruée, aune soixantaine
de milles de son embouchure, à Hoa-Trang, par un barrage
infranchissable aux jonques. Au-dessus de ce point le com-
merce n'est que local, de marché à marché. Plus bas il y
avait autrefois un commerce de bois fait par les Muongs,
lesquels à la suite de pertes éprouvées dans leurs troupeaux
LE HAUT FLEDVK ROUGK ET SES AFFLUENTS. 555
de buffles qu'ils utilisaient, pour traîner les pièces abattues^
n'exploitent plus que les bois de petites dimensions et les
bambous.
A mesure que Ton remonte la rivière, les montagnes qui
en limitent le bassin se rapprochent davantage du fleuve
dont elles finissent par constituer les rives. Alors les villages
muongs n'existent plus que dans les vallées intérieures;
seules quelques cabanes de gardiens se dressent sur pilotis
aux points culminants, et la terre rougie tout autour par
rincendie volontairement allumé, indique, par des taches
roussâtres, l'emplacement du défrichement et des cultures.
Mais sur ces pentes rapides qui finissent au fleuve, Tex-
ploitation des bois serait facile, car le charroi en serait vite
accompli.
Les essences les plus utilisables abondent, entre autres un
chêne qui ne le cède en rien à ceux de France, et leGay-Sô
dont j'ai parlé plus haut. Ces arbres, pressés les uns contre
les autres, constituent des fourrés rendus encore plus impé-
nétrables par l'enchevêtrement du bambou sarmenteux qui
vient là à l'état sauvage.
La vallée de la rivière Noire ou Song-Bo communique par
plusieurs routes avec la grande vallée du Song-Gijing et du
Song-C6 ; et à Cho-Bo (Hoa-Trang) aux jours de marché
(trois fois par mois), il vient un grand nombre de gens de
Cao-Phong, de Tach-Bi et de Hoaï-An, quelquefois même du
haut Thanh-Hoa. Au-dessous des premiers rapides, le fleuve
redevient navigable sur un long trajet : l'exploration en
serait certainement intéressante; elle n'a pas encore été en
treprise sérieusement ^ Les Annamites racontent au sujet de
cette rivière des choses curieuses. Aussi il ne fait pas de
doute pour beaucoup d'entre eux qu'à un certain point du
parcours, lorsque avec les perches en bambous on prend
1. Depuis que cette relation a été écrite, plusieurs postes français ont
été établis sur le cours moyen de la rivière Ivoire et du Song^-Mâa.
55!) LE TONKIN.
appui sur le lit du fleuve pour pousser la jonque, on ramène
dans le creux du bambou du mercure liquide. Ce qui est
plus certain, c'est que la région est riche en cinabre.
Les Annamites accusent les eaux de la rivière Noire d'être
insalubres. Il y a une quinzaine d'années un grand nombre
de poissons morts vinrent, entraînés par le courant, passer
devant Hanoï; information prise, on sut qu'une crue rapide
et assez importante avait eu lieu quelques jours auparavant
dans la rivière Noire et on attribua à ce fait l'empoison-
nement de tous ces poissons.
Du cours de la rivière Noire on communique assez facile-
ment avec lehautSong-Mâa et lorsque les missionnaires du
Thanh-Hoa qui évangélisaient sur le Song-Mâa ilyaquelques
années furent tués, quelques-uns de leurs serviteurs s'échap-
pèrent et revinrent au Tonkin par la rivière Noire.
Pendant qne les missionnaires se trouvaient au point le
plus seplenlrional auquel ils soient parvenus sur le Song-
Mâa, un des nombreux rochers qui bordent les rives de ce
fleuve très encaissé se détacha et vint tomber dans le lit de
la rivière qu'il obstrua complètement, en sorte que les sam-
pans qui avaient amené les missionnaires se trouvèrent
cernés dans le haut fleuve.
Le cours de la rivière Noire n'est pas non plus très éloigné
des points signalés par le docteur Neïs dans son voyage au
Laos et l'arête qui limite le bassin de la rivière Noire à Touesl
est pro.bablement la chaîne de montagnes où prend naissance
le Narn-Noua, afflàent du Nam-Ou, lequel est lui-même un
affluent du Mé-Kong.
Plus haut, étant donnée la direction d'où vient la rivière
Noire, on doit se trouver à une distance peu considérable
du haut Nam-Ou ; mais le bassin du Song-Bo est de plus en
plus montagneux et les communications ne doivent pas être
très faciles avec lesPoa-noi de Muong-Oua et de Mong-Hin.
Rivière Claire ou Song-Ca, — La rivière Glaire dessert, soit
par elle- même, soit par ses affluents, une région d'une éten-
LE HAUT FLKUVE I\Ol>GE ET SES AFFLUENTS. 557
due considérable. Cependant elle ne permet pas de commu-
niquer avec les provinces chinoises : la limite de la naviga-
tion môme pendant les hautes eaux se trouve en territoire
annamite.
Le courant n'y est pas aussi considérable que dans le Fleuve
Rouge et les eaux courant sur un lit semé de roches restent,
par suite de la nature spéciale du fond, relativement claires.
La navigation n'offre aucune particularité. Elle devient
difficile en hiver par suite de la baisse des eaux. ,
Les marchandises qui descendent par cette voie fluviale
sont en grande partie des productions des différentes tribus
muong, thô, raân et mien qui vivent en grand nombre dans
les hauts bassins de ce faisceau de rivières : elles consistent
principalement en cunao, bois de teinture, radeaux de bois
et de bambous, etc., en échange desquels il remonte du delta
des étoffes de coton, du sel, etc.
Pour les Annamites, la rivière Claire est le fleuve populaire
diversement appelé Bo-Dê supérieur et Song-Ga; il prend
sa source à Touest delà province de Kaï-Aoa, dans le sud du
Yuonan, et entre au Tonkinà Ha-Giang. C'est le point fron-
tière suivant la carte annamite ; un petit affluent, leNhoï-Hu,
sert de limite naturelle entre la Chine et le Tonkin.
Les affluents de la rive droite sont : le Song-Gâm grossi
du Song-Anh, qui descend du Yunnan à Test de Kaï-Hoa et
à peu de distance, et du Nhoï-Gam venant des lacs Ba-Lé;
le Song-Dao descendant d'une chaîne de partage des eaux
s'étendant du sud-ouest de Cao-Bang à Tuyen-Quang.
Les affluents delà rive gauche sont : le Nhoï-Quan baignant
une vallée ouverte entre Ha-Giang et Tulong; le Song-Con
paraissant descendre des lacs Tu-Hoa, entre Tu-Long et Lao-
Kay; le Song-Cbay prenant sa source en Chine à peu de
distance et à l'est de Lao-Kay.
La aavigation dans la rivière Claire est praticable jusqu'à
Tuyen-Quang, incertaine et difficile de Tuyen-Quang à Vinh-
Tuy et douteuse de Vinh-Tuy à Ha-Giang, à cause de nom-
558 LE TONKIN.
breux et forts rapides. On a constalé la présence de grandes
jonques du Yunnan qui sont coulées à Bac-Quan, mais elles
étaient péniblen)ent montées pendant les grandes eaux et
n'avaient pu redescendre ni aller plus loin, car le temps que
dure les crues est trop court pour qu'une jonque puisse
aller de Tuyen>Quan à Bac-Quan seulement, étant donné
qu'un sampan plat met de douze à quatorze jours pour aller
à Vinh-Tuy et que les obstacles et difficultés de passage aug-
mentent au-dessus de ce point. Mais de tout temps des ra-
deaux descendent.
Dans le lit de la rivière Glaire, il n'existe point ou peu de
cinabre ; quant au cuivre il s'en trouve, et il est en filons
ayant pour gangue des quartz byalins. Si quelques pyrites
isolées se désagrègent et se trouvent entraînées, la quantité
de cuivre dissoute n'est pas assez forte pour que la rivière
Claire en soit infectée.
Rien ne serait plus facile que de s'apercevoir si l'insalu-
brité de l'eau vient de là, car les pyrites cuivreuses de Tu-
Long et du Song-Gon sont des catégories phosphatées et
arséniatées.
La région arrosée par la rivière Glaire présente quatre
aspects caractéristiques.
1" De son confluent à Bat-Lieou, c'est la plaine, l'entrée
du delta avec ses rizières, ses champs de mûriers, de ricins,
terrains d'alluvions fertiles; sur la rive droite les villages
serrés et peuplés des territoires de Phu-Ninh et Lam-Thao,
sur la rive gauche à l'horizon, la chute des montagnes boi-
sées du Sang-Tao.
Aspect géologique : terrains tertiaires, sables quartzeux,
argile limoneuse et graviers.
2« De Bat-Lieou à Tuyen-Quan, on traverse une région
légèrement ondulée par des mamelons, nouvelle formation
géologique, les terrains primaires ou dévoniens commencent
à percer les couches alluvionneuses. Aux basses eaux, on
voit le sous-sol des rives composé de roches stratifiées, véri-
LE HAUT FLEUVE ROUGE ET SES AFFLUENTS. 559
tables formations produites par dépôts et dues à des in-
fluences mécaniques ou chimiques.
Il est probable qu'en brisant une de ces roches entre Lang
Sao et Phu-i)oan, on trouverait des traces fossiles, calcaires,
grès meuliers. L'aspect du pays est pittoresque : iUexiste de
grands villages sur les rives, quelques Mans ouMuongs à l'in-
térieur où les mamelons deviennent boisés. Les voies de
communication sont assez faciles entre ; les différents vil-
lages ; de grandes surfaces de terrains restent non cultivées,
mais présentent cependant une trace de culture antérieure;
les broussailles sont accessibles, composées de hautes herbes
propres à la pâture.
3* De Tuyen-Quan à Vinh-Tuy, l'aspect de la contrée de-
vient très accidenté, môme sauvage. Des mamelons boisés,
d'une altitude assez considérable, atteignant parfois 6 à
700 mètres, à flancs abrupts d'où jaillissent des blocs de
roches granitiques. Le sol est composé de terrains dévoniens
supérieurs, schistes quartzeux, gneiss. Les villages sont
rares, la population peu dense et essentiellement muong. Les
voies de communication sont peu directes, souvent imprati-
cables, circulant entre les pieds des mamelons et suivant les
torrents. Il n'y a pas de culture et la montagne est presque
inaccessible.
4* De Vinh-Tuy à Ha-Giang se présentent des vallées suc-
cessives, bien définies par des chaînes de montagnes s'allon-
geant à perte de vue, rayées çà et là par les traces de défri-
chement pour la culture du cunao (boule de teinture); les
rizières s'étagent aux bas flancs des coteaux, irriguées au
moyen de roues hydrauliques en bambous ; les habitations sur
pilotis s'étendent sur toute la longueur des vallées. La popu-
lation, muong et chinoise, est assez dense.
Aspect géologique. — Il existe des terrains primaires silu-
riens, roches de quartzite blanchâtre ei verdâtre, schistes
bigarrés, phyllades quartzeuses, souvent aimantifères, dio-
rites.
560 LE TONKIN.
Ïla-Giang est le point dominanl du bassiu. Placé près de la
frontière, il servait, à l'instar de Lao-Kay, de débouché aux
produits du Yunnan, et son importance était presque égale.
Aussi ce^ deux points avaient-ils été choisis pour être les
quartiers généraux des deux fameuses bandes qui ont dé-
solé pendant si longtemps le Tonkin : les Pavillons-Noirs à
Lao-Ray et les Pavillons-Jaunes à Ha Giang*.
Depuis roccupation de Lao-Kay, Ha-Giang est resté le
point de ravitaillement des bandes non soumises.
Jusqu'à ces derniers temps, un ancien lieutenant de Luu-
Vinh-Phuoc, Luu-Vinh-Duong, commande d'Ha-Giang toutes
les bandes du Song-Gam, de la rivière Claire et du Song-
Gbay.
Gomme Lao-Kay, Ha-Giang était un comptoir d'échanges,
les grandes maisons chinoises d'Hanoï et d'Haï-Phong y
avaient des succursales qui traitaient directement avec les
chefs de bandes, ces derniers vendaient, non seulement les
différents produits venant par la route de Chine, mais aussi
le fruit des rapines exercées sur les Annamites qui montaient
pour commigrcer.
La ville chinoise commerciale qui est en relation avec Ha-
Giang est Kaï-Hoa, au centre d'une région riche en métaux.
Les transports se font par convois de chevaux, de mulets et
de bœufs. La population d'Ha-Giang est chinoise ; le trafic
d'opium y est considérable.
Plus bas se trouve Bac-Quan au confluent du Moi-Quan,
centre d'exploitation de la boule de teinture (cunao).
A Vinh-ïuy, situé au confluent du Song-Con à 12 kilo-
mètres, existent des terrains d'alluvions aurifères d'une va-
leur incomplètement connue à Tien-Kien.
On trouve à Tu-Long, sur le Song-Gon, des mines de
cuivre. C'était de cette ville qu'on tirait la plus grande partie
du cuivre employé à Hanoï pour la fabrication de;s ustensiles
1. Ha-Giang est actuellement occupé par les troupes françaises.
LE HAUT FLEUVE ROUGE ET SES AFFLUENTS. 561
annamites. Le marché se faisait à Bac-Dong à une journée
plus bas.
Ghim-Hôa, sur le Song-Gam, est un grand marché de
boules de teinture, de bambous et de bois de construction.
Il devait être d'une importance considérable, car les Chinois
s'y réinstallent en grand nombre.
Thuong-Anh-Phu, sur le Song-Anh,est une ville située sur
la frontière du nord. La contrée est riche en étain, en fer
et en opium.
La ville de Tuyen-Quan est le centre d'un marché impor-
tant; autrefois s'y trouvait le siège d'un entrepôt de sel pour
Ha-Giang.
En face de Tuyen-Quan, sur l'autre rive, se dressent de
grands mamelons boisés. La légende annamite rapporte
qu'il y avait, dans le sein de cette montagne, un très riche
"gisement d'or, et que des Annamites ayant voulu l'exploiter,
les travaux souterrains avaient été subitement détruits, en-
sevelissant un nombre considérable de coolies. Les Anna-
mites ont vu là une intervention céleste et ont élevé une pa-
gode en mémoire de cet accident.
Il y existe, en effet, du minerai de cuivre et il y a même
des vestiges d'exploitation ancienne.
Phu-Doan, au confluent du Song-Chay, est riohe en pâtu-
rages ; il sera un des principaux centres pour l'élevage des
bestiaux.
Le Phu de Anh ou Yen-Binh et le Ghau de Luc-Anh ou
Yen, situés sur le Song-Chay, sont deux lieux importants
d'exploitation de bois. La contrée est couverte d'immenses
forêts, d'essences de tiao et de son (bois très durs)*
Viec-Try et Bac-Hat sont deux points situés au confluent
de la rivière Claire ; il y a là un grand marché.
A Bac-Hat existait autrefois le bureau de douane frap-
pant les marchandises qui descendaient de la rivière Glaire.
La ville du Phu-Thuong-Hoa, sur le Song Dao, est entourée
de forêts; il existe quelques essences de liem ou bois de fer.
b6i LE TONKIN.
Voies de terre reliant le bassin du haut Fleuve Rouge avec
les différents points importants de la rivière Claire. — Les
routes relianl le Fleuve Rouge au Song-Chay sont les sui-
vantes :
l" De Lao-Kay à Pho-Rung ; ^
2» De Bao-Pa à Pho-Rung;
3* De Dong-Quan à Luc-Yen-Chau ; |
4* De Than-Quan à Phu-Anh-Binh ;
5» De Than-Quan à Phu-Doan. |
Celles du Song-Chay au Song-Gon et à la rivière Claire
se divisent ainsi :
!• De Pho-Rung à Anh-Binh;
2» De Luc-Anh-Chau à Vinh-Tuy ;
3* De Anh-Binh à Vinh-Tuy.
Celles de la rivière Claire ou Song-Gam qui comprennent :
!• De Vinh-Tuy à Cbim-H6a ;
^ De Ha-Giang à Tuong-Anh-Phu ; elles ont des embran- '
chements sur les lacs de Cao-Bang (lacs Ba-Bé).
Population. — La population est annamite jusqu'à Tuyen-
Quan; dans l'intérieur ou sur les montagnes habitent et
vivent des tribus niuongs. De Tuyen-Quan jusqu'à Ha-Giang,
les gens sont muongs et thôs.
Les habitants des montagnes sont appelés Muong, Thôs,
Mangs et Xà.
Les deux premières qualifications appartiennent à la même
race, elles ne diffèrent que par leur travail : ce sont les habi-
tants primitifs. Les Xà et les Mangs, au contraire, sont de race
chinoise, descendus dans le haut Tonkin nord à la suite des
révolutions qui ont bouleversé jadis les provinces sud-ouest
de l'empire chinois.
Les Muongs et les Thôs se subdivisent en catégories, les
uns habitent la rivière Noire, les autres la rivière Claire et le
Song-Chay; ils sont aborigènes.
Les Xà se subdivisent en plusieurs peuplades qui sont :
Les Xà-Cao-Lang, tribus, cultivent la terre à la façon pri-
LE HAUT FLEUVE ROUGE ET SES AFFLUENTS. 563
mitive, ne connaissent pas le labourage, et piquent tout sim-
plement le riz dans le sol récemment incendié. Ils habitent
les hautes montagnes. Leurs vêtements sont bleu indigo
foncé ; ils ont la tête rasée comme les Chinois. On les trouve
à l'est de Lao-Kay, près de la frontière de Chine.
Les Xà Méo cultivent le paddy et habitent aux pieds des
montagnes, de Bat Moc au Song-Gam et aux lacs Ba Bé.
Les Xà Dea-Tiens sont reconnaissables aux sapèques en
cuivre qu'ils suspendent à leur ceinture de chaque côté. Ils
habitent les cimes des montagnes ; leurs maisons groupées
par villages ne sont pas construites sur pilotis. Leur région
s'étend de Nboi-Quan et d'Ha-Gian à Tu-Long.
Les Xà-dac-Ban portent des vêtements amples et brodés
sur la poitrine; ils demeurent dans des habitations dissé-
minées sur les flancs des montagnes, leurs maisons sont
construites sur pilotis.
Les Xà Hèu ont des vêtements indigo foncé avec des tresses
blanches courant sur les manches et dans le dos. Ils habitent
aux pieds des montagnes dans le haut Song-Con et le haut
Song-Gam.
Les Xà ont le type chinois bien accentué. Ils sont grands
et forts. Leur costume est élégant et la plupart de leurs
vêtements sont composés d'une étoffe tissée par eux, d'une
trame serrée.
Il existe chez eux une infirmité qu'on rencontre plus ra-
rement dans le Delta : l'éléphantiasis ; le goitre s'y manifeste
également.
Cultures et produits. — Les cultures principales sur tout
le cours de la rivière Glaire sont : le riz, le maïs, quelques
arachides, la patate. Vers Tulong existent des cultures
(d'indigo.
Comme régions pouvant être exploitées avec avantage,
citons : les grandes forêts dePhu AnhBinh, du Luc AnhChau,
du Song Dao où Ton rencontre des essences remarquables.
Les bois jusqu'ici ont été employés verts et se sont piqués
564 LE TONKIN.
facilement. On pourrait dans de meilleures conditions uti-
liser le go-lim, le go-tiao. le go-son, même le go-tiam,
toutes essences ayant un tissu serré, très dense, offrant
quelque analogie avec les fibres du chêne, mais différant
de couleur: rouge, rouge brun, jaune et noir, telles sont
les couleurs caractérisant ces bois durs. Cette industrie Qst
à créer et en raison du prix d'achat et de la main d'œuvre
très faibles, cette production ferait une concurrence fruc-
tueuse aux bois de Singapour et de Saîgon.
Le cunao (faux gambier) est un tubercule très riche en
tanin dont les Chinois font un commerce considérable.
Cette boule, qu*on retire des montagnes du Song-Gam,
de la haute rivière Claire et du Song-Con, est exportée
à Hong-Kong. Elle est utilisée au Tonkin et en Annam,
c'est sa décoction qui sert à teindre le vêtement brun foncé
des Annamites du Delta; elle paraît contenir un principe
astringent assez fort pour que la préparation de la teinture
dans des conditions simples et primitives ait une fixité
aussi grande. D'un brun foncé, elle passe au brun clair
après une ou deux années d'usage, c'est-à-dire lorsque le
tissu lui-même est brûlé par l'action du soleil.
L'opium a par la rivière Claire un écoulement presque
aussi considérable que par le Fleuve Rouge.
La richesse du pays se trouve surtout dans le sous-sol,
c'est ici le pays minier par excellence. Tuyen-Quaii,
Bat-Mock. Vinh-Tuy, Tulong, Ha-Giang étaient autrefois
des marchés de minerais.
Agriculture, -r- Deux parties de la région de la rivière
Claire se prêtent à l'exploitation agricole. La région de
Phu-Doan sur le Son-Chay et la vallée d'Ha-Giamg. Là,
on trouve des coteaux, constitués de terres siliceuses re-
couvertes d'un humus profond. Les herbes, même sèches,
fournissent une bonne nourriture aux bestiaux. On pourrait
chercher à cultiver des herbes artificielles telles que trèfle,
luzerne, sainfoin, etc. Le mouton prospérerait sur les co-
LE HAUT FLSUVE 1IO0GE ET SES AFFLUENTS. 565
teaox où il aurait toujours le pied sec, bon air et bonne
pâtore.
Aux pieds de ces coteaux existent de larges places planes,
anciennes rizières, rncultes depuis des années. A Taide
d'irrigations raisonnées, on changerait ces marais en prairie
naturelle.
La vallée d'Ha-Giang est riche en pâturages, il s'y fait i^n
commercé de bœufs, et nos troupes en arrivant là trouve-
ront un ravitaillement fécond. Ce n'est pas la race du bœuf
fatigué de Tuyen-Quan ou de Vinh-Tuy pâturant dans des
fougères, mais un bœuf gras, sain et d'une chair plus
agréable.
L'élevage du cheval se fait sur une large échelle dans la
région d'Ha-Giang à Cao-Bang.
Commerce. — Dans tous les points du Tonkin où il y a
à faire un commerce important s'établissent de nombreux
Chinois; il en monte actuellement en grand nombre sur la
rivière Claire.
Ainsi, que nous le disons plus haut, la population devient
de plus en plus dense en approchant d'Ha-Giang. Cette
ville contient une dizaine de mille habitants. Le produit
principal du Tonkin qui doit alimenter ces régions est
le sel. Depuis le commencement de l'année 1886, il est
sorti de Tuyen-Quan près de 5000 piculs de sel allant, soit
dans le Song-Gam, soit dans la rivière Glaire, et cependant
les difficultés naturelles que Ton rencontre, et la non-occu-
pation d'Ha-Gîang et de Phu-Thuong-Anh, ne permettent
pas d'aller jusqu'à la frontière. Le trafic du sel a été fait
exclusivement par les Chinois jusqu'à ce jour.
Le Gérant responsable,
Ch. Maunoir,
Secrétaire général de la Commission centrale.
TABLE DES MATIÈRES
CORTKRUIS BARS LE TOME TIII »E LA TU* StlIE (1887)
1« reiHISTRI
Ch. MaOIIOIR. — Rapport tur les Ini^ox de la Société de Géographie etsor
les profrèe des Kiences géograpbiqoes pendant l'année i887 5
ViGOiTi Cu, DB FoucAULD. — Ituéraires an Maroc, 1883-84 ii8
2* TRIMI8TU
Rappmi snr le concourt au prix annuel fait à la Société de Géographie dans
sa séance générale do i5 avril 1887 129
J.-L. DUTRBUiL DB Khins. — Mémoire géographique sur le Tbibet oriental... 172
D' D. JcAii Frakgis€« Vblardb. -> Le Madera et les rivières qui le forment. 241
3* TRIHBSTEB
Le comte Mauricb db Ghayagkac. — De Fes a Oudjda 269
J. Rbnaud. — Les ports du Tonkin : Haî-pboog, Quang-yen, Hone-gac 358
J.-L. DuTRBDiL DB Rhims. — Mémoire géographique sur le Tbibet oriental
(suite et tin) 381
4* TRIHBSTRB
Alphonse Aubrt. — Une mission an Choa et dans les pays Gallas 439
J. ValliIrb. — Notice géographique sur le Soudan français 486
S. À. le prince héréditaire Albert de Monaco. — Deuxième campagne scien-
tifique de VUirondelU dans l'Atlantique nord 530
A. GouiN. — Le Tonkin, le haut Fleuve Rouge et ses affluents.....' 547
CARTB8
VicoMTB Ch. DB FoucAULD. — Itinéraires au Maroc. 1/1 800 000*.
J. L. Dutreuil de Rhins. — IThibet oriental. Feuille de construction n« 1. Carte
de d'Anville, 1/1 650 000*. — ;Feume de construction n« 2, 1/1 650 000*. — .Touille
de construction n* 3. Détermination des positions de Rima et de Samé, 1/825 000*.
— Feuille n» 4. Tableau hydrologique, 1/3 500 000*. — Feuille n«5. Reconstitution
de la carte du Thibet, 1/1 650 000*.
Le comte Maurice de Ghavagnac. — Route de Fez à Oudjda, 7-17 février 1881.
1/800 000«.
h Renaud. — Les ports du Tonkin : Hsî-phong, ()uang-yen, Hone-gac ou Courbet-
1/125 000*.
Alphonse Aubry. — Royaume de Choa et pays Gallas. 1883-1885. 1/1650 000*.
Expédition Gallibni, 1886-87. Réduction de la carte du Soudan français au
1/750 000", dressée sous la direction do commandant Vallière par le sous-liou-
tenant Plat. 1/1250000*.
S. A. le prince Albert de Monaco. — Campagnes de VUirondelUt 9 juillot-
31 août 1885; 5 juilletrll septembre 1886.
FIN DB LA TABLB DES MATIERES.
Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2.
.■Ji
^".*^ Trimegtj'e 1887.
»0° 1
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